‹ J.-B.-L. Gresset: sa vie--ses œuvresChapitre 13 sur 18 · BE8SET · texte numérisé non relu

BE8SET

avec impatience . — Au deuxième chaut. Monseigneur est arrivé enfin de Versailles ; par avarice, il ne reçoit personne ; du reste, il a un factotum encore plus ladre que lui, la Jeunesse, qui du rang le plus humble s'est élevé à la dignité de valel de chambre, et gourmande tout le monde, même son maître. — Troisième chant : le père de Tenfant qui attend depuis deux années le baptême, rappelle sa promesse à Tabbé ; celui-ci demeure irrésolu : d'un côté un baptême et le cérémonial qu'il occasionne, mettent singulièrement un parrain en évidence ; mais de l'autre c'est bien cher. S'il en croyait la Jeunesse, il renoncerait à ce coûteux honneur. Il finit par décider qu'il sera parrain ; seulement, au lieu de l'être en personne, il se fera représenter.' — Le quatrième chant s'ouvre par de jolis vers sur la vie de province :

Là tout est remarqué, tout fait événement ; La plus mince aventure est un objet d'envie.

On s'honore de tout, chacun a la manie

De faire spectale un moment, Et d'être quelque chose une fois en sa vie ; Ne fût-ce qu'obtenir les honneurs du fauteuil

Dans sa petite académie, Ne fût-ce que marcher prévôt de confrérie.

Ou premier manteau dans un deuil (1).

Qui aura Thonneur de suppléer le parrain officiel^ Ce sera un vertueux citoyen de Soissons, M. Pommier (l'histoire, paraît-il, le nomme M. Carrier) (2), autrefois marguillier, aujourd'hui maire, et qui n'a pas son pareil pour organiser une réjouissance. L'abbé le prévient de son choix, et le prie de venir le trouver dans deux jours pour conférer sur le pro-

(1) Œuvres de Gresset^ brocburô à part, 38-9.

(2) Gresset lui avait d'abord laissé son vrai uom ; il le modifia eu 1769 (de Cayrol, I, 360).

gramme de la fête. — Cinquième chant : M. Pommier est ravi, la ville entière le félicite ; tous les corps de métiers viennent lui demander sa pratique pour le jour du baptême, et il l'accorde à tous, par bonté d'âme. Puis il médite un superbe programme, d'autant plus superbe que Monseigneur^ il n'en doute pas, paiera tout. — Sixième chant : il s'en va à Tabbaye; dans une chaise à quatre chevaux, pour prendre les ordres du parrain ; l'abord froid des gens de la maison lui inspire un sombre pressentiment. — Septième chant : l'abbé n'est pas encore visible ; M. Pommier a tout le temps de regarder, d'observer autour de lui ; il admire le sanctuaire où Monseigneur travailie,lasa]le où, comme les nobles de jadis, il déjeune en face de ses vassaux. Le visiteur fait antichambre longtemps, car l'abbé est soigneux de l'étiquette et des convenances hiérarchiques. — Huitième chant : la Jeunesse, que M. de Pomponne, par crainte de ses reproches, avait éloigné, apprend en chemin qu'un équipage somptueux s'est arrêté devant l'abbaye. Il revient précipitamment et questionne M. Pommier sur le but de sa visite. Au cours de l'interrogatoire, on entend une aubade dans la cour du château. M. Pommier explique que les gens de l'endroit veulent, sans doute, fêter ainsi le parrainage de Monseigneur, et que lui-même vient pour cet objet. La Jeunesse, en fureur, court battre les musiciens ; mais, comme il a quatre-vingtdeux ans, le pied lui manque, il tombe et s'évanouit. — Neuvième chant : M. Pommier est enfin introduit ; il avait préparé un beau discours, mais, devant l'imposant M. de Pomponne, il balbutie et ne sait plus que dire. L'abbé daigne le rassurer, et l'entretien commence, — Dixième chant : Monseigneur est fâché d'apprendre qu'on ait désigné une jeune fille pour marraine ; il eût trouvé plus en rapport avec son haut

rang que la ville fût sa commère. Toutefois, en bon prince, il consent à pardonner. Puis, au grand ébahissèment de M. Pommier, il fixe ainsi ses largesses: douze francs au curé ; trente sous au bedeau, trente sous au suisse, quarante sous àTorganiste, et le reste à Tavenaut. M. Pommier regagne tristement Soissons ; un autre,' dans de telles conditions, e&t renoncé au sous-parrainage, mais il en est trop fier pour s'y déro* ber et suppléera, moyennant vingt-sept livres dix sous, à l'insuffisante magnificence de M. de Pom— ponne :

Ne doit-il pas trouver bien placés et bien doux Les frais qu'il fut contraint de faire?

Aux siècles à venir le voilà sûr de plaire

Pour ses vingt-sept livres dix sous :

L'immortalité n'est pas chère (i).

D'accord, mais jouit-il de Timmortalité ? Il n'est- — pas sûr que M. Pommier en ait eu pour son argent. Sans rindélicatesse d'un libraire trop zélé, le monde ignorerait son héroïsme ; et le fastidieux poème où ses hauts faits sont racontés, dormirait encore du légitime sommeil dont Gresset ne lui avait pas refusé la douceur.

Si l'auteur du Parraiji magni/iqueldÀssB. son poème inédit, on peut tenir pour assuré que ce ne fut nullement par conscience de sa médiocrité : il lui portait une affection trop aveugle. Ce fut vraisemblablement (2) par Teffet d'un scrupule religieux : il lui semblait peu convenable de railler un ecclésiastique. Quand il composa Ver-Vert^ïl n'était point si timoré : mais bien des années séparent les deux poèmes. La piété de Gresset, qui fut toujours égale en profon-

(1) Œuvres de Ore^itdt, brochure à part, 104.

(2) Hypothèse de M. de Cayrol, I, 157-8.

deur et en sincérité, devenait avec l'âge plus pointilleuse ; l'ascendant d'un de ses amis intimes, l'évoque d'Amiens, favorisa cette évolution. Dorléans de la Mothe, dans le monde, était aimable, gai, spirituel, et cette conformité d'humeur l'avait tout naturellement rapproché de Gresset (1) ; dans l'exercice du sacerdoce, c'était un homme tout difTérent : rigide et austère, il n'admettait aucun tempérament, ni pour l'interprétation du dogme, ni pour la pratique du culte. On cite de lui beaucoup de réformes ; mais il croyait n'avoir jamais assez fait : c Les hommes, disait-il, nous louent pour la moitié de notre devoir que nous faisons, et nous devons trembler pour l'autre moitié que nous ne taisons pas. :» Sa vie fut un exemple; lui, au moins, résidait ^ à rencontre de ces prélats de cour que Gresset avait naguère flétris ; peut-être même, ainsi qu'on l'a finement remarqué (2), celui-ci ne fit-il en cette circonstance qu'exprimer l'opinion intime de son ami. Mais d'autre part les prélats qui ne résidaient point, fort indulgents à eux-mêmes, l'étaient aussi aux autres ; ceux au contraire qui surveillaient avec rigueur leur propre conduite, ne pouvaient comprendre ni excuser aucune défaillance : « ....On a remarqué, dit Mercier, que les évêques qui accomplissent inviol ablement la loi de la résidence (ce qui forme le petit nombre) avaient une piété minutieuse, inquiète, turbulente, toujours prête & dégénérer en fanatisme, qu'ils vexaient les habitants de leur diocèse par un zèle aveugle et inconsidéré ; tandis que les autres, non résidants, avaient ies lumières, de la tolérance^ aimaient la paix, et ne persécutaient personne : de sorte que tout le mal, [)eut-être, qui résulte de leur éloignement, c'est que

(1) De Cayrol, II, 2.

(2) BerriUe, 155.

l'argent qui leur vient des provinces, ne se consomme pas dans le sein des provinces même (1). » La verta de M. de la Mothe était orgueilleuse et impitoyable. Dans TafTaire de la Barre (1765), il joua un rôle que l'on qualifierait d'odieux, si la violence de son indigna' tion ne l'excusait en partie. Comme Âbbeville dépendait de son évêché, il évoqua le procès à son tribunal ecclésiastique sans préjudice du tribunal Icuque, lanc^ un monitoire (2), et vint faire à Abbeville, avant que la sentence des juges qui instruisaient la cause fût connue, une amende honorable où il déclara que les coupables s'étaient rendtis dignes des derniers suppHees en ce monde (3). Bref, il ne suivit point dans cette affaire la ligne de conduite que lui dictait Tesprit de charité et surexcita l'opinion publique au lieu de Fapaiser.

Ce vieillard d'une volonté inflexible exerça une influence toute naturelle sur Gresset, et le résultai le plus manifeste de son influence fut de le déterminer à ne plus écrire pour le théâtre (4) : Gresset suivit d'autant plus docilement ce conseil que dix ans de retraite oisive commençaient à affaiblir ses facultés créatrices. La décision prise, il songea à la faire connaître de tous, et l'exposa en 1759 dans un opuscule intitulé : Lettre

(1) l'ableati de Paris, 291-2.

(2) c Le monitoire d'Abbeville fit précisément le même effet que celui de Toulouse contre les Calas ; il troubla les cervelleB et les oonaciences. » (Voltaire, XXV, 509.)

(3) Id., XXV, 606, note

(4) (E C'est à Tautorité de ses leçons et à Téloquence de ses Tertna que je dois la fin de mon égarement ]» (Lettre sur la comédie, (Euvrn de OreêseCy 111, 239). — Une autre influence paraît l'avoir également affermi dans la dévotion : celle de sa sœur, Mn« de TouUe (Thérèse Gresset), qui avait une figure charmante, beaucoup d'esprit, et qu'il adorait. Voy. de Waillj, Eloge de Gresset anon.) en vers de dix syllabeSj avec des notes, à Bruxelles et à Abbeville, chez Devérité 1786. (p. 16-7, n. 4). J'ai eu communication de ce volume assez rare grâce à l'obligeance de M. Fleury, rédacteur en chef de VBcho de la Somme.

sur la comédie (1). II affirme sa foi invincible en la vérité du christianisme, et la vive souffrance qu'il a longtemps éprouvée en constatant une espèce de contradiction entre ses principes religieux et les sujets de ses œuvres : il disputait avec sa conscience, imaginait des sophismes qui le trompaient lui-même, invoquait, pour se justifier à ses propres yeux, son attention à ne rien écrire que de moral. Mais enfin il voit clair maintenant et reconnaît sa faute. L'Eglise n'approuvera jamais Tart dramatique, et cette considération suffit pour en détourner tout chrétien. Il ne ressent aucun regret du théâtre qu'il abandonne, ou plutôt l'unique regret qu'il éprouve est de ne pouvoir, par l'éclat du désaveu, effacer tout le mal qu'il a fait : € Le moyen le plus apparent de réparation, autant qu'elle est possible, écrit-il à son correspondant inconnu et peut-être fictif, dépend de votre agrément pour la publicité de cette lettre : j'espère que vous voudrez bien permettre qu'elle se répande, et que les regrets sincères que j'expose ici à l'amitié aillent porter mon apologie partout où elle est nécessaire (2) ^, En outre, il rétracte tout ce qu'il a c pu écrire d'un ton peu réfléchi dans les bagatelles rimées dont on a multiplié les éditions » (3) à son insu ; lorsqu'on est jeune, on ne veut que plaire ; on sacrifie au brillant le sérieux. Aussi donnera- t-il de ses œuvres « une édition très corrigée, où il ne conservera ^ rien qui ne puisse être soumis à la lumière de la religion et à la sévérité de ses regards ))(4). Il lui reste plusieurs comédies inédites : elles seront brûlées, sauf une, qui a « pour objet la peinture et la critique d'un caractère plus à la mode

(1) Œuvres de ehuMât, 111, 23G-46.

(2) Id., III, 240.

(3) Id., III, 241.

(4) Id., III, 242. Il n'a pas tenu sa promesse, dont la réalisation était difficile : eût-il exclu Ver- Vert et le Méchant

qne le Méchant même, et qui, sorti de ses bornes, devient tous les jours de plus en plus un ridicule et un vice national » (1). C'est faire œuvre de moraliste que de le censurer ; et encore choisira-t-il une autre forme que celle de la comédie, « cette prétendue école des mœurs, où Tamour-propre ne vient reconnaître queles torts d'autrui, et où les vérités morales le plus lumineusement présentées n^ont que le stérile mérite d'étonner un instant le désœuvrement et la frivolité.... »(2). II s'élève à des vues générales, et qu'il développe en beau style, au sujet delà gloire qui n'est qu'une fumée, de la vie qui n'est qu'un moment ; il emprunte à l'apparition d'une comète de 1759 une image frappante sur la vanité des choses : <i ... encore quelques jours, et cette comète que notre siècle voit pour la première fois va s'éteindre pour nous, et se replonger dans l'immensité des cieux, pour ne reparaître jamais aux yeux de presque tous ceux qui la contemplent aujourd'hui. Quelle destinée éternelle nous aura été assignée, lorsque cet astre étincclant et rapide, arrivé au terme d'une nouvelle révolution, après une marche de plus de quinze lustres, reparaîtra sur cet hémisphère ? Les témoins de son retour marcheront sur nos cendres (3). »

Gresset aurait pu renoncer au théâtre silencieusement : il préféra dire hautement son projet, pensant que la faute ayant été publique, la réparation devait l'être aussi^ et que sa gloriole d'auteur en serait d'autant plus durement mortifiée. Cette humilité chrétienne ressemblait beaucoup, par l'expression, à l'or-

(1) Œuvres de Gresset, III, 242. M. de Cajrol sontient (I, 300 et 363;, mais sans preuves, on s'en souvient, qae cette pièoe est VEctk de V Amour-propre .

(2) Œuvres fU Gresset, III, 243.

Ci) Ll., III, 245.

gueil mondain, mais elle s'en distinguait par le motif. A la vérité, il fallait de bons yeux pour apercevoir la différence, et bien des personnes ne voulurent pas la reconnaître; les auteurs dramatiques, surtout, et les philosophes, qui se crurent indirectement attaqués, menèrent grand tapage; Voltaire fulmina; les attaques, les sarcasmes assaillirent tout d'un coup Gresset, et lui valurent comme une notoriété nouvelle dont il se fût aisément passé.

Depuis longtemps la jalousie de Voltaire contre Gresset avait disparu; ce dernier, oublié de Frédéric, et ne montrant plus guère d'ambition littéraire, cessait de lui faire ombrage. Mais la lettre sur la comédie vint raviver son antipathie éteinte ; ce sermon contre le théâtre le choqua singulièrement, en tant que sermon, d'abord, puis en tant que pamphlet contre un art dont il se jugeait le souverain absolu et le défenseur attitré (1). En 1738, la Lettre sur les spectacles avait échauffé sa bile; et voilà qu'en 1739 ce lieu commun reparaissait, empiré de considérations mystiques ! Son dépit de l'année précédente tourna en fureur ; il écrivit au mois de juin à ses amis d'Argental et de Cideville : « Et ce polisson de Gresset, qu'en dirons-nous? quel fat orgueilleux! quel plat fanatique I et que les vers de Piron sont jolis 1 » — « Vous connaissez sans doute l'épigramme de Piron sur ce fanatique orgueilleux de Gresset. Qu'elle est jolie ! Qu'elle est bien faite! et que l'insolent ex-Jésuite est bien puni » (2) !

(1) Voy. dans l'ouvrage de M. Lenel un passage très judicieux (30-4) BUT ce motif de la fureur de Voltaire contre Gresset.

(2) Ap. Berville, 158. — Cf. une lettre au président Ruffey, du même jour (29 juin 1759) : <t Vous savez sans doute que Gresset a menacé le public, dans une lettre, de ne jamais écrire pour le théâtre, et vous connaissez la jolie épigramme par laquelle Piron Ta remercié au nom du public «> (XL, 132).

Cette épigramme est exquise en effets mais d'une injustice criante :

Gresset pleure sur ses ouvrages En pénitent des plus touchés.

Apprenez à devenir sages, Petits écrivains débauchés.

Pour nous, qu'il a si bien prêches, Prions Dieu que dans Tautre vie Dieu veuille oublier ses péchés Comme en ce monde on les oublie (i).

Jusque-là, c'était uniquement dans des lettres intimes et privées que Voltaire avait exhalé sa rancune contre Gresset ; Tannée suivante (1760), il alla plus loin : dans le Pauvre diable^ au lieu des sournois coups

(1) Ap. Berville, 158. — Suivant Benchot et M. de Cayrol (I, .360-1), Voltaire, en parlant de répigramme de Piron, désignerait, par une malice dont il est coutumier, une pièce qui lui appartient en propre et que voici

Cerlain cafard, jadis jésuite,

Plat écrivain depuis Jeux jours,

Ose gloser sur ma conduite,

Sur mes vers et sur mes amours.

En bon chrétien je lui fais grâce, Chaque pédant peut critiquer mes vers ; Mais sur l'amour jamais un fils d'Ignace

Ne glosera que de travers.

Dès lors, saivant les mêmes éradits, cette épigramme est de 1759, s'applique à Gresset et répond à la lettre sur la comédie. — Atitant de mots, autant d'erreurs. D'abord à quoi bon rhjpotbèse d*une ronerie de Voltaire, puisqu'il existe réellement une épigramme de Piion cod* temporaine de la lettre sur la comédie ? Ensuite, cette épigramme parait avoir été amenée par une attaque directe : or, le nom de Voltaire n'apparaît pas une seule fois dans Topuscule de Gresset. A ces arguments, on peut ajouter ceux que donne M. Berville : <e En 1759, Gresset n'écrivait pas depuis deux jours, mais depuis vingt-cinq ans : Voltaire, même dans sa mauvaise humeur, ne le traitait point de plat écrivain ;.... jamais Gresset n'a glosé sur la conduite de Voltaire, encore moins sur ses amouis, et il n'a dit que du bien de ses vers [au moins publiquement] ; enfin, en 1769, Voltaire avait soixante-cinq ans, vivait seul à la campagne avec sa nièce, et n'avait plus depuis longtemps d*aw4furs sur lesquelles on pût gloser » (161-2). Il conclut, et c'est aussi mon avis, que cette pièce n'a pas eu pour occasion la lettre sur la comédie, qu'elle ne s'applique pas à Gresset, mais probablement à l'abbé Desfontaines (ex-jésuite comme Gresset), et qu'au lieu d'être de 1769, comme Beuchot Ta cru, elle doit être de 1734 ou de 1736 comme les éditeurs de Kehl l'avaient pensé.

d'épingle dont il Tavait piqué jusque-là, il le cingla ouvertement en plein visage :

De vers, de prose, et de honte étouffé»

Je rencontrai Gresset dans un café ; Gresset doué du double privilège D*étre au collège un tel esprit mondain, Et dans le monde un homme de collège ; Gresset dévot, longtemps petit badin; Sanctifié par ses palinodies, Il prétendait avec componction Qu'il avait fait jadis des comédies, Dont à la Vierge il demandait pardon.

— Gresset se trompe, il n*est pas si coupable ; Un vers heureux et d'un tour agréable

Ne suffit pas : il faut une action, De l'intérêt, du comique, une fable, Des mœurs du temps un portrait véritable, Pour consommer cette œuvre du démon.

Mais que fit-il dans son affliction ?

— Il me donna les conseils les plus sages :

« Quittez, dit-il, les profanes ouvrages;

c Faites des vers moraux contre l'amour ; « Soyez dévot, montrez-vous à la cour (4). »

Autant dire que^ si Gresset affectait la piété, c'était pour se faire bien venir du roi. Par cette imputation toute gratuite, Voltaire outrepassait les droits de la satire (2). Et puis, quoi qu'il en dise, il y a mieux, dans le Méchant^ qu't un vers heureux et d'un tour agréable » : aucune de ses comédies ne T égale. Onze ans après, il ajouta au Bauvre diable une note, où il résumait la biographie et les principaux ouvrages de Gresset, ce qui était encore une malice, car il avait l'air, ainsi, de le présenter comme un auteur oublié ;

(1) Voy. Lenel, 28.

(2) Certains précisèrent la calomnie et, comme à cette époque on allait choisir les personnes chargées d'instruire le duc de Bourgogne, soutinrent que Gresset désirait cet emploi de précepteur. M. de Wailly, dans sa Lettre à S AUmherty assure qu'il n'y songea jamais, et je le crois bien volontiers. Gresset n avait rien de ce qu'il faUait pour réussir à VersaiUes. (Voy. de Cayrol, II, 219-20.)

il reconnaissait que Ver-Verl < promettait beaucoup », mais attribuait comme cause principale au triomphe du jeune écrivain a le contraste de son état et des termes de b... et de f... qu'on voyait dans ce petit poème » ; il n'attribuait au Méchant que le mérite du style, et raillait une dernière fois la Lettre sur la comédie : d Revenu depuis à la dévotion, il fit imprimer une lettre dans laquelle il avertissait le public qu'il ne donnerait plus de comédies, de peur de se damner.... Cet avis au public fut plus sifflé que ne l'aurait été une pièce nouvelle, tant le public est malin » (1). Voltaire savait haïr longuement : tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un incrédule ? Ses disciples ne mirent pas tant d'acharnement dans Tanimosité : Grimm, sans approuver Gresset, montra une équité relative : « M. Gresset , de l'Académie française, auteur de la comédie du Méchant^ de Sidney,ei de plusieurs pièces de poésie charmantes, vient de publier une Lettre sur la comédie^ dans laquelle il renonce, non seulement au théâtre, mais demande pardon à Dieu et au public du scandale qu'il a donné en travaillant pour les spectacles. Le public méprise ces sortes de palinodies, et regarde leurs auteurs comme des gens tombés dans l'état d'imbécillité ou d'enfance. Cependant, en faisant attention aux principes d'un vrai dévot, rien ne doit moins étonner... je trouve... M. Gresset très conséquent dans sa conduite, quoique je ne l'en estime pas davantage. Il faut convenir que le christianisme paraissait plus propre à rester l'opinion et la règle de quelques sectes éparpillées dans un Etat qu'à devenir la loi et le culte d'un grand peuple » (2).

Gresset eut quelques partisans clairsemés : d'abord

(1) X, 106. — Voy. Lenel. 30.

Page 1