‹ J.-B.-L. GressetChapitre 8 sur 27 · M.. VIII · texte numérisé non relu

M.. VIII

(12) Id.,X, 271-5.

dant les quarante-sept jours que durent les Etats, il y a chez lui deux tables, l'une de cinquante, l'autre de trente couverts; la dépense quotidienne s'élève, pour la viande, à 400 livres; pour le vin, à 300; pour les fruits, à 5 ou 600; la danse tous les soirs, et deux ou trois bals masqués au cours de la session, achèvent de concilier la sympathie générale à ce seigneur magnifique (1). Deux ans plus tard — dans l'intervalle il avait été nommé gouverneur de Picardie et d'Artois (2) — il est chargé de la même mission en Bretagne, mais cette fois n'obtient pas le même succès; « il y a une fermentation étonnante » (3), à propos de l'impôt du 20° imaginé par Machault, et le duc en est lavictime ; on affiche à sa porte : Asne de Bretagne (4). Aussi est-il trop heureux de vendre, en 1753, sa lieutenanceauduc d'Aiguillon (5). Alors commencent ses longues infortunes. Honnête et doux, faible et irrésolu, ce savant belliqueux perd tout aplomb hors de son cabinet de travail et du champ de bataille ; désorienté au milieu des intrigues mondaines qui se croisent autour de lui, il essaie de s'y mêler, mais avec maladresse, avec gaucherie, sans y rien comprendre, et toutes ses entreprises échouent; pour rétablir sa fortune que compromettent les folles prodigalités de la duchesse, il songe à marier son fils, le vidame d'Amiens, avec Mlle Alexandrine, fille de Mme de Pompadour (G), « ce qui eût mis 30 millions au moins dans sa maison (7) ; x> lajeune fille meurtde la petite vérole; « ainsi est déçue

(1) De Luynes, Mémoires, X, 395-6.

(2) Id., XI, 335. Il garda, eu plus de ses fonctions nouvelles, le gouvernement d'Amiens.

(3) Id., XII, 175.

(4) Id., IV, 115.

(5)Id., XII, 420.

(6) D'Argeuson, Mémoires, IV, 100

(7) Id., IV, 186.

la prudence humaine », ajoute malignement d'Argenson (1). Sans doute ce projet n'était pas d'un héros, et Alceste l'eût rejetébicn loin ; mais parmi les hommes môme vertueux du xvme siècle, comptait-on beaucoup d'Alcestes?Sesderniers jours furent sombres et tristes : son fils menait une existence de désordres; la duchesse n'était pas seulement dépensière, elle avait une conduite scandaleuse qui contrastait avec la tenue digne et un peu lamentable de M. de Chaulnes. Aussi le duc, malgré ses qualités réelles, fut-il médiocrement estime de ses contemporains et surtout de ses contemporaines ; ce mari trompé qui ne trompait pas sa femme faisait triste figure au milieu de ses vases étrusques, de ses hiéroglyphes égyptiens et de ses machines électriques. Puis, à une époque où on était encore habitué à prendre en riant les mésaventures do Georges Dandin,il paraissait en soutfrir; il y a de certaines infortunes pour lesquelles Newton et Kepler sont des consolateurs insuffisants ; c'était alors un ridicule de plus. Aussi,, un jour, comme il avait fait peindre sa femme en Hébé, et ne savait comment se faire peindre lui-même en guise de pendant, Mlle Quinault lui dit: « Faites-vous peindre en hébété (2)». En 1769, quand il mourut, le monde ne le pleura guère; mais ses collègues de l'Académie des sciences, à laquelle il avait présenté des ouvrages d'un vrai mérite (3), lui firent l'honneur d'une oraison funèbre, où on célébrait ses « mœurs », son « caractère », son « âme ferme et philosophique »; on ne dissimula même point les « chagrins longs et vifs qu'il avait supportés avec une constance peu com-

(1) Mémoire», IV, 186.

(2) Chamfort, ap. de Lescure, Introd. à la Correup. de Mm* du Défi., i xv.

(3) M ichaud, Bingr. univ.

munc », mais on négligea d'en spécifier la nature (4).

Tel fut l'un des protecteurs les plus bienveillants de

Gresset ; il ne cessa de professer pour noire poète

beaucoup d'estime et de sympathie (2). Laduchesse, de

(1) Mémoires secret* de Bachaumont, V, 124

{'!) Cependant Gresset, à notre connaissance, ne lui a adressé qu'un petit nombre de poésies. C'est d'abord la pièce qui, dans les é lirions ordinaires, figure sous le nom d'épîtraXV, et dont il sera question plus loin. Viennent ensuite deux morceaux sans date, reproduits par M. de Beauvillé : l'un est une lettre (ou plutôt quelques fragments de lettres) en prose et eu vers. « à M. de Picquigny », et conséquemment antérieure à 1714 (de Beauvillé, 139-40) ; l'autre est une épîtreen vers, « à M. le duc de Chaulnes », et conséquemment postérieure à 1714 (de Beauvillé, 157-60). La première, à peine intelligible et d'ailleurs fort courte, se termine par le souhait que le duc, comme un de ses aïeux, soit nommé ambassadeur en Italie, et la promesse d'aller l'y retrouver. La seconde, qui présente certaines lacunes, développe ce lieu commun que ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux, et que le bonheur résulte de la vertu ; la partie la plus saillante est un éloge dithyrambique, et qui fait sourire aujourd'hui, de Louis XV, qu'il range au nombre des « sages couronnés » (159) :

le monarque adoré, sous qui l'heureuse France,

Arbitre de l'Europe, ou soutient la balance,

Daigna «'intéresser à mes faibles essais

Kl me fit joindre an /,n|e, aux vœux d'un cœur fiançais,

Au bonheur d'admirer sa suprême puissance,

Le plus cher sentiment do la reconnaissance.. ..

(allusion, sans doute, à l'admiration que Louis XV manifesta pour Ver- Vert). Enfin on peut citer le titre, retrouvé par M. de Beauvillé (193), d'une poésie perdue : « Les petit* protecteurs, à M. de Chaulnes ». — D'autre part, si cordiales qu'aient été les relations du poète avec jjme de Chaulnes ou peut-être à cause de leur cordialité même, Gresset n'a écrit publiquement pour elle aucun morceau ; il lui dédie lépitre A ma muse, ; mais il y désigne sa protectrice sous le pseudonyme de Thémire. Il la célèbre avec enthousiasme dans deux pièces au moins (de Cayrol, I, 132-3, et de Beauvillé, 167) ; mais il l'y appelle Bglé, et on peut ajouter qu'il ne les soumit pas au jugement des lecteurs ; le plus court n'a sûrement pas été publié de son vivant : M. de Beauvillé l'a l'ait connaître le premier; il en est très probablement de même pour la seconde, bien que le F. Daire affirme que cette épître, composée en 1739, fut publiée en 1771 : d'abord on pourrait s'étonner qu'elle soit restée inédite pendant trente-deux ans ; mais d'autre part, même à cette date de 1771, M. de Cayrol n'en a trouvé nulle trace, ni dans les différentes éditions des œuvres de Gresset, ni dans les feuilles pério lupus contemporaines de sa prétendue publication (de Cayrol, I, 116-7); il est donc permis de conclure que Gresset l'a entourée du même mystère que les autres pièces où il a chanté Mm' de Chaulnes.

sou côté, lui témoigna une faveur égale (sans doute même avec une nuance plus tendre), et ce fut l'un des rares sujets où les deux époux se trouvèrent d'accord. Anne-Josèphe Bonnier, fille de Joseph Bonnier, baron de la Mosson en Languedoc et trésorier des Etats de cette proviuce, apporta au duc de Picquigny en 1731 ses millions qui fondirent vite(l) et son humeur bizarre qui demeura. Mélange presque indéfinissable de qualités brillantes et de défauts communs, elle a eu au xviii1' siècle quelques admirateurs et une foule d'ennemis. On a tracé d'elle trois portraits, peu flattés, mais exacts dans leur ensemble, dont deux ont pour auteur Sénac de Meilhan (2) et le troisième Mme du Deiïand (3); celui-ci est en grande partie négligeable puisqu'il ressemble par la plupart des traits à l'un des précédents, sans qu'on puisse savoir lequel des peintres a copié l'autre. Parmi les deux portraits de Sénac, l'un décrit Mmo de Picquigny sous son vrai nom, le second sous le pseudonyme de Laslhénie; grâce à eux, il est permis de se représenter la singulière duchesse. Physiquement elle n'était pas jolie, mais pire; ses yeux étincelants et expressifs, avec son teint pâle comme le lait (4), donnaient à son visage une véritable originalité. Moralement, elle avait une intelligence vive, impétueuse, qui s'assimilait avec une remarquable facilité les connaissances les plus abstraites, puisque en six mois, par simple fantaisie, elle devint une savante (5). Mais cet esprit si rare était fort irrégulier et plus

(1) « Tout l'or du Pérou passe par ses mains, sans qu'elle en 6oit plus riche. » (Sénac de Meilhan. Portrait de Lasthénie.)

(2) Elitioo de L"scure : 1* sous son vrai nom, 318-21 ; 2* tous le pseudonyme de Lasthénie, 4ô'J-t> '.

(3; Corretp., édition de Lescure, II, 745-6.

(4) iSénac de Meilhan.

(5) liichaad, Biogr, unie.

capable de boutades que d'efforts suivis. Puis le cœur lui faisait complètement défaut ; mais en même temps elle avait assez d'exubérance méridionale pour donner aux autres l'illusion de la sensibilité, et même assez d'imagination pour se la donner à elle-même ; quand elle aima, ou plutôt quand elle se figura aimer, son esprit lui créait un cœur et des sens (1), et elle douait son amant des plus heureuses qualités, quitte à l'oublier profondément lorsque le mirage avait disparu. Celte puissance d'imaginationprolongea pour ellel'âge de l'amour (du moins, de ce qu'elle jugeait tel), car elle avait surtout de l'esprit, et l'esprit vieillit plus tard que le cœur; à soixante-cinq ans, elle se crut encore capable de ressentir et d'inspirer une passion, et se trompa doublement.

Sa correspondance est le reflet de son humeur. On a d'elle quelques lettres (2) fort curieuses, non pour le fond, d'ordinaire insignifiant, mais pour le style, très personnel et par là même unique; Mm0 du Deffand,qui la jugeait avec la pénétration d'une femme et d'une ennemie, disait de sa manière d'écrire : « Comme la nouveauté des idées lui manque, elle y supplée par la bizarrerie de l'expression, sous 'prétexte qu'elle est naturelle (3) ». Rien de plus exact; ses lettres fourmillent de locutions étranges, déconcertantes, dont on devine vaguement le sens plutôt qu'on ne le saisit nettement ; elle écrira, par exemple, au président Ilénault (7 mai 1746) : « Vous êtes 1res aimable de m' attaquer de conversation (4)... je suis bien plus ombre que vous, et encore champs bien plus

(l)Sénac de Meilhan.

(2) De Lescuro, Corretp. de -fl/mo du Deft.,\, 78-81. — De Goncourt. Portr.int. du XV1W siècle, 200-3.

(3) De Lcscure, I, 16.

(4) kl., 1. 78.

es que les vôtres (I).... Je veux bien traiter avec vous d'ombre à ombre (J2) — C'est bien le cas de dire : T aimerais mieux être manteau de lit, que lettre de quatre pages ; et précisément, parce qu'un manteau délit est bien court(3). » D'une manière générale, ce style trahit la pire des affectations, celle du laisseraller ; l'auteur jette la pensée toute brute sur le papier, un peu comme en apparence Montaigne, mais saus avoir comme lui la mesure, le tact qui donnent aux mots leur vrai sens et aux idées leur juste valeur; un peu comme Mme de Sévigné (4), mais sans avoir comme elle la grâce dans l'abandon et surtout la sensibilité native. Chez elle, jamais un mot qui parle de L'âme ; rien que la négligence aristocratique d'une grande dame qui, de même qu'elle pensera plus lard qu'une duchesse est toujours assez jeune pour un bourgeois, juge que sa prose est toujours assez littéraire pour ses correspondants ; il en résulte une suile de petiles phrases courtes, saccadées, sans transitions, sans rapports même l'une avec l'autre, obscures et superficielles, bien qu'elle se pique de profondeur (5) et qu'elle y arrive parfois en dehors de sa correspondance ; mais çà el là, de ce caquetage fiévreux, de ce fouillis tourmenté, émerge un trait charmant (car chez elle, si la sensibilité ne se montre guère, l'esprit n'abdique jamais ses droits), comme celui qui termine sa lettre au président Ilénault : « Pour de mon cœur, je ne vous en parle point : si vous ne savez pas encore

(1) De Lescure, I, 78.

(2) Id., I, 78.

(3) Id., I, 80.

(4) MM. de Goncourt (Portr. int. du X V 1 1 1* siècle) la mettent sur le môme pied que cette dernière, à qui cependant elle est fort inférieure.

(5) a Elle veut toujours savoir qui l'a pondu, qui l'a couvé. » (il»' du Dcff., Corretp., I, 19.)

qu'il est vôtre, vous ne valez pas la peine que je vous le dise (1). »

Yoilà la femme : ni cœur, quoi qu'elle en dise, ni caractère ferme et résolu ; la folle du logis l'entraîne et la domine ; de là un manque d'équilibre intellectuel qui influe sur son existence ; les variations de sa conduite sont subordonnées aux caprices de son imagination. Sur les premières années de son mariage, on n'a que peu de renseignements ; elle les passe sans doute tantôt à Paris, tantôt dans le beau château de Chaulnes (2) qu'elle aimait beaucoup (3) ; le grand monde ne s'occupe pas encore de ses faits et gestes ; il faudra sa rencontre dans une ville d'eaux avec Mme du Deffand pour la rendre célèbre dans un des cercles les plus renommés, et en même temps fort antipathique aux personnes qui le composaient.

Ses rapports avec Mme du Deffand et son séjour à Forgps sont une véritable comédie. La scène se passe en 1742; Forges était, sous l'ancien régime, une villégiature à la mode, rendez-vous de malades et surtout d'oisifs; Voltaire boudait cet endroit : « Il y a plus de vitriol, disait-il, dans une bouteille de Forges que dans une bouteille d'encre (4) » ; mais il était à peu près le seul. Dès le premier coup d'œil, MmB du Deffand déteste sa compagne, alors duchesse de Picquigny : elle la trouve « radicalement folle » (S). Tout lui déplaît en elle : sa gourmandise, sonbavardage,son orgueil ; elle « va tous les jours à cheval avec made-

(1) De Lescure, I, 81.

(2) Notamment l'année 1736, où Grcsset composa sous ses yeux, 1 épître A via mv.te et la première épitre au P. Bougeant.

(3; Elle écrit de Chaulnes au président Hénault : a Ausai cette réflexion me fait-elle regretter Parif=, malgré le plaisir que j'ai toujours à me trouver ici. » (De Lescure, I, 78.)

(4) Voy. de Goncourt, Portr. Hit. du XYUP siècle, II, 101 et suiv.

(5) Corrcxp. de M"" du Dcff., I, 16.

moiselle Desmazy, qui est une espèce de Cent-Suisse desoixante ans » ( I ), « elle a l'air d'une folle en mangeant ; elle dépèce une poularde dans le plat où on la sert, ensuite elle la met dans un autre, se fait rapporter du bouillon pour mettre dessus, tout semblable à celui qu'elle rend... C'est une curiosité de lui voir manger un biscuit ; cela dure une demi-heure, et le total, c'est qu'elle mange comme un loup (2) ». Peu de jours après la lettre où Mme du DefFand la drapait si bien, Mm-dePicquigny est victime d'un accident, conséquence de son appétit prodigieux : « elle rendit tout ce qu'elle avait dans le corps, et depuis ce temps-là les eaux ne lui passent point (3) » ; la sensible marquise ajoute philosophiquement : :< hier nous nous arrangions, Formont el moi, sur le parti que je prendrais si elle venait à . crever (4) ». La maladie fut grave : « Le Maqui (o) a été à l'agonie de beaucoup de crevailles ; mais elle vit actuellement de régteae... (6) ». Suit une nouvelle appréciation, aussi malveillante que les autres ; Mme du Defîand est intarissable sur ce sujet : il semble exciter sa verve. Décidément lasse de celte fantasque amie, elle tâche de la déterminer à partir vers la fin du mois d'août : a Mais il faudra beaucoup d'art pour la persuader, car ce séjour-ci est son centre ; son âme est comme les chambres de cabaret; il ne lui faut de tapisseries que des enluminures (7) ». Son dernier mot est féroce:

(1) Correup. de Mmt du Dcft., I, 31.

(2) Id., I, 37.

(3) Id., 1, 72.

(4) Id., I, 72 Mme du Deffand se caractérisait ainsi elle-même: « Son coeur est ginéreux, tjnireet compatissant, » (Portrait, écriten 1728; de Lescare, II, 707.)

(5) C-îtte aimable qualification qui s'applique d'ordinaire à un quadrumane analogue au singe, ne p.ut, d'après le contexte, désigner que Mm- We Pic jugny.

(ï>) Cirrct/). <ie M™- du Deff., I, 76. (7) U., 1,76-7.

la duchesse, dit-elle, « lient un peu des monstres » (1). Aussi, dans la correspondance de Mme du Deiïand, ne sera-t-il plus question de Mm0 de Picquigny après son départ de Forges, et l'élection académique de 1754, en provoquant leur rivalité, achèvera leur désunion.

. Dix ans s'écoulent ; la duchesse de Picquigny s'appelle maintenant duchesse de Chaulnes (2) ; elle paraît de moins en moins supportable : « La duchesse de Chaulnes, écrit d'Argenson en 1752, est revenue à Paris, s'y déplaisant et y déplaisant (3)». On s'étonne de son excentricité ; on redoute son esprit; bientôt elle trouve moyen de scandaliser un siècle dont la pruderie n'était point le défaut. Dans Ja multitude des amants qui l'environnent comme une cour, se distingue un certain abbé de Boismont (4), connu par le panégyrique de saint Louis etsurtout par son extrême préciosité qu'il étend même à l'éloquence religieuse : « C'est, dit-on, de la plus fine métaphysique ; il n'y a guère que la duchesse de Chaulnes et ses complices qui aient la clef de cet abbé précieux, et qui se vantent de l'entendre couramment ; encore le nie-t-on, elles en font semblant (5). » Si dur pour le littérateur, Collé est encore plus sévère pour l'homme; il 1 appelle brutalement le « souteneur » de la duchesse et suspecte sa probité (6). Faisons la part de l'exagération pos-

(1) Corresp. de Mm' du Dcff., 1,77.

(2) En 1744, par suite de la mort de son beau-père.

(3) Mémoires, IV, 115.

(4) Ou trouve aussi l'orthographe Boisemont (p. ex. ap. Luynes Mémoires, XII, 50).

(5) Colle. Mémoires, 1,442.

(6) Id., I, 36-7. S'il faut l'en croire, M. de Boismont aurait promis à un certain abbé Ozanne, en échange d'un bénéfice que celui-ci lui avait résilié, une pension de 22,000 livres, et ne l'aurait pas payée. Ce récit, dont Collé ne garantit pas l'exactitude, est corrobore en partie par les Mémoires secrets, I, 132.

sihle : ii n'en demeure pas moins que l'abbé n'était un modèle ni de goût ni de vertu. Pourtant M1" de Chaulnes, qui ne connaissait point d'obstacles, le proposa hardiment aux suffrages de l'Académie et sollicita pour lui « avec la plus grande vivacité », dit Je duc de Luyaes (1), narrateur consciencieux, et d'ordinaire très indulgent pour la famille de Chaulnes. Mais si elle présentait sou abbé, MmB du Deffand et Mme d'Aiguillon protégeaient d'Alembert ; il s'engagea autour de cette élection une bataille de dames qui n'était point sans exemple dans le passé et qui s'est maintes fois répétée dans la suite. Les combattantes avaient à peu près une égale influence ; seulement, leurs caudiilats n'avaient pas une égale valeur ; l'abbé échoua, mais son échec fut honorable, et même, sans l'opposition de Duclos, il remportait la victoire (2). L'année suivante (1755), nouvelle vacance à l'Académie, nouvelle campagne de la duchesse ; on lui décoche de sanglantes épigrammes ; dans L'une, l'auteur s'adressait aux académiciens en ces termes :

Aujourd'hui même encor, Julie (3 , à votre exemple, Pousse un petit collet qu'elle a mis sur les dents. Prenez garde qu'enfin quelque autre Messaline, Ne consultant que ses seuls intérêts,

Pour confrère ne vous destine

Quelque âne de Mirebalais (4).

Julie n'en fut pas autrement touchée ; elle voulut amener M. de Chàl-eaubrun, concurrent de M. de Bois mont, à se désister en sa faveur, et n'y réussit point,

(1) Mémoires. XIII, 393 (ap. de Lescure Introd. à la corresp. de

M<*e du D*ff, WV.)

(2) Collé, Mémoire», I, 440.

(3) La diirh É6se de Chaulnes.

[4 l'rovinc; de l'ancienne Francs qui faisait un grand trafic de ces animaux . (Voy. Collé, Mémoires, II, 89.)

mais l'abbé fut élu. Le monde littéraire s'indigna : Collé resta stupéfait de a cetle fortune littéraire si peu méritée » (1); d'Argenson tonna contre l'Académie :« Brigue honteuse, lâche complaisance de cette compagnie qui achève de se décrier par cette humiliation (2) ! » Le « Mi rebalais » laissa dire (3), et ne rompit le silence que pour prononcer son discours de réception; il s'y justifia habilement du reproche de préciosité, en objectant que lorsque « les vices devenaient ingénieux et raffinés, il n'était pas possible de ne point employer d'esprit et de finesse pour les combattre » (4).

Après ce triomphe plus bruyant que brillant, la duchesse ne se repose pas sur ses lauriers académiques ; pendant quatorze années elle continue son train de vie agité et turbulent, toujours en quête de sensations nouvelles, originales, étourdissantes, sans parvenir à fixer sa mobile nature: elle dévore un à un ses millions et court gaiement à la ruine, indifférente à l'avenir. La mort de son mari en 1709 lui dessille pour un instant les yeux; le vidame d'Amiens (5), qui, héritier des aptitudes très diverses du duc et de la duchesse, poursuivait de front les études scientifiques (6) et les équipées galantes (7), manquait de loisir pour l'amour filial ; dans le règlement de la succession paternelle, il éleva contre sa mère cer-

(1) Voy. Mémoires, 36-7.

(*) Mémoire*, IV, 236.

(3) Mê.iii. secr., I, 132.

(4) Collé, Mémoires, II, 36.

(5 II porta ce titre jusqu'en 1769, et celui de duc du Chaulnes à partir <le cette époque.

(6) Ou a de lui une Méthode, pour saturer l'eau d'air fixé, etc.

(7) Témoin son altère ition avec Beaumarchais pour les beaux yeux d'une ac rice, M11* Ménard ; les deux adversaires furent mis en prison (1773). Voy. Grimm, Corrutp. litt., X, 186 7 et 360-1 ; Mém. xecr. VI, 325-8.

laines difficultés : de là un procès. Mmo de Chaulnesfut ainsi mise en relalions d'abord obligées, puis sympathiques, très tendres enfin, avec le maître des requêtes qui était le rapporteur de l'affaire : M. de Giac, membre du conseil du roi, récemment nommé surintendant des fiuances, domaines et affaires de Mme la Dauphine. Jeune, beau et habile, il gagna la cause de Mm0 de Chaulnes auprès des juges, et la sienne auprès de la plaideuse (l).Un double obstacle entravait ce jeu de l'amour et du hasard : la disproportion d'âge et de rang ; on passa outre ; la cour apprit tout à coup qu'il y avait promesse de mariage entre une duchesse de soixante-cinq ans et un maître des requêtes de trente-cinq. Grand émoi parmi les conseillers d'Etat et les collègues du fiancé ; ceux-ci se plaignent au chancelier Maupeou, dont Giac est le protégé et qui fait la sourde oreille ; puis au roi, qui défeud au héros du scandale de se présenter désormais à son conseil et lui retire une pension de 42.000 livres. Tout est inutile : le 30 novembre 1773, Mme de Chaulnes est devenue Mm0 de Giac, et c'est Louis XV lui-même qui lire cavalièrement la moralité de cette aventure à la Lauzun, en disant qu' « il y aurait bien des tabourets à envoyer au garde-meuble ».

Les mariages de déraison sont d'ordinaire à euxmêmes leur propre châtiment : « la femme à Giac », comme elle s'intitulait elle-même avec une certaine crAnerie, « l'ancienne duchesse », comme on l'appelait, n'était pas pour se contenter d'une position relativement modeste. Celte union paraît s'être dissoute peu à peu, sans chocs, sans heurlsviolents, sous l'influence d'une désaffection progressive, et avoir fini par une

(I) Sur tout ce qui concerne le mariage de Mm" de Chaulnes avec M. de Giac, voy. de Goncourt [Portr. mt. du XV111' siècle, II 101 et suiv.).

séparation à l'amiable : au mois de juin de l'année suivante, les deux époux avaient recouvré la liberté (1). Mais le monde, qui avait appris sans étonnement l'issue de l'aventure, fut sans indulgence pour la fantaisiste qui s'y était jetée, et lui infligea le plus dur châtiment qui puisse atteindre une femme à la mode : l'isolement. Abandonnée par presque tous ses amis, déchue de son rang et de sa fortune à la fois, elle se relire au Val-de-Gràcc, «avec ses perroquets et ses magots (2) t> , tenant encore une petite CDur, mais combien dilférente de l'ancienne ! C'est l'abbé Petiot qui trône maintenant, à la place de l'abbé de Boismont, mais aussi inférieur à celui-ci que la platitude à la préciosité. On recueille encore fidèlement ses mots et ses saillies ; mais la décadence s'accentue, l'âge fait sentir ses ravages, la maladie arrive ; elle est prise brusquement d'accès dévots qui n'ont pas de lendemain et où elle montre autant d'inconséquence que dans ses plaisirs. En décembre 1782 (3), elle achève enfin l'invraisemblable roman de sa vie, et meurt sur un éclat de rire ; on la prévenait que les sacrements étaient là: « Un petit moment. — M. de Giac voudrait vous voir... — Est-il là ? — Oui. — Qu'il attende ; il entrera avec les sacrements » (4).

Cette vue d'ensemble sur la biographie et le caractère de M. et Mme de Chaulnes n'était pas inutile pour expliquer l'espèce de surprise queGresset dut ressentir en pénétrant pour la première fois dans leur salon.

il) Mèm. secr., XXVI [ (addit.), 291.

(2) Lettres inédites de la marquise de Qrtqui à S-'-nae de Meilhan, éditées par Fournier, Potier, 185H, p. 3. Pour les derniers jours de M"'u de Uhaulnes, voy. id., p. 2-3, 5-7, 16-6.

(3) Les Mém. seo*. (XXI, 30-1), a la datedu 6 décembre 1732. parlent de sa mort comme d'un fait récent.

(4) De Lescure, lntrod. à la oorretp, de Mm0 du D ff , lxvi.

GRESSBT. 7

Ils recevaient une compagnie très mêlée, et qui, comme leurs humeurs respectives, offrait de violentes disparates. Le duc, qui s'appelait alors M. de Picquigny, aimait surtout les hommes de science, lesClairaut, les Mairan(l); la duchesse, encore fort jeune, était beaucoup plus éclectique dans le choix de ses relations : prêtres, mondains, littérateurs, elle faisait à tous un aimable accueil, et son talent de conversation les retenait auprès d'elle. On rencontrait à l'hôtel de Chaulnesle plus attique des prélats, Michel-Celse-Roger de Rabutin, comte de Bussy, évêque de Luçon, fils du célèbre cousin de Mme de Sévigné, et que, pour l'agrément de son commerce, on nommait « le dieu de la bonne compagnie » ; il ne croyait à rien, sinon à la légitimité du plaisir et aux délices du repos ; la soumission respectueuse aux lois de l'Eglise et à tous les usages établis lui paraissait un doux oreiller pour une tête bien faite. Aussi se fàchait-il très fort contre les fanatiques qui avaient l'impolitesse de troubler sa quiétude ; il fut très redoutable à l'égard des chrétiens rebelles à la bulle Unigenitus : à ces sectaires turbulents il eût bien préféré de paisibles incrédules (2). En revanche, les jansénistes, gens de mauvais ton, lui reprochaient sa tiédeur religieuse. Voltaire avait bien caractérisé Bussy en ces quelques vers.:

Non, nous ne sommes point tous deux Aussi méchants qu'on le publie, Et nous ne sommes, quoi qu'on die, Que desimpies voluptueux, Contents de couler notre vie Au sein des grâces et des jeux.

Idole du monde, il sut le quitter à temps ; dès qu'il sentit que les infirmités de l'âge le rendaient importun

(1) Michaud, Biogr. unir. ; art. sur laduchesse deChaulnes. (2; \oj. Michaui, liio<jr. vniv.

et désagréable, il opéra discrètement sa retraite : « Je ne saurais, disait-il, me résoudre à n'être plus aimable; je sens que je ne puis l'être qu'avec effort, et il vaut mieux renoncer de bonne grâce à ce qu'on ne peut faire sans fatigue. »

Un autre habitué de la maison était le P. Bougeant, professeur distingué au collège Louis-le-Grand, agréable vulgarisateur en tout genre, à la fois historien (1), physicien (2), théologien (3) ; il est même auteur dramatique (4) ; mais avant tout il se pique d'urbanité et compose à l'usage des gens du monde ; il appartient à cette race d'érudits dont il y a toujours eu en France des représentants, qui par une espèce de coquetterie évitent jusqu'à l'apparence du pédantisme et semblent demander pardon de leur science. Tout jésuite qu'il est, il coudoie chez Mme de Picquigny l'un des plus terribles adversaires de son ordre, l'abbé de Chauvelin, qui, il est vrai, à l'époque dont nous nous occupons, n'a point encore fait parler de lui, mais qui plus tard deviendra un moment célèbre par son implacable hostilité contre les disciples de Loyola: figure originale que ce conseiller au Parlement, petit, bossu, hideusement laid, passionné pour le travail, la littérature et l'orgie, admirateur de Voltaire dont il défendit VOresteda.ns une assez ridiculealtercation avec le poète Roi (5) et dont il voulut à toute force faire

.(1) Histoire du traité de Wcslphalie.

(2) Observations curieuses sur toutes les parties de la physique.

(3) Expositionde la doctrine chrétienne par de ma iules et par réponses.

(4) 11 a écrit trois comédies.

(5) Celui-ci, pour se venger,composa contre lui l'épigramme suivante

(Quelle est celte grotesque ébauche ?

lisi-ce nu homme ' est-ce un sapajou .'

Cela parle. Une raison gauche

Sert de ressort à ce bijou.

Voulant jouer un personnage,

Aux suis il donne un frôle appui.

Dans les ridicules d'autrui

Il caresse sa propre image,

Kt s'extasie à tout ouvrage

Hors de nature comme lui.

reprendre le Mahomet (I) ; vainqueur des jésuites, acclamé alors du peuple, comblé de médailles et d'estampes (2). représenté par Carmontelle en une gravure au bas de laquelle on lisait: non sibi, sed patrise nntus (3), comparé à David terrassant Goliatb, uni dans un médaiilon à Henri IV lui-même (4), — et qui mourut oublié (5).

Bien différent est son frère, le chevalier, puis marquis de Chauvclin. Soldat, comme on Ta vu précédemment, il pacifiela Corse, est nommé ambassadeur à la cour de Turin, et reçoit une des deux charges de maître de la garde-robe du roi (6) ; il meurt brusquement en 1773, à Versailles, au moment où il faisait la partie du roi (7). Celui-ci, fort effrayé, fut encore plus çmu : « Je perds en lui, s'écria-t-il, un bon et vieux ami (8) ». Tout le monde partagea les regrets de Louis XV : « 11 était positivement l'homme qu'il fallait montrer pour prouver ce que nous entendons par un Français aimable», dit Mme du Deffand (9). « Voilà donc les trois Chauvelin anéantis (10), écrit Voltaire. Celui-là était le plus aimable des trois et le plus raisonnable. Tout ce que nous voyons périr fait faire des réflexions qui ne sont pas trop plaisantes (11). » Ce fut un heureux de la terre, un sage épicurien, attaché au juste milieu en religion* comme en tout le reste, et qui ne partageait nullement l'intransigeance de l'abbé; il a écrit ces vers sur la Divinité:

(1) Collé, i

(■' ) M, m . seer., v, 54.

(4) Michaud, Jiiof/r. unir.

(ô) Mèm. $ecr., V, 64.

6 Slichand, Biogr. unir.

M., vu, i

(9) De Lcscure, II, 30'J.

(10) Le marquis, L'abbé et l'intendant . (H) ld.,XLVHI, 521.

Le philosophe altier insulte à, son ouvrage

En affectant de refuser Les biens que sa bonté nous fit pour en user; .Le libertin l'offense en confondant l'usage

Avec l'abus de ses bienfaits :

En profiter toujours, n'en abuser jamais,

Tel est le vrai bonheur du sage (1).

Une autre fois, à la vérité, il célébra les sept péchés capitaux; mais c'était au milieu de sept jolies femmes auxquelles il les compara tour à tour ; voici un double échantillon de ce spirituel marivaudage :

L'avarice (Mme de Surgères).

Quoique votre péché paraisse un peu bizarre, Si vous vouliez, il deviendrait le mien :

Iris, si vous étiez mon bien,

Je sens que j'en serais avare.

La colère (Mme de Courteilles).

Sans vous défendre la colère, Je vous obligerai, Chloris, d'y renoncer : Il ne vous sera plus permis de l'exercer Que contre ceux à qui vous n'avez pas su plaire (2).

La littérature plus sérieuse ne lui répugnait pas; mais, en ce genre grave, il préférait le rôle de conseiller à celui d'écrivain : c'est ainsi qu'il compose, sur quelques défauts qu'il croit reconnaître dans le Tancrède de Voltaire, « un mémoire plein de profondeur et de génie (3) ; » il collabore également à des pièces aujourd'hui oubliées, comme la tragédie du chevalier Laurez, qui l'en remercie avec effusion :

(\) Michaud, Jiiogr. unir.

(2) (irimni, Corresp. (Tourneux, 1882), III, 513.

(3) Voltaire, XL, 166.

Animé par ta voix, par ton goût éclairé,

Je sentis dans mes vers une flamme nouvelle,

Et ûs passer dans mon drame épuré Quelques traits de ce feu sacré,

Dont ton esprit, Chauvelin, étincelle (1).

Bref, sympathique à tout le monde, bienveillant aux importuns mêmes, poète de salon, mais avec grâce et tact, Oronte doublé d'un Philinte, ami sincère et dont l'attachement survivait à la faveur royale (2), il représente sous l'habit de cour, comme l'évêque de Lueon sous le costume ecclésiastique, le type de Va honnête homme », dans le sens cher au dix-septième siècle, alors que le mot et la chose commençaient à vieillir également.

On peut citer encore, parmi les assidus de l'hôtel de Chauines, l'évêque d'Amiens (3), Dorléans de la Mothe,qui jetait au cours de la conversation les saillies amusantes de sa verve méridionale, avant qu'il eût résolu de s'enfermer dans son diocèse en y donnant l'exemple de la dévotion la plus scrupuleuse ; la Faultrière, un vertueux magistrat, membre du club de l'Entresol (4) ; de Vallier, changeant et romanesque, qui, de président au Parlement, devint capitaine au régiment de Champagne, gaspilla une très belle fortune, se signala par plusieurs actions héroïques (5) et (couronnement inattendu de sa carrière) s'affilia à l'Académie d'Amiens ; la Place, littérateur laborieux, auteur de quelques romans et pièces de théâtre sans mérite, traducteur insuffisant du Tom Jones de Fiel-

Ci M, m. teer., Y, 194.

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