‹ J.-B.-L. Gresset: sa vie--ses œuvresChapitre 12 sur 18 · HT · texte numérisé non relu

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(2) II, 7 (III, 55-6). Il est intéressant de meltre en parallèle avec ce

panégjriqac de Paris la véhémente satire de Cléon contre le même

Paris (II, 3 ; — III, 48-9)

Paris I il m'ennuie à la mort...

Tont ce qu'on est forcé d'y voir et d'endurer Passe bien l'aifrément qu'on peut y rencontrer....

Qai, de Valère ou de Oléon, exprime la vraie pensée de Gressot ? Probablement Cléon, puisque le poète allait redevenir Amiénois.

bre le calme visage de provinciale raisonnable — et le montre clairement à ceux, comme Ariste, qui semblent en douter :

Vous me faites ici les honneurs de ma mère.

Je ne sais pas pourquoi : son amitié m'est chère ; Le hasard vous a fait prendre mal mes discours. Mais mon cœur la respecte et Taimera toujours (1).

Puis, c'est contre son gré qu'il se décide, sur la recommandation de Gléon, à exagérer ses défauts pour irriter Géronte:

J'ai de la répugnance à le choquer si fort (2).

Patience I avant qu'il soit longtemps, ce vernis de méchanceté tombera ; Chloé va remplacer Cidalise ; au « fat subalterne » que Gléon taxait dédaigneusement de timidité excessive (3), succède un homme qui marche droit et parle ferme.

Je ne plaisante plus, et ne vous connais point. Dans tous les lieux, au reste, observez bien ce point : Respectez ce qu'ici je respecte et que j aime ; Songez que Toffenser^ c'est m'offenser moi-même (4).

Ariste a été son bon génie ; avec une éloquence qui serait encore plus persuasive si elle était moins copieuse, il lui a prouvé que l'antique morale des aïeux valait mieux que le scepticisme moderne. A la vérité, sa vertu est un peu pédante ; il a trop pompeusement raison ; il débite des sentences dans le goût de celles-ci :

La noiroeur masque en vain les poisons qu'elle yerse,

Tout se sait tôt ou tard, et la vérité perce :

Par eux-mêmes souvent les méchants sont trahis (i).

En est-il bien sûr, l'estimable Ariste ? L'expérience des individus contredit parfois la sagesse des nations. Mais, quelle que soit la valeur de ses axiomes, il convient de rendre justice à la probité et même à la fermeté de son caractère ; il conseille tout net à Florise de chasser Cléon et promet qu'il fera bonne justice du méchant :

J'instruirai l'univers de sa mauvaise foi, Sans me cacher ; je veux qu'il sache que c'est moi : Un rapport clandestin n'est pas d'un honnête homme ; Quand j'accuse quelqu'un, je le dois, et me nomme (2).

Frontin et Lisette lui servent, dans sa lutte contre Cléon, d'utiles collaborateurs. Ce n'est pas que la conduite de Frontin échappe à tout reproche ; pourquoi, honnête comme il est , demeure-t-il au service de Cléon P Nous ne le voyons pas, ainsi que Sg-anarelle en face de don Juan, subir l'attraction d'une intelligence supérieure : il ne reste son valet, dit-il, que parce que Cléon est libéral ; quand on lui objecte les bruits scandaleux qui courent sur le compte du méchant, il n'y prend garde : il ne se « pique pas d'avoir de la mémoire ^ (3). Soit, mais a-t-il besoin de mémoire pour comprendre que les lettres anonymes qu'il a écrites sous la dictée de Cléon forment d'odieuses diffamations et qu'il est complice du diffamateur ? Est-il bien venu ensuite de s'écrier :

Oh 1 quand on est fripon, je rabats de l'estime (1).

Enfin, attribuons, si l'on veut, l'ambiguïté de ses allures à son manque de décision et tenons-lui compte du bon mouvement qui, en le détachant de Cléon, amène l'heureuse issue de la crise; mais réservons tout de même le meilleur de notre sympathie pour Lisette. Elle a justement ce qui manque à son amoureux : l'énergie du bien, et l'utilise pour le plus grand profit de ses maîtres. C'est le type idéalisé de la suivante de petite ville, plus fine qu'une domestique de village, plus fidèle que ne l'est souvent une soubrette parisienne.

Ces personnages, quelle que soit leur importance, pâlissent à côté de Gléon; il les efiace, les tient dans Tombre; son individualité puissante rayonne sur toute la pièce : aimé des uns, redouté des autres, il n'est personne qu'il n^occupe et ne préoccupe.

A en croire certains critiques (2), il serait copié sur deux héros des comédies : le Flatteur de J.-B. Rousseau et le Médisant de Destouches : cette hypothèse n'a aucun fondement. D'abord le Flatteur (1696), de cinquante années antérieur au Méchant^ devait paraître en 1747 assez démodé pour que Gresset n'éprouvât aucune tentation de plagiat; puis, dès son apparition, et à ses différentes reprises, la pièce n'avait guère obtenu de succès (3} : autre motif, pour notre

(1) I, 1 (III, 5). Gresset manifeste une véritable prédilection pour cette forme, en somme assez facile, du vers-proverbe. Cette sorte de vers abonde, sinon dans ses autres ouvrages, au moins dans le Méchant ; plusieurs, bien frappés et expressifs, se sont incorporés à la langue courante. L'auteur en avait composé beaucoup d'autres, sur un fonds d'idées à peu près identiques. Mais il ne put les insérer dans sa pièce. M. de Cayrol les a reproduits (I, 242-4).

(2) Voy. plus haut

(3) Voy. Amar-Duvivier. Œuvres compl, de J.-B. Rouitteau^ Paris, Lefèvre, 1820, Essai histor. sur la personne et les écrits de J.-B. lk)UEseau, I, xiv. — Pour la pièce, voy. III, 7-132.

poète, de s'abstenir. Enfin les deux rôles diffèrent nettement : Philinte est un gueux, un parasite, qui ne paie même pas les gages de son valet, et cherche dans le mariage une carrière ; Ciéon est un grand seigneur, vraisemblablement riche, qui ne méprise pas les écus de province, mais peut aussi s'en passer ; pour l'un, la scélératesse apparaît (toute règle de morale mise à part) comme une nécessité ; pour l'autre, elle est un luxe, ce qui implique une bien plus profonde dépravation. Quant au Médisant (171 S), il offre encore moins de ressemblance avec Gléon; comme on l'a remarqué, la médisance n'est qu'une nuance de la méchanceté; de plus, à rencontre de Gléon qui est un homme fait, Damon est un jeune homme dont l'humeur peut changer avec l'âge, et qui n'a pas une assez longue expérience de la vie pour qu'on le tienne responsable de ses fredaines. Il est difficile de le prendre au sérieux lorsqu'il se pose en justicier et déclare que ses commérages ont pour but l'intérêt de la société :

C*est là rendre au public un utile service (i).

Peut-être est-il sincère; alors, sa sincérité serait une preuve de son inconscience, partant de son innocence. Il se rapproche de Valère, et non de Gléon.

a Quand on joua pour la première fois la comédie du Méchantj dit J.-J. Rousseau, je me souviens qu'on ne trouvait pas que le rôle principal répondit au titre : Gléon ne parut qu'un homme ordinaire ; il était, disait-on, comme tout le monde.... » (2). J.-J, Rousseau ajoute, il est vrai, qu'il ne partage pas cette opinion ; il l'attribue à Tidentité, que constataient beaucoup de

(1) Œuvra dramat. de N. Dettouchet^ édit. Lefèvre, I, 475.

(2) Ap. de Cayrol, 1,241.

spectateurs^ entre leur propre caractère et celui de Cléon : comme ils se croyaient honnêtes gens, ils jugeaient honnête Cléon lui-même. Mais des littérateurs de profession ont soutenu une théorie analogue: Cléon ne leur semble pas méchant dans toute la force du terme; il tracasse sans but déterminé, et par suite n'est ni ridicule ni odieux.

Que Cléon ne soit nullement ridicule, on ne saurait le contester; s^il fait rire, c'est aux dépens des autres; mais est-il le premier héros de comédie qui ne fasse pas rire à ses dépens ? Le personnage de don Juan, avec lequel Cléon a plus d'un rapport, suffirait à démontrer le contraire. D'autre part, pour prétendre que Cléon n'est pas odieux et que sa méchanceté demeure platonique, il faut avoir lu bien superficiellement la pièce. Capter la fortune de Géronte, voilà son idée fixe ; pour y arriver, aucun moyen ne lui répugne, ni la calomnie, ni la lettre anonyme. Il y a des infamies plus éclatantes, il n'y en a pas de plus basses.

Mais sa nature est complexe; chez lui, à côté de l'homme d'aflaires qui veut s'enrichir, on démêle un homme du monde qui veut s'amuser ; à la soif du gain, qui est de toutes les époques, il joint cette perverse manie, spéciale au xviii° siècle, qui consiste à voir dans la méchanceté le passe-temps des esprits supérieurs, et à se donner en spectacle les ridicules de l'humanité :

Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs (1). Tout ce qui vit n'est fait que pour nous réjouir, Et se moquer du monde est tout l'art d'en jouir (2).

Les vices ne l'intéressent guère : d'abord ils ne sont point très divertissants; puis comment les définir?

Quelles différences séparent le bien du mal ? La méchanceté n'est qu'un mot^ une invention rancunière des naïfs contre ceux qui fraudent leurs avis et qu'ils ne peuvent réfuter (1). Il n'y a pas de méchants, ou, s'il y en a, tout le monde mérite ce titre, parmi les gens d'esprit :

On reçoit et l'on rend ; l'on est à peu près quitte (2).

De même, il n'y a pas non plus de méchants propos, car rien n'est vrai, tout se juge sous le point de vue spécial à telle ou telle personne, à telle ou telle coterie :

Je dis ici qu'Eraste est un mauvais plaisant ;

Eh bien ! on dit ailleurs qu*Eraste est amusant (3).

L'ennui, voilà le point noir de la vie mondaine; c( pour le fuir tous les moyens sont bons i» (i) ; et comme rien n'est plus ennuyeux, plus monotone que a la plate amitié j> (5), on aura soin de ne pas s'inféoder à qui que ce soit; de cercle en cercle, on promènera son scepticisme railleur et ironique, haï peut-être, mais craint à coup sàv, et la crainte est une manière d estime (6). Quand Paris n'offre plus de ressources, on se rabat sur la province; on observe les types bizarres des Géronle, des Florise ; on se mêle à leurs différends, on les provoque, s'il en est besoin.... Vers le déclin de cette existence bien remplie, Cléon écrira ses mémoires (7) : ils seront instructifs; on y verra <k Mélite avec toutes ses grâces ]>,

(3) Id.

(4) IV, 7(111, 129j.

(6) Id.

aaissiET. 14

< Taigre Géliaûte ^, c la fade Uraoie », € le petit Damis ]>, ^ Monsieur Dorilas]>, « rautomate Alcidas», et bien d'autres. Le livre fera scandale : tant mieux ! Les récriminations des victimes en augmenteront la notoriété ; tout Paris voudra le connaître, tout Paris s'en divertira, et c'est une louable entreprise de divertir les honnêtes gens.

Ainsi, cette perversité cherche dans son désintéressement une excuse : Gléon est méchant pour rien, pour le plaisir. — Mais alors, comment accorder ce nouveau trait, d'ailleurs essentiel, de son caractère avec ce qui précède ? Tout à l'heure nous assignions comme but à ses intrigues la captation de la fortune de Géronte ; et maintenant nous dépeignons sa méchanceté comme sans but. C'est qu'en effet les deox personnages coexistent chez lui, et qu'il y a entre eux une étrange dissonance. Gléon parait trop calculateur pour un dilettante, et en même temps trop dilettante pour un calculateur ; ces aspects si distincts du même caractère se font tort mutuellement, et on a quelque peine à les concilier.

Voilà le défaut essentiel du héros de la comédie^ et l'une des raisons principales qui ont empêché le Méchant, sinon de vivre dans la mémoire des lettrés, tout au moins de se maintenir au théâtre. Et pourtant ce sont les exigences mêmes du théâtre qui forcèrent Gresset à introduire cette incohérence dans le rêle de Gléon. Il voulait composer, avant tout^ une satire des mœurs contemporaines, et par suite y peindre spécialement le dilettantisme de la méchanceté; or, le dilettantisme, en tout genre, suppose un détachement des intérêts matériels, une insouciance de la vie pra. tique qui ne s'accorde guère avec l'action vive et précise d'une comédie. Gelte attitude se conçoit, jusqu'à un certain point, chez un personnage secondaire;

elle ne peut se justifier chez un protagoniste. Il fallait donc que Gléon, pour devenir dramatique, ne restât point un pur dilettante ; sur le fond primilif du caractère, le poète greffa le type convenu de Taventurier cupide. Mais ce type, purement secondaire dans le rôle, est négligeable, et n'ôte point son effrayante vérité à la peinture du < grand seigneur méchant homme », selon le goût du xviii® siècle (1).

Cléon n'est pas mort : il s'est transformé. Maintenant il vise à être, non le plus spirituel, mais le plus fort; il a sans cesse à la bouche les mots de < concurrence vitale », de c lutte pour l'existence j>. Puis il renonce à son dilettantisme démodé; il poursuit un

(1) D*Aprè8 Geoffroi (Cours de litt, dramaU, III, 235, ap. de Cajrol i, 237), Frédéric II n*aarait pas très bien compris la langae du Miekantt qn'oa joua devant loi : c Messieurs, aarait-il dit ans Français de aon entourage, ezpliqnez-moi ce mystère ; j'entends parfaitement es pièces de Molière, de Regnard, de Destouches, et le français m'est preMiae aussi familier que ma propre langue, et j'aurais besoin d'un commentaire pour entendre la corné Jie de Gresset ? — Sire, lui aurait répondu un de ses interlocuteurs, Paris vous offre un excellent commentaire ; aUez-7 passer six mois, répandez-vous dans les sociétés de bon ton, et le style du Méchant sera pour vous très clair. » Geoffroi tout en rapportant l'anecdote, doute qu'elle soit vraie ; M. de Cayrol I, 239) croit positivement qu'elle est fausse ; il s'appuie sur un passage d'ane lettre de Gresset à Frédéric, où le poète remercie le sou- Terain de ses conseils sur la comédie du Méfkant : ces conseils de Frédéric semblent prouver qu'il avait compris la pièce. Un autre motif mène à une conclnsiou identique : le Méchant, quoi qu'on en diae, n'est rien moins que la reproduction du jargon mondain de l'époque ; celui-ci n'apparaît guère que dans la scène 3 de l'acte II, où Cléon expose à Floride le sujet de ses futurs mémoires, et dans la foène 9 de l'acte III, où Yalère, exprès pour irriter Géronte, parle comme les < merveilleux gâtés par des caillettes ]> Ct. III, p. 98) ; encore ces passages sont-ils eux-mêmes fort intelligibles. Toute la pièce est écrite dans un excellent et pur français; il n'y a aucune raion pour que Frédéric en ait moins bien saisi les nuances que celles dee antres comédies du xyii* et du xyiii* siècle.

but : la domination du monde par la conquête de Topulence. Le baron d'Estrigaud, avec quatre ou cinq sinécures^ gagne 80.000 francs par an, et en dépense 150.000; les jeux de bourse lui fournissent la différence ; bourreau des cœurs, scandale des honnêtes bourgeois^ des Aristes du xix* siècle, il en impose! beaucoup par un grand air de supériorité. Il ne se pique plus d'être un gentilhomme : c'est un « gentleman >* ; sa loi morale, ce sont les bienséances mondaines^ si accommodantes pour les indélicatesses qoi échappent à la compétence des tribunaux : ce Je nai pas beaucoup de préjugés,.... mais il y a des délits de savoir-vivre inadmissibles, des inélégances infranchissables.... ]> (1). II ne laisse pas de courir la dot par le guet-apens, de mener sur le terrain les gens qu'il loi est uiile de tuer, en leur laissant croire qu*il s*agit d'un duel pour la forme, de vendre son titre de baron à une fille (2). Sa corruption s'étend sur son entourage comme une lèpre morale; il rencontre bien des Ya- 1ères, deux surtout : Tun, fils de famille, auquel il parait c un homme trempé (3).... une lame d'acier dans un fourreau de velours (4) » ; Tautre, polytechnicien pauvre, travailleur acharné, qui croit voir tout d'un coup la fortune lui tomber du ciel et se jette à corps perdu dans le tourbillon parisien. Ces jeunes gens suivent en dévots son char de triomphateur, jusqu'au jour oix ils s'aperçoivent que leur géant était un pygmée, sa hauteur de vues une attitude, et sa force d'âme une parade. — Ce jour-là, le baron d'Estrigaad a perdu 800.000 francs à la Bourse; et au lieu de se. faire sauter, comme il le promettait d'avance à

(1) E. Augier, la Contaçion^ III, 10.

(2) Voy. la fin de la Contagion^ V, 8.

(3; La Contagwn^ \, 3.

C4)Ii,I, 2.

ses amis, il aime mieux se cacher; il passe dix-huit mois en province, auprès d*une marquise dont il devient Tamant, et qui lui donne la somme nécessaire à sa réhabilitation ; il lui signe des billets qu'il ne paiera point, qu'il ne pourra jamais payer (1), fait courir le bruit qu'un héritage lui permet d'acquitter intégralement ses dettes, et rentre ensuite dans le monde, le iront haut.

A côté de ce faiseur épique, le méchant du xviii* siècle semble moins affreux. Que Ton nous rende Gléon, avec ses grâces perfides^ ses compliments équivoques, ses sourires à double entente et ses plaisanteries àdouble fin ! Du moins, il aimait encore mieux le plaisir que l'argent : c'est une vertu relative,

(1) E. Angier, Lions et renardt IV, 7.

RETRAITS A AMIENS. — DISCOURS ACADÉinQUBS. — U CURIADE. — LES DEUX NOUVEAUX CHANTS DE VER- VERT. — OUVRAGES DIVERS. — LETTRE SUR LA COMÉDIE*

Le Méchant correspond à Tapogée du talent de Gresset : au lendemain de ce dernier triomphe, le déclin commence. A Amiens, entouré de ses chers cornpalriotes qui lui formaient une petite cour, il s'assoupit tout doucement au bruit flatteur des louanges. A Paris, au contraire, sa renommée baissait, à mesure qu'il lui fournissait moins d'alimenls, et de moindre valeur. Puis, certains poètes, d'une verve essentiellement juvénile, sont tenus de disparaître jeunes :se figure-l-on Musset à quatre-vingts ans? Gresset eut le mauvais goût de se survivre; il composa encore des œuvres agréables, mais plus de chefs-d'œuvre. Le public se souvint encore avec plaisir, même avec respect, de son nom, mais il ne le passionna plus, jusqu'au jour où la Lettre sur la comédie lui donna ud fugitif regain de célébrité.

Ses travaux dramatiques ne lui font pas négliger ses amis. Le duc de Chaulnes combattait avec son parent le duc de Chevreuse à Tarmée de Flandre, vers l'époque où Ton jouait le Méchant ; Gresset leur adressa une épttre (I), qui vaut surtout par sa brièveté.

(1) Œuvres de Gresset ^ I, 209-16. Voy. quelques yariantes dans de Cayrol, I, 245

Il représente au début le contraste du printemps qui renaît et de la guerre qui s'engage :

La terre aride et déchirée Se couvre d'un horrible amas De tentes, d'armes, de soldats; Et cette mère languissante Gémit en voyant ses enfants Etouffer la moisson naissante Pour se creuser des monuments (1).

On se prend à espérer que ces combats dureront peu, que les Hollandais, vaincus il y a < quinze lustres », le seront bientôt encore une fois, et qu'il sera possible de conduire à Paris

Les présidentes de Zélande Et les baronnes de Bréda (2).

Mais hélas! chimère I le jour de la paix est encore loin ; en attendant, pour se consoler de leurs ennuis, les ducs s'entretiennent c des muses et de tous les arts i^ (3)^ comme Lélius etScipion en Afrique; comme eux, ils aiment les lettres, la philosophie, et, à ce titre, ils méritent d'être chantés :

Je ne chante que la raison, .

La vertu, 1 ame, le génie, Et je ne donne rien au nom

A qui la foule sacrifie (4}

Des grands, sans bassesse et sans airs, Instruits sans cesser d*étre aimables, Des cœurs toujours irréprochables Dans un séjour faux et pervers (5) :

Voilà les héros véritables Et de mon âme et de mes vers (6).

(1) Œuvres dé Greêtet, I, 210-1.

(2) Id., I, 212.

(3) Id., I, 214.

(4) Id., I, 216.

(5) Paris ? la coar

(6) (Sym-êê de Oruset, I, 216.

Si Gresset est constant dans ses affections, il est tenace dans ses rancunes. A la suite d'une gageure, il broche en moins de quinze jours une épopée burlesque, moitié vers, moitié prose, qui resta inédile, et qui a tout Tair de parodier la Benriade: c Ce sera une critique des poèmes épiques ; tel croit avoir composé un poème épique, qui n'a fait qu'une gazette est rimée et un recueil de vers (1) ]». Voltaire est clairement désigné. Mais ne parodie pas qui veut: Gresset n'avait pas l'esprit d'être méchant. D'ailleurs les quelques fragments de cet ouvrage qui nous ont été conservés, empêchent de regretter la perte du reste. La Curiade ou 5y/phiade célébrait les disputes de € deux seigneurs de village, non pour une Hélène, mais pour le sort d'un curé; non pour bâtir une ville, pour fonder un empire, mais inaugurer un modeste curé... (2) ». Les variations que Gresset exécuta, en douze chants, sur ce thème obscur et singulier, ne pouvaient être fort intéressantes. Uu des épisodes du poème était la description du temple du Bon senSy très différent, cela va sans dire, du temple du Goût; un Sylphe y montrait au poète les hommes qui font honneur à l'homme: « J^attendais qu'il nommât Voltaire, mais le Sylphe me répondit qu'un recueil de beaux vers et une suite d'harmonie appartient à Tesprit et non pas au génie (3) ». « Ce ne sera jamais, ajoute-t-il dans une espèce de commentaire, parmi les ouvrages de création et d'invention que la Hetiriade sera rangée aux yeux de ceux qui ont la véritable idée de ce qu'on doit nommer le génie. Je dis tout cela sans passion et sans intérêt aucun, uniquement parce que

(1) Note mannscrite de Gresset (de Cayrol, I, S46).

(2) Id. (de Cayrol, I, 248)

(3) Id. (de Cayrol, I, 260). La fin de la phrase forme presque on distique. Même quand l'oiseau marche. m

je le pense » (1). Au cours de son épopée, il prévient charitablement les jeunes gens des dangers de Tinconduite:

souvent les roses du plaisir Couvrent les fruits amers d'un tardif repentir (2).

Il faut déplorer bien davantage la perte de deux chants nouveaux qu'il ajouta à son Ver-Vert et qui, suivant le témoignage de M. de Wailly, furent composés à la même époque que le Méchant (3). Gresset les brûla vers la fin de sa vie^ sur le conseil de Tévèque d'Amiens, dit encore M. de Wailly, et par scrupule de dévot (4): faut-il le croire ? Alors, pourquoi cette sévérité pour une œuvre anodine et légère, tandis qu'il laissait subsister V Abbaye^ autrement hardie et subversive (5) ? Il serait plus vraisemblable d'y voir un scrupule de littérateur ; peutêtre Gresset a-t-il craint que l'adjonction de deux chants à son poème n'en compromit Tunité. Si tel a été le vrai motif, l'auteur a poussé trop loin le respect de son œuvre; je constatais précédemment qu'il manque à Ver-Vert^ pour offrir le tableau achevé de la vie de couvent, une peinture de l'éducation monastique; or un des nouveaux chants {les Pensionnaires) renfermait cette peinture, et n'eût certes point fait longueur dans l'ensemble du poème. Quant à l'autre {fOuvroir)j il répétait peut-être, en partie, le contenu des premiers chants ; mais le sujet est si joli, si attrayant, que personne n'eût reproché à Gresset de s'y attarder un peu. Ensuite, ce qui eût suffi à empêcher toute monotonie, la satire changeait de carac-

(1) Note manuscrite de Gresset (de Cayrol, I, 251).

(2) Ap. de OajTol, I, 251 .

(8) Id., I. 252.

(4) Id.. I, 253.

(6) Voy. plnshaat.

tère: réservée, jadis, sous la plume du jésuite, elle devenait plus libre sous la plume de Thomme du moade (1).

Des Pensionnaires nous ne savons rien ou presque rien: quelques vers transcrits par FayoUe dans son édition de Gresset (1803) (2), une analyse très confuse du chant par Duméril (3), et c*est tout: « Les

(1) Suivant M. de Wailly (ap. de Cayrol, I, 258). — D'après certaines traditions, VOuvroir aurait été la publiquement en 1763 on en 1769 devant TAcadémie d'Amiens. M. de Cayrol le nie (I, 266-€). D'abord la date de 1759 est inadmissible, puisqu'on sait que cette année-là Gresset n'a lu devant l'Académie que sa Lettre êur Ut eemédie ; d'autre part, en 1763, Gresset a bien fait une lecture de son poème, mais non pas publique, devant un auditoire restreint, et non pas à l'Académie, chez le duc de Chaulnes. Ce qui a pu provoquer une confusion, c'est que cette lecture eut lieu à la suite d'une séance publique de l'Académie qui s'était réunie pour faire honneur au due de Chaulnes récemment nommé gouverneur de Picardie. — Gresset, du reste, prit toute sorte de précautions poar que l'on n'éditât point malgré lui VOvtfroir et les Pennionnairea, Ainsi, comme il craignait la mémoire singulière de son parent et ami M. de Wailly, il ne roulât jamais réciter ces deux chants en sa présence. Puis ces lectures ne se firent jamais qu'en petit comité. Bnfin il intervertissait souvent l'ordre des divers morceaux, afin d'empêcher les assistants de les retenir, au cas où les mêmes auraient entendu plusieurs lectures. — Bntre ces deux chants, il paraît avoir préféré de beaucoup r{7ifrroi> ; c'est celui qu'il lisait le plus volontiers ; lors de son dernier voyage à Paris, en 177i, il le récita à la reine Marie-Antoinette et aux siens, qui l'engagèrent à le publier, mais il s'y refnea obstinément.

On crut un instant, en 1796, que Gresset avait envoyé à Frédéric II nne copie de VOuvroir et des Fensionnaires, et que la famille royale de Prusse détenait le précieux manuscrit ; l'Institut pria le frère de Frédéric, Henri de Pruitse, de le céder à la France, s'il le possédait ; le prince répondit qu'il n'était point entre ses mains (de Cayrol, I, 258).

(2) Ap. de Beauvillé, 58. — La Bibliothèque nationale ne possède pas ou refuse de communiquer l'édition Fayolle (Didot, 1803) ; eUe donne en place une édition Didot anonyme, attribuée à Fayolle^ 1806. — Voici un fragment des Pensionnaires, transcrit par Renonard Ce dit. de 1811, p. XLY), et qui faisait partie d'un moroean sur l'éducation ; le poète y condamne le régime de l'internat pour les jennes filles

jours heureux du cœur et du bon sens, Où chique mère, élevant son enfant, Ne laissait point remplir à l'aventure Ce devoir saint qu'impose la nature

(3) Il eut entre les mains, nous l'avons vu, quelques manuscrits inédits de Gresset.

petites pensionnaires, écrit Duméril, s'amusent, les grandes s'ennuient : quatorze ans viennent et Tennui avec eux. Partout plaisirs, des déjeuners et des collations en bonne fortune [?]. Une de ces grandes avait une vengeance à prendre, elle fit le tour d'enlever Toiseau [et de le cacher], où ? dans le caveau des morts; on l'avait cherché partout ailleurs (1). > UOuvroir nous est un peu mieux connu: Gresset en a indiqué lui-même le sujet (2) : a J'avais peint dans tous ses détails un laboratoire de chiffons, un peuple où chaque personnage, tout entier au genre de petit travail qui lui était confié, mettait à le finir toute l'attention et l'importance possibles. ]» Il reste environ trois cents vers de VOuvroir^ quelques-uns extraits d'un manuscrit de M. de Wailly (3), la plupart grifionnés par Gresset sur des feuilles volantes qui lui servaient de brouillons, qu'il négligea de brûler comme il avait fait le manuscrit définitif, et que l'on retrouva après sa mort. Ah ! le laborieux couvent que celui des Yisitandines ! comme tout le monde s'occupe! comme chacune des sœurs parait affairée!

A-t-on bien pu laisser dans les ténèbres

Tant de travaux dignes d'être célèbres,

Et que le zèle inspire dans ce lieu

Pour soulager les serviteurs de Dieu?

Là, j aperçois des manchons pour nos Pères,

De jolis sacs pour de jolis bréviaires.

Gants parfumés, portefeuilles charmants,

Bourses, sinets, ceintures, reliquaires.

Rosaires fins, gentilles jarretières,

Le tout chargé de pompons, de rubans,

Et liseré de petits agréments

(1) Ap. de Beauvillé, 65. — Cette analyse a sans doate été copiée ■or une note de Gresset, Daméril n'ayant pu connaître le mannscrit original du chant, qui a péri.

(3) Note manuscrite (de Cayrol, I, 252).

(3) Il faat donc croire qa'il fat admis an moins une fois à entendre un des nouveaux chants de Ver- Vert .

Dont s'enjolive un uniforme austère, Et dans lesquels on voit encor se plaire Le cœur mondain des jolis Révérends (1).

Une autre religieuse tamise de la poudre d'or pour en orner les caractères des livres que les moines liront ; une autre fabrique « un pet en Tair pour un prédicateur » ; celle-ci brode < pour un Capucin i> un bonnet de taffetas jonquille ; celle-là^ une poétesse sans doute, compose

L*âme au-dessus de tout commerce humain, Les yeux au ciel et la plume à la main (2).

Ailleurs on confectionne les sucreries, destinées jadis à .Ver-Vert, et dont se délectent maintenant les palais ecclésiastiques :

Pour quels gosiers bénis de la nature Distille-t-on Tambre délicieux De ces liqueurs que tant d'adresse épure ?

Ma sœur Uébé, parlez, quels sont les dieux Pour qui se fait ce nectar précieux (3) ?

Los bonbons fins, les oranges, les cédrats s'entassent dans un coin, à côté des pièces montées en cent fruits divers et d'un saint en sucre qu'emmènent au paradis sur un char de nonpareilles, deux anges en caramel (4). Mais les plaisirs littéraires ne sont pas dédaignés: pour fêter l'installation d'une mère « dans le fauteuil delà communauté ^ (5), on représente Athalie ; deux paravents forment la scène ; les novices cousent les costumes ; sœur Sainte-Perpétue^ qui a une belle car-

(1) De Cayrol. 1, 260.

(2) Id., I, 261

(3) Id., I, 261-2.

(4) Id., I. 262.

(6) D'après de Wailly (ap. de Cayrol, I, 262). — D*aprè8 Renouard (XLVi), roccaBion de ces réjouiesances aurait été « l'année jabilaire de la mère sapérienre ».

rure et un grand air de dignité, porte Taube, Téphod olla tiare de Joad (1) ; une révérende mère, avec un psaltérion, forme Torchestre (^2). Les rôles d'hommes, et surtout de gardes, excitent des convoitises ; pour tout arranger, on tire au sort, parmi les nonnes,

A qui devaient rester les cotillons (3).

Une vieille religieuse à tête branlante, qui aurait pu être la mère du grand prêtre (4) et venait de perdre sa dernière dent (5), insiste pour remplacer dans le rôle d'Eliacin une jolie nonnette^ morte d'une maladie soudaine (6) ; grand émoi ; pourtant, de guerre lasse, on satisfait à son désir ; elle prête au petit-fils d'Athalie la grâce de son « dos convexe », le charme de son < front citron d et le prestige de ses moustaches. Après le spectacle sérieux, la comédie :

Il fallait bien une petite pièce Pour égayer par quelque gentillesse Le disorétoire et sa maternité ;

après la comédie, une façon de bal ; oh ! nullement échevelé, « galamment saint », d'une gatté sobre et décente. Pourquoi non ? Le public n'en saura rien ; et il est même défendu d'en parler au directeur (7).

Ces extraits, si concis qu'ils soient, ne suffisent-ils point à donner de VOuvroir^ et par contre-coup des Pensionnaires j une idée favorable ? M. de Wailly, dans son admiration intempérante pourle talent de Gresset,

(1) De Cayrol, I, 262-3.

(2) Id., I, 263. Diaprés Benoaard (Lxvili), il y a plosieurs instmmentistes et l'orchestie est plus compliqaé : nne gnimbarde et qoatre serinettes.

(3) De Cayrol, I, 263.

(4) Benoaard, xlyiii.

(5) Id., XL VI.

(6) Id.

(7) De Cayrol, I, 263-4.

appelle la suite de Ver-Vert « un des ouvrages les plus étoDuants de la langue (1) > ; il est difficile de s*associer pleinement à cet éloge, car « la langue > de ces deux chants est parfois étrange et le sens à peine intelligible ; mais peut-être Tamide Gresset dit-il vrai, quand il ajoute qu'ils « étaient plus brillants que les quatre que nous connaissons, dont la plus grande partie est en récit : ceux-ci étaient tout en tableaux; c'était un choix de miniatures exquises.... (2) ».

Gresset avait trente-neuf ans ; saréputation était solidement assise : on le plaçait au deuxième rang parmi les poètes contemporains : « C'est sans contredit, écrit Tabbé Raynal, le premier homme que nous ayons après Voltaire (3). » II songea à l'Académie française. Deux fauteuils, en 1748, se trouvèrent vacants, celui de Tabbé Girard, et celui de Danchet : M. de Paulmy, fils du marquis d'Argenson, l'abbé Leblanc et Gresset furent tous trois candidats (4). M. de Paulmy obtint la place de l'abbé Girard ; quant à l'abbé Leblanc, fils d'un geôlier, littérateur très médiocre, il avait contre lui son insuffisance : « Une présomption et un amourpropre sans bornes ni rimes lui ont fait penser qu'il était homme de lettres, lui, qui non seulement n'a ni génie, ni esprit, ni talent, mais qui au contraire a donné, par ses ouvrages, en vers et en prose, des preuves qu'il était une bête^ aussi bien en l'un qu'en i^autre (S). » Gresset eut facilement raison d'un tel

(1) Ap. de Cayrol, 1, 252.

(2) Id. M. de Cayrol a reconstitué VOnvroir^i les Pensionnaire* à l'aide des fragments conservés, et en boachant les intentioes par des pastiches assez agréables deQresset (II, 249-81).

(3^ Nouvelle» littéraire»^ insérées dans le l** volame de la Càrr^ïïp, de Orimm, édit. Tonnieux, p. 149. Ce passage est contemporain da rélection de Gresset.

(4) M. de Paulmy, quand il n'y avait encore qu'un siège à briguer s'effaça devant Gresset (de Luynes, Mémoireê^ VIII, 46) ; maia il se présenta de nouveau dès qu'il y en eut deux.

(6) Journal de Colley I, 94.

adversaire ; il ne laissa pas de demander son appui à M"* de Pompadour, et ne lira nul profit de cette démarche un peu singulière ; la marquise protégeait Tabbé Leblanc : a Je vous assure, mon frère, écril-elle à M. de Marigny, que j'ai dit à M. Gresset que je ne dirais pas un mot pour lui, attendu que je m'intéresse pour Fabbé Leblanc ; je crois les places de l'Académie décidées dans le moment présent; qu'il se tienne tranquille, et je lui promets qu'à la première vacante^ je m'emploierai pour lui avec les voix des personnes de l'Académie que je connais. C'est un homme sage et vertueux, mais qui a peu d'amis (1).» Gresset fut néanmoins élu, le 21 mars 1748. L'abbé Leblanc essaya de prendre sa revanche l'année suivante : il échoua une seconde fois ; M°^® de Pompadour, peut-être sur les conseils de M. de Bernis, lui avait relire son patronage (2). Du moins, il obtint la place d'historiographe des bâtiments du roi ; et, s'il ne put réaliser son rêve des palmes vertes, il s'afiilia, en guise de compensation, à un grand nombre de sociétés littéraires (3).

^1) De Beaavillé,60.

(2) Collé, I, 93.

(3) M. de Cayrol (1, 366) soutient, d'après Benonard, que Piron fat concurrent de Gresset, et que ce fut pour se venger de son échec qu'il composa sa fameuse épigramme contre l'Académie

En France on fait, par un plaisant moyen, Taire un auteur quand d*écril8 il aaaomme, etc.

Or Rigoley de Juvigny ne mentionne aucune tentative da Piron, antérieure à 1750, pour se faire élire académicien. — L'élection de Gresset, succédant à celle de Moncrif, auteur d'une BUtairede$ekaUi nspira an poète £07 un quatrain amusant :

Le Pamanse a tant de roqueta, RecoTec Greaaet, je voua prie ; Montea volie niéna(»prie :

Aprèa lea cbals, lee perroqueta.

(Raynal, dana la Corrup. de Cfrimm, Tonmeox, 1, 458-0.

Ce morceau est rapporté par M. de Cayrol (I, 266) avec nne légère variante an 3< vers :

Pour meubler la ménagerie.

— Voltaire ne témoigna aucun déplaisir de l'élection de Gre«et

L'éloge de Danchet n'était point une tâche facile pour le nouvel académicien : sa vie comme son talent avaient été sans éclat. D'abord professeur chez les Jésuites, puis précepteur, le théâtre Tavait attiré ; il écrivit des opéras, dont la musique faisait le principal agrément, et des tragédies peu émouvantes. Bon élève, bon fils, brave homme par-dessus tout, et très bienveillant pour la jeunesse, il avait présenté le modèle des vertus bourgeoises et des qualités estimables. Gresset, au début de sa harangue, glissa vite sur Tennuyeux défunt (une appréciation détaillée à'Bésione^ de Cyrus ou des Tyndarides eût-elle mieux valu ?), adressa un mot aimable à M. de Paulmy qu'on recevait le même jour, « homme né pour parler des hommes d'Etat.... et né également pour appartenir aux lettres et aux arts par un goût héréditaire j> (1), à Fontenelle, < modèle... d'une vie rendue constamment heureuse par la raison, les grâces et la vertu ; d'une vie qui ne peut être trop longue au gré de nos désirs et pour notre gloire » (2), â Grébillon, « le Sophocle de notre âge > (3), prôna, c'était de rigueur, Richelieu, Louis XIV, Louis XV^ et joignit à ces politesses

« Je serai charmé, écrit-il le 14 février 1748 à M. d'Argental, en revenant auprès de vous de me trouver le confrère de Tautenr du J/êehant. Il ne donnera point de grammaire ridicule, comme l'abbé Girard, mais il fera de très jolis vers, ce qui vaut bien mieux. »(Fragment de lettre cité par M. BervillCf 145*6.) Gresset ne succédait point à Girard, comme Voltaire semble le croire, mais à Danchet. Quant à Girard, éruJit modeste et consciencieux, il a dit d*Alembert, • si bien caché sa vie que nous en ignorons presque toutes les circonttances ; deux ouvrages sur la langue française en sont à peu près tous les événements, n L'un, sur 2m 5y tony wm /ran^aif, eut an grand succès ; Tantre, Ut Vraù principes de Is langne françaUe, échoua complètement, et même l'ambiguité de certains exemples grammati* eaux fournit aux ennemis de l'auteur Toccasion de mettre en doute la pureté de sa foi religieuse. C'est probablement oe deuxième onvrage que Voltaire appelle a: grammaire ridicule ».

(1) Œuvres de Gresset, III, 166.

(2) Id., III. 168.

(3) Id.. III, 171.

officielles le développement de quelques idées générales. Danchet ne déshonora jamais € Tusage de son esprit par aucun abus do la poésie » (1) ; à la fois ennemi du genre satirique et de Tobscénité, il ne se laissa jamais séduire par 4 cette aveugle licence qui ose attaquer le respect dû aux lois, au trône, à la religion » (2), — les philosophes durent se sentir visés ; — il sut établir entre ses ouvrages et sa conduite une harmonie plus rare qu'on ne le croit. La plupart de ses vertus, il en était redevable à l'Académie : elle lui avait enseigné par son exemple l'esprit de déférence, le goût de l'impartialité, le vif désir de l'entente cordiale.... N'est-ce pas sous les auspices de l'amitié que l'illustre compagnie prit naissance ? N'est-ce pas cette même vertu qui favorisa ses progrès ? Et n'est-ce pas elle encore, n'est-ce pas l'union, le bon accord des forces vives de la France qui conduisit le xvu* siècle à un haut degré de splendeur littéraire ? Ce souvenir est propre à stimuler les hommes du xviu^ siècle plutôt qu'à les décourager : si haut que soient monté les écrivains de cette époque remarquable, on peut faire aussi bien, sans les imiter : « Pour nous élever au grand, dans quelque genre que ce soit, no partons point de Thumiliant préjugé que nous sommes désormais réduits au seul partage d'imiter, et au faible mérite de ressembler (3).... D'autres hommes ont vécu : nous qui les remplaçons, qui ne marchons que sur des ruines, ne voyons-nous pas le spectacle de Tunivers toujours nouveau au milieu même des ruines qui le couvrent?» (4). Dans le monde physique, les découvertes abondent chaque jour ; dans

(1) Œuvren de Oreétet, III, 162.

(2) Id., m, 163.

(3) Id. m, 168

(4) Id., III, 109.

UliBSSKT. 15

le monde intellectuel, et spécialement dans l'ordre des lettresyle génie peut tendre chaque jour plus haut, vers des sphères jusque-là inconnues. Pnis^ quelle époque fut plus propice aux progrès des arts ? quel règne leur offrit jamais une plus riche matière ? Tous les récipiendaires des âges futurs, en énumérant les protecteurs de l'Académie, c s'arrêteront avec complaisance sur l'éloge d'un souverain qui n'aura jamais été loué que par la vérité ))(!). — La prédiction ne s'est guère accomplie.

M. de Boze, directeur^ était chargé de répondre tout ensemble à M. de Paulmy et à Gresset. H aurait parlé, d'après un contemporain (2)^ « longuement et platement» : < longuement :» est inexact; c platement m est exagéré (3) ; mais^ défait^ l'orateur réserva toutes ses grâces, toute son amabilité pour le fils du marquis d'Argenson, tandis qu'il montrait une attitude bien différente envers l'écrivain roturier. Gresset se plaignit à Frédéric du silence gardé par M. de Boze sur son titre de membre de l'Académie berlinoise : nous savons que ce grief n'était pas sérieux (4) ; mais le directeur eut le tort de ne complimenter Gresset qu'à la suite de M. de Paulmy, de lui mesurer avarement les paroles flatteuses, et de ne pas faire la plus lointaine allusion au Méchant dont le succès avait certes contribué à lui ouvrir les portes de l'Académie. Il y a souvent plus de perfidie à se taire qu'à critiquer ouvertement ; certains savent, comme on l'a dit, empoisonner le silence.

Le discours de Gresset produisit un grand effet sur

(1) Œuvres deGretset, III, 171,

(2) Raynal, ouvr. cit., 1,13.

(3) Voy . Disc, prononcés dans VAead. franc, lejmtdi 4 €tvrU 17i8 Paris, Coignard.

(4^ Voy. plus haut.

l'auditoire (1) : <c II parait, écrit Texact de Luynes, que Ton a été assez content du discours de M. de Paulmy^ et beaucoup plus de celui de M. Gresset p (2). Il a, dit Raynal, c réuni tous les suffrages » (3), sauf toutefois celui de Raynal, car il ajoute : « Je crois que ce discours perdra beaucoup à T impression, parce qu'il y a plus de grands mots que de grandes choses d (4) ; et, quelques pages plus loin, il le trouve» falbalisé, enluminé, découpé à peu près comme une poupée à la Duchap » (5). Sous sa forme imagée, l'appréciation est très juste. D'abord cette harangue manque d'unité ; elle renferme deux ou trois sujets, sans grand rapport entre eux, que Gresset effleure et ne développe pas. Ensuite, elle trahit la préoccupation de faire noble, ce qui Tinduit souvent au vague, au pompeux, à l'emphatique; le style, constamment brillante, n'y dissimule guère la pauvreté du fond. L'enthousiasme du public a eu sans doute pour cause, soit l'habileté du débit, soit une prévention favorable à un écrivain naguère encore si applaudi. Le seul passage intéressant est celui où il revendiquait pour la littérature le droit de ne pas se borner à l'imitation des chefsd'œuvre, fussent-ils incomparables, et d'égaler, en abordant des voies nouvelles, la gloire des siècles passés.

On fut plus sévère pour une épltre de la même année (1748), « à M. de Tournehem^ directeur et or-

(1) Pourtant on signale (de Cayrol, I, 266) une épigramme de Clément de Qenève sur la séance académique du 4 avril 1748 :

Toat \e public brillait à bouche cIom ; Maître Gresset et maître Gros de Boso Eurent ce jour le prix des ennuyeux.

(2)Mémairet, IX, 4.

(S)Ouvr. cit., 1,163.

(4) Id.

(5) Id., I, 160.

donnateur général des bâtiments du roi, sur la co-^ lonne de l'hôtel de Soissons »(1)* ^^ Normand de Tournehem paraît avoir été un triste sire : fermier général, il se lia avec M"' Poisson (2), et détermina, dit-on, son neveu M. d'Etiolés à épouser la fille de sa maîtresse, la future M°^® de Pompadour (3). Collé ne témoigne aucun regret de sa mort : « Il était prodigieusement bête : c'était un composé de hauteur et de bassesse, d'ignorance et de suffisance, d'une vanité et d'une sottise bourgeoises ; grossier et sans éducation; sa fortune et sa place Pavaient rendu insolent. Requiescat inpace » (4). L'épître ne valait pas mieux, dans un autre genre, que le destinataire. L'hôtel de Soissons renfermait une colonne, construite sous le règne de Catherine de Médicis, et célèbre pour lui avoir servi d'observatoire : comme on se proposait d'abattre Thôtel, Gresset demande grâce pour la colonne. Paris a déjà trop peu de monuments qui attestent les exploits des héros et racontent la puissance de la patrie ; du moins, que les démolisseurs respectent ces rares vestiges du passé, et, plus que tout autre, ce bijou artistique du xvi* siècle. Au lieu de la sphère armillaire qui la surmonte, on placera « l'image auguste et chère » de Louis XY, « monarque

(1) Œuvres de Orcs%tt, I, 216.

(2) « On vient de me donner une épitaphe ancienne, faite sor Madame Poisson, mère de M°^* de Pompadour.... L'on croit que c'est elle qui a conseillé à sa fille de tenter d'être maîtresse du roi ; ce qn'il est nécessaire de se rappeler pour l'intelligence de cette épitaphe ; la Toici :

c Ci-çît qui sortant d'un fumier. Voulant faire fortune entière, Vendit son honneur au fermier, Et sa fille au propriétaires. *

(CoUé, 1, 19.)

(3) a Elle était fille de Mi°« Poisson, qui était entretenue publiquement par M. de Tournehem, oncle de M. d'Etiolés. Ce vilain oncle, bravant toutes les bienséances et l'honnêteté publique, fit faire ce mnriage révoltant à son neveu. » (Collé, II, 352.)

victorieux » (1), tandis qu'ailleurs on érigera une aulrc statue du roi, comme « héros de la paix » (2) ; la France aura ainsi sa d colonne Lodoiqiie i> (3), ainsi que Rome sa colonne Trajane.

L'idée était singulière de jucher si haut une statue ; bizarre aussi et peu harmonieux était ce terme de colonne lodoique. Les poètes, race moqueuse, eurent beau jeu pour draper leur confrère. Deux épigrammes coururent ; Tune, sous forme de rondeau, se terminait ainsi :

Toute colonne, comme on sait.

Avec le temps, comme un lacet, Se rompt, et laisse une mémoire

A rien (4).

L'autre marquait autant de malveillance :

Il faut être un hétéroclite

Pour vouloir y placer le roi [sur la colonne] ;

C'est du vainqueur de Fontenoi

Faire un saint Siméon-Stylite (5).

Piron railla doucement et sans aigreur :

N'attends pas que d*habiles mains Eixéoutent sur ses dessins Une colonne lodoîque.

Toi-même, sur le fondement D*un vaste poème héroïque.

Pose un durable monument (6).

(1) Oûuvres de Oretiet, 1, 321.

(2) Id., I, 222.

(3) Id., I, 221.

(4) De CettoI, I, 273.

(6) Id., I, 273.4.

(Q Ode peur imvUer VAtadémie à célébrtir les louanges du roi (opde Cayrol, 1, 271-2).

Collé, qui cite la première épigramme (1), traila le projet d'« idée creuse » (2), et Fréron, moins violent, le jugea « trop poétique pour être exécuté. Le Français aime à voir de près ses rois, et leurs images, & défaut de leur personne d (3).

C'est en 1749 — probablement vers la fin de Tannée (4) — qu'eut lieu le retour de l'enfant prodigue en Picardie. Il s'occupa aussitôt d'organiser sa nouvelle existence et de se créer une espèce de cercle où sa renommée lui assurerait la prééminence, où il pourrait lire ses productions^ les faire goûter, leur assurer ce demi-retentissement bien préférable à l'éclat gênant des louanges parisiennes. Il existait à Amiens une vieille société (5), qui, fondée dès le XIV* siècle sous le nom de Puy-Notre-Dame^ s'était éteinte en 1694, avait reparu en 1702, puis disparu encore, et s'était définitivement reformée en 1746 (6). Gresset fut un de ses membres, et le duc de Chaulnesson protecteur (7). Gresset pria le duc de s'entremettre pour

(1) Il l'attribue, ainsi que la seconde, à Piron ; il se trompe sana doute, car ces épigrammes ne figurent point dans ses œuvres éditées par lligoley de Juvigny (ap. de Cajrol, I, 271). D*aiUear8 leur vivacité jure avec le ton très indulgent dont Piron parledeU eolmi/M lodoïquâf dans l'ode citée par M. de Cayrol (I, 271-2).

(2) Ap. de Cayrol, I, 273.

(3) Id., I, 270

(4) Une lettre de Gresset est écrite de Paris, a janvier 1749 3 (de Cayrol, 1, 286) ; une autre, de u Cbaulnes, ce 24 octobre 1749 j» (de Cayrol, I, 276). Il s'installe à Amiens peu après, comme le prouve le passage suivant de la deuxième lettre où il dit de M. VaUier, son ami : a II doit venir à Amiens dans le mois prochain, quand je lui aurai marqué mon retour ... » (de Cayrol, I, 279).

(6) Voy. Berville, 150 etsuiv.

(6) M. Bouillier {L'Institut et les Acad, de prov,. Hachette, 1879) prétend que la Société d'Amiens attendit ses lettres patentes de 1702 à 1750 (p. G) : c'est faux, comme on le voit.

(7> Il le resta, après que la Société fut devenue une Académie. D*ailleurâ les Académies de province étaient tenues de choisir leurs protecteurs parmi les membres de l'Académie française ou de 1* Académie des sciences (le duc de Cbaulnes appartenait à ce dernier corps), oo, à leur défaut, parmi les plus puissants personnages du royaume (Bouillier, ouvr. cité, 5 et 21-3).

obtenir la transformation de la Société en Académie. L'affaire ne marcha point toute seule : une maladresse de la compagnie faillit tout gâter. Celle-ci, pressée d'en finir, envoya directement, le 1*' septembre 1749,une requête à M. de Saint-Florentin, sans recourir à la médiation de son protecteur M. de Chaulnes. La réponse du ministre, au nom du roi, fut négative. Gresset, en apprenant cet échec, fut courroucé et gronda fort ces messieurs de la Société littéraire : c Une pareille démarche n'était point faite pour être brusquée. Si la Société, avant que d'agir, avait consulté M. le duc de Chaulnes, ou lui avait entièrement remis ses intérêts, connaissant les formes et la marche de la cour, qu'il est essentiel de ne point ignorer quand on y sollicite quelque chose, il aurait mis à cette affaire toute la conduite requise pour écarter les obstacles, tout le crédit nécessaire pour assurer le succès, et toute Tardeur dont il est rempli pour procurer à la Société le titre d'Académie et un état irrévocable. Mais malheureusement, en se pressant trop, on a travaillé contre soi-même... i (1). II les prévint qu'il avait dû apaiser le duc de Chaulnes, d'autant plus blessé que lui-même, après la démarche de la compagnie et sans la connaître encore, il avait en son nom personnel adressé une lettre pour le même motif à M. de Saint-Florentin: « Toute rancune finie, M. de Chaulnes n'est actuellement fâché de votre lettre que parce qu'elle a mis un très grand obstacle aux espérances qu'il avait de faire obtenir bientôt à la Société le titre qu'elle désire i (2). Il leur conseillait ensuite, — pour bien montrer que leurs occupations n'étaient pas exclusivement littéraires, mais comprenaient des genres d'études qui avaient

(1) De GaTTol, I, 276-7.

(2) Id., I, 277

faîi conférer à d'autres sociétés de province le litre d'Académie, — de joindre à leurs ouvrages déjà expédiés : « 1®... l'extrait de quelqu'un des Mémoires de M. le chevalier de Rhodes, imprimés dans les journaux ; 2^.. le Mémoire du R. P. Ferry sur TétaJ^lissement des fontaines ; 3"* quelques fragments ou quelque extrait de dissertation sur des points de l'histoire particulière de la ville d'Amiens, ou de l'histoire générale de la Picardie, s'il s'en est présenté dans les différentes lectures, ou s'il s'en rencontre dans vos portefeuilles i> (1). A la fin, il ouvrait des perspectives plus consolantes : sur sa proposition, M. de Chaulnes avait résolu d'instituer deux prix, < la première année qu'il sera permis d'en distribuer (2) », et il ferait bien les choses.

Le Mémoire sur l'établissement des fontaines fut-il envoyé? L'histoire n'en dit rien. Pendant que se poursuivaient les négociations, Gresset, vers les derniers mois de 1749, fut chargé de recevoir divers membres nouveaux de la Société^ et s'acquitta de sa mission avec autant de solennité que si la France entière avait les yeux fixés sur lui. Il prononça ainsi l'éloge du colonel Yallier^un ancien familier de l'hôtel de Chaulnes, « également né pour le sanctuaire de Thémis, pour le temple d'Apollon, et pour les champs de la Victoire » (3) : c'est-à-dire, en français trivial, magistrat, littérateur et soldat. « Les Muses, les Grâces, la Victoire vous ont couronné tour à tour de toutes leurs guirlandes : il était bien juste que TAmitié mèlàt quelques fleurs à vos myrtes et à vos lauriers... » (4). Elle n'en mêlait que trop : comme aussi dans le panégyrique de

(1) De Cayrol, I, 278.

(2) Id., I, 279.

(3) De Beauyillé, 142.

(4) Id., 143. — Nous possédons anssi quelques vers charmants de Grcssot en réponse à une lettre de Vallier {Œuvres, II, 120). Co qui

MM. de Wailly, de TouUe et Galand (1), admis tous trois en même temps, il se félicita de pouvoir entendre, grâce à la paix récemment signée (1748), a les élèves de Mars et de la Vicloire dans le sanctuaire des Muses et des Beaux- Arts i (2) ; cependant le ton général est d'un goût plus sobre.

Ses prévisions pessimistes ne se réalisèrent point : en juin 1750, la Société d'Amiens recevait les lettres royales qui la constituaient en Académie des ScienceSj Belles-Lettres et Arts. Le nombre des membres résidants était fixé à trente ; celui des membres honoraires à seize, non compris Tévèque et l'intendant (plus tard^le nombre des membres résidants fut de trente-six; celui des membres honoraires, de vingtcinq) ; quant aux correspondants, ils pouvaient être en nombre indéterminé (3). Ces lettres patentes attri-

loi Annonce le printemps, dit-il, ce n'est pas la renaissance de la nature

Je TOUS vois et je tous entends

Votre amitié se renouvelle,

Et voilà pour moi le printemps.

On en ignore la date exacte.

(1) De Cayrol, I, 280-4.

(2)Id.,I, 282.

(8) Yoj. Berville, pass. eité. Cette nonvelle excita nne émotion conaîdérable en Picardie. Les poètes du cra rivalisèrent pour le remercier ; un d'eox mettait dans la bonche d'Apollon ce discours aux jeunes poètes

Coures dans la noble carrière Où Gresset doit guider vos pas.

Nourri depais longtemps aux rives du Parnasse, Il en connaît tous les sentiers Et c'est en marchant sur sa trace Que vons coeiUeres des lauriers.

(De Cayrol, I, 299.) De tels transports, qui à distance paraissent excessiiSy se justifiaient pourtant. L'érection de la Société en Académie n'était pas un simple changement d'étiquette ; elle lui conférait d'importants priyilèges, presque identiques à ceux de l'Académie française. Tout membre d'une Académie de province était exempt de tutelles et de curatelles, charges souvent pesantes, de « tous gaets et gardes d (Bouillier, ouvr. cité, p. 15) ; les ouvrages et mémoires publiés au nom des Académies n'avaient pas besoin d'être soumis à l'approbation du censeur (p. 16) ; une place leur était réservée, dans lei cérémonies publiques, à côté des cours supérieures ; enAn leurs

buërent aussi à Gresset la présidence perpétuelle de rAcadémie. Sur-le-champ sourdirent grands débats (1). Auparavant, déjà, M. Boistel d'Welles, président de la Société littéraire, avait été froissé de voir Gresset s'attribuer, en sa qualité dé membre de l'Académie françdse, le droit de présider aux séances de la compagnie, toutes les fois qu'il y assisterait. La nouvelle de la prérogative dont le roi allait gratifier Gresset mit le comble au mécontentement de H. Boistel, et, avant même que la nomination fût devenue définitive^ il refusa de prendre part aux séances de la compagnie. Il fit plus : il protesta publiquement, de même que plusieurs autres membres, et se mit en rapport avec diverses académies de province pour connaître les usages qui réglaient chez elles l'élection du président. Rouen, Gaen et Angers répondirent le 20 février 1750 ; Lyon et Dijon^ le 25 ; leurs déclarations furent unanimes : ce choix, loin d'être imposé par la volonté royale, était laissé h l'initiative de

dépotés avaient le droit de harangaer le sonverain debout, non à genoux (p. 19). Le seal privilège spécial à rAcadémie française et que ne partageaient pas les Académies de province, était le dîxoît de eommittimus que M. Bouillier définit ainsi : a Grfloe à ce piivUège, les académiciens pouvaient faire juger tous leurs procès à Paria, à quelque ressort que l'affaire appartînt. Il leur était permis d'évoquer toute affaire pendante devant des juges de province par-devant le tribunal des requêtes de l'Hôtel ou du Palais, et d'arracher ainsi à leur juridiction naturelle les plaideurs de province auxquels ils avaient affaire » (p. 16). Ce droit, comme le constate M. BoaUlier, ne pouvait être exercé que par des Parisiens, et la province n'en avait aucun besoin. — c La curatelle était la commission donnée à un parent ou à un étranger d'administrer les biens d'nn mineur, d'un prodigue ou d'un interdit. La tutelle était pour les personnes ce qu'était la curatelle pour les biens >» (p. 16). — a L'exemption de a tous g aets et gardes » est l'exemption du service de la garde bourgeoise au sein de la cité et aussi des convocations dn ban et de l'arrière-ban » (p. 15..

(1) Sur ce point, voy. Berville, et surtout, dans la Piùardie^ revue littéraire d'Amiens, 1861, VII, 333-51 et 386-407. le travail de M. Ferdin. Pouy, intitulé : Etudet historiques et littéraire* smr Ut anciennes sociétés académ iqnes de la ville d^Amiem,

chacune des académies. Forts d'une telle réponse, M. Boistel et ses amis persistèrent dans leur abstention systématique. Le duc deChaulnes, irrité de cette espèce de rébellion, se disposait à la punir par Texclusion des insurgés ; mais Tattitude conciliante de Gresset, qui estimait fort son repos, rendit inutiles les mesures de rigueur. Pendant la séance d'installation de TAcadémie, qui eut lieu à Tévèché le V^ octobre 1750, il donna sa démission : « Ce serait, dit-il, une situation trop pénible pour moi, un sentiment trop importun que d'être toujours un obstacle aux fonctions particulières et publiques des différents directeurs que le sort mettra désormais à la tète de TAcadémie : l'émulation et les intérêts de la compagnie en souffriraient... ]» (1). La majorité de l'Académie supplia vainement Gresset de reprendre la présidence perpétuelle : devant son refus inébranlable, elle lui députa trois membres, MM. Baron, Tribert et TouUe, chargés d'exprimer ses regrets sur cette démission et de le remercier des soins qu il s' était donné {sic) pour f obtention des lettres patentes. Les dissidents se calmèrent, et on passa l'éponge sur les griefs réciproques. Ainsi finit cette tempête dans un verre d'eau (2).

(1) De Cayrol, I, 296. U Bontient à tort que la démiBsion de Grenet Éi été absolument yolontaire; à tort aussi M. Bouillier prétend (ouTr. cité, p. 27-8) qu*il Taurait donnée c par amour de l'indépendanoe. » (H. B. emprunte cette erreur à Vlntrod, aux œuvres ehoisiet de Ortuet, par P. Hédouin, 1824.)

\^) A la séance du 16 novembre 1750, lecture fut faite d'une lettre du duc de Chaulnes, dont les passages suivants marquent à la fois son animosité contre les ennemis de Gresset et son affection pour l'aimable poète : <r J*ai appris avec beaucoap de satisfaction que le sieur de Bacq s'était rendu à votre séance publique. Par rapport aux sieurs Bernard et Boistel, trésoriers, Taffectation quUIs ont eu (<tc) de ne s'y point trouver sur des prétextes frivoles nous a paru à M. de Saint-Florentin, avec qui j'en ai conféré, et moi, mériter de les faire exclure sur-le-champ de PAcadémie, et sans doute il aurait pris les ordres du roi pour cela, si les sollicitations vives que vous en général et M. -Gresset en particulier, avez faites pour eox, ne l'avaient engagé

Gressel n'éprouva guère d'autre déboire chez ses compatriotes : président ou non de l'Académie, il n*en demeurait pas moins leur idole. Divers soucis lui firent perdre complètement de vue M. Boistei d'Welles et ses exigences. Le succès du Méchant l'avait mis en goût de travailler pour le théâtre. A l'occasion de la paix d'Aix-la-Chapelle (1748), il avait composé les Parvenus ou les NouvellisteSy où il se raille des gensa qui se désespèrent de la conclusion de la paix, parce qu'elle va les sevrer de nouvelles, et réduira à rien le rôle qu'ils jouent dans le monde »(1), sans doute pièce à tiroirs dans le genre du Mercure galant A^ Boursault. Une pièce qui remontait à 1747, d'abord en un acte, puis en trois, les Bourgeois ou le Secret de la comédie^ faillit être jouée en 1749 au théâtre italien : on possède un billet à M'^* Silvia où Gresset la prie, dans le cas où sa comédie serait reçue, de hâter les répétitions et de garder le plus profond mystère « surle titre... jusqu'au moment de l'affiche >» (2) ; on ne sait quel incident empêcha la représentation. Après sa retraite à Amiens, en 1751, il écrit encore deux comédies, Y Esprit à la mode ou les Américains^ et VEcole de famour-propre. Le point de départ de la première nous a été conservé par Andrieux, que François de Neufchàteau en avfût instruit, et qui le rapporte dans la préface de la JeunB Créole: <£ ... Gresset avait eu Pidée d'une pièce à

à attendre poar leur donner le temps de montrer leur sonminion et leur changement.

(( La démarche que M. Gresset vient de faire en vous remettant la présidence que vous lui avez déférée me parait d*aatant plus digne de louange que le roi avait trouvé bon qu*il la gardât ; et c'est une nonvelle preuve qu'il ajoute à toutes celles qu'il a déjà données de sa modestie et de son attachement pour vous, d

(La Picardie, VIT, 407.)

(1) Anal, de M. de Cayrol (I, 274).

(2) Ap. de Cayrol, I, 287.

pca près semblable à celle-ci... C'était au milieu du xYiu* siècle, dans un temps .où des créoles fort riches venaient en France se faire remarquer par leur luxe et parleurs dépenses excessives. Il parait que dans la pièce de Gresset, c'était le père qui arrivait des colonies sans être connu de son fils, lequel avait été envoyé à Paris encore enfant. M. de Neufchàleau ne sait pas si Gresset avait achevé cette comédie, mais il en a vu, m'a-t-il dit, de vers tout à fait dignes de l'auteur du Méchant » (1). Pour la seconde (2), les notes manuscrites de Gresset nous renseignent sur certains de ses personnages : Doralise la prétentieuse, qui se « trouve propre à tout, supérieure à tout ^ ; Oronle, l'égoïste replié sur lui-même, « oisif, délicat, voluptueux, n'ayant d'étude que sa santé, et sacrifiant tout i sa commodité » (3). Toutes ces pièces restèrent inédites, et les manuscrits en furent, presque entièrement, brûlés par Gresset (4).

(1) Ap. de Cayrol, I, 299-300.

(2) Gresset, dans sa Lettre Mur la eoméiie (1759), parle d*ane pièce qoll est en train de finir, et qui a c ponr objet la peinture et la critique d'un caractère plus à la mode que le Méchant même, et qui, sorti de ses bornes, devient tous les jours de plus en plus un ridicule tt nn yice national 7> ; d'après M. de Cayrol, cette pièce serait précisément VEcoU de Vamour^propre : sur quoi se fonde-t-il pour Taffirmer? D'ailleurs, il accepte tout de môme la date de 1751 donnée par Renonard pour les deux comédies de V Esprit à la mode et de VMeole de Vamouv'propre ; seulement, en ce qui concerne cette dernière pièce, afin de concilier son assertion avec les ternies et la date de la Lettre tur la comédie^ il suppose qu'elle a été commencée en 1751, et qu'elle n'était pas tout à fait terminée en 1759. Plus de huit ans pour une comédie, c'est bien long, et peu yraisemblable t — M. de Cayrol ajoute que VEoole de l' amour-propre avait pour sous-titre es Parvenue : mais ne ferait-il pas une confusion avec une comédie

précédente, les NbuvellUtety dont le sous-titre est justement celuilà? — Enfin, il cite un assez grand nombre de vers tirés de cette comédie, qui ne nous en apprennent point le sujet, et qui sont généraux et sentencieux comme beaucoup de ceux du Miciiant, — Voy. de Cayrol, I, 299 et suiv.

(3) De Cayrol, I, 303

(4) Quelques autres ne sont connues que par leurs titres ; peut-être demenrèrent-elles à Tétat de simples projets : le Monde comme il est

Apres avoir maintes fois sur la scène marié les amoureuXy Sidney et Rosalie, Yalëre et Ghloé^ il songea à jouer pour son propre compte et au naturel le rôle de jeune premier. A vrai dire^ il était un peu « marqué » : aussi bien n'épousa-t-il ni une jeune ni une jolie femme. M*^' Galand appartenait à la bonne bourgeoisie de province : son père^ < parfait citoyen », « homme aimable d, dit Gressetdans un discours académique (1), avait été successivement conseiller de ville et maire d'Amiens. Elle possédait, s'il faut en croire M. de Wailly, c dans Pesprit et dans le caractère tout ce qu'il fallait pour fixer un homme (2) > de mérite : on peut conclure, de la modestie relative de cet éloge, qu'il lui manquait les qualités brillantes; ce mariage fut moins l'union de deux cœurs qae l'alliance de deux raisons (3). L'abbé Raynal trouve « cette démarche... nécessaire à son bonheur [au bonheur de Gresset], parce que c'est un homme triste et retiré i> (4). On ne manqua pas de faire ressortir qu'il était peu logique, après avoir tant vanté les plaisirs de l'indépendance, de se mettre « sous le jougde l'hymen » ; mais quoi de plus humain que cette contradiction ? Le mariage est comme l'Académie : ou se plaît à en médire, — jusqu'au jour oti on y pose sa candidature. Un poète du temps justifia Gresset de ce reproche :

le Parisien (de Cayrol, I, 303), — les trais BaeanSy la caqueUe, Vignorant glorieuw de Vêtre^ les fies turques, dlTertisBement, le dk^ix de Vhabit, \eA fies philosophes ^ les inconnus malgré etuo, Vabusdu Umpi et Blanche de Bourbon, tragédie (de BeaaTiUé, 198-9).

(1) De Oayrol, I, 284.

(2) Id., I, 305.

(3) M. de Cayrol assigne aa mariage de Gresset ce bixam motif a de se soustraire entièrement à la tentation qni pouvait lai re prendre un jour de regagner Paris d (1, 306). Le goût de Qresset pour l'isolement a plutôt été un effet qu une cause de son mariage.

(4) OuTr. cité, II, 42.

L'objet à qui t*unit un ohoix judicieux

Dans son esprit et dans ses yeux Nous offre ton apologie (1).

Les yeux de M°^* Gresset pourtant n'étaient point une apologie suffisante. M^^** Galand Sénéchal, parent de la mariée, adressa une poésie à r Epouse du chantre de Ver-Vert, qui se terminait ainsi :

Puisses-tu lui donner un fils qui lui ressemble (2) !

Un Picard composa un épithalame en patois : il eut le bon goût de garder Tincognito.

La lune de miel fut longue : elle dura plusieurs années, pendant lesquelles il ne produisit rien ou presque rien ; tout ce qu'on peut citer, c'est un divertissement « pour la naissance de monseigneur le duc de Bourgogne, paroles pour être mises en musique » (1751) (3). Il comprend trois scènes et trois personnages principaux : la déesse de l'Amitié, le génie des Arts, le génie de la Guerre ; le génie des Arts recommande aux nymphes qui n entrent sur la scène en dansant, et portent les divers attributs des beaux-arts » (4), de célébrer la joie de la France ; le génie de la Guerre survient et, au sondes trompettes, promet au royal enfant la gloire des armes ; le génie des Arts, au son des hautbois, lui promet une gloire pacifique. Tout à coup trompettes et hautbois se taisent : on entend une symphonie champêtre ; le temple de l'Amitié apparaît orné de lis et de myrtes ; au milieu d'une lumière « vive et pure ]> (5), la déesse

(1) Baynal, II, 42. — De Cayrol, I, 808.

(2) De Cayxol, I, 309.

(8) De BeaayiUé, 148-64.

(A) Id.,149.

(5) Id., 152.

surgit ; elle rejette bien loin les arts et les combats :

C'est au temple de l'Amitié Que brille de Louis la plus heureuse image.

C'est moi qui développe à Tunivers charmé Les grâces, les vertus, le bienfaisant génie D'un roi fait pour sentir le bonheur d'être aimé... (i);

et tout finit par un ballet (2).

Il fallut que Gresset s'arrachât à son bonheur tranquille et se décidât à quitter son ermitage, quand il fut nommé, en 1754, directeur de F Académie, —de r Académie française^ non de l'Académie d'Amiens, — et qu'il dut souhaiter la bienvenue à deux membres nouveaux. Le premier était le famélique Boissy, qu'une multitude de pièces n'avaient pu tirer de la misère, mais que le succès exceptionnel d'une comédie récente, les Dehors trompeurs ou VBomme du Jour, avait au moins tiré de l'obscurité. Choisi pour succéder à Destouches, Boissy s'épargna la peine d'un long discours': après s'être excusé de ne pas le débiter en prose (la poésie, dit-il^ € est ma langue

(1) De Beauvillié, 153.

(2) Le jeune prince en Thonnear duqael Gresset écriTit oe divertii- Bcment resté inédit, ne jouit d'aucune gloire, ni pacifique ni militaire : il mourut âgé de moins de dix ans. — Pour être complet, mentionnons un discours de Tannée 1753, adressé au duc de Qhaulnei lorsqu'il fit son entrée publique à Amiens, et qui avait pour but de l'engager à demeurer le protecteur de F Académie (de Cayrol, I, SlO-l etn. 1 de la p. 311). ~ Déjà en 1749, alors que l'Académie n'était encore qu'une Société littéraire, Gresset, après avoir félicité lei membres de ne pas s'être laissés a détourner par les obstacles que la malignité et la jalousie semaient sur leur route » (de Cayrol, I, 284), leur avait renouvelé au nom du duc de Chaulnes oc les assurances de son estime et de son zèle pour elle d (de Cayrol, I, 285) ; il avait associé à cet éloge celui a d'un magistrat illustre, que les connaissances illimitées, les lum-ères supérieures, l'irréprochable désintéressement et le zèle infatigable pour la province confiée à ses soins et à son administration, n'immortaliseront pas moins dans cette ville que les ouvrages utiles et honorables que nous devons à son génie ». (de Cayrol, îd.). Tl s'agit de son ami Chauvelin, intendant de Picardie

familière ») (1), il trouva moyen, en huit strophes, d'apprécier chez Destouches Tauteur dramatique, c le Térence de nos jours i :

Le Tice avec un bras d'Hercule Dans ses écrits est combattu.

Ils sont Teffroi du ridicule Et récole de la vertu {2);

puis le diplomate, « Tulile négociateur » (3) ; de vanter le talent de Gresset

Le Méchant te demande un frère^ Et Paria empressé l'attend (4);

enfin de louer pompeusement Louis XIY et Louis XV.

Il eût été piquant que le directeur lui répondit dans la langue des dieux ; s'il y songea, il abandonna vite cette idée, car la forme poétique n'aurait guère convenu aux théories littéraires qu'il voulait exposer. Il félicita Boissy d'avoir été élu par la seule influence de. son mérite (5). Destouches^lui aussi, était entré à TAcadémie par la grande porte ; sa conduite avait toujours été probe et son théâtre l'image de sa vie. Philosophe chrétien, il fit de la religion « l'occupation la plus chère de sa retraite, le sujet de plusieurs écrits, l'entretien de sa raison, la consolation de ses derniers moments » (6). — Mais le voilà mort ; et presque en même temps que lui, vient de disparaître

(1) Yoy. Harangues prononciet par Mtitieur» de VAead. franc. ^ de 1714 à 1787, VI, 204.

(2)Id.. VI, 205.

(8) Id., VI, 206.

(4) Id.

(6) A cet endroit da discours, a on ne manqaa pas de jeter les yenx à TinstADt sur BoagainyiHe, dont rentrée à TAcadémie est tonte récente «(Baynal, II, 180,.

(6) Haranguée, etc., VI, 213.

QRBB8BT. 16

« un autre écrivain dramatique, aussi noble qu'intéressant, et fait pour peindre le sentiment et la vertu n (la Chaussée) (1). La comédie est-elle donc menacée de périr ? Non, il existe encore des auteurs dramatiques ; seulement il faut garantir la scène d'une décadence possible. Egaler Molière est difficile : au moins peut-on l'imiter ; or, que nous enseigne-t-il par son exemple ? A ne jamais suivre le goût du temps, quand il est défectueux. Eh bien, aujourd'hui il Test au plus haut point. Le siècle a du penchant pour les colifichets et pour les riens : il est à craindre que le théâtre ne s'accommode à ce penchant, qu'on ne représente plus que des petits tableaux, des miniatures, et qu'on néglige les grands caractères tranchés (2). On se plaint < qu'il ne reste que des nuances légères à crayonner » (3) ; ce sont les médiocres seuls qai parlent ainsi : « Un monde tout nouveau ne reste-t-il point à peindre, à instruire, depuis qu'à la honte des hommes les vices les plus funestes se sont polis, colorés, embellis au point de n'être plus que des sujets de plaisanterie ? » (4). (Ce monde nouveau a formé le sujet d'une pièce, le Méchant ; mais il faut croire que la matière n'était pas si riche, puisque Gressel n'en a tiré aucune autre pièce.) — Boissy pourra relever le théâtre français, y faire revivre la franche gallé : « Par le choix de nos tableaux, par l'utilité de leur objet, par l'énergie et les grâces de l'exécution,

(1) Haranguety etc., VI, 213.

(2) Ici, continue Raynal, a on trouva que c'était une épig^ramme qui tombait directement sur M. de Boissj. Ces sortes de traita Mtiriqmi sont assez du goût de M. Gresset qui est natureUement caastiqae et frondeur » (II, 180). Gresset n'avait- il pas plutôt en rue Marivaux? Lee chefs-d'œuvre déco dernier sont antérieurs au discours de Gresset mais non point tellement que le genre même du « marivaudage » fût déjà oublié.

(3) harangues, etc., VI, 217.

méritons, s'il se peut, le suffrage éclairé de notre auguste maître, méritons qu'au sortir des travaux qui occupent chaque jour pour la félicité publique le père de la patrie, ses regards sublimes s'abaissent sur nos

yeux »(1).

Ce plaidoyer pour la comédie de caractère et contre le marivaudage forme la meilleure harangue de Gresset, on pourrait même dire la seule bonne. Elle est écrite avec plus de vigueur que la plupart de ses œuvres en prose ; elle soutient une thèse claire, nette et fort plausible (2). Gresset se sentait à l'aise ; on était entre gens de même bord, du même monde, le récipiendaire, le directeur de l'Académie et l'académicien défunt ayant tous trois travaillé pour le théâtre. La tâche de Gresset fut plus épineuse, lors de l'installation de d'Alembert. Cette fois, le hasard le mettait, lui dévot, en présence d'un incrédule et l'obligeait aussi à ne rien laisser paraître de son antipathie à l'égard de si condamnables doctrines ; il n'avait guëre à sa disposition que les discrètes méchancetés et les compliments pointus qui sont comme une loi du genre : encore n'en usa-t-il que sobrement. Le nouvel élu remplaçait Surian, évêque

(1) Harangue», etc. VI, 218.

(2) Les opinions farent très diverses snr la valeur de ce discours Aox yeoxde Rtynal (II, 180), c^est un tissu « d'épithètes, de petites antithèses, et d'expressions épigrammatiques d ; Grimm an contraire (II, 4l5) lui rend pleine justice : « Vous trouvères dans ce moroeaa de M. Gresset beaucoup de réflexions excellentes et même neuves. :d De Lujnes nous apprend qu'il fut goûté du public : c U y a quelques jours que les deux discours de l'Académie ont été présentés au roi. Celui de M. de Boissy est envers; on dit qu'il a été fort applaudi. Quoi qu*il en soit, la réponse de M. Gresset en prose paraît bien plus digne des applaudissements qu'elle a eus. » (^JUémoireê, septembre 1754, XIII, 358). Fréron regretta que Gresset n'eût pas fait sa réponse en vers : c Cette idée ne lui sera pas venue ■ans doute, mais sa prose vaut bien des vers, et peut-être mieux, x (Ap. de Cayrol, 1, 311.) — Gresset relut son discours devant l'Académie d'Amiens, en décembre 1754 de Cayrol, I, 312).

de Yence, une espèce de saint, timide, doux, charitable, qui n'avait jamais, comme tant d'autres ecclésiastiques à cette époque, sollicité les faveurs royales, et, par une diction toujours simple, s'était acquis une renommée d'orateur. D'Alembert (1) fil ressortir cette simplicité de son éloquence, la modestie de son caractère et la largeur de sa piété : Surian, disait-il, ne connaissait pas le fanatisme aveugle qui réprouve les lettres et la philosophie comme néfastes pour la religion, alors qu'au contraire elles affermissent en même temps le principe religieux et le principe monarchique. Il fallait une certaine hardiesse pour soutenir ce paradoxe, et aussi pour transformer l'èvèque de Yence en défenseur posthume de VEneyclopédie naissante. Le discours de d'Alembert excita peu d'enthousiasme : il ne trouva grÀce ui devant Grimm (2), ni à plus forte raison devant Fréron^ qui lui reprocha un « style contraint, embarrassé j» (3). — La gène que d'Alembert éprouvait à louer uo évèquo, Gresset l'éprouva à louer un philosophe; il imagina un détour ingénieux pour s'en dispenser: « La Renommée ne me laisse rien à dire : d'ailleurs la véritable philosophie ne supporte qu'impatiemment le tribut des louanges » (4). Très vite il aborde un sujet moins scabreux : le panégyrique de Surian. L'évêque de Vence avait <i recueilli, dans cette compagnie, l'héritage et la place de Bossuet et de Fléchier » (5). Maintenant qu'il n'est plus, « Téloquence sacrée attend... un restaurateur» (6). Pour

(1) Disc, pronoruséi dant VAoad, fran^,^ le jeudi 19 dieemhrê 1764, à la réception de M. d'Alembert, Paris, Brunet, 1754.

(2) Ap. de Cajrol, I. 318.

(3) Id., 1,314.

(4) Disc. prononçât, etc., 13.

(5)ld., 14-16.

(6) ïd., 15.

la relever, les dons du génie ne suffisent pas : il faut i l'autorité du précepte joindre celle de Tezemple ; cette autorité-là, Surian la possédait mieux que personne : « il n'eut de guide que la religion ellemême.... il n'était point de ces prédicateurs frivoles et méprisables, qui, à la face des autels même, cherchant moins les palmes du sanctuaire que les lauriers des spectacles, viennent montrer qu'ils ne savent que le langage du monde, ne veulent que lui plaire, et n'emportent de nos temples, aux yeux du christianisme et de la raison, qu'une gloire sacrilège et des succès ridicules > (1). Il ne quitta jamais son diocèse, sauf pour se rendre à l'assemblée du clergé ; « bien différent de ces pontifes agréables et profanes crayonnés autrefois par Despréaux, et qui regardant leur devoir comme un ennui, l'oisiveté comme un droit, leur résidence naturelle comme un exil, venaient promener leur inutilité parmi les écueils, le luxe et la mollesse de la capitale, ou venaient ramper à la cour, et y traîner de l'ambition sans talents, de l'intrigue sansaffaires, et de l'importance sans crédit » (2). On le voit, sous couleur de peindre les vertus de Surian, Gresset attaquait la mondanité des prélats du xvm* siècle et leur goût pour les déplacements ; chaque trait de panégyrique était indirectement un trait de satire. Avec une violence qui prouve moins de tact que de franchise, Tauteur de Ver-Vert et de V Abbaye protestait encore une fois contre la corruption des mœurs ecclésiastiques.

Le public, qui avait écouté froidement le reste du discours, applaudit à cette critique des prêtres courtisans(3). Mais la seconde impression fut bien différente

(1) Dise, prononcent ^tc.f\%.

(2) Id., 17.

'3) « Les deux discours n*ont point encore paru ; il parait qu*on est

de la première ; presque tout le monde s'accorda poar mettre ce discours, dans son ensemble, au-dessus de celui de d'Âlembert; seulement on discuta TopporluDité de l'attaque contre lesévèques. Raynal la jugea absolument déplacée, etBuffon, € assez hors<de propos i(l). Gresset aurait pu invoquer pour sa justification d'illustres précédents, entre autres cette caustique épigramme de Racine, peu suspect d'irrévérence à l'endroit de la religion :

Un ordre, hier venu de Saint-Germain, Veut qu'on s'assemble : on s'assemble demain. Notre archevêque et cinquante-deux autres

Successeurs des apôtres S*y trouveront. Or de savoir quel cas S'y traitera, c'est encore un mystère ; C'est seulement chose très claire Que nous avons cinquante-deux prélats Qui ne résident pas (2).

assez content de celui de M. d'Alembert, mais qne l'on trouve dans celui de M. Oresset beaucoup trop d'affectation et un style ampoulé pour dire des choses assez communes ; on y a remarqué aussi un endroit sur li résidence des évèques dans leurs diocèses qui a été applaudi jaiqa'A battre des mains, et qui peut avec raison être regardé oomme une critique contre les évèques. » (Luynes, Mémoirei^ XIII, 10.) Il estmi que les antithèses abondent dans ce discours, et ne sont pas tonjoan très heureuses. Raynal le lui reproche également : «.... Enfin ce discours a paru très long ei très mal écrit, comme tout ce que M.Giesiet a fait en prose. M. d'Alembert a encore g^né à cette oppoûtion, et on a vu la différence quMl y avait entre le philosophe et le poète, c'est à peu près celle qui se trouve entre des mots et dea choses > (II, 207). Grimm constate que les lecteurs des deux discours ont différé d'avis avec leurs auditeurs (II, 458) : du reste, sa conclusion personnelle n'est guère moins sévère que celle de Baynal : « Le discours de M. Gresset, généralement parlant, est trop long, et, |mt intervalles, un peu plat et maussade, aux fréquentes antithèses pxès; mais il est bien écrit, ut vous serez surtout content da début et du portrait de M. l'évêque de Vence » (II, 461). (Voy. de Cayrol, I, 317 et 319.) — Inutile d'ajouter que Fréron, très dur pour d*Alembeit, se répandit en compliments sur Gresset (de Cayrol, I, 314).

(1) Lettre au président de Ruffey (ap. Berville, 156).

(2) Ap. Berville, 156. —Blendes années après le discours de Gresset, à la veille de la Révolution, Mercier s*élevait contre le même abus : (( Les évèques violent facilement et sans remords la loi de la résidence, en quittant le poste qui leur est assigné par les saints canons. L*ennui

V Collé prit la défense de rimprudent : <i Comme dans ce siècle vil el d'esclaves tout parait fort, l'on a regardé cet endroit du discours de Gresset comme une déclamation peu mesurée contre les évèques ; et cependant, que dit-il ? Une chose fort simple, qui est qu'il faut que les évèques résident. Cela ne peut point s'appeler une déclamation : il n'y a là rien d'outré ni d'exagéré ; d'ailleurs, il parle du temps de Despréaux ; pourquoi nosseigneurs veulent-ils prendre ce paquetlà pour eux ? d (1). Au milieu de la désapprobation générale, la cause de Gresset avait pour elle Caton. Toutefois, n'en déplaise à Calon, si Gresset, en principe, n'avait pas tort, dans « l'espèce » il eût pu s'abstenir sans inconvénient. Bien qu'il s'abritât sous l'autorité de Boileau, c'était les évèques du xvm* siècle, et non ceux du xvu®, qu'il attaquait ; personne ne s^ trompa ; or, ces remontrances publiques étaient-elles de mise dans la bouche d'un jésuite remercié et au cours d'une solennité purement littéraire ? Puis, l'habile tactique de d'Alembert^ qui avait présenté la philosophie comme la très humble servante du trône et de l'autel, donnait un fâcheux relief à Tattitude de Gresset, qui semblait viser la religion par delà ses ministres. Il n'en fallut pas davantage pour lui attirer la réputation d'esprit fort^ alors que cette sortie n'avait eu pour motif que l'intransigeance de sa dévotion. Le bruit en vint aux oreilles du roi; Louis XV n'aimait guère les casseurs de vitres; quand le directeur de l'Académie, selon l'usage, alla présenter son discours à Versailles, il lui tourna le dos (2).

les chaaae de leurs diocèses, qu'ils regardent comme un exil : ils Tiennent presque tous à Paris, pour y jouir de leurs richesses, et, mêlés dans la foule, y trouver cette liberté qu^ils n'ont pas dans le séjour où la bienséance les force à la gêne de la représentation. » ÇTableau de Paru, l, 289 ; cf. I, 291.)

(1) Journal, I, 444.

(2) Benoaard (ap. de Cayrol, I, 319-20) est le seul qui rapporte cet

Gresset fut consterné ; maladroit dans la flatterie (défaut honorable), il n'avait pas joui jusque-là d'une faveur extraordinaire ; M'"'' de Pompadour goûtait peu, semble-t-il, sa personne (1); mais le roi et la favorite estimaient ses ouvrages : il devait à Tun le succès de Ver-Vert^ à l'autre le succès du Méchant ^ ou au moins la consécration de ces succès. Allaitril donc, pour une phrase malencontreuse, perdre ce précieux appui ? Dans la seconde édition de son discours (2), la tirade contre les pontifes agréables et profanes disparut (3). C'était trop peu encore; il guetta avec impatience

incident ; M. de Cayrol remarqiie (I, 320) qne son témoignage, en Tabsence de tout antre, a peu de poids. Sans doute, mais ce qni loi prête nne certaine vraisemblance, c'est ce fait qne Gresset, immédia* tement, supprima le passage incriminé ; nne pareille hftte à se déjuger peut bien avoir pour motif la pression de Topinion publique, mais s'explique encore mieux par le regret d'avoir choqué le roi. — D'autre part, Renouard se trompe, et M. de Cayrol le réfute judicieusement (I, 319-20\ quand il soutient que le mécontentement de Louis XY fit renoncer Oresset à tous ses projets littéraires et le soumit à la direction religieuse de l'évêque d* Amiens. Il n*y a pas eu, dans la vie de Gresset, de heurt si brusque, de « conversion > soudaine. Il ne cessa jamais d'être pieux, et si sa dévotion, vers cette époque, prit un caractère plus grave, ce fut bien, en partie, sous l'influence de Dorléans de la Mothe, mais non à cause d'uxie disgrftce royale.

(1) M"e de Pompadour, on s'en souvient, avait soutenu contre lui en 1748 la candidature de l'abbé Leblanc à l'Académie française. Gresset, du reste, ne se joignit guère à la foule de ses courtisans et ne loi dédia aucune pièce ; ce n'est pas à elle que s'adresse Tépltre sur l'attentat de Damiens, comme on Ta prétendu à tort, mais an ici (de Cayrol, I, 335). Pourtant on a retrouvé dans les papiers du poète quelques vers aimables pour la marquise

On ne trace que sur le sable La ^>aroIe vague et peu stable De tous les seigneurs de la cour ; Hais sur le bronze inaltérable Les Muses ont tracé le nom de Pompadour Et sa parole invariable.

(De Cayrol, I, 386.)

(2) Celle qui appartient au recueil général des Harangues de Académi e ; dans la première édition, qui provoqua ce <o22« nniveisel, son discours figurait seul, avec celui de d'Alembert.

(3) Voy. de Cayrol, £, 3 J 5-6. D'après Berville (lM-6), la phrase aurait été rayée du recueil de l'Académie, sur la plainte des évèques prétnntt à ParU.

Toccasion de se faire pardonner. En 1757, la tentative criminelle de Damiens lui parut Toffrir ; le nom de l'assassin et celui de la patrie de Gresset se ressemblaient fâcheusement : le poète adressa à Louis XY une épttre où il le suppliait de débaptiser Amiens : « Cet ouvrage, disait-il dans Pavant-propos, a été présenté au roi dans les premiers jours du mois de février [1757]. » La requête qu'il renferme « était fondée sur le cri public et sur le vœu général d'une ville, qui dans la consternation et la douleur qu'elle partageait avec toute la France sur le détestable attentat du 5 janvier, voyait pour elle-même un malheur de plus à déplorer dans T affreux rapport de son nom avec le nom d'un monstre exécrable à notre siècle et à la postérité. » Il faut une éclatante réparation : « La ville dont il s'agit pouvait seule avoir cet honneur, et le désirait ardemment; ce motif a dicté cet ouvrage.... » (1). La pièce est en alexandrins, assez fermes. Gresset ne peut croire à la réalité de ce forfait ; ou, s'il est réel, le coupable ne doit pas être un Français :

Rebut de la nature et des peuples divers,

La Fureur Ta nourri dans de profonds déserts (2).

Tout au moins ne pouvait-il connaître le roi de France : la bonté de Louis lui aurait fait tomber le fer de la main, si ce n'avait été le prestige de sa demeure auguste. Quel siècle ! Partout des sinistres, partout des désastres,

Des champs où fut Lisbonne aux sables de Lima, Des cendres du Vésuve aux glaces de Volga (3).

(1) Arant-propos de Tépître sur l'attentat eommis tur la p ertottne itérée du Hoi, le 6 janvier 1757, arec une requête au Roi, pour tupplier

rét humblement Sa Majesté de changer le nom d'une ville de France- Paria, 8éb. Jorry, 1767.

Le sage frémit sur la terre chaDcelante.... Mais aucun fléau n'est comparable à celui qui vient de frapper la France dans la personne de son roi; le pays s'émeut, tout gémit;

Tout redemande au ciel d'une tremblante voix Et le père du peuple, et le meilleur des rois (1).

Puis viennent une série d'apostrophes : au ciel^ dont Gresset sollicite la guérison rapide de Louis ; à la Renommée, qu'il presse d'annoncer bientôt cette bonne nouvelle à l'Europe et à l'Amérique ; enfin à Louis : tous ses concitoyens , comme lui-même, voudraient voir changer le nom de leur ville, qu'ils ne prononcent plus qu'avec horreur :

Cette triste cité n'ose plus se connaître,

Et, la mort dans le sein, elle attend pour renaître

Qu'un souille créateur vienne la ranimer (2).

Commandez, nommez-nous. Tout un peuple éploré Attend ce changement de votre ordre sacré.

Et, si j'ose implorer du sceau de votre empire Un titre illustre et cher que mon zèle m'inspire. Par lui de notre ville assurez le renom, Louis va le créer, Louisville est son nom (3).

— Gresset avait eu tort de se donner pour le porteparole des Amiénois : si purs que fussent leurs sentiments monarchiques» ils refusèrent de prendre la livrée royale , et leurs protestations firent échouer la requête : « Le corps de ville, qui n'avait point été prévenu, dit le P. Daire, se garda bien de se prêter à une idée aussi singulière; il eût fallu, par la même raison, rayer saint Damien du calendrier » (4).

(1) Epitre aur Valtuntat^ p. 9.

(2) Id. p. 11.

(3) Id., p. 12.

(4) Ap. de Cftyrol, I, 335.

Ce fut, dans le monde littéraire, un éclat de rire général : « .... quand Amiens, écrit Grimm, aurait encore plus de rapport avec le nom du malheureux Damiens, ce changement de nom n'aurait pas fait un certain eflet dans le public. On n'est plus dans le goût de cette sorte d'héroïsme que la philosophie a rendu ridicule. Le nom n'est rien.... M. Gresset, de l'Académie française,.... a fait à cette occasion des vers sur l^attentat commis sur la personne sacrée du roi.... Ces vers ont été jugés d'une voix unanime plats et mauvais.... ]> (1). Une fois de plus Gresset avait dépassé la mesure : Louisville alla rejoindre, dans le pays des chimères, la colonne lodoïque (2).

Ces hlessures d'amour-propre s'aggravèrent de soucis matériels. Il occupait, nous l'avons vu^ depuis la fin de l'année 1734, un petit emploi dans l'administration des postes, qui avait suffi à ses besoins, tant qu'il était demeuré célibataire. Maintenant qu'il était marié, sans enfants, il est vrai, mais tenu à un certain état de maison, ses ressources devinrent trop minces, et il

(2) L*éiiormité d*ane telle flatterie ne ponyait aroir poar excuse que le vif désir de Qresset de rentrer en grâce auprès du roi. (Voy. Toumenx, Corretp.dô Cfrimm, note k propos du passage précité.) D'ailleurs Gresset eut conscience de sa maladresse, car son épître au roi ne figure dans aucune édition de ses œurres complètes (de Cayrol, I, 336). — M. de Cayrol (I, 339) constate que Grimm 8*est trompé en soutenant que la requête qui tendait à faire changer le nom d'Amiens provenait des Amiénois eux-mêmes (Corresp.j III, 391). L'erreur de Grimm est toute naturelle : Tavant-propos et le ton gérai de répître semblent bien indiquer que Gresset arait mandat de ses concitoyens pour demander ce changement. — Le falsificateur des Mémoires de la marçuise de Crèqui arrange un roman sur Toppontion de i'évêque d'Amiens à la requête de Gresset ; on en trouyera le détail et la réfutation dans M. de Cayrol (1, 340-2). Il se peut toutefois que cette fantaisie renferme une part de vérité (de Cayrol, I, 342) ; sans doute Dorléansdela Mothe, ami de Gresset, lui adressa des remontrances sur les difficultés canoniques que soulèverait la réalisation de son projet, et, sans doute, c'est là 1' « obstacle qui ne pou- Taitètre prévu », comme dit Gresset dans Pavant-propos de son épltre, et qui c a empêché le succès de la requête 9.

tâcha de les accroître. Un fragment de correspondance de Tannée 1755 nous initie à l'une au moins de ses démarches (1). Moreau de Séchelles^ le bisaïeul du célèbre conventionnel, était alors contrôleur général des finances; Gresset connaissait fort bien sa fille, M"** Hérault^ et l'ami de sa fille, antiquaire cacochyme, membre de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions , Bougainville. H échangea , avec M"' Hérault et Bougainville, quelques lettres semées de plaisanteries un peu grosses, et d'où il ressort qu'il utilisa leur intermédiaire pour obtenir du contrôleur général un supplément de revenus. Sous quelle forme ? Il est impossible de le déterminer exactement. On croit savoir qu'il lui fut accordé certaines concessions sur la ferme des deniers de Bretagne (2) et que M"* de Chaulnes, son. ancienne protectrice, s^employa pour lui en cette occasion (3). Hais la malechance le poursuivit; quatre années plus tard, en 1759, il adressa une supplique à M. Bertin, alors contrôleur général, pour être indemnisé « d'une perte de près de vingt mille francs qu'il avait soufferte dans la ferme des deniers de Bretagne :». Les poètes, en ces temps lointains, étaient de tristes financiers (4).

(1) De Cayrol , I, 320 et suir.

(2)ld., I, 331.

(3) Id., I. 333. — Oresget était à Chanlnes en 1756 ; il y composa nn morceaa a pour la clôture de la tragédie » (de Beauvillé 155-6), où il falmine contre la comédie qui dégrade, dit-il, Tâme de l'HCteur et lui commuoique le défaut raillé (les comédiens qui jouèrent Cléon sont -ils devenus méchants ?) ; par contre, il est plein d'égardi pour la tragédie, « l'école ded grands cœurs » (p. 155). Ce qui permet d'assigner à cette poésie une date au moins approximative, c'est une allusion qui y est faite à V Orphelin de la Chine, représenté en 1155.

(4) Cependant n'exagérons rien. M. Berville soutient (p. 126) que, de 1736 à 1773, Gresset vécut uniquement avec les produits de son emploi et ne reçut aucune pension : c'est une erreur. Il obtint, vers 1758, une pension sur le Mercure, comme le prouve péremptoirement une lettre de M. de Saint- Florentin, alors secrétaire d'Btat de la maison du ro

11 oublia ses peines en écrivant des vers ; Tannée où il adressa son épUreau roi (1757), il en dédiait une autre à M. de BouUongne, — encore un contrôleur général. Ces hauts fonctionnaires tiennent beaucoup de place dans sa vie et dans ses ouvrages^ depuis le moment où il descendit de sa Chartreuse : Orry d*abord, puis Moreau de Séchelles, BouUongne, Bertin. L*épitre de 1757 salue Tavënement de M. de BouUongne (1); le poète s'excuse de venir si tard le féliciter ; les nouvelles mettent du temps à arriver en province :

Ce n*est que dans ces lieux brillants Qu'enrichit la Seine féconde Des heureux tributs de son onde Que Ton sait tout, que Ton sait bien ; Ailleurs on n'est plus de ce monde, On sait trop tard, on ne sait rien (2).

Après quelques épigrammes contre la province, Gresset donne un exemple de sa « stupidité plénière » (3). Quand Vardes revint d'exil, c'est-à-dire de

CDépSehe3f volame coté, aux ArchîTes nationales, o*, 400, p. 200, n* 611) : a A Versailles, le 13 mai 1758. — J*ai, Monsieur, été fort aise de la gr&ce que le roi a bien yoalu vous faire en vous accordant une pension sar le Mereure; M. de Marmontel vous donnera une copie collationnée de son breret de privilège lorsqu'il lui aura été délivré et qui TOUS servira de titre de cette pension ; je profiterai toujours avec plaisir des occasions où je pourrai vous marquer les sentiments avec lesquels je vous suis. Monsieur, très parfaitement dévoué. » Dans la même période, il dut recueillir un petit héritage ; la Bibliothèque nationale (Nouv. acq. franc., 31) possède un bail de 1759, signé par lui, d'où il résulte qu'il afferme, pour soixante livres par an, une terre qui lui a été léguée. Voilà des faits positifs. De plus, vers la fin de sa vie (M. Berville en parle lui-même, p. 171), Gresset reçut de H. Bertin, alors ministre, une nouvelle pension de 800 livres. Enfin, 8*11 faut en croire M. de Waillj (^Lettre à d'Alemberty communiquée |>ar H. de Belloy), il était secrétaire des bâtiments du roi avec cent lonis d'appointements. On le voit, la médiocrité de sa situation n'alla jamais jusqu'au dénûment

(1) Œuvre* de Oreiset,!, 193-9.

(2) Id., 1, 196.

(3) Id.

province^ Louis XIV daigna s'informer du genre d'existence qu'il avait mené : « Sire, répondit le courtisan, j'ai vécu au milieu d'une compagnie charmante, où s'agitent des questions neuves et graves; quand je suis parti, on discutait pour savoir qui, de vous ou do votre frère, était l'ainé. :> — Parisien jadis, le poète médisait de Paris; maintenant provincial^ c'est la province quHl raille : maintenant comme jadis, il ne conviendrait guère de prendre au sérieux une satire inoffensive.

En 1758, Gresset s'amuse à parodier quelques pièces de théâtre contemporaines (1) : nous possédons les titres et des fragments de ces essais : Arlequin cannibale^ les Sauvages à Parts, les Sauvages petits maîtres; rien ne nous assure qu'il les ait terminés : en tout cas, il ne les jugea pas dignes de l'impression. Puis, il continue un long poème dont il s'occupait déjà depuis plusieurs années, à bâtons rompus, le Parrain magnifique.

Le sujet de ce poème est une anecdote que M*"* de Ghevreuse lui avait apprise et qui Tavait séduit par son parfum de fabliau malicieux : fort insignifiante au demeurant ; il avait d'abord songé à en faire un conte de trente à quarante vers, ensuite une comédie, ensuite un poème en quatre chants, de sept cents vers ; enfin, sa fertile imagination travaillant sans cesse sur le canevas primitif, les quatre chants étaient devenus dix (2). Il voulut môme leur en ajouter deux, de sorte que son poème aurait eu douze chants, tout comme ÏEnéide : mais il renonça à ce dessein : « Quand le sujet me plait^ écrit-il, je ne sais pas finir » (3). Voilà qui pourrait servir d'épigraphe à

(1) De Cayrol, 1,343-4.

(2) Id., 1, 348.

(3) Id., I, 353.

beaucoup de ses poésies, et spécialement au Parrain Magnifique*, il le mettait sur le même rang* que Ver- Verty alors^ suivant l'appréciation si juste de Sainte- Beuve (1), que cette pauvreté est à son chef-d'œuvre ce que Gampistron est à Racine.

[[l'avait commencé dès 1749, avec l'intention de lui donner pour titre la Pomponide Cle héros du poème s'appelle M. de Pomponne); en 1753 ou 1754, l'ouvrage était achevé sous sa forme définitive ; même alors, il le retouche sans cesse, jusqu'en 1775 (2). Il apporte dans sa tâche un soin inusité; il écrit à Tin-

(1) Ouyr. cité. — On doit à Renocard la publication de ce poème, en 1810. D'après M. de Cayrol, un des amis du célèbre libraire, Croft, qui résidait à Amiens, se serait emparé secrètement du manuscrit, et, en une nuit, aidé de plusieurs copistes, l'aurait transcrit d'un bout à l'autre. De plus, avec Taide de son secrétaire Ch. Nodier, il aurait altéré de très nombreux passages (de Cayrol, 1, 344-7). — M. de Beauvillé met à néant ces allégations : la copie n'eut pas lieu en une ietilenuit, puisque, dans une lettre dult septemdre l810,Croft promet à Renouard, en lui envoyant deux des chants du Parrain magnifiqvey de lui adresser le reste dam huit ou dix jours ; il n'y eut pas plusieurs copistes, mais un seu ; son collaborateur ne fut pas Ch. Nodier, qui n*était plus à cette époque son secrétaire ; enfin Croft n'a rien modifié da manuscrit qu'il avaitentre les mains (de Beauvillé, 86-94). En somme, il n'y a que deux faits sur lesquels M. de Beauvillé soit d'accord avec M. de Cayrol : la clandestinité de la publication et l'incorrection du texte actuel. Legonvé, l'auteur du Mérite des femmes^ qui avait été chargé par Benouard de le rectifier, s'acquitta maladroitement de cette tâche délicate et substitua trop souvent ses propres vers à ceux de Gresset (de Beauvillé, 75-6). Non seulement ce texte est fautif, mais il est incomplet : M. de Cayrol cite quelques vers d'un fragment inédit qui devait terminer le 5* chant (de Cayrol, I, 357). M. de Beauvilléy qui possédait le manuscrit le plus complet, probablement, que l'on connaisse de Touvrage (88-9), ne s'est pas décidé à le publier. Le vers qui figure d'ordinaire sous cette forme :

Au point milieu du siècle dix-liuilième,

était primitivement celui-ci :

En l'an quarante-neuf du siècio dix-huitième.

C'est donc en 1749 que se passait l'historiette rimée par Gresset (de Beauvillé, 89).

^2) De Cayrol, I, 353. — La Bibliothèque nationale, la Bibliothèque d'Amiens et la famille de Gresset possèdent des brouillons nombreux du Parrain magniAque, littéralement criblés de- ratures et de corrections.

tendant de Soissons pour obtenir des renseignements exacts sur Tabbé de Saint-Médard (1) ; il se reproche comme un crime le rôle grotesque qu'il attribue k un autre personnage (2) ; dans une lettre à M"** de Ghevreuse, son inspiratrice, il s'écrie avec un orgueil naïf : « Je ne sais si la paternité m'aveugle, mais le Parraifij avec tous ses défauts, me parait délicieux... (3) ». A plusieurs reprises, il se nomme luimême le Parrain^ comme s'il ne faisait qu'un avec son héros. II médite successivement une lettre préliminaire^ qui ne vit pas le jour et où il voulait démontrer que^ contrairement au préjugé répandu d'après lequel il ne peut c y avoir d'ouvrages de plaisanterie et de bonne gaieté sans les trois grands ressorts à la mode, la méchanceté, tordnre et fùréligion », rien de tel ne déshonore son poème (4); une pré/ace^ dont un fragment sur l'utilité des avant-propos a été publié par Renouard avec le reste de l'ouvrage; une sorte d'épître dédicatoire, en prose, à la reine Marie-Antoinette, qui entendit la lecture du Parrain (1774) (o). Il eut»même le dessein, qu'il ne réalisa probablement point, d*en envoyer un exemplaire à Frédéric (6), bien que, à Tépoque où le poème fut terminé, ses relations avec le roi de Prusse n'eussent plus rien de cordial. Jamais il ne s'était donné autant de peine, ni pour composer et remanier un ouvrage, ni pour en assurer le succès. Il enjoliva, attifa, gâta cet enfant de sa vieillesse, et l'enfant devint insupportable, comme tous les enfants gâtés.

Les héritiers de Gresset, à Tinsu de qui eut lieu en

(1) De Cayrol, I, 360-1.

(2) Id., 1.360.

(3) Id., I, 349.

(4) Id., 1,351.

(6) Id., I, 366-7.

(6) Id., I, 355.

1810 la publication du Parrain^ furent très irrités, parce que, disaient-ils, elle pouvait nuire à la gloire de leur û'eul (1) ; en quoi ils avaient tort, car la faiblesse d'un ouvrage Jie déprécie nullement les autres ; mais la rigueur de leur critique n'était pas moins fondée. Le Parrain est une plaisanterie manquée : on sait qu'il n'y a rien de plus lugubre ; le poète s'amuse et ne nous amuse pas. Son rire n'est pas communicatif ; il sonne faux, et, comme il se prolonge à travers dix chants, cette obstination dans Terreur exaspère l'ennui. Qu'on en juge ; voici toute la matière. M. de Pomponne, abbé de Saint-Médard, est à la fois très vaniteux et très économe ; un habitant de Soissons le choisit pour parrain de son enfant ; flatté de cet honneur, il n'ose le décliner ; mais, afin de s'épargner la dépense, il délègue son parrainage au maire de la ville qui supportera la plus grande partie des frais. Pour extraire de ces données un poème, il ne fallait rien moins que la merveilleuse abondance de Gresset ; mais cette abondance était fatalement condamnée au délayage insipide : que nous importent cet abbé et ce maire ? quel intérêt présentent leurs petits arrangements? que nous font la duplicité de l'un et la sottise de l'autre ? — Au premier chant, nous apprenons que depuis deux ans M. de Pomponne a été sollicité d'être parrain ; mais il est plus souvent à la cour que dans sa terre abbatiale ; ce détail amène une charge de Gresset contre les courtisans ; puis vient un portrait de l'abbé et de ses ridicules.

Je ne serai point court, mais qui m'aime me suive, dit le poète (2) ; on le suit parce qu'on l'aime, mais

(l)De Cayrol. 3456.

(2) Œuvrei de Oretitet, brochure à part, 18.

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