‹ J.-B.-L. GressetChapitre 5 sur 27 · S) II · texte numérisé non relu

S) II

c'est ce que Gresset appelle encore, avec élégance, user « l'étui des pays bas » (1). La gouvernante de la communauté, dame Barbe, arrache d'un vieil antiphonaire quelques pages, et les coud bout à bout pour masquer la plaie béante. Arrive la Saint-Brice, « fête du lieu, fête du grand office » (2); le maître chantre, après avoir cherché en vain dans l'antiphonaire les pages correspondantes à cet office, les retrouve sur le corps de l'enfant. On décide alors que celui-ci, assis sur le pupitre, servira de « lutrin vivant ». Mais pendant que « le chapier en lunettes » (3) le déchiffre, une guêpe le pique; après d'héroïques efforts,

Le lutrin fuit en criant comme un diable; Et loin de là va, partant comme un trait, Pour se guérir, retourner le feuillet (4).

Les derniers vers répondent par avance aux « bigots » et aux « froids précieux » (5) qui ne manqueront pas de se déchaîner contre « ce badinage » (6) ; mais Gresset et son ami se contenteront d'en rire, à l'exemple de « l'amusant du Cerceau » (7), qui ne se targuait point d'une ennuyeuse gravité, et dont la gloire n'y a rien perdu (ici une forte exagération) :

Ainsi les traits de son heureux pinceau Plairont toujours, et de races en races Vivront gravés dans les fastes des Grâces (8).

Vers la fin de 1 7 3 i , Gresset quitta Rouen, et le professeur redevint élève ; il se rendit à Paris pour étudier h fond la théologie, dont il n'avait encore

(1) Œnvrel de, Gresset, I, 43.

('-) ld., I, 45.

(4) ld., I, 46.

qu'une teinture et, jusqu'en octobre 1735 (1), habita le collège Louis-le-Graïul, avec un joyeux compagnon, « le gros Marquet ». — « Nous sommes logés l'un près de l'autre, écrit-il, nous mangeonsensembie, nous rions ensemble, nous courons ensemble, et nous nous moquons de tout ensemble ; il me mena dernièrement dîner à Saint-Cloud (2). » C'est à sa mère qu'il donne tous ces détails ; il lui souhaite aussi, pour sa fête, des 4 amitiés engageantes »,

Des flots de ce café sur qui nagent les ris,

et enfin « un pèlerinage à Paris » (3) avec sa sœur Thérèse (plus tard Mrao de Toulle), qu'il chérissait, et qu'il aime à taquiner, en bon frère. Là encore se trouve un joli mot, noté par Sainte-Beuve dans son étude sur Gressct. Sa mère lui avait écrit en datant « d'une heure après minuit » ; il lui reproche de veiller si tard, a surtout après la grande et pompeuse retraite » à laquelle elle s'est livrée ; «de telles nuits marquent des âmes beaucoup trop éveillées » ; les remontrances du prédicateur n'ont servi de rien ; « on continue ; autrefois on se couchait à minuit; et depuis la retraite on est devenu plus méchant d'une heure. » (Novembre \~oi (4). Une autre fois, il annonce à madame Gresset (août 173'i) l'arrivée de son « fourrier » (3) Mar-

(1) Rectifions ici une erreur où sont tombés les biographes de Gresset en général, et M. de Cayrol en particulier. D'après ce dernier, Gresstt. à la suite des plaintes des Visitandineset sur l'ordre de ses supérieurs, aurait dû, dans le cours de l'année 1734, interrompre ses études de théologie et partir pour la Flèche où il serait resté fort peu de temps ; puis.

e année, il ferait revenu au collège reprendre ses études, qui n'auraient été de nouveau interrompues que par son expulsion de la Société. La notice sur Gresset conservée à Rome dément ces assertions : elle nous apprend qu'il resta à Paris pendant l'année scolaire 1734in'il partit pour la Flèche seulement en octobre 1735 et qa'H y demeura jusqu'au 30 novembre 1735.

(5) De Beauvillé, 116.

quet : « Ce jeune seigneur-là, parmi vingt mille talents, a surtout celui de friser merveilleusement bien la vérité. Quand Dieu distribua les charges différentes, il ne chargea point Marquet de dire vrai ; ainsi ne le croyez pas : 1° quand il vous dira que...; 2° quand il vous dira que...; 3° quand il vous dira que...; 4° quand il vous dira que, etc., ou, par une précaution plus courte et plus aisée, ne le croyez point du tout (1)... C'est le plus intrépide menteur du jour... Thérèse elle-même, la menteuse Thérèse, ne fait que des mensonges pygmées auprès de ceux du susdit » (2). Puis il décrit son « héros Frémin » (3), — sans doute un vieux domestique, — dont le grand défaut est de rendre un culte trop fidèle à Bacchus ; ce portrait a de la verve ; en voici hfcommencement :

Vingt-cinq cheveux collés sur un crâne pointu ; Un front étroit et gris, deux yeux en sépulture Du monde retirés dans leur caverne obscure ;

Un nez passablement toitu, D'où, de fondation, fut toujours suspendue

Une roupie assidue Qu'il vous souffle au minois sitôt qu'il éternue , Une bouche de deux arpents Où, .loin du siècle et du danger des vents, Vit en beauté cachée, en sainte solitaire,

Une dent sexagénaire, Jadis ferme et gentille, et blanche dans sontemps (^)

Dans la première de ces deux lettres, il fait allusion à « un petit cahier qui est encore à courir le monde» (5) et qui doit lui revenir bientôt; très probablement cecahiercontenait, en manuscrit, les ouvrages qu'il était sur le point de publier, la Chartreuse et les

(1) De Beauvillé, lit").

(4i Id., 118.

(5) De Cayrol. 1,60.

Ombres (1). Ils nous intéressent à plus d'un titre : ce sont les dernières œuvres de sa jeunesse ; puis, ils forment comme une confession poétique (2) qui nous révèle son état d'esprit et son humeur, ses goûts et ses dégoûts de l'heure présente.

La Chartreuse a fait l'enchantement de plusieurs générations ; le succès en dépassa, dit un contemporain (3), celui de Ver-Vert, ce qui est beaucoup dire. Voltaire lui-même, toujours indisposé contre Gresset, s'humanisa pour elle : « J'ai vu la Chartreuse, écrivait-il à M. Berger; c'est, je crois, l'œuvre de ce jeune homme où il y a le plus d'expression, de génie et de beaulés rares (4). » Se trouvant en veine

(1) Tel est l'avis de M. de Cayrol. Il a vu le manuscrit en question et remarqué (I, 68-9) une phrase qui s'y trouve jointe: « Je ne vous envoie que deux des quatre lettres à la même personne, attendu que les deux autres sont mélangées de prose et traitent d'autres sujets.... » Suivant -lui, l'une de ces deux lettres que Gresset ne juge pas à propos d'envoyer à sa mère serait peut-être le Voyage à la Flèche, publié par le F. Daire. Mais puisque ce Voyage est adressé à une dame, et que les quatre lettres sont adressées à la même personne, il faut admettre que la Chartreuse et les Ombres sont également adressées à cette dame ; or, quel que soit le personnage que Gresset, en tête de ces deux ouvrages, désigne sous les initiales D. D. N. et ensuite, dans le courant de ces pièces, sous le nom d'Aminte, il semble bien que c'est un homme et non une femme. — Quant à l'autre lettre, il suppose sans preuve que c'est « la pièce adressée le 20 décembre 1736 à M. l'évêque de Luçon, et dont il ne reste plus que vingt-trois vers » (I, 69). La chronologie ne concorde pas avec une telle supposition ; enr la manuscrit qui contient cette lettre ett envoyé à sa mère en novembre 1784, c'est-à-dire qu'il précède de plus d'un an — ainsi que cette lettre même — l'épître composée pour l'évêque ; donc l'une est évidemment distincte de l'autre. — Peut-être, cependant, y a-t-il une part de vérité dans l'hypothèse aventureuse de M. de Cayrol ; si on admet que cette deuxième lettre soit adressée en effet à M. de Luçon (tout en demeurant distincte de la pièce composée pour lui en 1735), il en résulterait — les quatre lettres étant adressées, je le répète, à la même personne, — que la Chartreuse et les Ombres auraient été écrites à son intention et que l'évêque ne serait autre que le mystérieux Aminte ; l'intimité de ses rapports avec Gresset, l'affection tendre que celui-ci lui témoigne, l'épicurisme d'existence qu'il aimait et qui semble aussi ne point déplaire à Aminte, sont autant d'indices qui fortifient cette hypothèse. Beste toujours, il est vrai, et cette tâche est malaisée, à montrer comment les initiales D. D. N peuvent s'appliquer à ce personnage.

(2; Sa « biographie morale», dit M. Derome, ouvr. cité.

(3) « Vrrl- Vert, mais surtout la Chartreuse, eurent le plus grand succès. » Bernis, ouvr. cité, I, 36.

(4) Voltaire, Œuvres complètes, XXXIV, 4.

d'indulgence, il proposait à Racine le fils l'exemple d'un si aimable poète :

J'ai lu les quatre points des sermons poétiques Qu'a débités ta muse en ses vers didactiques ; Peut-être il serait mieux de prêcher un peu moins, Et d'imiter (Jresset, qui, sans art et sans soins, Dans un style rapide et vif avec mollessj, Peint les plaisirs du sage et chante la paresse (1).

Il convient d'observer que Voltaire s'infligeait plus tard à lui-même un démenti ; dans le Dictionnaire philosophique (2), il prétend que l'excès d'imagination a fait tomber beaucoup de petits poèmes, « comme Vert-Vert, la Chartreuse, les Ombres, qui eurent la vogue pendant quelque temps ». La Harpe réfuta vivement cette boutade de son maître (3): « Si quelque chose peut étonner, c'est ce que Voltaire a imprimé de nos jours, que Ver-Vert et la Chartreuse étaient des ouvrages tombés! Est-il possible que l'on consente à déshonorer ainsi son jugement pour satisfaire son animosité ? » Ainsi, la Harpe semble mettre sur le môme rang Ver-Vert et la Chartreuse. Il n'est point le seul de son avis : bien des personnes, de nos jours encore, tiennent en égale estime ces deux ouvrages. Un tel enthousiasme dépasse les justes limites: la Chartreuse ne vaut pas Ver-Vert, surtout parce qu'un grave défaut y éclate : l'abondance indiscrète (4). Sur la formule initiale : loin de (à partir de : loin de tout importun jaseur) (5), il greffe une énorme période de 86 vers; sur: irais-je (adulateur sordide) (6), nouvelle période de 85 vers ; sur : je regrette (ce bois

(1) Vo'.taire, Œuvres complètes, IX, 425. — Cité par Lencl, 14.

(2) Art. Imagination.

(3) Cours de' littérature, t. VIII, 1825. — Cité par M. d'Hoylli.

(4) Voy. à ce sujet Berville, 203, auquel j'ai emprunte cette observation.

(5) Œuvres de Gresset, I, 59.

(6) Id., I, 65.

rustique) (1), troisième période de 53 vers (2); sans doute le poète s'en lire honorablement, mais il impose une véritable fatigue à ses lecteurs, qui s'essoufflent à le suivre dans cet engrenage compliqué de propositions incidentes. Et dans ces longues phrases, que de mots inutiles ! Il n'y exprime pas une idée, il la noie ; la richesse de son vocabulaire le conduit à la prodigalité; il jrtte à pleines mains les figures de rhétorique, les apostrophes, les métaphores, les épithètes. Sa plume semble marcher toute seule, et à la grâce de Dieu. Nous sommes loin de ce tact exquis, de cette parfaite mesure qui donnent tant d'agrément à Ver-Vert ; Gresset, qui a su écrire, n'a pas toujours su se borner. Il peut, ici au moins, invoquer une excuse : c'est qu'il épanche son âme et la met à nu. 11 adresse ses confidences à un de ses amis, dont on ignore le nom ; ce personnage ne figure, en tête, que sous les initiales D. D. N.,et dans la pièce même que sous le pseudonvme peu transparent d'Aminte(3). Gresset se plaint, au début, d'être tiré malgré lui de sa douce indolence; il s'était bien promis de renoncer à l'art enchanteur, mais dangereux, de la poésie, et voilà qu'on lui redemande des vers, avec tant de bonne grâce qu'il ne peut refuser :

Je reviens m'amuser encore

Au Pinde que j'avais quitté :

Tel, par sa pente naturelle,

Par une erreur toujours nouvelle,

Quoiqu'il semble changer son cours,

Autour de la flamme infidèle

Le papillon revient toujours (4).

d) Œuvres de Grexset, I, 72.

(2) Et non 65, comme l'écrit M. Berville ; de même, le chiffre de 83 vers qu'il donne pour la période précédente est erroné : c'est 85 qu'il faut lire.

(3) Voy plus haut, p. 54, n. 1.

(4) Œuvres de Gresset, I, 51-2.

Il va décrire sa cellule, sa prison, sa « chartreuse ». Tout d'abord, quand il y est entré, la tristesse Tasaisi; mais, virilement, il s'est mis à a hauteur des circonstances ; une âme stoïque ne gouverne-t-elle pas le corps qu'elle anime ? Il habite sur une « montagne empestée » (1), au « cinquième étage » d'« un édifice immense » (2),

Où clans un loisir studieux

Les doctes arts forment l'enfance

Des fils des héros et des dieux (3) ;

c'est-à-dire, en simple prose, au collège Louis-le- Grand. Pas de fenêtre : une lucarne mal vitrée, non loin de la gouttière où les chats miaulent amoureusement; pas de chaise : six brins de paille sur deux vieux échalas. De toutes parts, le vent fait rage; celte «i niche éthérée » (4) ressemble aux tanières des pythonisses qui ont leur refuge « dans Je donjon d'un vieux château » (5). Qu'importe? Il s'y trouve heureux ; il a pesé, en effet, « les biens et les maux réels »(6); le bonheur ne dépend pas des lieux où l'on séjourne; dans une «■ caverne » (7) même il est possible d'être heureux, du moment que l'on échappe au spectacle écœurant du mondé. Suit l'énuméralion des types ridicules ou odieux qu'il présente: froids orateurs, précieux, littérateurs et dévots de coteries, hypocrites, pédants, scolastiques... En passant, le trait de satire inévitable contre les moines :

Loin de tous ces faux cénobites Qui, voués encor tout entiers

(1) Œuvres de Gresset, I, 54.

(2; Ici , 1, 55.

(3) Id., I, 55.

(4) Id., I, 57.

(5) Id., 1, 57.

(G) Id., I, 58.

(7) Id., 1,58.

Aux vanités qu'ils ont proscrites, : ant de quartiers en quartiers, Vont, dans d'équivoques visites, Porter leurs faces parasites, Et le dégoût de leurs moutiers (1).

C'est ensuite le tour des poètes vieillots, qui usent encore du style mythologique et ne savent pas que

de la foule obscure Qui rampe au marais d'Hélicon Pour sauver ses vers et son nom, Il faut être sans imposture L'interprète de la nature, Et le peintre de la raison (2) ;

et de ces esprits étroits, dont les préjugés règlent toute la conduite, pleins de haine pour

toute âme sensée Qui, loin de la route tracée Cherchant la persuasion, Ose soustraire sa pensée A l'aveugle prévention (3).

— Dans la solitude, il échappe à « leurs vaiu bruits » (4), à leur pernicieuse influence ; que dit-il» solitude? Est-on seul, après tout, quand ou s'entretient avec les « dieux de la lyre et du goût » (S)? Ils quittent l'Elysée pour complaire à leur disciple. Tantôt vient Anacréon,

Le Nestor du galant rivage, Le patriarche des Amours (6),

ou Horace, « l'ami du bon sens » (7) ; tantôt arrive

(1) Œuvrei de Grcssct, I, 60-1.

f6) 1 ri., I, 63.

(7) ld.,1, lit.

Chapelle, ou Chaulieu, ou Pavillon, ou « la naïve Deshoulières » (1). Les poètes épiques, le Tasse et Milton, ne manquent pas à l'appel, non plus que les « morts un peu plus sérieux » (2), surtout les moralistes, Saint-Evremond, la Rochefoucauld, la Bruyère ; aucun savant : Gresset a la science en horreur. Voilà comment, par la société de ces immortels amis, il se console de ne point vivre dans le monde. Et on voudrait qu'il les quittât pour y rentrer? Que de tortures, avant de réussir ! 11 faut encenser les riches,

Chatouiller l'oreille engourdie De cent ignares importants (3),

et en vue de quoi ? « de ce rien qu'on nomme estime » (4); il faut écrire, écrire toujours; mais la poésie est-elle de mise à tous les âges?

Quand j'aurai passé mon printemps, Pourrai-je encor vivre pour elle?

Persuadé que l'harmonie

Ne verse ses heureux présents

Que sur le matin de la vie,

Et que, sans un peu de folie,

On ne rime plus à trente ans,

Suivrais-je un jour à pas pesants

Oes vieilles muses douairières,

Ces mères septuagénaires

Du madrigal et du sonnet (5)?

ou bien il faut plaider : quelles honteuses capitulations de conscience !

Egaré dans le noir dédale Où le fantôme de Thémis,

(1) Œuvres de Gresset, I, 64.

(2) Id., I, 64.

(4) Id., I, 66.

(5) Id., I, 67.

Couché sur la pourpre et les lis, Penche la balance inégale, Et tire d'une urne vénale Des arrêts dictés par Cypris, Irais-je, orateur mercenaire Du faux et de la vérité, Chargé d'une haine étrangère, Vendre aux querelles du vulgaire Ma voix et ma tranquillité, Et dans l'antre de la chicane, Aux lois d'un tribunal profane Pliant la loi de l'Immortel, Par une éloquence anglicane Saper, et le trône et l'autel (1)?

Sera-t-il de ces mondains qui passent leur existence entre la folie et l'oisiveté? Jamais. La fortune est trompeuse, l'homme est pervers : il fuira l'une et l'autre par « indifférence suprême », et non par misanthropie ou religiosité. Tout lui « devient égal » (2); il se laisse vivre au gré du destin, sans résistance, sans murmure, comme un rameau détaché de l'arbre que les vents portent en tout lieu. Pourtant, au milieu de sa solitude, il éprouve un regret : celui des heures trop rares passées auprès de son ami ; il voudrait revoir cette forêt où le repos est si doux, « cette onde pure » qui coule librement « dans les antres verts » (3), ces hêtres où sa muse

plus d'une fois Grava les louanges champêtres Des divinités de vos bois (4) ;

il votidraitentendreencoreleschansonnettes des « bergères fortunées » et jusqu'au

patois tout ingénu Du curé de la seigneurie (5).

(1) Œuvre* de G remet I ti8.

(4 ht.. 1, 73.

Si l'avenir réalise son rêve, il fondera avec Aminte, « loin de l'humaine comédie », une petite république. L'Amitié en sera la reine ; « sur un tribunal de roses » (1) l'Enjouement rendra la justice; « tout ce qui porte l'air d'études » en sera banni ; la Sagesse y sera riante et les Ris auront comme « une nuance de sagesse » (2) ; on n'y admettra aucun indiscret, aucun ennuyeux ;

Les Etats de la République Chaque automne s'assembleront;

c'est dommage qu'ils ne puissent siéger toujours, dans cette oisiveté philosophique,

Jusqu'à ce moment où la Parque

Emporte dans la même barque

Nos jeux, nos cœurs, et nos plaisirs (3).

Telle est cette épître, la plus célèbre de Gresset, et en somme la plus digne de l'être, non seulement pour l'incroyable aisance du style, mais encore pour la sincérité de mélancolie qu'elle révèle : on devine, sous 1' « indifférence suprême » dont il se targue, le dégoût, d'une profession chaque jour plus pesante. Mais enfin, si sa mélancolie est légitime dans son objet, n'est-elle pas outrée dans son expression ? Pour avoir le droit de maudire ses semblables, il faut les connaître : dès lors Gresset a-t-il ce droit, lui jeune homme, et plus jeune encore que son âge, puisqu'il a toujours, jusque-là, vécu dans l'atmosphère du collège et dans une quasi-claustration? Le chagrin mêlé d'orgueil qui, en haine du monde, lui fait aimer la retraite, excite la compassion, mais un peu aussi le

(1) Œuvres de (îresset, I, 76.

(2) Id., I, 77.

(3) Id., I, 18.

sourire. On se rend bien compte que, sans notions précises sur les choses et sans expérience personnelle, il juge l'existence d'après ses livres de classe et les hommes d'après son cours de théologie. Ce présomptueux ermite croit avoir déjà tout vu; du haut de sa cellule, il toise l'univers d'un regard méprisant; il s'imagine, comme le souriceau de la Fontaine, qu'il n'a plus rien à apprendre. Il passe en revue toutes les sources de ce qu'on appelle le bonheur humain : partout le mensonge, la duperie, l'art de tromper les autres et de se tromper soi-même; pour prix de ces peines, pas même le bonheur, rien que l'ombre ; vanité des vanités, tout est vanité.

Et j'ai dit au fond de mon cœur (4),

s'écrie ce bjasé de vingt-six ans, dans une imitation du st}'le biblique : Heureuse la médiocrité, heureux surtout ledétachement de toute brigue et de toute coterie ! Voilà son idéal, voilà ses templa serena, où il veut s'enfermer, loin de la mêlée humaine, dans une inaction stoïque, une immobilité de fakir, une sorte de nirvana chrétien. Nous verrons bientôt si Gresset laïcisé partagera l'avis du P. Gresset, quand bon gré mal gré ses supérieurs l'auront fait descendre de sa chartreuse et obligé de combattre pour la vie.

Aininle lut avec tant de plaisir son épître qu'il lui demanda de compléter le tableau et de peindre, après la chartreuse, ses alentours, c'est-à-dire « la carte du classique empire » (2), le collège Louis-le-Grand. Cet Aminle avait une bien grande obligeance : il o (Trait au pauvre reclus une deuxième occasion d'exercer sa facile plume. Sur un ton tragi-

(1) Œuvres de Gresset, I, 69.

(2) Id., I, 80.

comique, Gresset retrace Penfer où régnent les explications latines et grecques, et qui s'étend au bas de sa cellule :

Un séjour vaste et ténébreux, Des cœurs dévoués à la plainte, Des jours filés par les ennuis, N'est-ce point la fidèle empreinte Du triste royaume des nuits (1) ?

De jeunes esclaves errent silencieusement, pareils à des « ombres ». Au cours d'un songe, le poète croit conduire son ami parmi eux : aiusi Dante était guidé par Virgile. Le gouffre où ils pénètrent est effrayant : on y voit Cerbère, sous les traits d'un portier inflexible ; les captifs voltigent près des barrières, et ne peuvent s'échapper; au lieu des Tisiphones, des Larves, des Sphinx, apparaissent des monstres plus affreux, l'hyperbole, la catachrèse, le syllogisme. Rhadamante et les autres juges sont là ; un sceptre noir à la main, ils prononcent leurs arrêts sans appel qui provoquent d'inutiles gémissements :

Mais quelles alarmes soudaines!

D'où partent ces longues clameurs ? Pourquoi ces prisons et ces chaînes?

Sur qui tombent ces fouets vengeurs ?

Tel était l'appareil barbare Des tortures du Phlégéthon (2).

— Un fâcheux interrompt tout à coup le songe de Gresset, « bien avant l'aube matinale » (3); sa mine est patibulaire, et son front sinistre; il vient avertir le dormeur que « l'heure fatale » est vernie, qui « ramène le démon du bruit » (4). On se lève, mais on regrette bien, à ce moment, d'éprouver

(1) Œuvres de Gresset, I, 81.

(2) Id.. I, 84.

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