AUX JÉSUITES
Le succès encourage : la même année où avait triomphé Ver-Vert ^ Gressel publia deux ouvrages, très courts et d'un mérite très inférieur : le Carême impromptu et le Lutrin vivant.
Le premier est une plaisanterie ecclésiastique, amusante peut-être pour des séminaristes^ sans intérêt pour le commun des lecteurs. Le curé d'une île presque déserte, « vieux papa, bon Israélite » (1), n'a pas de calendrier; ses fidèles, non plus; d'autre part, le mauvais temps Tempêche d'aller s'en procurer sur le continent ; comment donc « placer les jours de fête >, « les différencier » (2) ? Il se décide, sur l'avis
de son vicaire, De Javotte sa ménagère, Et de son magister Mathieu (3),
à ne célébrer les fêtes mobiles qu'au printemps : d'ici là, les tempêtes auront cessé, et il pourra partir pour se renseigner. Il part, en effet, et apprend, à sa grande surprise, que le carême touche à sa fin : il ne reste
(1) ŒHvrei de Grttset, I, 35.
(3) Id., I, 36.
(3) Id., I, 37.
6BBS8BT.
qu'une semaine. Notre curé ne s'embarrasse pas pour si peu; au lieu d*un carême complet, on en fera un abrégé, voilà tout :
Le mardi gras sera mardi;
Le jour des Cendres, mercredi ;
Suivront trois jours de pénitence,
Dans toute Tile on jeûnera;
Et dimanche, unis à Téglise,
Sans plus craindre aucune méprise,
Nous chanterons VAUeluia (i).
L'autre poème commence, ainsi que Ver-Vert^ par une dédicace. Ver-Vert était adressé c à madame Tabbesse D*** d (3), qui, espère le poète, compatira aux malheurs de son héros, puisqu'elle-même a chanté Sultane, morte a au printemps de ses jours > (3). Que cette abbesse fût un personnage fictif ou réel, il y avait de la malice à mettre sous son patronage ta satire d'un couvent. Tout différent est le préambule du Lutrin vivant; il respire un accent plus personn^'l. Gresset s'adresse à un de ses amis, Tabbé de Segonzac, c de ses écrits aimableconfident d (4); il exprime ses regrets de neplus voiries «champs heureux dont Tours estromement >i (5) ; il proteste ensuite que cette histoire cun peu folle i (6) n'a été écrite que pour lui et non pour le public. La précaution n'est pas absolument inutile, vu l'insignifiance du sujet.Unenfant,Lucas, a été recueilli par un chapitre, « le plus gueux des chapitres » (7) ; or, il est victime d'un accident : « par cas fortuit »
sa culotte trop mûre Le trahissait par mainte découpure (S);
(i) Œuvrât dû ôresset^ I, iO.
(4) Id., f, 41.
(6) Id., I, 4i.
(7) Id., I, 42.
(8) Id., I, 48.
c^est ce que Gresset appelle encore, avec élégance, user € Tétui des pays bas » (1). La gouvernante de la communauté, dame Barbe, arrache d'un vieil antipbonaire quelques pages, et les coud boni à bout pour masquer la plaie béante. Arrive la Saint-Brice^ a fête du lieu, fête du grand office » (2) ; le maître chantre, après avoir cherché en vain dans ranliphonairo les pages correspondantes à cet office, les retrouve sur le corps de Tenfant. On décide alors que celui-ci, assis Sur le pupitre, servira de a lutrin vivant m. Mais pendant que m le chapier en lunettes j> (3) le déchiflre, une guêpe le pique; après d'héroïques efTorts,
Le lutrin fuit en criant comme un diable ; Et loin de là va, partant comme un tr«iit, Pour se guérir, retourner le feuillet (4).
Les derniers vers répondent par avance aux « bigots » et aux cf froids précieux » (5) qui ne manqueront pas de se déchaîner contre « ce badinage 2> (6) ; mais Gresset et son ami se contenteront d'en rire, àTexem^ pie de « Tamusant du Cerceau » (7), qui ne se targuait point d'une ennuyeuse gravité, et dont la gloire n'y a rien perdu (ici une forte exagération) :
Ainsi les traits de son heureux pinceau Plairont toujours, et de races en races Vivront gravés dans les fastes des Grâces (8).
Vers la fin de i73i, Gresset quitta Rouen, et le professeur redevint élève ; il se rendit à Paris pour étudier à fond la théologie, dont il n'avait encore
(1) Œtivreê de Gresset, I, 43.
(2) ïd., I. 46.
3) Id , I, 46.
4) Id., 1, 46.
(6) Id., I. 47.
(6) Id., I, 47.
(7) Id., I, 48.
iS) Id., I, 49.
qu'une teinture el, jusqu'en octobre 1735 (1), habita le collège Louis-le-Grand, avec un joyeux compagnon, « le gros Marquet ».— « Nous sommes logés l'un près de l'autre, écrit-il, nous mangeonsensembie, nous rions ensemble, nous courons ensemble, et nous nous moquons de tout ensemble ; il me mena dernièrement dîner à Saint-Cloud (2). » C'est à sa mère qu'il donne tous ces détails ; il lui souhaite aussi, pour sa fête, des « amitiés engageantes d,
Des flots de ce café sur qui nagent les ris,
et enfin « un pèlerinage à Paris » (3) avec sa sœur Thérèse (plus tard M°*° de TouUe), qu'il chérissait, et qu'il aime à taquiner, en bon frère. Là encore se trouve un joli mot, noté par Sainte-Beuve dans son étude sur Gressct. Sa mère lui avait écrit en datant a d'une heure après minuit » ; il lui reproche de veiller si tard, <c surtout après la grande et pompeuse retraite » à laquelle elle s'est livrée ; <( de telles nuits marquent des âmes beaucoup trop éveillées » ; les remontrances du prédicateur n'ont servi de rien ; « on continue ; autrefois on se couchait à minuit; et depuis la retraite on est devenu plus méchant (Tune heure, ^> (Novembre 1734) (i). Une autrefois, il annonce à madame Gresset (août 1733) l'arrivée de son « fourrier » (5) Mar-
(1) RectiHoDS ici uDe erreur où sodI tombes les biographes de Gresset en général, et M. de Cayrol en particulier. Diaprés ce dernier, Qrefset, à la suite des plaintes des Visitandineset sur Tordre de ses supérieurs» aurait dû, dans le cours de Tannée 1734, interrompre ses études de théologie et partir pour la Flèche où il serait resté fort peu de temps; puis. la même annie^ il serait revenu au collège reprendre ses études, qui n'auraient été de nouveau interrompues que par son expulsion de U Société. La notice sur Gresset conservée à Rome dément oes assertions: elle noui apprend qu'il resta à Paris pendant Tannée scolaire 1734- 1735, quMl partit pour la Flèche seultment en octvhre 1735 et qu'il y demeura jusqu'au 30 novembre 1735.
(2) De Cayrol, I, 60.
(3) Id.,I, 61.
(4) Id., 1, 59.
(6) De Beauvillé, 116.
quel : « Ce jeune seîgneur-là, parmi vingt mille lalents, a surtout celui de friser merveilleusement bien la vérité. Quand Dieu distribua les charges différeùtes, il ne chargea point Marquet de dire vrai ; ainsi ne le croyez pas : 1° quand il vous dira que...; 2** quand il vous dira que...; 3*^ quand il vous dira que...; 4** quand il vous dira que, etc., ou, par une précaution plus courte et plus aisée, ne le croyez point du tout (1)... C'est le plus intrépide menteur du jour... Thérèse elle-même, la menteuse Thérèse, ne fait que des mensonges pygmées auprès de ceux du susdit • (2). Puis il décrit son « héros Frémin » (3), — sans doute un vieux domestique, — dont le grand défaut est de rendre un culte trop fidèle à Bacchus ; ce portrait a de la verve ; en voici le*commencement :
Vingt-cinq cheveux collés sur un crâne pointu ; Un front étroit et gris, deux yeux en sépulture Du monde retirés dans leur caverne obscure ;
Un nez passablement (ortu, D*où, de fondation, fut toujours suspendue
Une roupie assidue Qu'il vous souille au minois sitôt qu'il éternue , Une bouche de deux arpents Où, loin du siècle et du danger des vents, Vit en beauté cachée, en sainte solitaire,
Une dent sexagénaire, Jadis ferme et gentille, et blanche dans son temps (4).
Dans la première de ces deux lettres, il fait allusion à < un petit cahier qui est encore à courir le monde :d (5) et qui doit lui revenir bientôt; très probablement cecahiercontenail^ en manuscrit, les ouvrages qu'il était sur le point de publier, la Chartreuse et les
1) De BeanyiUé, 116.
'2) Id., 117.
rS) Id., 118.
(4) Id., 118.
(5) De Cayrol, I, 60.
Ombres (l). Us nous intéressent à plus d'un titre :ce sont les dernières œuvres de sa jeunesse ; puis, ils forment comme une confession poétique (2) qui notts révèle son état d'esprit et son humeur, ses goûts et ses dégoûts de l'heure présente.
La Chartreuse a fait l'enchantement de plusieurs générations ; le succès en dépassa, dit un contemporain (3), celui de Ver-Verty ce qui est beaucoup dire. Voltaire lui-même, toujours indisposé contre Gresset, s'humanisa pour elle : « J'ai vu la Chartreuse, écrivait-il à M. Berger ; c'est, je crois, l'œuvre do ce jeune homme où il y a le plus d'expression, de génie et de beautés rares (4). » Se trouvant en veine
(1) Tel est ravis de M. de Cayrol. Il a vn le manuscrit en question et remarqué (I, 68-9) une phrase qui s'y trouye jointe: n Je ne tous envoie que deux des quatre lettres à la même personne, attendu que les deux autres fiont mélangées de prose et traitent d'autres sujets.... » Suivant lui, Tune de ces deux lettres que Gresset ne juge pas à propos d'envoyer à sa mère serait peut-être le Voyage à la Fléeke, publié par le P. Daire. Mais puisque ce Voyage est adressé à une dame, et que les quatre lettres sont B/dreBBéeB k ia même personne, il faut admettre que la Chartreuse elles Ombres sont également ailressées à cette dame ; or, quel que soit le personnage que Gresset, en tête de ces deux ouvrages, désigne sous les initiales £). D. N. et ensuite, dans le courant de ces pièces, sous le nom d'Aminte, il semble bien que c'est un homme et non une femme. — Quant à l'autre lettre, il suppose sans preuve que c'est « la pièce adressée le 20 décembre 1736 à M. l'evêque de Luçon, et dont il ne reste plus que vingt-trois vers » (1, 69). La chronologie ne concorde pas avec une telle supposition ; Ohr le manuscrit qui contient cette lettre est envoyé à sa mère en novembre 1784, c'est-à-dire qu'il précède de plus d'un an — ainsi que cette lettre même — l'épître composée pour l'évêque ; donc l'une est évidemment distincte de l'autre. — Peut-être, cependant, y a-t-il une part de vérité dans l'hypothèse aventureuse de M. de Cayrol; si on admet que cette deuxième lettre soit adrcsnée en effet à M. de Luçon (tout en demeurant distincte de la pièce composée pour lui en 1736), il en résulterait — les quatre lettres étant adressées, je le répète, à la même perscnne^ — que la Chartreuse et les Ombres auraient été écrites à son intention et que l'évêque ne serait autre que le mystérieux Aminte ; l'intimité dfi ses rapports avec Gresset, l'affection tendre que celui-ci lui témoigne, l'épicurisme d'existence qu'il aimait et qui semble aussi ne point déplaire à Aminte, sont autant d'indices qui fortifient cette hypothèse. Reste toujours, il est vrai, et cette tâche est malaisée, à montrer comment les initiales D. D. N peuvent s'appliquer à ce personnage.
(2) Sa c biographie morale», dit M. Derome, ouvr. cité.
(3) <c Vert' Vertj mais surtout la Chartreuse^ eurent le plus grand succès. » Bernis, ouvr. cité, I, 36.
(4) Voltaire. Œuvres complètes, XXXIV, 4.
d'indulgence, il proposait i Racine le fils TezempLe d*un 81 aimable poète :
J*ai lu les quatre points des sermons poétiques Qu'a débités ta muse en ses vers didactiques ; Peut-être il serait mieux de prêcher un peu moiae. Et d'imiter Gresset, qui, sans art et sans soins, Dans un style rapide et vif avec mollessi.
Peint les plaisirs du sage et chante la paresse (4).
Il convient d'observer que Voltaire s'infligeait plus tard à lui-même un démenti ; dans le Dictionnaire^ philosophique [2)^ il prétend que l'excès d'imagioatioB a fait tomber beaucoup de petits poèmes, € comme Vert-Vert y la Chartreuse y les Ombres j qui eurent la YOgue pendant quelque temps :». La Harpe réfuta vivement cette boutade de son maître (3): « Si quelque chose peut étonner, c'est ce que Voltaire a impriaié de nos jours, que Ver-Vert et la Chartreuse étaient des ouvrages tombés I Ëst-il possible que Ton consente À déshonorer ainsi son jugement pour satisfaire son ajoimosité ? » Ainsi, la Harpe semble mettre sur le même rang I^cr-Fer/et la Chartreuse, Il n'est point le seul de son avis : bien des personoes, de nos jours encore^ liennent en égale estime ces deux ouvrages. Un tel enthousiasme dépasse les justes limites : la Chartreuse ne vaut pas Ver-Vert ^ surtout parce qu'un grave défaut y éclate : l'abondance indiscrète (4). Sur la formule initiale : loin de (à partir de : loin de tout importun jaseur) (5), il greffe une énorme période de 86 vers; sur: irais-je (adulateur sordide) (6), nouvelle période de 85 vers ; sur : je regrette (ce bois
(1) Voltaire, Œnvre* campîètet^ IX, 425. — Cité par Lencl, 14.
(2) Art. Imagination,
(3) CmiTê de lUtirature, t. VIII, 1825. — Cité par M. d'Heylli.
(4) Voj. à OB sujet Ber Tille, 203, auquel j'ai emprunté cette obserrmtion.
(6) ŒHvreêde éhreuet, I, 59.
(6) Id., I, 65.
rustique) (1), troisième période de 53 vers (2); sans doute le poète s'en lire honorablement, mais il impose une véritable fatigue à ses lecteurs, qui s'essoufflent à le suivre dans cet engrenage compliqué de propositions incidentes. Et dans ces longues phrases, que de mots inutiles I II n'y exprime pas une idée, il la noie ; la richesse de son vocabulaire le conduit à la prodigalité; il jette à pleines mains les figures de rhétorique, les apostrophes, les métaphores, les épithètes. Sa plume semble marcher toute seule, et à la grâce de Dieu. Nous sommes loin de ce tact exquis, de cette parfaite mesure qui donnent tant d'agrément à Ver^Vert ; Gresset, qui a su écrire, n'a pas toujours su se borner. Il peut, ici au moins, invoquer une excuse : c'est qu'il épanche son âme et la met à nu. II adresse ses confidences à un de ses amis, dont on ignore le nom ; ce personnage ne figure, en têle, que sous les initiales D. D. N., et dans la pièce même que sous le pseudonyme peu transparent d'Aminte (3). Gresset se plaint, au début, d'être tiré malgré lui de sa douce indolence; il s'était bien promis de renoncer à l'art enchanteur, mais dangereux, de la poésie, et voilà qu'on lui redemande des vers, avec tant de bonne grâce qu'il ne peut refuser :
Je reviens m'amuser encore
Au Pinde que j'avais quitté :
Tel, par sa pente naturelle,
Par une erreur toujours nouvelle,
Quoiqu'il semble changer son cours.
Autour de la (lanime infidèle
Le papillon revient toujours (4).
(1) Œuvrât de Orettset, I. 72.
(2) Et non 55, comme l'écrit M. Berville ; de même, le chiffre de 83 vers qn'il donne pour la période précédente est erroné : c'eat 85 qa'U faut lire.
(3)Voy. plus haut, p. 54, n, 1.
(4) Œuvres de Oresset, 1,51-2,
Il va décrire sa cellule, sa prison, sa « chartreuse d. Tout d'abord, quand il y est entré, la tristesse Tasaisi; mais, virilement, il s'est mis à a hauteur des circonstances ; une âme stoïque ne gouverne-t-elle pas le corps qu'elle anime ? Il habite sur une a montagne empestée i> (1), au « cinquième étage » d'<i: un édifice immense » (2),
Où dans un loisir studieux
Les doctes arts forment l'enfance
Des fils des héros et des dieux (3) ;
c'est-à-dire, en simple prose, au collège Louis-le- Grand. Pas de fenêtre : une lucarne mal vitrée, non loin de la gouttière où les chats miaulent amoureusement ; pas de chaise : six brins de paille sur deux vieux échalas. Do toutes parts, le vent fait rage; celte € niche éthérée » (4) ressemble aux tanières des pythonisses qui ont leur refuge ^ dans le donjon d'un vieux château » (5). Qu'importe? Il s'y trouve heureux ; il a pesé, en effet, a les biens et les maux réels ï>(6); le bonheur ne dépend pas des lieux où Ton séjourne; dans une '< caverne » (7) même il est possible d'être heureux, du moment que l'on échappe au spectacle écœurant du monde. Suit l'énumération des types ridicules ou odieux qu^il présente : froids orateurs, précieux, littérateurs et dévots de coteries, hypocrites, pédants, scolastiques... En passant, le trait de satire inévitable contre les moines :
Loin de tous ces faux cénobites Qui, voués encor tout entiers
(1) Œuvres de Chenet, I, 54.
(«; Id , 1, 55.
(3) Id., I, 65.
(4) Id., I, 57.
(6) Id., I, 57.
(6) Id., I, 5S.
(7) Id., 1, 58.
Aux vanités qu'ils ont proscrites* Errant de quartiers en quartiers, Vont, dans d'équivoques visites, Porter leurs faces parasites, Et le dégoût de leurs moutiers (i).
C'est ensuite le tour des poètes vieillots, qui
usent encore du style mythologique et ne savent pas
que
de la foule obscure Qui rampe au marais d'Hélicon Pour sauver ses vers et son nom, Il faut être sans imposture L'interprète de la nature, Et le peintre de la raison (2) ;
et de ces esprits étroits, dont les préjugés règl^&t toute la conduite, pleins de haine pour
toute âme sensée Qui, loin de la route tracée Cherchant la persuasion, Ose soustraire sa pensée A Taveugle prévention (3).
— Dans la solitude, il échappe à « leurs vain bruits » (4), à leur pernicieuse influence ; que dit-il, solitude? Est-on seul, après tout, quand on 6*«titretient avec les a dieux de la lyre et du goût » (5)P ils quittent TElysée pour complaire à leur disciple. Tantôt vient Anacréon,
Le Nestor du galant rivage.
Le patriarche des Amours (6),
ou Horace, a Tami du bon sens » (7) ; tantôt arrive
(1) Œuvreâ de Oresiety I, 60-1.
(<) Id., I, 61-2.
(3) Id., I, 62.
(4) Id., I. 62.
(5) Id., L 62.
/6) Id., I. 63.
(7) Id.,1, 63.
Chapelle, ou Chaulieu, ou Pavillon, ou c la naïve Deshoulièrcs i^ (1). Les poêles épiques, le Tasse et Milton, ne manquent pas à Tappel, non plus que les < morts un peu plus sérieux » (2), surtout les moralistes, Saint-Evremond, la Rochefoucauld, la Bruyère ; aucun savant : Gressét a la science en horreur. Voilà comment, par la société de ces immortels amis, il se console de ne point vivre dans le monde. Et on voudrait qu'il les quittât pour y rentrer? Que de tortures, avant de réussir 1 11 faut encenser les riches,
Chatouiller l'oreille engourdie De cent ignares importants (3),
et en vue de quoi ? « de ce rien qu'on nomme estime » (4) ; il faut écrire, écrire toujours ; mais la poésie est-elle de mise à tous les &ges?
Quand j'aurai passé mon printemps, Pourrai-je encor vivre pour elle ?
Persuadé que l'harmonie
Ne verse ses heureux présents
Que sur le matin de la vie,
Et que, sans un peu de folie,
On ne rime plus à trente ans, *
Suivrais-je un jour à pas pesants
Ces vieilles! muses douairières,
Ces mères septuagénaires
Du madrigal et du sonnet (5)?
OU bien il faut plaider : quelles honteuses capitulations de conscience I
Egaré dans le noir dédale Où le fantôme de Thémis,
(1) Œuvres de Orettet, I, 64.
(2) Id., I, 64.
(3^ Td., I. 66.
(4) Id., I, 66.
<5) Id., I, 67.
Couché sur la pourpre et les lis, Penche la balance inégale, Et tire d'une urne vénale Des arrêts dictés par Cypris, Irais-je, orateur mercenaire Du faux et de la vérité, Chargé d'une haine étrangère, Vendre aux querelles du vulgaire Ma voix et ma tranquillité, Et dans Tantre de la chicane, Aux lois d'un tribunal profane Pliant la loi de rimmort«l, Par une éloquence anglicane Saper et le trône et l'autel (1)?
Sera-t-il de ces mondains qui passent leur existence entre la folie et Toisivelé? Jamais. La fortune est trompeuse, l'homme est pervers : il fuira l'une et Taulre par « indifférence suprême d, et non par misanthropie ou religiosité. Tout lui « devient égal » (2); il se laisse vivre au gré du destin, sans résistance, sans murmure, comme un rameau détaché de Tarbre que les vents portent en tout lieu. Pourtant, au milieu de sa solitude, il éprouve un regret : celui des heures trop rares passées auprès de son ami ; il voudrait revoir cette forêt où le repos est si doux, <L cette onde pure » qui coule librement e dans les antres verts » (3), ces hêtres où sa muse
plus d'une fois Grava les louanges champêtres Des divinités de vos bois (4) ;
il voudrait entendre encore les chansonnettes des « bergères fortunées » et jusqu'au
patois tout ingénu Du curé de la seigneurie (5).
(1) Œuvre* de Gretset I 68.
(2) Id., I, 70.
(3)Id., I, 72.
(4) Id., I, 73.
(5) Id., I, 74.
— bi —
Si l'avenir réalise soa rêve, il fondera avec Aminle, € loindeThumaine comédie d, une petite république. L'Amilié en sera la reine ; <i sur un tribunal de roses » (1) l'Enjouement rendra la justice; « tout ce qui porte Tair d'études » en sera banni ; la Sagesse y sera riante et les Ris auront comme « une nuance de sagesse » (2) ; on n'y admettra aucun indiscret, aucun ennuyeux ;
Les Etats de la République Chaque automne s'assembleront;
c'est dommage qu'ils ne puissent siéger toujours, dans cette oisiveté philosophique,
Jusqu'à ce moment où la Parque
Emporte dans la même barque
Nos jeux, nos cœurs, et nos plaisirs (3).
Telle est cette épitre, la plus célèbre de Gresset, et en somme la plus digne de l'être, non seulement pour l'incroyable aisance du slyle, mais encore pour la sincérité de mélancolie qu'elle révèle : on devine, sous r (( indifTérence suprême t> dont il se targue, le dégoût d'une profession chaque jour plus pesante. Mais enfin, si sa mélancolie est légitime dans son objet, n'est-elle pas outrée dans son expression ? Pour avoir le droit de maudire ses semblables, il faut les connaître : dès lors Gresset a-t-il ce droit, lui jeune homme, et plus jeune encore que son âge, puisqu'il a toujours, jusque-là, vécu dans l'atmosphère du collège et dans une quasi-claustration ? Le chagrin mêlé d'orgueil qui, en haine du monde, lui fait aimer la retraite, excite la compassion, mais un peu aussi le
(1) Œuvrât de Greuet^ I, 76.
(2)Id., 1,77.
(3) Id., 1, 18.
sourire. On se rend bien compte que, sans notions précises sur les choses el sans expérience personnelle, il juge Texistence d'après ses livres de classe et les hommes d'après son cours de théologie. Ce présomptueux ermite croit avoir déjà tout vu; du haut de sa cellule, il toise Tunivers d'un regard méprisant; il s'imagine, comme le souriceau de la Fontaine, qu'il n'a plus rien à apprendre. Il passe en revue toutes les sources de ce qu'on appelle le bonheur hu« main : partout le mensonge, la duperie, Tart de tromper les autres et de se tromper soi-même ; pour prix de ces peines, pas même le bonheur, rien que Tombre ; vanité des vanités, tout est vanité.
Et j'ai dit au fond de mon cœur (4),
s'écrie ce blasé de vingt-six ans, dans une imitation du style biblique : Heureuse la médiocrité, heureux surtout ledétachement de toute brigue et de toute coteriel Voilà son idéal, voilà ses templa serena, oti il veut s'enfermer, loin de la mêlée humaine, dans une inaction stoïque, une immobilité de fakir, une sorte de nirvana chrétien. Nous verrons bientôt si Gresset laïcisé partagera l'avis du P. Gresset, quand bon gré mal gré ses supérieurs l'auront fait descendre de sa chartreuse et obligé de combattre pour la vie.
Âminte lut avec tant de plaisir son épttre qu'il lui demanda de compléter le tableau et de peindre, après la chartreuse, ses alentours, c'est-à-dire « la carte du classique empire » (2), le collège Louis-Ie-Grand. Cet Âminte avait une bien grande obligeance : il offrait au pauvre reclus une deuxième occasion d'exercer sa facile plume. Sur un ton tragi-
(1) Œuvres de Oreuet, I, 69.
(2) Id., I, 80.
comique, Gresset retrace l'enfer où régnent les explications latines et grecques, et qui s*étend au bas de sa cellule :
Un séjour vaste et ténébreux, Des cœurs dévoués à la plainte, Des jours filés par les ennuis, N'est-ce point la fidèle empreinte Du triste royaume des nuits (i) ?
De jeunes esclaves errent silencieusement, pareils à des « ombres i>. Au cours d'un songe, le poète croît conduire son ami parmi eux : ainsi Dante était guidé par Virgile. Le gouffre où ils pénètrent est effrayant : on y voit Cerbère, sous les traits d'un portier inflexible ; les captifs voltigent près des barrières, et ne peuvent s'échapper; au lieu des Tisiphones, des Larves, des Sphinx, apparaissent des monstres plus affreux, l'hyperbole, la calachrèse, le syllogisme. Rhadamante et les autres juges sont là; un sceptre noir k la main, ils prononcent leurs arrêts sans appel qui provoquent d'inutiles gémissements :
Mais quelles alarmes soudaines!
D*où partent ces longues clameurs ?
Pourquoi ces prisons et ces chaînes?
Sur qui tombent ces fouets vengeurs ?
Tel était Tappareil barbare Des tortures du Phlégéthon (î).
— Un fâcheux interrompt tout à coup le songe de Gresset, <k bien avant Taube matinale » (3); sa mine est patibulaire, et son front sinistre; il vient avertir le dormeur que « l'heure fatale > est venue, qui fc ramène le démon du bruit i» (4). On se lève, mais on regrette bien, à ce moment, d'éprouver
(1) Œuvrez de Oresset, I, 81.
(2) Id., I, 84.
lu I, 86.
Id., 1, 86.
tant d'horreur Pour la monacale indolence.
Plus respecté dans mon sommeil, Exempt des craintes du réveil, J'eusse les deux tiers de ma vie Dormi sans trouble, sans envie^ Dans un dortoir de victorin, Ou sur la couche rebondie D'un procureur génovéfain. Il est vrai qu'un peu d'ignorance Eût suivi ce destin flatteur (4).
Sans transition, Gresset aborde un autre sujet: il ne se pique pas d'une composition régulière. Aminte lui a demandé <i quelque nouvelle intéressante » (2); mais il n*en connaît pas, il ne veut pas en connaître : Tune des lois de la république qu'il a Tintention de fonder est qu'on doit vivre
Comme des passagers tranquilles
Qui, dans la chambre d'un vaisseau,
Oubliant la terre, l'orage,
Et le reste de l'équipage,
Tâchent d'égayer le voyage
Dans un plaisir toujours nouveau (3).
Seulement, si on oublie Torage, ce n'est pas une raison pour que l'orage nous oublie. Gresset supplie Aminte de ne montrer cette épître qu'aux personnes de confiance ; il veut la sauver
des jugements De cette prude à l'humeur noire, Au froid caquet, aux yeux bigots, Et de médisante mémoire (4).
Si elle allait médire sur les Ombres n dans tous les poulaillers dévots » (5), comme récemment sur Ver^
(1) Œuvres de Greitet, I, 80.
(2) Id., I, 87.
(3) Id., I, 88.
(4) Id., I. 88.
l^erty simple badinage € ravi... au secret de soq maître absent.... par un preslolet famélique :» (1), et qui déjà enrichit l'éditeur? Ce serait ici Toccasion d'ajouter un tome « aux mémoires du saint oiseau i» (2) et d'y peindre la colère qu'il provoqua dans le « parlement visitandin )> (3):
L'état-major, les vénérables, Voulaient, dans leur premier accès, Sans autre forme de procès, Brûler ces vers abominables.
Comme erronés, comme exécrables.
Jansénistes, impardonnables.
Et notoirement imposteurs (4).
Mais les jeunes sœurs intercédèrent pour le livre criminel, enchantées, au fond, de voir « draper les graves mères » (5). Tout n'est pas fini, du reste ; « une nonne sempiternelle » (6) a voulu prouver que jamais Ver-Vert n'exista ; le procès est en suspens : on le jugera au carnaval; la mère Bibiane € perdra ses deux dernières dents » (7) au cours de sa plaidoirie contre Toiseau ; mais celui-ci trouvera un défenseur persuasif et victorieux dans la tendre nonne Pulchérie :
A plaider contre le printemps L'hiver doit perdre avec dépens (8).
Là-dessus, le poète prend congé de son ami, bien qu'il soit loin d'avoir épuisé sa matière :
L'esprit n'est jamais las d'écrire Lorsque le cœur est de moitié (9).
(1) Œuvres de Orestei, I, 89.
(2) Id., I, 90.
(3) Id., I, 90.
(6) Id., I, 91.
(7)Id., I, 91.
(8) Id., 1, 92.
(9)Id., I, 92.
ORESSET. 5
Les charmants vers des Ombres plur^^ni beaucoup ; on y rencontrait la même gr&ce que dans la Char» treuscj et moins de redondance. Ainsi le poète justifiait l'enthousiasme de la première heure ; chose rare dans les cas de réputation foudroyante, il tenait les promesses de ses débuts. En revanche^ les jésuites dont il dépendait froncèrent le sourcil et trouvèrent que, décidément, il allait trop loin. Us avaient souri de Ver-Vert, innocente espièglerie de jeune homme; pourtant, déjà, certains traits leur avaient sans doute paru un peu vifs (1) ; sur le bateau qui mène le perroquet à Nantes, il y a, outre les dragons, un moine, qui^ l'initie aux beautés de la langue verte :
Frère Lubin^ d'un ton peu monastique, Interrogea le beau mélancolique (2) ;
plus tard, dans la maison de Nantes, Ver- Vert, au mi — lieu des religieuses qui l'entouraient curieusement,
Roulait les yeux d*un air de jeune carme (3] ;
or, on jugeait « cet air trop effronté » (4). Le Lutrin Vivant allait encore plus loin. Sans se gêner le moins du monde, Gressel reprochait aux moines, ses bêtes noires, la paresse et la luxure :
Là ne sont point de ces mortels fleuris Qui, dans les bras d'une heureuse indolence.
Exempts d'étude et libres d'abstinence, N'ont qu'à nourrir leur brillant coloris (5),
et il peignait dame Barbe se retirant auprès du chapitre
(1) Il fut question, dès ce moment, de l'cxpulBer (Voy. ping bas).
(2) Œuvres de Gresëet, I, 18.
(3) Id., I. 26.
(4) Id., I, 25.
(5) Id., I, 42.
pour mettre sa vertu Mieux à couvert des mondains et des moines (1).
Une plaisanterie même anodine, souvent répétée, irrite et blesse. Il dut s'attirer, de ceux qu'il raillait ainsi, une sourde hostilité. Ces rumeurs mal définies s'aggravèrent d'une attaque précise. Une sœur de Cbauvelin , alors garde des sceaux, était visitandine ; elle lui représenta en termes véhéments le dommage causé à son ordre par la publication de Ver- Vert (2). Sur la demande du garde des sceaux, les jésuites envoyèrent Gresset dans leur célèbre, mais ennuyeux collège de la Flèche, méditer sur les inconvénients des satir.es inopportunes. Pour compenser jusqu'à un certain point la rigueur de cet exil, on lui donna la chaire de rhétorique (3) : c'était moins une punition qu'un avertissement (octobre 1735).
Le poète apaisa son chagrin en le racontant. Dès son arrivée , il se hâta d'instruire une dame de Tours (4j des péripéties de son expédition {Voyage à la Flèche) (5). Il a eu, dit-il, pour compagnon un vieux cor- Ci) Œuvrai de Orettet, I, 43.
(2) De Cayrol, I, 56.
(3) Il l'avait exigée à titre de dédommagement ; pour le satisfaire, OD ea déposséda le professeur qui l'occupait (d'après deWailly, Lettre à d*Alembert : M. de Wailly était parent et ami de Gressci ; quand d'Alembert, après la mort du poète, eut à prononcer son élo«:e devant TAcadémie en réponse an discours de Tabbé Millot, il demanda des renseignements biographiques à M. de Wailly. qui s'empressa de le satisfaire ; M. de Cayrol a inséré de nombreux extraits de cette lettre, dont les détails ont beaucoup de valeur, à cause de l'intimité de M. de Wailly et de Gresset ; M. de B^illoy, qui détient le manuscrit originale ayant bien voulu me le communiquer, je lui ai fait, à mon tour, quelqnes emprunts).
(4) Il n'était plus professeur dans cette ville ; mais, en se rendant de Paris à son nouveau poste, il céda au désir de revoir une cité qui lui avait laissé (malgré sa prédilection pour Amiens) et où il avait laissé d'agréables souvenirs. La Flèche n'est pas très loin de Tours, «t, dans sa relation, il se félicite de ce voisinage :
La Flècite m'est un Paris, Puisque par elle je suis Voisiodes lieux où vous êtes....
(Dk BBAUViLii,69.)
(5> Cest le P. Daire qui a publié ce Voyage pour la première fois <laDii sa VU de Orettet, D'après lui, il est adressé c à une VL^* du
délier paralytique ; il a maDgé dans une auberge deux œufs pourris, et traversé conliauellemeut des forêts. Ces aventures ne méritaient pas d'être rapportées; du reste, rien même n'assure qu'elles soient authentiques; un grand nombre de vers qu*il intercale dans sa prose, en particulier la pièce qui commence ainsi :
Eu quittant ces bois pleins de charmes (t), et celle qui a pour début :
Les uns disaient que le roi Tanifras Jamais des Poronaia ne deviendrait le maitre (2),
oh il retrace une conversation des « capables du lieu 1» (3), sont presque textuellement empruntées à la relation de son voyage à Rouen, adressée à sa mère en 1733. Il est fort.peu vraisemblable que Gresset ait entendu le même entretien, et sur le même sujet, en 1733 et 1735. Aussi serait-il naïf de prendre au sérieux le Voyage à Rouen et le Voyage à la Flèche :\\ y règne probablement une égale fantaisie. L'auteur se préoccupe beaucoup moins de retracer la physionomie des contrées qu'il traverse ou les mœurs de leurs habitants
Perche, de Tours, femme de beaucoup d'esprit » (ap. de Beanvillë, 68). M. de Beauvillé le conteste : « Cette dédicace, dit-il (68), ne s^accorde pas avec le texte de ce manuscrit... il commence ainsi : « Respirons, Messieurs et Dames, et parlons ; c'est assez chanté pour un Fléchois. «> Ce n'est pas à une dame que convient ce début. » — Pourquoi non? II se peut que la relation s'adresse tout ensemble à cette dame et à ses amis. — D'autre part, le début rétabli par M. de Beauvillé n*e8t pas beaucoup plus intelligible que celui des éditions ordinaires : a C'est assez chanter.. . >» {Œuvres de Oretset. II, 99.) Pour le com* prendre, il faut se rappeler que deux chansons accompagnent le Voyage à la Flèche ; ces chansons, placées à la suite du Vt*yage dan« l't manuscrit de M. de Beauvillé, le précédaient sans doute dans le t(;xte orif^nal, et Gresset veut faire entendre, eous une forme imagée» ()u'il passe d<s vers à la prose. — M. de Beauvillé observe que le nom de M'"<^ du Perche ne ti)?ure dans aucun passage du manuscrit (69) ; le nom ne fait rien à l'affaire ; ce qui est essentiel c*e8t que le Voyage s'adresse à une dame de Tours.
(1) Œuvres de Gresset, II 100
(2) Id., II, lO:^ (3; Id., Il 103.
que de faire briller son esprit. Il n'est vraiment luimême que dans un couplet contre les Yisitandines :
si, par malheur, votre muse A draper les nonnes s'amuse, L'amour-propre s'en vengera; Dévotement il rugira, Kt bientôt il vous poursuivra Jusqu'à la Flèche et par delà (1,.
Son exîl à la Flèche n'avait été motivé que par Ver- Vert. Mais pendant qu'il le subissait, la Chartreuse vint à la connaissance des jésuites. Or, elle renfermait un passage d'une violence extrême contre le Parlement : il n'y était parlé de rien moins que de « balance inégale », d' « urne vénale », d' « arrêts dictés par Cypris », d' « éloquence anglicane > qui sape « et le trône et l'autel ï> (2) : Messieurs du Parlement avaient le droit de s'irriter et de se venger sur la Compagnie tout entière. Il fallut recourir aux mesures graves. Les supérieurs de Gresset commencèrent par s'opposer à la vente de la Chartreuse^ bien convaincus, du reste, que cette interdiction ne serait pas longtemps efficace ; et l'un d'eux, le P. de Linyères, soumit l'affaire au cardinal de Fleury, alors premier ministre (18 novembre 1735) :
cr Monseigneur,
€ J'ai l'honneur d'écrire à Votre Eminence pour une affaire qui nous intéresse, et dont M. Hérault est instruit. Nous avons un jeune homme, nommé Gresset, fils d'un fort honnête homme d*Âmiens, quia un vrai talent pour la poésie française; et comme le juge-
Ci) ŒnrreM de Oretset II, 102.
(2) ld.,I, 68.
M. Hérault s'empressa de communiquer le billet du cardinal aux supérieurs de la Compagnie de Jésus ; la réponse ne se fit pas attendre. Un désir du premier ministre était un ordre : Gresset fut sacrifié.
« A Paris, ce 26 novembre 1735.
« J'ai l'honneur de vous renvoyer, Monsieur, la lettre que vous avez bien voulu me confier. Nous nous déterminâmes hier à suivre le sage conseil que S. E. a daigné nous donner, et sous quatre ou cinq jours ce sera chose tout à fait exécutée (1). La Chartreuse et les Ombres paraissent dans le public imprimées. Des jésuites m'ont assuré en avoir lu hier un exemplaire. Je ne sais qui les vend, mais on dit qu'il s'en débite au jardin du Palais-Royal. Comme vous en aurez sans doute bientôt quelque exemplaire, j'ai cru pouvoir me dispenser du soin qu'il aurait fallu prendre pour trouver une copie manuscrite des Ombres que je vous avais promis de chercher.
« J'ai l'honneur d'être, très respectueusement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
« J. Lavaud, de la Compagnie de Jésus (2). »
L'ensemble de cette correspondance établit sans contestation possible^ quoi qu'en aient dit les biographes de notre poète antérieurs à M. de Cayrol, que Gresset ne quitta pas volontairement la Compagnie de Jésus ; s'il en fut très mortifié^ c'est une autre question. Le joug ecclésiastique, on s'en souvient, lui pesait depuis longtemps; sa prétendue vocation s'était enfuie comme un rêve; il se vit donc avec joie délié par ses chefs d'un engagement qu'il n'aurait
(1) La date exacte où Gresset quitta la Compagnie est le SOnoyembre 1735 (d'après la notice de Rome).
(2) De Cayrol, I, 67.
jamais osé rompre lui-même (i). Un motif redoubla pour l'ex-jésuite le plaisir de la délivrance : il commençait à éprouver personnellement la passion dont il avait dans son premier chef-d'œuvre, par instinct plutôt que par expérience, si bien décrit les effets. Deux poésies, dont on ne connaît pas la date précise, mais qui doivent se rattacher à cette époque^ nous renseignent sur ses sentiments : l'une est un madrigal, d'inspiration cornélienne, où il envisage tragiquement sa situation de jésuite amoureux :
Un trop fâcheux devoir veut que je me délivre Des liens d'un amour que je trouve si doux; Devoir, amour, hélas! aCcordez-vous, Ou je cesse de vivre (2) !
La seconde est beaucoup plus longue (3). Nous ne
(1) U était fort estimé et, avant même que Vsr-Vert parût, on tâcha de le retenir en lui rendant la vie très douce : « Ses confrères, à qui il avait laissé plusieurs fois entrevoir ses dégoûts, intéressés à conserver un sujet aussi rare, lui allégeaient autant qu'il était possible des chaînes dont on aurait voulu qu^il ne sentit pas le poids... » (De Wailly, Lettre àd'Alembert, communiquée par M. de Belloy.)
(2) De Cayrol, I, 186.
(8) Le titre exact que Gresset a donné à sa pièce est le Ch. . {Chartrevx) ou le Bramine blanc ; Fontanes, dans son rapport à l'Institut, le modifie ainsi : Hpître d*un Chartreux à une femme quil a vue paraître un moment dans ta cellule ; Renouard, en 1811, le change encore : Fragment du Chartreux^ au sujet d'une femme qu'il avait connue. Ces vers furent trouvés chez Gresset après sa mort ; ils parurent dans différents recueils périodiques, en tout ou en partie ; la première édition qui en fit son profit est celle de Renouard. (Voy. de Cayrol. I, 176-80.) — Outre les fragments cités dans les éditions ordinaires, et dites complètes, M. de Cayrol (voy. 1, 183-6) en a découvert un certain nombre, inédits, dans un manuscrit de Gresset ; ils se rattachent à ceux que Ton connaissait déjà et les complètent ; mais : 1* ces fragments inédits sont absolument incohérents, quelques-uns même inintelligibles; 2<> ils sont sûrement très postérieurs aux autres, et doivent dater de l'époqae où Fauteur préparait l'édition complète de ses œuvres (qui ne vit jamais le jour) et en particulier du Chartreux, c'est-à-dire de 1747^ou 1748 ; 3* uutant qu'on en peut saisir le sens, on voit qu'ils sont d'une froideur et d'une banalité qui contrastent avec le caractère des fragments insérés par Renouard ; et, en effet, est-il possible, après douze ans, de retoucher une œuvre de ce ji^enre, qui vaut surtout par le premier jet ? — M . de Cayrol croit que les premiers fragments, ceux deTédition Renouard, sont de 1740 ; mais il ne justifie cette date en aucune manière. N'est-il pas bien plus vraisemblable (étant donné, comme on le verra plus loin, que Gresset
la possédons pas en entier, mais il n'y a là que demimal. L*état fragmentaire où elle nous est parvenue lui communique un cachet étrange ; la marche désordonnée de ces strophes incomplètes semble reproduire l'incohérence de la passion ; on dirait autant de sanglots convulsifs, de soupirs entrecoupés. Il faut reconnaître avec Fontanes (1) que « destrailsde galanterie » apparaissent çà et là ; mais cette galanterie est dans la forme plus que dans le fond : on peut être sincère, el ne pas écrire sincèrement. Le sujet tient en deux lignes : un Chartreux a vu une femme passer un moment dans sa cellule : ce souvenir Tobsède désormais ; entouré d'images sombres et lugubres, il ne saurait pourtant écarter de lui le dieu d'amour :
Par lui mon antre funéraire Brille des plus vives couleurs ; Et ses mains répandent des fleurs Sur les cilices et la haire (2).
La cloche l'appelle dans « un long cloître ténébreux j> (3) où vivent d'autres hommes, solitaires comme lui, esclaves comme lui ; mais, dans leur solitude et sous leurs chaînes, ils sont contents
Contents! Hëlasl ils n*ont point vu
Dieu 1 Si de mon immortelle Un regard leur était connu, Verraient-ils un bonheur loin d'elle (4) ?
Que les mondains sont heureux ! Ils la voient, ils lui parlent... S'il pouvait acheter de sa vie entière un de
ecclésiastiq que j'ai adoptée.
(1) De Cayrol, T, 180.
(2) Œuvre/s de Oresêet, I, 248.
leurs instants ! Mais non : il lui manque jusqu'à la douceur de confier son secret : dans « ce monde sauvage » (1), ce n'est pas seulement Tamour qui est inconnu, c'est Tamîtié même. Un parti lui reste : Toublier ; mais comment ? Tout ce qu'il fait pour se distraire de cette <c image adorée • (2) ne la lui rappelle que plus vivement; les dessins qu'il trace sont pour elle ; les fleurs qu'il cultive, pour elle; il les protège avec un soin jaloux contre les ravages des insectes et la violence du vent ; elles porteront ses hommages aux pieds de sa déesse :
Dieux (3)! ils seront touchés par ellet
Avant que de m'en détacher,
Que des pleurs, des bainers de flamme,
Fassent passer toute mon âme
Dans ces fleurs qu*elle doit toucher (4) !
Est-il besoin de se demander le nom de ce Chartreux ? Fontanes a montré une circonspection excessive, quand il disait de cette pièce, dans le rapport dont j'ai parlé, que peut-être Gresset s'y est peint : il est permis de l'affirmer hardiment. Le nom que le poète reclus donnait k sa cellule de Louis-le-Grand ne foûrnit-il pas un commencement de preuve, et Gresset n*a-t-il pas été « le Chartreux » de sa Chartreuse ? D'autre part, n'a-t-il pas en commun avec son personnage l'aversion qu'il lui prête pour la vie claustrale ? A ces indices légers s'en ajoute un autre plus sérieux : c'est le texte, découvert par M. de Beauville, de l'envoi qui accompagnait Tépître, et qui suffit à lever tous les doutes :
(1) Œurres de Gresset, I, 250.
(2) Id., 1,251.
(3) II est BÎDffalier qa*an Chartreux inToqaec les dieux ».
(4) Œuvreh de Orettet, 1, 252.
Ce misanthrope, ce sauvage,
S'il faut le dire clairement,
Ce chartreux n'est qu'Un pauvre sage
Qui ne l'est plus en vous voyant,
Ou l'est peut-être davantage :
Car on ne l'est bien qu'en aimant (4).
Nous connaissons ainsi le héros : c'est Tauteur de Ver-Vert; mais quelle est l'héroïne? Ce petit problème offre plus de difficulté que le précédent, sans avoir la même importance. Le manuscrit que M. de Beauvillé a eu sous les yeux porte Tindication : à M"' la duchesse de (2) ; il s'agit sans doute — comme il
le suppose sans donner de preuves — de la duchesse de Picquigny (3). Cette hypothèse a tous les caractères d'une haute vraisemblance : M*"' de Picquigny était alors dans tout l'éclat de sa radieuse jeunesse; son château avoisinait Amiens; d'ailleurs, comme Gresset devint à Paris, l'année suivante, un familier de sa maison, on peut croire que dès i73S il n'était déjà plus pour elle un étranger. Ces relations n'étaient probablement pas encore assez intimes pour autoriser l'envoi d'une épitre aussi brûlante ; mais rieu ne prouve et il n'est pas nécessaire d'admettre qu'elle parvint à son adresse. En tout cas, soit que M™' de Picquigny en ait eu connaissance, soit qu'elle l'ait ignoré, c'est à elle que revient sans doute l'honneur d'avoir enûammé le jeune cœur de Gresset.
Amoureux et libre, Gresset se trouva tout d'un coup fort dépourvu : son amour était, pour le moment, sans espoir ; quant à sa liberté nouvelle, si elle le comblait de joie^ elle lui ôtait sa douce quiétude et son insouciance du lendemain. Il chercha une posi-
(1) De Beauvillé, 69.
(2) Id., 59.
(3) Et non de Chaulnos, comme récrit M. de BeauTillé ; elle ne 8*appellera ainsi que dans la suite.
lion, et d'abord dans l'Eglise même, comme l'atteste une lettre du P. Lavaud au lieutenant de police (il décembre 1735) (1). Ses efforts furent inutiles, et il se décida à rentrer dans le monde. Il avait par bonheur des amis influents, entre autres les trois frères Chauvelin. Ils étaient apparentés au garde des sceaux qui portait le même nom ; leur intervention aurait dû, semble-t-il, épargner à Gresset son excursion involontaire à la Flèche ; mais ils ne purent ou ne voulurent pas le défendre (2). L'un d'eux était abbé; nous le retrouverons plus tard mêlé à divers incidents do la vie du poète. Un autre, d'abord chevalier, puis marquis, fut blessé à la bataille de Parme (1734) ; Gresset lui envoya ses condoléances et ses félicitations :c Cette chienne d'Italie vous sera donc toujours et funeste et glorieuse.... » (3). Mais c'est avec le troisième que sa liaison fut le plus affectueuse ; celui-là avait fait sa carrière dans l'administration ; honnête et libéral, il aimait les lettres et les littérateurs ; comme maître des requêtes, il avait donné, àl'insu du garde des sceaux, la permission tacite d'éditer pour la seconde foislsL H enriade(i) ; il faisait traduire de Thou en français (5) ; il pressait Voltaire de publier son Charles XII :
(1) a ... Je voulais aussi vous parler du sieur Gresset ; vous n'ignorez pas, sans doute, qu'il est à Paris depuis quelques jours ; il 7 est en habit ecclésiastique et déterminé à suivre cet état. Quelques personnes de considération s'intéressent, à ce qu'on dit, ài lui ménager un honnête établissement. 11 parait s'en rendre digne par tout ce qui me revient de ses sentiments présents, et de la sage conduite qu'il se propose de tenir.... » Inséré par M. de Monmerqué dans le recueil de la Société des bibliophiles français, en 1829. — Ap. de Cayrol, 1, 68.
(2) D'après de Wailly (Lettre à tTAlembert, communiquée par M. de Belloy), le garde des sceaux eut en cette circonstance la main forcée par les réclamations des dévots et de sa sœur ; cte qui ne Tempêcha pas de devenir, dès cette époque, le protecteur et Tami de Gresset. — 11 se peut qu'il 7 ait là quelque confusion entre le garde des sceaux et l'un de ses î arents, les trois frères Chauvelin, car nulle part, dans la rie du poète, on ne voit qu'il soit entré en relations directes avec le ministre de Fleury.
(3) De Beauvillé, 115.
(4) Voltoire. Œuvres complètes y "XXXliJ, 206-7.
(5) Id., XXXIII, 227.
« Si vous ne l'avez pas imprimé, ajoutait-il, je vous déclare que je le ferai imprimer demain » (1). Aussi Voltaire ne tarit-il pas d'éloges sur son compte ; il lui attribue a: la rage du bien public > (2), Pappelle € vrai protecteur des beaux-arts » (3), et déclare qu' « il soutient tant qu'il peut Thonneur de notre nation, qui s'en vagrand'erre » (4). Nommé intendant à Amiens (1731), il eut l'occasion d'apprécier mieux que personne la valeur de Gresset, et le sauva, quatre ans plus tard, de la crise où il se débattait. Le poète avait envoyé à M. Orry, contrôleur général des finances, un placeten vers, bien humble, vague à dessein, où il ne sollicitait qu'une petite position tranquille et l'air de Paris (S) ; IM. de Chauvelin Tappuya d'une recommandation sans laquelle, très probablement, la supplique du poète lut allée dormir Téternel sommeil dans les cartons poudreux du ministère. Grâce à SQn ami, Gresset obtint ce qu'il désirait: une aimable/sinécure, qui, sans Vempêcher d'écrire des vers, lui donnait de quoi vivre. On a longtemps cru que cette position lui valut cinq mille francs de traitement et le titre de poète de Paris; certains disaient même historiographe de la ville de Paris (6). Pour cette dernière charge, on connaît les
(1) Voltaire, Œuvres complètes, XXXIII, 220.
(2) Id., XL, 181.
(3^ Id.,XXXllI, 22930.
(4) Id., XXXIII, 230.
(6) De Cayrol, 1, 70-1. La date du 14 octobre 1735, qaUl attribue à ce
f)lacet, ne peut être exacte ; cette pièce est sûrement postérieure à 'époque où Gresset fut expulsé de la (/ompagnie de Jésus et à la correspondance de ses supérieurs (avec le cardinal de Fleuiy et le lieuteoant de police) dont cette expulsion fut le résultat. D*autre part, elle a dû être écrite après les démarches infructueuses qu*il avait faites pour obtenir un poste ecclésiastique, par conséquent après la lettre du P. Lavaud (17 décembre 1735) qui nous révèle ces démarches. Donc elle appartient à la (In du mois de déC^embre 1735 ou au corn* mencement de l'année 1736. — M. de Wailly (Lettre à d* Alemhert, communiquée par M. de Belloy) nous apprend que Gresset n*ét«it pas au courant des démarches que fit M. de Chauvelin auprès d'Orrj. (6) <t (Eu vres diverses de M. de Gresset, historiographe de la ville de Paris », à Soleure, 1740 (de Cayrol, I, 72). «Jette édition, dont le titre attribué à Gresset constitue la principale singularité, appartenait à
noms de ceux qui Font successivement exercée au xviu* siècle, et Gresset n'y figure point : rien d'ailleurs ne le désignait pour l'occuper. Quant au titre de poète de Paris, il était déjà par lui-même assez bizarre pour exciter quelque défiance : les recherches de M, deCayrol (1) et surtout de M. Berville (2) ont réduit la légende à néant. M. Berville démontre qu'un pareil titre^ d'une part, n'a jamais existé, d'autre part, n'a jamais été porté par Gressel, et cela pour trois motifs : l® s'il avait existé, l'histoire de Paris en fournirait des traces, soit dans des récits officiels de fêtes, soit en tête de quelques poésies de circonstance, ce qui n'est pas ; 2* Gresset, s'il l'eût en effet porté, y aurait fait allusion quelque part : or il n'en parle jamais ; 3® il n'a jamais été fonctionnaire de la ville de Paris, sans quoi les sommes qu'il a, dit-on, reçues, seraient mentionnées aux comptes budgétaires de la ville ; or, à la suite d'une enquête provoquée par M. Berville, on n'a rien découvert (3). La vérité est que Gresset eut en tout et pour tout, dans l'administration des postes, un titre sans emploi avec mille écus de rente (4).
Ce n'était point l'opulence, mais c'était le repos assuré. Aussi Gresset fut-il transporté de joie ; si bien qu'il oublia ses rancunes contre ses anciens maîtres et dans les Adieux aux Jésuites entonna en leur honneur un véritable dithyrambe. Cette pièce (3), sous forme
M. de Cajrol ; on la troa?e aujourd'hai à l'hôtel Carnavalet, où je l'ai eue sous les yeux.
(2) Ouvr. cité, 126-7.
(3) 11 m'a été impossible de reprendre son enquête pour mon propre compte, la plupart des archives de la ville ayant été brûlées pendant la Commune.
(4) De Cayrol, I, 72. — De Wailly [Lettre à d'Alembert, communiquée par M. de Belloy) ajoute qu'il l'obtint seulement « en attendant qu'il put trouver quelque chose qui lui convînt ». 11 est vrai que ce provisoire semble avoir duré assez longtemps, — peut-être jusqu'à la nn de sa vie.
(5) M. de Cayrol paraît la mettre au nombre des ouvrages de 1736 ; j'incline plutôt à croire, avec M. Berville, qu'elle a été compo*
d'épître, était dédiée à son cher abbé Marque!, qui, au courant de ses chagrins intimes, lui avait prédit qu'ils ne seraient pas éternels :
La prophétie est accomplie, Cher abbé, je reviens à toi (!) ;
il n'accuse pas la Compagnie, il n'en veut qu'à la fatalité ; elle seule lui a fait prendre, à « un âge où l'on s'ignore » (2), un engagement incompatible avec son humeur indépendante ; aujourd'hui,
C'en est fait ; à mon sort ma raison me ramène (3).
Mais en abandonnant les jésuites, il leur rend justice :
Si dans leurs foyers désormais je n'habite,
Mon cœur mo survit auprès d*eux (4) ;
car ils ne sont pas tels que le prétend « la ténébreuse calomnie » (5); ou ne peut voir des mortels plus vertueux, des esprits plus sincères, des cœurs plus sensibles ; « parfaits amis » (6), ils ne se vengent de leurs adversaires qu'en les comblant de leurs bienfaits. Aussi leur disciple (chassé, mais content) laissera-t-il à d'autres les récriminations injurieuses. — Voilà un por-
sue dans les derniers jours de 1736, et immédiatement après TexpuIsion de Gresset ; on voit que l'auteur est encore sous rimpression toute fraîche de la délivrance. D'ailleurs, si elle appartient à 173(>. elle est antérieure au 11) janvier de cette année, date de la lettre où Voltaire parle à M. de Cideville de cette pièce. (1 ) Œucres de Qresset, II, lOU.
(2) Id., II, 110
(3) Id., II, 110. Ceci a l'air de vouloir dire que Gresset a quitté spontanément la Compagnie ; on s'explique sans peine le motif d'amour-propre qui l'a poussé à ce petit menson(çe. Mais peut-être est-ce l'ori^'ine de la tradition d'après laquelle son départ avait été Yolontairc, et (jui a prévalu jusqu'à nos jours.
(4) Œurrfn de Gresict, II, 110.
(5) Id , 11. 110.
qG; Id., 11, 111.
trait bien flatteur ; il ne ressemble guère à celui que, dans une lettre de la même année (l"35) (I), Gressel traçait d'eux, où il les appelait « gens de décachetante elinterceptante mémoire ]> et les traitait de vénérables espions. De plus, en 1762, quand on bannit les jésuites, Gresset, alors retiré à Amiens, et qui professait une piété austère, se garda de plaider leur cause : les ressentiments de sa jeunesse n'étaient pas encore éteints. Les Adieux seraient donc Tceuvre d'un hypocrite ? Nullement. Dans le bonheur de la délivrance, on oublie les peines delà captivité; quoi qu'en dise le proverbe, il y a de belles prisons : celles que Ton quitte. Gresset, reconnaissante la Compagnie de lui rendre la possession de lui-même, ferma les yeux sur ses défauts, et, pour un instant, ne vit plus que ses qualités.
L'épître fit quelque bruit; Voltaire écrivit à M. de Cideville (19 janvier 1736): a Je n'ai point lu les adieux aux révérends Pères, mais je suis fort aise qu'il [Gresset] les ait quittés; un poète déplus et un jésuite de moins, c'est un grand bien dans le monde t. Il parut même deux répliques anonymes, dont M. de Cayrol a inséré la première : « Réponse de M. l'abbé M... à la lettre de M. l'abbé G... » (2) ; Tabbé M. so demande si c'est bien pour des peccadilles que les jésuites, qui ont toujours recherché les beaux génies, se sont débarrassés de sa personne. Gresset, qui détestait toute polémique, ne dut pas attacher à ces deux pièces plus d'importance qu'elles n'en méritaient. Peut-être composa-t-il vers le même temps (3) un
(1) Voy. pins haut.
(2) De Cajrol, I, i06. « On trouve la seconde, ajoute-t-il, dans plusieaiB des anciennes éditious des œuvres de Gresset » (1740, iV48 1773 et 1780 ; note de la p. 106).
(3) Hypothèse de M. de Cayrol, I, 106.
ORBSSBT. 6
Voyage de Paris à Amiens, en prose et en vers comme ses Voyages antérieurs, et dont il resle quelques fragmenls; l'un d'eux, sur la ville de Saint-Denis, a nne certaine ampleur de slyle^ inusitée chez Fauteur de tant de vers légers :
Ce lieu^ de la grandeur la demeure dernière.
Attriste et saisit à la lois; La mort y mit son trône ; on voit là sous ses lois Des hommes confondus, couchés dans la poussière,
Et ces hommes étaient des rois.
En tout cas, si son voyage à Amiens date réellement de cplle époque, il no fut pas de longue durée ; il revint à Paris dans les premiers jours de Tannée 1736 jouir des succès mondains que lui promettait sa repu* talion déjà universelle (I) et répondre aux espérances que le monde lettré fondait sur son gracieux talent.
(I) < On oaiculait, écrit M. do Wailly à d*A1enibert (lettre comniiiniquée par M. de Bclloy), les instants qui devaient le rendre à la eociéiô, et j'ai entendu dire par un boinme du buancoup d*e(iprit, qai éiait à Paris dans ce mommt, que l'engouement étaii tel, que, si on avait su l'instant où il devait y arriver, la foule des gens du premier ordre se fût trouvée sur sa route. »
— sa-
in
l'hôtel de chaulnes
Gresset, en arrivant à Paris, eut une heureuse chance : il trouva un salon aimable qui lui ouvrit ses portes toutes grandes et dont les habitués lui firent le meilleur visage.
La maison où il se vit ainsi choyé des le premier jour était Thfttel de Chaulnes, demeure princière qui au xvu* siècle éblouissait M™® deSévignépar son riche ameublement, par ses « beaux damas galonnés d'or (l), » par ses bougies si nombreuses c qu'elles auraient obscurci le soleil, s'ils s'étaien ttrouvés ensemble (2j »; par toute celte existence, comme elle dil^ € à ia grande (3) ». Au xviii^ siècle, elle n'avait rien perdu, semble-t-il, de sa majestueuse élégance ; on y admirait les œuvres d'arl, la décoration splendide. Mais parmi tant de curiosités, aucune n'élailplus piquante et plus originale que le couple qui en faisait les honneurs.
Le duc (i) m&ne une vie en partie double, à la fois savant et soldat, homme d'éludé et homme de guerre. Savanl, il l'est avec passion ; la physique et les sciences naturelles raltirent particulièrement; il fait
(1) il/"' de Sérigné, Hachette, édit. des Grands Ecri?ain8, X, 230.
(4) Il g'upp.^lle d'abord duc de Picquigny, jusqu'à la mort de ton p6re(n4i), puis duc de Chaulaes.
construire une machine électrique, la plus grande que Ton eût vue en France et qui permettait d'imiter le bruit du tonnerre. Aussi en 1743 (il avait vingt-neuf ans) est-il élu membre honoraire de l'Académie des sciences. L'archéologie ne le laisse pas indifférent: c'est un collectionneur entendu (1). Mais il se rappelle qu'un gentilhomme doit l'impôt du sang; tour à tour brigadier (1740) (2), aide de camp de M. de Belle-Isle(17ll) (3), il fait merveille au siège de Prague ; en récompense, il obtient du roi (1742) le titulariat du gouvernement d'Amiens que possédait son père le maréchal et dont celui-ci se réserve les appointements (4) ; l'année suivante, il devient maréchal de camp (5). En 1744, on le rencontre parmi les plus valeureux combattants de Det-* tingen (6); puis il se distingue à Fontenoy (1745) (7) ; cette même année il publiait un mémoire relatif au quatrième livre de Y Optique de Newton (8); en 1747, il est à l'armée de Flandre, comme l'atteste l'épitre xv de Gresset (9). De retour en France, il s'occupe avec ardeur d'une compagnie de chevau-légers dont il u le commandement (10) et achètelalieutenance générale de Bretagne (11). Le roi, en 1750, le charge de tenir les Etats de cette province (12); on craint des troubles, mais le duc parvient à apprivoiser les rudes Bretons, en gagnant les cœurs... par les estomacs ; pen-
(1) Michaud, Biogr. univ.
(2) De Luynes, Mémoire s ^ III, 160.
(3) ia.,lll. 451.
(4) I(i., IV, 301.
(6) Id., V, 24.
(G) Voltaire, XV, 217.
(7) Id , VIII, 388, et XV, 244.
(8) Michaud, Biogr, univ.
(9) Œuvres de GretJtet, I, 2C9
(10) De Lujnos, Mémoires, ^\\l, 167-8.
(11) Id., VIII, 217.
(12) Id.,X, 274-5.
dant los quaranle-sept jours que durent les Etats, il y a chez lui deux tables, Tune de cinquante, Fautre de trente couverts; la dépense quotidienne s'élève, pour la viande, à 400 livres; pour le vin, à 300; pour les fruits, à 5 ou 600 ; la danse tous les soirs, et deux ou trois bals masqués au cours de la session, achèvent de concilier la sympathie générale à ce seigneur magnifique (1). Deux ans plus tard — dans l'intervalle il avait été nommé gouverneur de Picardie et d'Artois (2) — il est chargé de la même mission en Bretagne, mais cette fois n^obtient pas le même succès; « il y a une fermentation étonnante » (3), à propos de rimpôt du 20* imaginé par Machault, et le duc en est la victime ; on affiche à sa porte : As7ie de Bretagne (4). Aussi est-il trop heureuxde vendre, en 1753, salieulenanceau duc d'Aiguillon (5). Alors commencent ses longues infortunes. Honnête et doux, faible et irrésolu, ce savant belliqueux perd tout aplomb hors de son cabinet de travail et du champ de bataille ; désorienté au milieu des intrigues mondaines qui se croisent autour de lui, il essaie de s'y mêler, mais avec maladresse, avec gaucherie, sans y rien comprendre, et toutes ses entreprises échouent ; pour rétablir sa fortune que compromettent les folles prodigalités de la duchesse, il songe à marier son fils, le vidame d'Amiens, avec M*^* Alexandrine, fille de M™" de Pompadour (6), « ce qui eût mis 30 millions au moins dans sa maison (7) ; > la jeune fille meurt de la petite vérole; a: ainsi est déçue
(1) De Lujnes, Mémoires, X, 395-6.
(2^ Id., XI, 335. Il garda, en plus de ses fonctions noa?elle8, le goaTernemeot d'Amiens.
(3) Id., XII, 175.
(4) Id.. IV, 115.
(6)Id., XLI, 420.
(6) D'ArgeotoD, Mémoires, IV, 100
(7) Id., IV. 186.
la prudence humaine », ajoute malignement d'Argenson (1). Sans doute ce projet n'était pas d'un héros, et Alceste l'eût rejeté bien loin ; mais parmi les hommes même vertueux du xvm^ siècle, comptait-on beaucoup â'AIcestes?Ses derniers jours furent sombres et tristes : son fils menait une existence de désordres ; la duchesse n'était pas seulement dépensière, elle avait une conduite scandaleuse qui contrastait avec la tenue digne et un peu lamentable de M. de Chaulnes. Aussi le duc, malgré ses qualités réelles, fut-il médiocrement estimé de ses contemporains et surtout de ses contemporaines; ce mari trompé qui ne trompait pas sa femme faisait triste figure au milieu de ses vases étrusques, de ses hiéroglyphes égyptiens et de ses machines électriques. Puis, à une époque où on était encore habitué à prendre en riant les mésaventures de Georges Dandin,il paraissait en souifrir; il y a de certaines infortunes pour lesquelles Newton et Kepler sont des consolateurs insuffisants ; c'était alors un ridicule de plus. Aussi^ un jour, comme il avait fait peindre sa femme en Hébé, et ne savait comment se faire peindre lui-même en guise de pendant, H^ Quinault lui dit : « Faites-vous peindre en hébété (2) ». En 1769, quand il mourut, le monde ne le pleura guère; mais ses collègues de TAcadémie des sciences, à laquelle il avait présenté des ouvrages d'un vrai mérite (3), lui firent l'honneur d'une oraison funèbre, où on célébrait ses « mœurs >, son « caractère », son « âme ferme et philosophique x>; on ne dissimula même point les a chagrins longs et vifs qu'il avait supportés avec une constance peu com-
(1) Mémoires, IV, i86.
(2) Chamfort, a p. de Lescure, Jntrod. à la Cérrttp* de M^^ eu Def., LXV.
(3) Michaud, Diogr, univ.
monc »y maison négligea d'en spécifier la nalure (i).
Tel fut l'uu des protecleurs les plus bienveillants de
Grosset ; il ne cessa de professer pour noire poète
beaucoup d'esli (lie el de sympathie (2). Laduchesse, do
(1> Mimoirei teeret» de Bachaamont, V, 124.
(2) Cependaat Qresset, à notre connaissance, ne lui a adressé qu'an petit nombre de poésies. C'est d'abord la pièce qui, dans les é iitions ordicairesy figuro sous le nom d'épitr^XV, et dont il sera question plus loin. Viennent ensuite deux morceaux sans date, reproduits par M. du BeauTillé : l'un est une lettre (ou plutôt quelques fragments de lettres) en prose et eu vers, « à M. de Pict^uigny », et conséquerament antérieure à 1744 (de Beauyillé, 139-40) ; Tautre est une épîtreen vcrR, a à M. le doc de Chaulnes », et consêqnemment postérieure à 17-14 (du Beanvillé, 1&7-60). La première, à peine intelligible et d'ailleurs fort courte, se termine par le souhait que le duc, comme un de ses aïeux, ■oit nommé ambassadeur en Italie, et la promesse d'aller l'y retrouver. La seconde, qui présente certaines lacunes, développe ce lieu commun que ni l'ur ni la grandeur ne nous rendent hcnreux, et que le bonheur résulte de la vertu ; la partie la plus saillante est un éloge dithyrambique, et qui fait sourire aujourd'hui, de Louis XV, qu'il range au nombre des ce sages couronnés « (159) :
lo monarque «(loré, sout qui riiciircuso Franco,
Arbitre dt) l'ISiirnpc, eu soutient la bahneo,
Daigiia )('iiilcrer«er à mes raibl<>4 cjtsuis
El me fit joiii'lrc mi z«>le, mxx vœux d'un cœar bancals,
Au btMiUcur (l'admirer 114 »iiprôinu puiss^mcc.
Le plus cher sentiment do la reconnjissanco.. ..
(allnsion, sans doute, à l'admiration que Louis XV manifesta pour Ver- Vert), Enfin on peut citer le titre, retrouvé par M. de Beauvillé (193), d'une poésie perdue : <c Loi petite protedenrt^ à i/. de Chavlnt» ]>, — D'antre part, si cordiales qu'aient été les relations du poète avec M** de Chaulnes on peut-être à cause de leur cordialité même, Gresset n'a écrit pdhliqntment pour elle aucun morceau ; il lui dédie TépUre A ma utnte ; mais il y désigne sa protectrice sous le pseudonyme de Thémire. II la célèbre avec enthousiasme dans deux pièces an moins (de Cayrol, I, 1*^2-3, et de Beauvillé, 167) ; mais il l'y appelle £glé, et on peut ajouter qu'il ne les soumit pas au jugement des lec^ tenra ; le plus court n*a sûrement pas été publié de son vivant : M. de Beauvillé Ta fait connaître le premier; il en est très probablement de même pour la seconde, bien que le P. Daire affirme que cette épttrc, composée en 1739, fut publiée en 1771 : d'abord on pourrait t'étonner qu'elle soit restée inédite pendant trente-deux ans ; mais d'autre part, même à cette date de 1771, M. de Cayrol n'en a trouvé nulle trace, ni dans les différentes éditions des œuvres de Gresset, ni dans les feuilles périoiiques contemporaines de sa prétendue publication (de Cayrol, T, 146-7); il est donc permis de conclure que Gresset l'a entourée du môme mystère que les autres pièces où il a chanté li»* de Chaulnes.
son c6té, lui témoigna une faveur égale (sans doute même avec une nuance plus tendre), et ce fut l'un des rares sujets où les deux époux se trouvèrent d'accord. Anne-Josèphe Bonnier, fille de Joseph Bonnier, baron de la Mosson en Languedoc et trésorier des Etats de cette province, apporta au duc de Picquigny en 1731 ses millions qui fondirent vite(l) et sonhumeur bizarre qui demeura. Mélange presque indéfinissable de qualités brillantes et de défauts communs, elle a eu au xvni' siècle quelques admirateurs et une foule d'ennemis. On a tracé d'elle trois portraits, peu flattés, mais exacls dans leur ensemble, dont deux ont pour auteur Sénac de Meilhan (2) et le troisième M"* du Deffand (3); celui-ci est en grande partie négligeable^ puisqu'il ressemble par la plupart des traits à Tun des précédents, sans qu'on puisse savoir lequel des peintres a copié l'autre. Parmi les deux portraits de Sénac, l'un décrit M™* de Picquigny sous son vrai nom, le second sous le pseudonyme de Lasthénie; grâce à eux, il est permis de se représenter la singulière duchesse. Physiquement elle n'était pas jolie, mais pire ; ses yeux étincelants et expressifs, avec son teint pâle comme le lait (4), donnaient à son visage une véritable originalité. Moralement, elle avait une intelligence vive, impétueuse, qui s'assimilait avec une remarquable facilité les connaissances les plus abstraites, puisque en six mois, par simple fantaisie, elle devint une savante (5). Mais cet esprit si rare était fort irréguiier et plus
(1) « Tout l'or du Pérou passe par ses mains, Bans qu'elle en eoit plus riche. j> (Sénac de Meilhan. Portrait de Lasthénie.)
(2) Edition de Lcscure : 1* sous son vrai nom, 318-21 ; 2* sons le pseudonyme de Lasthénie, 459-60.
(3) Corre*p.^ édition de Lescure, II, 745-6.
(4) Sénac de Meilhan.
(6) Michaad, Biogr» univ.
capable de bouladcs que d'efTorts suivis. Puis le cœur lui faisait complèlerucnt défaut ; mais en même temps elle avait assez d'exubérance méridionale pour donner aux autres rillusion de la sensibilité, et même assez d'imagination pour se la donner à elle-même ; quand elle aima^ ou plutôt quand elle se figura aimer, son esprit lui créait un cœur et des sens (1), et elle douait son amant des plus heureuses qualités, quitte à Tonblier profondément lorsque le mirage avait disparu. Cette puissance d'imagination prolongea pour elle Tâge de l'amour (du moins, de ce qu'elle jugeait tel), car elle avait surtout de l'esprit, et l'esprit vieillit plus tard que le cœur; à soixante-cinq ans, elle se crut encore capable de ressentir et d'inspirer une passion, et se trompa doublement.
Sa correspondance est le reflet de son humeur. On a d'elle quelques lettres (2) fort curieuses, non pour le fond, d'ordinaire insignifiant, mais pour le style, très personnel et par là même unique; M°^° du Deirand,qui la jugeait avec la pénétration d'une femme et d'une ennemie, disait de sa manière d'écrire : u Comme la nouveauté des idées lui manque, elle y supplée par la bizarrerie de l'expression, sotis prétexte qu'elle est naturelle (3) ». Rien de plus exact; ses lettres fourmillent de locutions étranges, déconcertantes, dont on devine vaguement le sens plutôt qu'on ne le saisit nettement ; elle écrira, par exemple, au président Hénault (7 mai 1746) : <{ Vous êtes très aimable de m'attaquer de conversation (4)... je suis bien plus ombre que vous, et encore champs bien plus
(1) Sénac de Meilhan.
<2) De Lescare, Corretp. de M^ du Deff.,\, 78-81. — De Goncourt, Portr.int. du XVIII* kièele, 200-3.
(3) De Lescare, I, 16.
(4) Id., 1. 78.
Elysées que les vôtres (1).... Je vess bien traiter avec vous d ombre à ombre (â).... C'est biea le cas de dire : J'aimerais mieitx être manteau de lit, que lettre de quatre pages ; et précisément, parce qu'un man* teaudelit est bien court (3). » D^une manière générale, ce style trahit la pire des affectations, celle da IaÎ8se^ aller ; Tautcur jette la pensée toute brute sur le papier, un peu comme en apparence Montaigne, mais sans avoir comme lui la mesure, le tact qui donnent aux mots leur vrai sens et aux idées leur juste valeur; un peu comme M™° de Sévigné (4), mais sans avoir comme elle la grâce dans l'abandon et surtout la sen* sibilité native. Chez elle, jamais un mot qui parle de Tâme ; rien que la négligence aristocratique d*uiie grande dame qui, de môme qu'elle pensera plus tant qu'une duchesse est toujours assez jeune pour un bourgeois, juge que sa prose est toujours assez littéraire pour ses correspondants ; il en résulte une suile de petites phrases courtes, saccadées, sans transitions, sans rapports même Tune avec Tautre, obscures et superficielles, bien qu'elle se pique de profondeur (5) et qu'elle y arrive parfois en dehors de sa correspondance; mais çà el là, do ce caquetago fiévreux, de ce fouillis tourmenté, émerge un trait charmant (car chez elle, si la sensibilité ne se montre guère, Tesprit n'abdique jamais ses droits), comme celui qui termine sa lettre au président Ilénault : € Pour de mon cœur, je ne vous en parle point : si vous no savez pas encore
(1) De liescure, I, 78.
(3) Icl.,1. 80.
(4) MM. de Goncourt (Portr. int. du XVJ21* nèeU) U mettent BUT le même pied que cette dernière, à qui cependant elle est fort inférieuro.
(6) a Elle veut toujours savoir qui l'a pondu, qui l'a coayé. i» (M»' du DcfE., Correij?., I, 19.)
qoMl est v6lre, vous ne valez pas la peine que je vous le dise (i).>
Voilà la femme : ni cœur, quoi qu'elle en dise, ni caractère ferme et résolu ; la folle du logis Tenlraîne et la domine ; de là un manque d'équilibre intellectuel qui influe sur son existence ; les variations de sa conduite sont subordonnées aux caprices de son imagination. Sur les premières années de son mariage, on n'a que peu de renseignements ; elle les passe sans doute tantôt à Paris^ tantôt dans le beau château de Ghaulhes (2) qu'elle aimait beaucoup (3) ; le grand monde ne s'occupe pas encore de ses faits et gestes ; il faudra sa rencontre dans une ville d'eaux avec H"'' du Deffand pour la rendre célèbre dans un des cercles les plus renommés, et en mémo temps fort antipathique aux personnes qui lo composaient.
Ses rapports avec M™® du Deffand et son séjour à Forges sont une véritable comédie. La scène se passe en 1742; Forges était, sous l'ancien régime, une villégiature à la mode, rendez-vous de malades et sur* tout d'oisifs; Voltaire boudait cet endroit : « Il y a plus de vitriol, disait-il, dans une bouteille de Forges que dans une bouteille d'encre (4) » ; mais il était à peu près le seul. Dés le premier coup d'œil, M°*' du Deffand déteste sa compagne, alors duchesse de Picqufgny : elle la trouve t radicalement folle »(5). Tout loi déplaît en elle : sa gourmandise, son bavardage, son orgueil ; elle « va tous les jours à cheval avec made-
(t) De Lescare, I, 81.
(2) Notamment Tannée J736, où Greaset composa sous ses yeux, 1 épltre A ma mute et la première épître au P. Bougeant.
{3) Elle écrit de Chaulnes au prési<ient Hénault : <r Au8«i celte réflexion me fait-elle regretter PariF, malgré le plaisir que j'ai toujours à me trouTerici. » (De LcFcnre, I, 78.)
(4) Voy.de Goncourt, Fortr. int. du XVJJI' siècle, U, 101 et
SIliT.
(5) Corretp, de A/— du Deff., I, 16.
moiselle Desmazy, qui est une espèce de Cent-Suîsse desoixante ans » (1), « elle a l'air d'une folle en mangeant ; elle dépèce une poularde dans le plat où on la sert^ ensuite elle la met dans un autre, se fait rapporter du bouillon pour mettre dessus, tout semblable à celui qu'elle rend... C'est une curiosité de lui voir manger un biscuit ; cela dure une demi-heure^ et le total, c'est qu'elle mange comme un loup (2) i>. Peu de jours après la lettre où M""^ du DefTand la drapait si bien, M^^'dePicquigny est victime d'un accident, conséquence de son appétit prodigieux : a elle rendit tout ce qu'elle avait dans le corps, et depuis ce temps-là les eaux ne lui passent point (3) » ; la sensible marquise ajoute philosophiquement : :< hier nous nous arrangions, Formont et moi, sur le parti que je prendrais si elle venait à crever (4) >;. La maladie fut grave : <i: Le Maqui (5) a été à l'agonie de beaucoup de crevailles ; mais elle vit actuellement de régime... (6) ]>. Suit une nouvelle appréciation, aussi malveillante que les autres ; M™* du DefTand est intarissable sur ce sujet : il semble exciter sa verve. Décidément lasse de cette fantasque amie, elle t&che de la déterminer à partir vers la fin du mois d'août : a Mais il faudra beaucoup d'art pour la persuader, car ce séjour-ci est son centre ; son àme est comme les chambres de cabaret; il ne lui faut de tapisseries que des enluminures (7) ». Son dernier mot est féroce:
(1) Chrretp, de 3/™« du Deff., I, 31.
(2)Id., I, 37.
(3) Id., I. 72.
(4) Id., I, 72 M<^B da Deffand se caractérisait ainsi elle-même: c Son cœur est généreux, tendre et compatissant, d {Portrait^ écriten i72S ; de Lescure, II, 767.)
(6) Cjtte aimable qualification qui s'applique d'ordinaire à nn quadrumane analogue au singe, ne peut, d'après le contexte, désigner que Mmo lie Picquigny.
^6) Ctrretp. de Af^' du Deff.^ 1, 76.
(7) Id., 1,76-7.
la duchesse, dit-elle, « lient un peu des monstres :d (i). Aussi, dans la correspondance de M™« du Deffand, ne sera-t-il plus question de M™* de Picquigny après son départ de Forges, et Téleclion académique de 1754, en provoquant leur rivalité, achèvera leur désunion.
Dix ans s'écoulent ; la duchesse de Picquigny s'appelle maintenant duchesse de Chaulnes (2); elle parait de moins en moins supportable : d La duchesse de Chaulnes, écrit d'Argenson en 1752, est revenue à Paris, s'y déplaisant et y déplaisant (3) d. On s'étonne de son excentricité ; on redoute son esprit; bientôt elle trouve moyen de scandaliser un siècle dont la pruderie n'était point le défaut. Dans la multitude des amants qui l'environnent comme une cour, se distingue un certain abbé de Boismont (4), connu par le panégyrique de saint Louis etsurtout par son extrême préciosité qu'il étend même à Téloquence religieuse : € C'est, dit-on, de la plus fine métaphysique ; il n'y a guère que la duchesse de Chaulnes et ses complices qui aient la clef de cet abbé précieux, et qui se vantent de Tentendre couramment ; encore le nie-t-on, elles en font semblant (5). ]> Si dur pour le littérateur, Collé est encore plus sévère pour l'homme; il 1 appelle brutalement le <i souteneur d de la duchesse et suspecte sa probité (6). Faisons la part de l'exagération pos-
(1) a>rretp. de M^* du Deff., 1, 77.
(2) Bq 1744,' par suite de la mort de son beau-père.
(3) Mimoiret, IV, 115.
(4) Ou trouve aussi l'orthographe Boitement (p. ex. ap. Lujnes Mèmoiretj XI î, 50).
(5) Collé. Mémoires, 1,442.
(6) Id., I, 36-7. S*il faut l'en croire, M. de Boismont aurait promis à. un certain abbé Ozanne, en échange d'un bénéfice que celui-ci lui avait r^ilié, une pension de 22,000 livres, et ne l'aurait pas pajée. Ce récit, dont Collé ne garantit pas l'exactitude, est corroboré en partie par les Mémoiret teoreU, I, 132.
sible : il n'en demeure pas moins que Tabbé n'était un modèle ni de goût ni de vertu. Pourtant M** de Cbaulnes, qui ne connaissait point d'obstacles, le proposa hardiment aux suffrages de l'Académie et sollicita pour lui € avec la plus grande vivacité », dit le duc de Luyaes (1), narrateur consciencieux, et d'ordinaire très indulgent pour la fanotille de Cbaulnes. Mais si elle présentait sou abbé, M°^* du DeiïanJ et M"« d'Aiguillon prolégeaienl d*Alembert ;il s'engagea autour do cette élection une bataille de dames qui n'était point sans exemple dans le passé et qui s'est maintes fois répétée dans la suite. Les combattantes avaient à peu près une égale influence ; seulement, leurs caudidats n'avaient pas une égale valeur ; Tabbé échoua, mais son échec fut honorable, et même, sans l'opposition de Duclos, il remportait la \ictoire (2). L'année suivante (1735), nouvelle vacance à l'Académie, nouvelle campagne de la duchesse ; on lui décoche de sanglantes épigrammes ; dans Tuue, l'aulcur s'adressait aux académiciens en ces termes :
Aujourd'hui même enoor, Julie (3', à votre exemple» Pou8::}e un petit collet qu'elle «a mis sur les dents. Prenez garde qu'enfin quelque autre Messaline, Ne consultant que ses seuls intérêts, Pour confrère ne vous destine Quelque âne de Mirebalais (4).
Julie nen fut pas autrement touchée ; elle voulut amener M. de Cliàleaubrun, concurrent de M. de Bois mont, à se désister en sa faveur, etny réussit point,
(1) Mémoire*. XIII, 393 (ap. de Lescure lutrod, à la corrêip. de
A/«n« du Drff, LXV.)
(2) Collé, Mémoire*, I, -440.
(3) La diich '886 de Cbanlnen.
(4) Provinc! de l'ancienae Franc? qni faisait an grand trafic de cet animaux. (Voy. QoWèy Mèmoiret^ II, 89.)
mais Tabbé fut élu. Le monde lilléraire s*incli^na : Collé resta stupéfait de c cetle fortune littéraire si peu méritée » (I); d*ArgensoQ tonna contre TAcadémie :c Brigue honteuse, lâche complaisance de cette compagnie qui achève de se décrier par cette humiliation (2) ! D Le a Mirebalais >i laissa dire (3), et ne rompit le silenoe que pour prononcer son discours de réception; il s'y justifia habilement du reproche de préciosité, en objectant que lorsque « les vices devenaient ingénieux et raffinés, il n'était pas possible de ne point employer d'esprit et de finesse pour les combattre» (4).
Après ce triomphe plus bruyant que brillant, la duchesse ne se repose pas sur ses lauriers académiques ; pendant quatorze années elle continue son train de vie agité et turbulent, toujours en quête de sensations nouvelles, originales, étourdissantes, sans parvenir à fixer sa mobile nature: elle dévore un à un ses millions et court gaiement à la ruine, indiirérenle à l'avenir. La mort de son mari en 17G9 lui dessille pour un instant les yeux; le viJame d'Amiens (S)> qui^ héritier des aptitudes très diverses du duc et de la duchesse, poursuivait de front les éludes scientifiques (6) et les équipées galantes (7), manquait de loisir pour l'amour filial ; dans le règlement de la succession paternelle, il éleva contre sa mère cer-
(I) Voy. Mémoires, ^d'J,
(«) ir^MtfircBi, IV/236.
{3) M>i*ti, seer., I. 132.
(4) Cohé, Â/éiuniré't, 11.36.
(5. Il porta de titre jusqu'en 1760, et celai de dac de Chaulnes à partir de cette époque.
(ï>) On a de lui une MHhoâe pour êatnrer Veau d'air firè^ etc.
(7f Témoin 8'>n altercition avec Beaumarobais f)Oiir les bt-aux ycur d'ane ac rioe, M>'* Mônani ; les deux ad^ersairce furent min en priiton (1/73). Voj. Qrimm, Curn*9p. lut., X, 1S6 7 et 3601 ; JUétn, seor. VI, 3258.
taines difficultés : de là un procès. M""* de Chaulnesfut ainsi mise en relations d'abord obligées, puis sympathiques, très tendres enFin, avec le maître des requêtes qui était le rapporteur de rafTaire : M. de Giac, membre du conseil du roi, récemment nommé surintendant des finances, domaines et affaires de M°** la Dauphine. Jeune, beau et habile, il gaspna la cause de M°' de Chaulnes auprès des juges, et la sienne auprès de la plaideuse (i).Un double obstacle entravait ce jeu de l'amour et du hasard : la disproportion d'/kge et de rang ; on passa outre ; la cour apprit tout à coup qu'il y avait promesse de mariage entre une duchesse de soixante-cinq ans et un maître des requêtes de trenlo-cinq. Grand émoi parmi les conseillers d^Etat et les collègues du fiancé ; ceux-ci se plaignent au chancelier Maupeou, dont Giac est le protégé et qui fait la sourde oreille ; puis au roi, qui défend au héros du scandale de se présenter désormais à son conseil et lui retire une pension de i2.000 livres. Tout est inutile : le 30 novembre 1773, M*»^ de Chaulnes est devenue M*"* de Giac, et c'est Louis XV lui-même qui lire cavalièrement la moralité do cette aventure à la Lauzun, en disant qu' <i il y aurait bien des tabourets à envoyer au garde-meuble ».
Les mariages do déraison sont d'ordinaire à euxmêmes leur propre châtiment : « la femme à Giac », comme elle s'intitulait elle-même avec une certaine crànerie, « l'ancienne duchesse », comme on l'appelait, n'était pas pour se contenter d'une position relativement modeste. Celte union paraît s'être dissoute peu à peu, sans chocs, sans heurtsviolents, sous rinflucnce d'une désaffection progressive, et avoir fini par une
(I) ISor tout ce qui concerne le mariage de M">« de Chanlnes avec M. de Giac, voy. de Concourt {Portr. int. du XVlli* tiècle, II lOl
et fiuiv.)'
séparation à ramiablc : au mois do juin de l'année suivante, les deux époux avaient recouvré la liberté (i). Mais le monde, qui avait appris sans étonncmentrissue de l'aventure, fut sans indulgence pour la fantaisiste qui s'y étail jetée, et lui inQigea le plus dur châtiment qui puisse atteindre une femme à la mode : l'isolement. Abandonnée par presque tous ses amis, déchue de son rang et de sa fortune à la fois, elle se retire au Val-de-Gràcc, « avec ses perroquets etses magots (2) p , tenant encore une petite C3ur, mais combien diiïérente de Tancienne 1 C'est l'abbé Petiot qui trône maintenant, à la place de Tabbé de Boismont, mais aussi inférieur à celui-ci que la platitude à la préciosité. On recueille encore (iilèiement ses mots et ses saillies ; mais la décadence s'accentue, T^ge fait sentir ses ravages, la maladie arrive ; elle est prise brusquement d'accès dévots qui n*ont pas de lendemain et où elle montre autant d'inconséquence que dans ses plaisirs. En décembre 1782 (3), elle achève enfin l'invraisemblable roman de sa vie, et meurt sur un éclat de rire ; on la prévenait que. les sacrements étaient là : <l Un petit moment. — M. de Giac voudrait vous voir... — Est-il là ? — Oui. — Qu'il attende ; il entrera avec les sacrements » (4).
Cette vue d'ensemble sur la biographie et le caractère do M. et M°*° de Chaulncs n'était pas inutile pour expliquer l'espèce de surprise queGresset dut ressentir en pénétrant pour la première fois dans leur salon.
(1) JUén. seer., XXVII (addit.), 291.
(2) Lettres inéditet de la mfirqnUe de Cr^qni à S^nae de Meilhan, éditées par Pdarnier, Potier, 185^>, p. 3. Pour les derniers jours de M"» de Chanines, voj. id., p. 2-3, 5-7, 15-6.
(3) Les Alim. seor. (XXI, 30- 1). à la date du 5 décembre 1782. parlent de sa mort comme .d'un fait récent.
(4) De Lescure, Introd, à la carregp, de M^* du Dtff., LXVI.
QRE8SET. 7
fis recevaient une compag^nie très mêlée, etqui, comme leurs humeurs respectives, ofTraît de violentes disparates. Le duc, qui s*appelait alors M. de Ptcquigny, aimait surtout les hommes de science, lesClaîraut, les Mairan(l); la duchesscencorefortjeune^ était beaucoup plus éclectique dans le choix de ses relations: prêtres, mondains, littérateurs, elle faisait à tous un aimable accueil, et son talent de conversation les retenait auprès d*ellc. On rencontrait à Thètel de Chaulnesleplusaltiquedesprélats, Michel-Celse-Roger de Rabutiu, comte de Bussy, évéque de Luçon, Cls du célèbre cousin de M*"® de Sévi/çné, et qu«, pour Tagrément de son commerce, on nommait « le dieu de la bonne compagnie b ; il ne croyait à rien, sinon à la légitimité du plaisir et aux délices du repos ; la sou* mission respectueuse aux lois de TE^Iise et à tous les usages établis lui paraissait un doux oreiller pour une tèle bien faite. Aussi se fâchait-il très fort contre les fanatiques qui avaient l'impolitesse de troubler sa quiétude ; il fut très redoutable à Tégard des chrétiens rebellas à labulic Unigenitus : à ces sectaires turbu* Icnls il eût bien préféré de paisibles incrédules (2). En revanche, les jansénislos, gcnsde mauvais ton, lui reprochaient sa tiédeur religieuse. Voltaire avait bien caractérisé lîussy en ces quelques vers :
Non, nous no sommes point tous- deux Aussi méchiuils qu'on le pul)lie.
Et nous ne sommes, quoi qu*on die, Que de simples voluptueux, Contents de couler notre vie Au sein des grâces et des jeux..
idole du monde, il sut le quitter à temps ; dès qu'il sentit que les infirmités do Tàge le rendaient importun
(1) Michaiid, Biogr. vniv, ; art. sur la duchesse deChaalnes. (2j Voj. Michaud, Biogr. ttniv.
et désagréable, il opéra discrètement sa retraite : « Je ne saurais, disait-il, me résoudre à n'être plus aimable; je sens que je ne puis Têtre qu'avec effort, et il vaut mieux renoncer de bonne grâce à ce qu'on ne peut faire sans fatigue. »
Un autre habitué de la maison était le P. Bougeant, professeur distingué au collège Louis-le-Grand, agréable vulgarisateur en tout genre, à la fois historien (1), physicien (2), théologien (3) ; il est même auteur dramatique (4) ; mais avant tout il se pique d'urbanité et compose à l'usage des gens du monde ; ii appartient à cette race d^érudits dont il y a toujours eu en France des représentants, qui par une espèce de coquetterie évitent jusqu'à l'apparence du pédantisme et semblent demander pardon de leur science. Tout jésuite qu'il est, il coudoie chez M"" de Picquigny i'un des plus terribles adversaires de son ordre, l'abbé de Chauvelin, qui, il est vrai, à l'époque dont nous nous occupons, n'a point encore fait parler de lui, mais qui plus tard deviendra un moment célèbre par son implacable hostilité contre les disciples de Loyola: figure originale que ce conseiller au Parlement, petit, bossu, hideusement laid, passionné pour le travail, la littérature et l'orgie, admirateur de Voltaire dont il défendit rO/*e5/edans une assez ridiculcaltercation avec le poète Roi (5) et dont il voulut à toute force faire
(1) B'utolrt du traité de Wetiphaliâ.
(2) Ohnerealiom eurieiuttM Mur Conte* If i parties de la physique,
(3) EjeponUiondfltdtfoCrLnenhfétlenae /fardeniniei etparrÀpcnses.
(4) 11 a écrit trois comédies.
(3) Celai-ci,poar se venger,compofla contre lui répigramme suivante
Qiiellfl ost celle (;rot(>sqiie ébiiuche ?
t£s -ce un Iiunini4 f «*9l-oc un sdpajuu ?
&'l4 n«rle. Une n.Mn K:iuclie
Sert de i-eMorl i te bijou.
VoiiUul jnncr un iN-nonnape,
Aux soi* il lionne un frôle appui.
Oan» lee H liciile» d'autrui
Il eamtsn «ui pmpre iniai;e,
Et t'exlatii) à tuut oavrii|;e
Hofi de aature cumuie lui.
reprendre le Mahomet (I) ; vainqueur des jésuites, acclamé alors du peuple, comblé de médailles et d'estampés (2), représenté par Carmontelle en une gravure au bas de laquelle on lisait : non sibi^ sed patriœ natus (3), comparé à David terrassant Goliath, uni dans un médaillon à Henri IV lui-même (4), — et qui mourut oublié (5).
Bien différent est son frère, le chevalier, puis marquis de Chauvelin. Soldat, comme on Ta vu précédemment, il pacifie la Corse, est nommé ambassadeur à la cour de Turin, et reçoit une des deux charges de maître de la garde-robe du roi (.6) ; il meurt brusquement en 1773, à Versailles, au moment où il faisait la parlie du roi (7). Celui-ci, fort effrayé, fut encore plus ému : « Je perds en lui, s'écria-t-il, un bon et vieux ami (8) ». Tout le monde partagea les regrets de Louis XV : <i Jl était positivement Thomme qu*il fallait montrer pour prouver ce que nous entendons par un Français aimable d, dit M°* du Deffand (9). <c Voilà donc les trois Chauvelin anéantis (iO), écrit Voltaire. Celui-là était le plus aimable des trois et le plus raisonnable. Tout ce que nous voyons périr fait faire des réQexions qui ne sont pas trop plaisantes (11). » Ce fut un heureux de la terre, un sage épicurien, attaché au juste milieu en religion comme en tout le reste, et qui ne partageait nullement l'intransigeance do Tabbé ; il a écrit ces vers sur la Divinité:
(2) Mtitn. secr., V, 54.
(3) Id.. I, fi4.
(4) Michîiud, Biogr. univ.
(5) Métn. tecr.^ V, 54.
(6) Michaïui, Biogr. vniv.
(7) Méiii, secr.. Vil, 97-3.
(8)ld., VII, 103.
(9) De Lcscure, II, 309.
(10) Le marquiH, l'abbé et l'intendant.
(11) ld.,XLVlll, 524.
Le philosophe altier insulte à son ouvrage
En affectant de refuser Les biens que ^a bonté nous fît pour en user; Le libertin l'offense en confondant Tusage
Aveo l'abus de ses bienfaits :
En profiter toujours, n'en abuser jamais, -
Tel est le vrai bonheur du sage (i).
Une autre fois, à la vérité, il célébra les sept péchés capitaux; mais c'était au milieu de sept jolies femmes auxquelles il les compara tour à tour; voici un double échantillon de ce spirituel marivaudage :
L'avaïuge (M"** de Surgères).
Quoique votre péché paraisse un peu bizarre.
Si vous vouliez, il deviendrait le mien :
Iris, si vous étiez mon bien,
Je sens que j'en serais avare.
La colère (M™® de Courleilles).
Sans vous défendre la colère, Je vous obligerai, Chloris, d'y renoncer ; Il ne vous sera plus permis de Texercer Que contre ceux à qui vous n'avez pas su plaire (2).
La littérature plus sérieuse ne lui répugnait pas; maisy en ce genre grave, il préférait le rôle de conseiller à celui d'écrivain : c'est ainsi qu'il compose, sur quelques défauts qu'il croit reconnaître dans le Tancrède de Voltaire, w un mémoire plein de profondeur et de génie (3) ; » il collabore également à des pièces aujourd'hui oubliées^ comme la tragédie du chevalier Laurez, qui l'en remercie avec effusion :
(1) Micband, Blogr. nniv.
(2) Grimm, Cnrretp. (Toumeux, 1882), III, 613.
(3) Voltaire, XL, 166.
Animé par ta voix, par ton goût éclairé,
Je sentis dans mes vers une flamme nouvelle,
Et Os passer dans mon drame épuré Quelques traits de ce feu sacré,
Dont ton esprit, Chauvelin, étincelle (1).
Bref, sympathique à tout le monde, bienveillant aux importuns mêmes, poète de salon, mais avec grftce et tact, Oronte doublé d'un Philinte, ami sincère et dont rattachement survivait à la faveur royale (2), il représente sous Thabit de cour, comme Tévéque de Luçon sous le costume ecclésiastique, le type de r(( honnête homme », dans le sens cher au dix-septième siècle, alors que le mot et la chose commen* çaient à vieillir également.
On peut citer encore, parmi les assidus de Thôtel de Chaulnes, Tévèque d'Amiens (3), Dorléàns de la Mothe,qui jetait au cours de la conversation les saillies amusantes de sa verve méridionale, avant qu'il eût résolu de s'enfermer dans son diocèse en y donnant l'exemple de la dévotion la plus scrupuleuse ; la Faultrière, un vertueux magistrat, membre du club de l'Entresol (4) ; de Yallier, changeant et romanesque, qui, de président au Parlement, devint capitaine au régiment de Champagne, gaspilla une très belle fortune, se signala par plusieurs actions héroïques (5) et (couronnement inattendu de sa carrière) s'afGlia à l'Académie d'Amiens ; la Place, littérateur laborieux, auteur de quelques romans et pièces de thé&tre sans mérite, traducteur insuffisant du Jom Zones de Fiel-
(1) Mrm. Hfcr., V,194.
(2) Id., VII, 108.
(8) Depuis 1733, il occupait ce poste.
(4îVoy. Berville.
(5) Vr>7. le discours que lui adressa Gresset à propos de M réception à la Soc. littér. d'Amiens, en 1749 (de Beauyillé, 142).
ding^ du reste aussi dégagé de scrupules que piètre écrivain (1).
Presque tous firent fêle à Gresset ; plusieurs, Tabbé et le chevalier de Ghauvelin, le P. Bougeant, le connaissaient déjà personnellemenl, et facilitèrent sans doute son introduction à Thôtel de Chaulnes. L'évéque de Luçon avait reçu de lui, peu auparavant (20 décembre 4733) (2), une lettre dont il ne reste plus que quelques vers (3) ; cette pièce, assez insignifiante, met le prélat tout à la fois en parallèle avec Horace et Mécène, Un second cercle, compagnie de critique et probablement d'admiration mutuelle, le Caveau, semble avoir attiré Gresset (4) ; en tout cas ce fut pour peu de temps, à en juger par Tacrimonie des épigrammes que Piron lui décocha dans la suite. Le salon de la duchesse resta donc à peu près l'unique point de vue d*où il étudia la société contemporaine, son obser\'atoire mondain ; ce spectacle l'amusa d'abord; puis, comme -son tempérament de provin* cial endurci Tempéchait de s'y acclimater, il éprouva bientôt un sentiment de fatigue, d*ehnui, qui alla peu à peu jusqu'au dégoût; le dernier terme et comme l'explosion de cette lassitude croissante sera la comédie du Méchant.
Hais, en 1736, il est bien éloigné de prévoir que onze ans de vie parisienne lui rendront la capitale insupportable ; l'avenir l'inquiète peu, le présent lui sou* rit, — et il aime. L'élue de son cœur, il ne l'a jamais nommée, car il tenait la discrétion pour le devoir essentiel d'un amant. Le gros Marquet n'avait pas de
ft) Vof . Coné. Il, 88-9.
(2) De Cayrol, 1, 69.
(3) OgifwreMéê Oreênet, II, 108-9.
(4) Bigolej éê Juwignj , Œmrr$s eêmpl. de Piron, l, Notica, 8S-9.
CCS scrupules ; il ne pratiquait pas non plus, dans ses liaisons amoureuses, une perpétuelle sérénité, et Gresset, qui n*avait pas oublié ce compagnon de jeunesse, le raillait souvent sur ses accès de mauvaise humeur.
a Ce lundi.
« Je te trouvais chez toi quand tu n*étais plus que philosophe ; je ne te trouve plus, d'où je conclus. J'eu suis charmé, je te crois raccommodé, tu es trop tendre pour n'être que philosophe; elle est trop charmante pour que tu ne sois point constant. En vérité, on serait tenté de t envier tes brouilleries, pour avoir le charme de tes raccommodements. Je ne me suis point brouillé encore; il faut espérer que quelque jour Dieu m'en fera la grâce seulement pour rire. En attendant je suis fidèle et je me tais, vertu aujourd'hui assez passée de mode ; mais pour moi qui ai reçu un cœur qui était resté du bon vieux temps de Famour et des sentiments, je crois que la première probité est le mystère sur le compte d'une femme aimable que vous avez attendrie.... » (1). M. de Cayrol en conclut qu'il est impossible de pénétrer ce mystère. Et pourquoi non? A défaut de certitude absolue, le champ reste ouvert aux hypothèses. En premier lieu, Tamante de Gresset a sans doute été une grande dame : sa discrétion même sur ce chapitre délicat n'en est-elle pas garante? D'autre part, comme en fait de salons aristocratiques il n'a guère friî'quenté que celui des Chaulnes, cetle dame appartenait vraisemblablement à l'entourage de la du-
(1) J*ai copié cette lettre sur un manuscrit commaniqaé par M. de Bclloj. La fin (licpuis : Un attendant...) se trouve déjà reproduite par M. de Cayrol, I, 103.
chesse. Allons plus loin : qui nous empêche (i*admcllre qu'elle a élé la duchesse elle-même? M. d'Argens écrit à Frédéric le Grand, le 5 septembre 1747 : « Tout ce qui a dans ce pays [la France] un certain mérite est presque impossible à déplacer. Gresset, par exemple, dont Voire Majesté me parle, a deux emplois qui lui rendent deux mille écus ; il faut ajouter à cela une des plus jolies femmes de Paris pour mai* tresse {{). » La duchesse de Chaulnes, nous le savons, n'était pas belle dans le sens plastique du mot ; mais elle était si séduiâante que Tépithète de M.d'Argens peut fort bien lui être appliquée. Du reste, Frédéric semble faire lui-même cette application , quand il répond, le mois suivant, à une autre lettre, cellelà de Maupertuis : « .... c'est à Potsdam que je le voudrais [Gresset]. Mais la duchesse de Chaulnes le iieni apparemment dam ses fers y comme M°*" du Châlelet Voltaire. Il est juste que les belles aient la préférence sur les rois » (2). Au témoignage de Frédéric on peut joindre l'aveu implicite de Gresset : dans une Epttre inédite, il célèbre la duchesse de Chaulnes, sous le nom d'Eglé (3) ; or, le nom d'Eglé est, entre autres pseudonymes, un de ceux sous lesquels il désigne le plus souvent son amie; dans une note manuscrite il dira :
Eglé, je pars, je vole au feu de tes clartés ;
Dans toi seule je vois toutes les déités.
Ce n*est point le désir que la foule me vante
Qui m'ouvre les chemins; c est pour toi que je chante (4).
Ailleurs, il se montre bien plus expansif encore :
(1) Sainte-Beure, oavr. cité, notes des p. 91-2. Lechiffrede« deux mille écus 9 est excessif.
(2) Id.
<3> De Cayrol, I, 132.
(4)ld.,I, 247.
Ma chère Eglé, TamUié pour me plaire Trace mon portrait en ce jour.
Toi demain, si tu veux, tu pourras le mieux faire : Le pinceau le meilleur est celui de Tamour (1).
Siy comme il est probable, Eglé et la duchesse de Chaulnes forment une même personne , ces vers tendres sont bien faits pour confirmer notre hypothèse. Faut-il une dernière preuve? Rappelons-nous qu'en 1735, alors que Gresset se croyait enchaîné pour toujours au célibat ecclésiasliquey il traçait pour la duchesse, dans le Chartreux^ la confession brûlante de son amour ; il le jugeait alors sans espoir; Texpérience lui apprit qu'il ne faut désespérer de rien.
La duchesse a donc été, sans doute, aimée de Gresset, et il n'est pas invraisemblable d'admettre qu'elle a partagé cet amour. Toutefois, on s'aventurerait beaucoup en soutenant qu'elle a élé, suivant l'expression brutale de M. d'Argens, sa « maîtresse ». Le caractère de M"^"" de Chaulnes n'a rien d'incompatible avec une telle supposition; mais elle s'accorde moins avecThumeur do Gresset. Sentimental et doux, il était de ceux qui en amour préfèrent les joies de Forlunio à celles de Glavaroche; peut-être sa flamme resla-t-elle toujours dans les limites de la passion respectueuse et idéale. Quoi qu'il en soit, il y eut au moins entre eux une intimité d'âme, sinon de cœur (puisque d'un côté le cœur était absent) et qui, malgré le contraste do leurs natures respectives, s'explique à merveille : W^"" de Chaulnes fut séduite par le jeune poète à la mode, par Tauteur applaudi de Ver-Vert et de la Chartreuse ; Gresset fut conquis par l'aristocratique enchanteresse qu'entourait le triple prestige du rang, de la fortune et de l'esprit.
(1) Ds Beauvillé, 167. D*aprôs lai, Eglé n'est autre que ladneheiM de Chaulnes (note).
ÉpItRE a ha muse. — ÉPÎTRES AU P. BOUGEAWT. — ÉpItRB A MA SŒUR. — POÉSIES SECONDAIRES
Bien des jeunes poètes qui débutent croient devoir au publie, parfois peu sensible à cette attention, le programme complet de leurs goûts, de leurs idées et de leurs tendances. Or, si Grcsset n'était pas un nouveau venu parmi les littérateurs, néanmoins, en 1736, il se considérait comme un débutant : la poésie, qui jusque-là ne lui avait servi que de passe-temps, devenait pour lui un métier. Aussi jugea-t-il bon d'expliquer .sa poétique, une fois pour toutes : ce fut VEpitre à ma muse.
Cette épltre forme une suite de variations plus ou moins brillantes sur plusieurs airs connus. El d*abord celui-ci : la muse vaut surtout par la facilité ; chez elle Taîr de négligence est une grâce de plus, et rincorrection même a son charme: théorie un peu trop commode, dont Gresset a été la première victime. Il Texpose à une dame, quil appelle Thémire, et qui est M™* de Picquigny (1); rien de plus naturel; il écrit cet ouvrage sous ses yeux, dans l'admirable château de Chaulnes, « lieu très enchanté :», disait M^^* de
(1) Et Don M"*« de Chanlnes, comme le dit M. de Cayrol (I, 117) : elle pe prendra oe titre qa'en 1744.
Sévigné (1), où tout avait celle beauté régulière aimée du xvu'' siècle, où d'immenses charmilles reproduisaient les différents ordres d'archileclure (2), et où de gros jets d'eau, Tun^ a: le Solitaire », perdu au milieu d'un pré, un autre dans le parterre, deux dans les boulingrins, reposaient doucement la vue (3). Gressot proteste contre le titre d'auteur qu'on lui donne: il ne suit qu' « en volontaire les drapeaux d'Apollon (4) », et ses vers ne sont pas le fruit d*une inspiration éclatante et sublime. Puis il invoque sa muse, sur le même ton que Boileau interpellait son esprit, et la sermonne paternellement. Croit-elle que, libre de tout lien, il va « donner l'essor aux fougues de ses jeux (5) »? Quelle erreur! Elle Ten récompenserait trop mal, et les poètes ont trop de peines : sans remonter aux temps d'Orphée et d'Ovide ou à l'époque du Tasse, le xvni* siècle ne voit-il pas son Horace exilé [Jean-Baptiste Rousseau]? Et si la médiocrité de Gresset le défend contre de telles infortunes, ne sait-il pas qu'une simple plaisanterie, entendue par un bigot, « peut vous jeter sur un autre rivage (G) >?
Autre obstacle : quel sujet traiter ?
De mille objets la nouveauté t'invite; Et leur image, autrefois interdite A ton pinceau dans les jours de tes fers.
Vient aujourd'hui te demander des vers (7).
Tragédies, comédies, poèmes lyriques, épiques ou amoureux, tout lui est accessible maintenant, et il
(l)Edit. Hachette, X, 261.
(2) De Cayrol, I, 117, note (d'après M. de Monmerqaé).
(3) M^*dô Séciçiié, IX, 22.
(4) Œuvres de Gretget, I, 94.
(6) Id., 1, 99.
(7) Id., I, 100.
hésite à prendre un parti : de même un jeune oiseau, le matin, ne peut fixer son choix enlre les fleurs qui Tatlirent. Il faudra bien, pourtant, qu'il se détermine, et alors c'en est fait de sa tranquillité ; il perd toute indépendance^ il appartient au public: Tamitié même le trahit; les vers les plus insignifiants^ échappés à sa veine, s'en vont courir le monde et affronter le tribunal du « fier censeur (i) :s>, — Pour quelques bons esprits qui préfèrent, comme Thémire, la simplicité à l'emphase et le naturel au pédanlisme^ combien de sots qui, croyant
Que quand on rime on ne sait que des vers (2),
s'obligeront à prendre, en s'eniretenant avec lui, le langage précieux du jour! — Est-on sûr d'ailleurs de cette réputation si péniblement acquise? La foule est variable dans ses goûts ; le temple de la Gloire fut élevé par l'Erreur: il a pour habitants TOpinion, la Mode, le Caprice... A tout cet éclat, préférons un bonheur paisible.
Mais si Gresset renonce à la gloire tumultueuse et aux genres périlleux qui la confèrent, il n'abardonne pas la poésie: il ira « chercher ce solitaire onnbrage, ce beau vallon où la Fare et Chaulieu (3) » célébraient sans prétention Vénus et l'amour; puisque c'est un leurre d'écrire pour la postérité et de consumer « dans de lugubresveillesD cette a foule d'instants dontle Plai* sir vient nous demander compte (4) d, il se bornera à badiner sur la lyre. Seulement sa muse devra être prudente. Cet âge d'or n'est plus où toutes les vertus florissaient accompagnées de tous les plaisirs; deux
(1) Œuvres de Oreuet^ I, 102.
(2) Id., 1, 103.
(3) Id., I, 107.
(4) Id., I, 107.
monstres ont fait irruption dans la république des lettres : Tobscénilé et Li calomnie* Phébus les a une première fois chassées, mais, loin de reconnaître leur défaite, elles ont su élever
Du vrai Parnasse un fantôme imposteur (1),
et admis près d'elles les rimeurs que les poètes dignes de ce nom refusaient d'accueillir parmi eux : de là vient
Tout ce fatras de libelles pervers Dont le Batave infecte Tunivers (2).
Sa muse évitera de telles noirceurs; elle se gardera aussi de deux écueils: la médisance et Tadulalion. La médisance, quoique moins grave que la calomnie, coûte cher souvent, et n'attire à son auteur que le dédain; Boileau lui-même ne serait pas au nombre des dieux de Grcsset s'il n'eût composé que des satires et s'il eût dépensé tout son talent à se moquer
Des Oollelets, des Colins, des Prîidons ; Mânes plaintifs, qui sur le noir rivage Vont regrettant que ce censeur sauvage.
Les enchaîn:int dans d'immortels accords.
Les ait privés du commun avantage D'être cachés dans la foule des morts (3).
D autre part, l'excès contraire n*estpas beaucoup plus honorable : la flatterie basse, qui dicte les c odes aux grands (4)... » En (in décompte, la ligne de conduite du jeune poète sera de ne jamais répondre aux attaques de ses ennemis, de suivre pour modèle un sage qu'il ne nomme pas (5), qui, au milieu de la vieillesse,
(1) Œnrrr* de Grenet, I, 110.
(4) Id. 1, 113.
(5) Peut-être Bussy-RabutiD, évoque de Luçon.
conserve encore « l'art d'élre aimable »(l),et en dépii deshaines furieuses « grande sa douce indiiTérence (2) i». Avec de telles maximes^ il peut envisager Tavcnir sans inquiétude; on a tort de déplorer qu'il n'y ait plus de Mécènes; ceux mêmes qui gémissent le plus fort, ont causé leur, propre détresse par la trivialité des sujets où ils ont ravalé leur poésie ; mais la musc de Gresset n'appuiera point leurs récriminations, elle qui prétend moins à la gloire € d'enlever les suffrages (3) j> qu'à la douceur de charmer son poète.
UEpUre à ma muse^ on le voit, formait un manifeste bien anodin et peu original, une deuxième édition de la Chartreuse, y compris les plaintes renouvelées de TEcclésiasle sur le néant de la gloire et l'indignité de l'homme. Les critiques du temps, qui jusque-là avaient traité Gresset en enfant gâté, mêlèrent cette fois des restrictions à leurs éloges : quelques-uns s'émurent des vers où il plaidait contre Boiteau en faveur de ses victimes : « Eh ! pourquoi, s'écria impétueusement De^fontaines à propos de ces poètes malmenés, ne se sont-ils pas autrefois tenus cachés dans la foule des vivants? Pourquoi, nés sans goût et sans talent, ont-ils voulu se distinguer et acquérir de la^loire(l) ?» Jean-Baptiste Rousseau en témoigna aussi de la surprise ; la question l'intéressait doublement: tout d'abord, attaquer son maître Boileau, c'était le blesser lui-même/dans la plus chère de ses affections ; puis, comme on Ta remarqué avec justesse (5), il venait à celte époque de publier trois épîtres contre Voltaire, qu'il appelait « un rimeur de deux
(i) OSnvrtM de Greêiet, I, 114.
(4) Ok4ero. %tvr les éor, mod,, V, 202, ap. de Cayrol, 1, 118-9.
(6) De Ott/rol, 1. 126.
jours », en sorte qu'il pouvait se croire atteint par le réquisitoire de Gresset coatre la satire. Aussi écrivit-il coup sur coup trois lettres, deux du 26 juin, une du 2 août 1736 (1), où, tout en rappelant Tcstime qu'il avait jadis professée pour Ver-Veri, ei en remerciant le poète de son allusion transparente à Texil immérité du « phénix lyrique » (2), il essayait de réhabiliter la satire en général et celle de Boileau en particulier. Deux espèces de satires, disait-il, sont possibles : l'une qui s^altaque à la moralité d'un individu, T autre aux ridicules; la première n'est qu'une diffamation ; la seconde assainit la littérature : t Je souhaiterais donc de tout mon cœur, Monsieur, conclut-il, par la tendre amitié que j'ai pour vous, et par l'intérêt que je prends à votre gloire, que vous retranchassiez ces quinze ou seize vers, qui me semblent faire une tache à une pièce aussi excellente que la vôtre l'est en tout le reste. Ce qu'il vous sera facile de faire, quand vous ferez imprimer le recueil de vos ouvrages » (3). L'avis ne manquait pas de sagesse, mais Gresset ne retrancha rien.
Au cours de la même année, il composait trois nouvelles épilres : doux au comte de Tressan, une au P. Bougeant (4).
(1) De Guy roi, I, 120-6.
(2) Œuoreide Orenet, 1,98.
(3) De Cayrol, 1,121-2.
(4) Deux êpttres, qui se rattachent à cette époque, ont été attribuées par les uns à Gresset, par les autres à M. de Bjrnia ; la première a pour titre : A met dieux pènatei ; la seconde : Sur la paresse. M. de Cayrol (I, 130-1) expose avec impartialité les argometits qoi militent en faveur de chacune de ces opinions. D*Dne part, le P. Daire ( Vie do Gregset^ 20) est de ceux qui croient que lYpttre A met dieux pénates appartient à Gresset ; elle ligure d^ailUurs dans une édition de ce dernier publiée à Rouen ; quant à l'épltre Snr la paresse^ M. de Cayri»l eu a trouvé, parmi les papiers de Gresset, quatre mannacrits, copi('s de diffi-rentes mains et dont Tun semble Tœuyre .de M. de Wailly, cousin de notre poète; enfin une édition d'Amsterdam comprend les deux épîtres à la fois. Voilà qui tend à prouver que Gresset
Le comte de Tressan, familier de l'hôtel de Chaulnes, avait tenu à honneur de saluer les débuts mondains de Gresset : la Métamorphose de Chapelle (i) fut son compliment de bienvenue. Chapelle arrive dans les enfers; il y fait tant de bruit et badine si bien qu'il se rend insupportable au noir séjour et qu'on le
en estraatear. — Mais, d'autre part, si ces pièces sont réellement de Gresset, pourquoi, étant donné qu'elles sont antérieures à 1747, Grasset ne les a-t-il pas comprises au nombre de ses poésies dont il préparait l'édition complète en cette môme année ? De plus, pourquoi, alors que tous les éditeurs du cardinal de Bernis, contemporains de Gresset, inséraient ces deux épîtrcs, Gresset n*a-t-il jamais protesté 7 Voilà qui t«nd à prouver que le véritable auteur, c'est M. de Bernis. — M. de Cajrol hésite entre ces deux opinions ; je serai plus affirmatif : à mes jeux, il est certain que ces épîtres n'appartiennent pas à Gresset. D'abord l'argument tiré de son silence est corroboré par une déclaration formelle de M. de Bernis lui-môme, que j'extrais de ses Mémoires {\ y 37): «.... j'écrivis...., en me jouant, l'A^i^/'tf «Mr 2a parette, dont il courut des copies, et qui même fut imprimée sans ma participation. On la crut de Gresset.. . Ce premier succès me fit naître l'idée, en 173G, de VLpître aux dieux pénates^ qu'on attribua d'abord à Gresset, et qui eut un succès universel. Cette épitre fut encore imprimée sans ma participation et d'une manière furtive.... » L*ex amen littéraire de ces épîtres démontre la véracité de M. de Bernis ; ce n'est pas que plusieurs des qualités ordinaires à Gresset n'y apparaissent, la grâce, la délicatesse, l'abondance facile ; mais : !<> la phrase poétique y est d'ordinaire plus courte et plus sobre que chez Gresset ; 2* dans VEpître àmet dieux pénatet {Œuvret compl. de BemÎMj Londres, 1771, t. I), l'auteur célèbre, ù la p. Gi, le talent de J.-B. Rousseau comme poète satirique : Gresset se serait-il mis en contradiction si flagrante avec lui-même, après avoir naguère, dskuaVUpî' tre à ma muse, condamné le genre de la satire ? 3* Dans citte même épttre, à la p. 62, un éloge pompeux de Voltaire comme poète épique est suirl de cette constatation qu'il a depuis perdu toute sa verve :
Mais cette chaleur éclairéo Qui se répandait sur tes vers.
Par tes grands inivaux modérée, Sembla enlln s'être évaporée Gomme un nuage dans les airs...
Or Gresset, s'il a conçu cette opinion de Voltaire, n'aurait jamais eu la hardiesse de l'exprimer publiquement. 4* Enfin dans VEpitre sur la paresse (ouvr. cité, t. I), se trouvent des vers fort tendres à une nommée Elébnore (p. 76-77) ; or Gresset n'a nulle part désigné son unique amie sons ce nom ou ce pseudonyme. — Ces deux épîtres ■ont donc étrangères à notre sujet.
• 1) Œuvres eompL du comte de Tressan ^ Paris. Nepveu, X, 255-8.
OBESSST. 8
chasse. Celle âme foliilre arrive à Paris et renconlre un jésuile qui avail quille c la férule pour la lyre » :
Sitôt elle s'en empara ; A ce jeune homme elle inspira Accents touchants, heureux délire, Qui chante tout ce qu'il désire Et ne veut chanter que cela (!)•
Tressan apprécie ensuite, dans Gressel, le poète léger* et termine ainsi sa pièce :
Avec toi je trouve des charmes A pleurer un illustre ami ; Les muses, les grâces en larmes Par toi s'expriment aujourd'hui :
Sans doute elles l'auraient suivi.
N'est qu'à ta voix qui les rappelle, Elles vont, d'une ardeur nouvelle, Te servir aussi bien que lui (2).
On ne pouvait ôlre plus aimable. Gresset répondit bien vite par une lettre fort courte, où la prose servais à encadrer les vers, et qui rappelait vaguement les imprécations de Boileau contre les embarras de la vie parisienne (3). Comment être seul à Paris ? comment se coucher à Paris ? comment se lever à Paris ? Sitôt
(1) Œuvrât oompl. du comte de Tretsan^ X, 258.
(2) Id., X, 256.
(3) Œuvra de Orestet, I, 118-21. Cette épttre est reprodaite dam les Œuvres compl. du comte de Tregtan^ X, 258-61, avec quelques Tariantes ca général insignifiantes : la principale consiste en ce qae les quelques lignes de prose dont l'auteur avait fait suivre ses vers et ([ui figurent dans les œuvres du comte de Tressan, sont omises dans les œuvres de Gresset ; les voici; elles sont inintelligibles, à causâ d'allusions que nous ne pouvons saisir : <i J*espère cependant, monsieur, qu'avec la gr/lce du dieu des francs-maçons, l'autre réponse finixa quelque jour. J'ai l'honneur, etc., etc. ■ — La pièce du comte de Tressan appartient sans doute à la tin de 1736, puisqu'il y eat parlé de la mort de Bussy-Rabutin, survenue au mois de novembre de cette année ; la lettre que Gresset lui envoya en réponse, ainsi que la pièce reproduite par M. de Beauvillô (121-126), doivent naturellement être contemporaines,
qu'on s'est mis au travail, les fâcheux viennent vous troubler et paralyser votre inspiration : comment donc rimera Paris ? — N'allons pas conclure de cette irritation que déjà Gresset regrette Amiens ; le mal du pays lui viendra plus tard ; mais pour le moment, il se trouve fort bien de sa nouvelle existence. Ses plaintes^ exagérées à dessein, ne rendent pas ses vrais sentimenls.
Les derniers vers de M. de Tressan associaient dans un commun éloge Gresset et Tévèque de Luçon qui venait de mourir; en guise de remerciement, le poète écrivit une pièce (1) qu'il eut le bon goût de ne pas soumettre au jugement du public : M. de Beauvillé aurait du imiter cette réserve. L'auteur a un songe; du haut des cieux il voit descendre TAmitié qui le transporte dans le séjour des bienheureux, divisé en trois bocages : l'un renferme des myrtes auxquels sont suspendues des lyres éoliennes ; un autre, des lauriers sur lesquels voltige un aigle; le troisième a une enceinte de lis; là, « près d'un salon de verdure » (2), la voix d'Ariste [Bussy-Rabutiu] frappe ses oreilles : il expose, en une longue tirade, à un cercle d'ombres la situation actuelle de la littérature ; quoi qu'en disent les pédants et les sots, la France est encore sensible « à la véritable beauté » (3), le goût est judicieux ; et si les grandes œuvres se font plus rares, la faute n'en est pas à la sécheresse des poètes contemporains, mais à l'excellence même de leurs prédécesseurs, qui ont épuisé le champ de l'invention littéraire (4). Après avoir rendu hommage à l'éléva-
(1) De Beaavillé, 121-6. Gresset (125) appeUe Bassj-Rabutin son M. premier guide • et son c père >*, ce qui prouve que les conseils du prélat ont farorisé les progrès de son talent.
(2> De BeauTillé, 123.
(S) Id.,124.
(4) Gresset, qui a été plus d'une fois son propre plagiaire, a repro-
tion de ces idées, Gressel vole entre les bras d'Ariste, qui lui assure qu'on ne souiTre point après la mort et que, dans la demeure des « paisibles mânes j> (1), la vérité seule a le droit de parler. Ces vers mystiques et nébuleux ont pour unique mérite la sincérité d'affection qu'ils respirent pour un honnête homme et un esprit délicat.
Les juges ordinaires de Gresset, Desfontaines et Jean-Baptiste Rousseau, qui n'avaient point tout loué dans VEpître à ma muse, accentuèrent encore leur mécontentement quand parutla pièce au P. Bougeant (2). L'un insiste sur le vague de la forme et Tinsuffisance du fond : « En général , dit-il de Gresset, son ouvrage, semé de plusieurs traits admirables, est plus brillant que léger. C'est par des vers qui semblent avoir gémi longtemps sur Tenclume qu'il nous peint la mollesse, l'indolence, les ris et les jeux. D'ailleurs on n^aperçoil dans la pièce nouvelle aucun but : ce sont de jolis riens qui ne conduisent à rien i» (3). De Bruxelles, Rousseau envoie au poète une lettre où les coups d'épingle ce faisaient sentir à la suite des félicitations : «J'y ai reconnu [dans l'Epître au P. Bougeant] d'un bout à l'autre cette noblesse et celte facilité d'expression qui caractérise tout ce qui sort de votre main, et vous fait paraître toujours nouveau quoique toujours le même, » L'épigramme est fine ;
doit quelques vers de cette tirade (destinée à rester inédite) dans la pièce de 1737 s^ir les tableavx exposés à l Académie royale de peinture. — Observation empruntée à M. de Beaiivillé.
(1) De Beauviilé. 126.
(2) Voici le titre exact : Epître écrite de la campagne au Père •**; puis viennent les deux initiales A. C ***, avec la date : 20 novembre, qui désignait naturellement l'époque où le poète avait terminé son épître ; ks initiales signifient très probablement, selon la conjecture de M. de Cayrol, à Chaulnet : on se souvient que Gresset passa dans ce château une partie de Tannée 1736 ; quant au nom du Père •♦*, il fut très vite connu.
(3) Obsert, sur les éer.mod., VII, 265, ap. de Cayrol, 1, 128-9.
la suite contient encore d'ulilesaverlissements : « Après une aussi abondante moisson de fleurs, quels fruits ne doit-on pas attendre de vous ? et ayant déjà épuisé tout ce que le badinage a de plus aimable et de plus élégant, que ne peut-on point se promettre de votre muse, lorsqu'elle entreprendra de s'exercer sur des sujets plus sérieux... » (l)?L*abbé Prévost, bien qu'il mette l'œuvre nouvelle sur le même rang que la Chartreuse, restreint ensuite la portée de celte louange excessive : <* Peut-être quelque juge sévère qui ne voudra point d'esprit, d'enjouement cl de grâces, sans ordre et sans régularité, reprochera-t-il au poêle de s'êlre livré aux caprices d'une muse un peu volage. Je veux dire qu'on pourrait se plaindre de ne pas trouver le dessin de la pièce assez marqué, et qu'elle parait manquer d'une certaine unité (2). »
Toutes ces remarques aigres-douces étaient fondées. Gresset commençait à décourager l'admiration du public, sicomplaisante fût-elle, par lamonotonie de l'aliment qu'il lui offrait. Vanter la paresse, c'est fort bien, à condition qu'on ne le répèle pas trop souvent et qu'on n'érige pas en principe ce paradoxe usé. Or YEpitre au P. Bougeant en recommençait pour la centième fois l'apologie, avec ce seul changement qu'elle célébrait, au lieu du far-niente des villes, Toisiveté champêtre. — Si le poète désirait apprendre les menus faits de la vie parisienne, il adresserait son épUre à un badaud ; s'il savait louer, à un grand ; mais il ne veut que s'entretenir avec un sage.
Moins révérend qu'aimable père (3),
(1) De Cayrol, 1, 130.
(2) Le Pour et le Conire, Paris, Diiot, XI, 21, ap. de Cayrol, 1. 127.
(3) Œuvres de Qresut, 1,124.
un sage qui nWfiche pas l'austérité. Pourquoi donc a-t-il quitté Chaulnes, où on est si bien, pour Paris, oh on est si mal ? Gresset, qui connaît parfaitement la cause de ce départ, imagine, avant de la dire, plusieurs hypothèses : système aisé de remplissage. Estce pour écrire un livre ? Est-ce sous l'iniluence d'une mélancolie soudaine ? Non, c'est que le P. Songeant n'est pas libre et qu'il doit obéir à des ordres impérieux. Quel dommage IJamais, dans le parc de Ghaulnes, l'automne n'a été plus charmant :
Des guirlandes de la Jeunesse Les Ris couronnent la Sagesse, La Sagesse enchaîne les Ris (1);
les arts s'unissent au plaisir; <( crayon, compas, fuseaux, pinceau docile, aiguille dePallas (2) », voilà tous les instruments de travail d'une société qui s'amuse délicieusement. Dans une ville, tout est prévu, calculé, arrangé d'avance ; à la campagne, tout est sans cesse nouveau; le temps n'y marche pas : en dépit du calendrier.
Nos jardins ont encor des roses ; Où régnent les amusements Il est toujours des fleurs écloses.
Et les plaisirs font le printemps (3).
Au milieu du bosquet dédié à Minerve et queLenôtre a dessiné récemment, le poète croit voir s'animer la nature entière... Il s'attendrit au spectacle du bonheur qui règne chez les bergers ; parmi les fêtes de la cour, Thémire, <r avec de l'esprit et desgr&ces (4) »,
(1) Œuvres de Oresset, I, 129.
(2) ld..I, 129.
{V Id.. I, 131.
(4) Id., T, 134.
s'ennuie ; mais, dansant au son'de la musette , Lise est heureuse.
Sans autre esprit que la franchise, Bans parure que la beauté |i).
Aussi, quelle tristesse de songer qu'il va falloir revenir bientôt à Paris et répondre aux questions des importuns I « Comment avez- vous occupé ces trois mois? Avez-vous fait une idylle ? dira Tun ; une pièce de théâtre? dira l'autre. » — « Renoncez-vous enfin à votre indolence? > demandera <t un froid censeur » (2) (moins sot que ne le pense Gresset), qui ignore qu' « on n'est jamais bien que soi-même » et que le souci de la forme gêne l'essor de Tinspiration. Le poète, à lavérité, avait promis de faire œuvre sérieuse, une fois éloigné de la ville ; mais les serments des poètes ressemblent aux serments des amoureux. U va donc reprendre, bon gré mal gré, le collier de misère ; il tâchera d'en adoucir la rudesse par de fréquents entretiens avec l'aimable jésuite, qui lui enseignera la € vertu toujours unie i (3), et auquel il apprendra la folie raisonnable. Après tout, malgré ses inconvénients, le séjour de Paris n'est point si pénible :
dans son brillant le plus faux, Paris a des charmes semblables A ces coquettes adorables Qu'on aime avec tous leurs défauts (4).
Pendant qu'il badine ainsi, il apprend une aflreuse nouvelle, la mort d'Ariste,
Le dieu même du sentiment Et l'oracle de Tagrément (5).
(1) Œuvres dâ Qreaet, I, 135.
(2) Id., ï, 140- (8) Id., I, 142.
(4) Id., I. 144.
(6) Id., I, 145.
Il voudrait chanter le talent, la bonté de son maître, mais sa douleur est trop profonde : il va suspendre sa lyre et peut-être n'y touchera-t-il plus jamais.
A cette épllre sentimentale, et çà et là emphatique, il est permis de préférer un certain nombre de courtes pièces, qui doivent dater de la même époque : poésies de salon, composées pour de belles dames, surtout pour Eglé (i). Tantôt Gresset décrit r <r humeur », à propos d'un sermon du P. de Neuville ; quand cette amère tristesse l'envahit, Tamour seul peut le guérir :
Un seul regard de ce que j'aime Rend à mon âme un feu nouveau (2);
tantôt il analyse le bonheur et le place dans la perspective, sans cesse fuyante, d'être heureux (3) :
Ainsi, trompés souvent, esclaves du mensonge, Notre âme attend un bien qu'elle ne peut avoir,
Ne se nourrit que d'un vain songe,
Et ne jouit que de Tespoir (4).
Ailleurs, il supplie un rossignol de lui enseigner la langue de Cupidon :
Tu ne m'apprendras point comment il faut aimer, Mais, hélas ! apprends-moi comment il faut le dire (5).
Une autre fois, il adresse à une madame le R...., qui avait pour prénom Suzanne, un madrigal légèrement égrillard, où il se demande laquelle des deux Su-
ri) Voy. de Cayrol, I, 108-114.
(2) De Cayrol, I, 111.
(3) On dit Bouvent : Le bonheur n'existe pas, c'est un rêve. Un idéaliste a riposté : C'est justement parce que c'est un rêve qu'il existe.
(4) De Cayrol, I, 112.
(6) Id , I, 113.
zanne est sa patronne, celle de TAncien Testament ou celle de la Vie des Saints, et conclut pour la seconde :
Par les grâces déjà vous suivez ses vestiges, Et vous n'avez qu'à vous montrer Pour renouveler les prodiges Que sa beauté sut opérer (1).
Ce sont encore « de jolis rions », comme dit Deafontaines, mais leur brièveté appelle la bienveillance. Parfois, au lieu de célébrer les femmes du monde, il chante M"® Gaussin ; dans ses vers sur VAlzire de Voltaire, il partage l'encens entre la tragédienne et le tragique :
Je compterai toujours sur un plaisir certain, Lorsqu'on réunira la muse de Voltaire Et les grâces de la Gaussin (2) ;
une épître inédite (3) contient sur celte actrice un j ugement aussi flatteur :
Tantôt du sein de Proserpine Tirant quelque aimable héroïne, J'en devais chanter le destin, Sûr d'intéresser à ses larmes.
(1) De Cayrol, I, 144.
(2) Œuxfret do Gresset, II, 112.
(3; Adressée à l'abbé deBreteail (de BeauTlUé, 135-138). Elle est inacheTée ; on y trouve quelques-nnes des idées et môme presque textaellement quelques passages de V Epître au P. Bougeant y par exemple celui-ci :
Au petit lever de Taurore, Dans ce champélre éloigncmenl Jo ne la verrais point éclorc, S'élever de la livo uiore, Cumme je fais en re moment , Si la lettre et Tordre charmant D'une mortelle que j'adare Ne talaient mieux que mon serment.
(De BEAUviLLi, 137-8.
Et par la voix pleine de charmes, Et par les beaux yeux de Gaussin (1).
Enfin il s'enhardit jusqu'à lui écrire; la lettre ne parvint peut-être pas plus à la destinataire que le Chartreux à M™* de Picquigny; quoi qull en soit, elle respire la passion toute pure :
Belle Gaussin, mon immortelle, A ces brillants lauriers, à ce myrte amoureux,
Qui couronnent tes beaux cheveux.
Souffre que j'entrelace une rose nouvelle, Et sois par ta douceur comme par ta beauté
Ma muse et ma divinité.
Ce n'est point comme à Mclpomène
Que je t'offre ici mon encens (2)...
(1) De Beauvillé, 137.
(2)Ii., 193. Deux ouvrages inégaux par l'étendue, mais également insignifiants, sont de Tannée 1737. Ck>mme Orry, qui cumulait avec sa charge de contrôleur général celle de directeur des bâtiments, venait de rétablir les f salons d de peinture et sculpture auparavant supprimés, Gresset en prit occasion pour composer une pièce svr les tableaux exposés à PAoadémie royale de peinture ; il y célèbre les peintres contemporains, puis demande qu'un ouvre
des Muses de la Seino Le sanctuaire abandonné.
Des atnantK de la poésie Qu'on y dépose les travaux.
{Œuvrer de Gresset, II, 115.)
(Eût-il voulu une a exposition de poésie » analogue à Texposition 'de peinture ? singulière idée.) Il vante Crébillon, Voltaire, J.-B. Kousseau, la comédie, et promet d'écrire, s'il en a Ut force, le panégyrique d'un ministre « protecteur du génie j> ( Œuvres de Gresset^ II, 117), o'cst-à-dire sans doute Orrj. L'autre ouvrage est une traduction du discours latin qu'il avait pronoLcé, en 1733, sur VHarwionie [Œuvres de Oresset, III, 172-236) et qui lui attira la première de ses mésaventures : vrai discours de distribution de prix, où il ne faut chercher ni sentiment musical ni théories personnelles, et en revanche étonnamment surcharge de fleurs de rhétorique. J.-B. Rousseau, mentionné dans les vers sur le Salon de peinture, ne peut guère dire de mal de cette pièce, mais renouvelle à Tauteur son conseil de tenter une voie nouvelle (de Cayrol, I, 134-5). Desfontaines est très rigourenx pour ces vers, auxquels il reproche d'esquiver trop cavalièrement Tappréciation des grands génies du temps (^Observ, sur les éer, mod,, X, H06, ap. de Cayrol, I, 133-4) ; mais d'autre part, à rencontre de IV
Voilà de l'éloquence : il parait que les leçons du rossignol avaient bien profité.
En 1738, Gresset tomba si gravement malade que Ton craignit pour ses jours ; les soins dévoués de sa mère et de sa sœur Tarrachèrent à la mort. Les artistes, et en particulier les poètes, se dédoublent; spectateurs de leurs propres sensations, ils font des plus douloureuses mêmes la matière de leurs ouvrages. Le convalescent composa de tête, entre ses rideaux^ une épilre sur ses souffrances; dès qu'il l'eut terminée, il appela près de son lit sa sœur, qui s'inquiétait de cette agitation un peu fébrile, et lui dicta les vers auxquels il avait songé. Il éprouvait une tendre affection pour cette sœur , M"® de Toulle, — celle qu'il nommait en plaisantant, dans une lettre, « la menteuse Thérèse i>, — et plusieurs morceaux qu'il lui a dédiés en portent l'empreinte; ainsi il lui disait, à propos d'uqe maladie qu'elle avait à son tour contractée :
Thérèse, ma charmante sœur, Du sein de la froide langueur Reviens à la vive allégresse ; Ranime tes beaux yeux : leur charmante douceur N'est point faite pour la tristesse (1).
Cette épître, intitulée A ma sœur sur ma convalescence, a pour premier mérite d'être plus courte que les précédentes ; elle parait d'ailleurs assez sentie, et exprime,
pinioQ publique qui ne voyait guèrCf dans le distïonrs tiir V Hamtonie, qu'une suite de lieux communs, il se montre plein de mansuétude -pour oet ouvrage, qu'il appelle une ode en prose, et dont il admire « le style pompeux et figuré ». (^Observ. sur les écr» mod., IX, 245, *p. de Cayrol, I, 136.)
(l) De Cayrol, I, 14l<2. Le mc^me cite une seconde pièce de Gresset à sa sœur, reproduite par M. Ravenel dans la Jtetve ritrâspêctive {l, 408, année 1883).
outre les angoisses d'un patient qui a cru voir sa dernière heure, sa joie exubérante de renaître à la vie. Mais çà et là apparaît la tendance à la préciosité^ qui gâtait déjà VÉpitre an P. Bougeant. Veut-il faire entendre que la maladie ne dispose guère à versifier ? Voici en quels vers pompeux il délaye une idée si simple :
Par les songes du sombre empire, Enfants tumultueux du bizarre délire.
Mon esprit si longtemps noirci Pourra-t-il retrouver sous ses épais nuages Les pinceaux du plaisir, les brillantes images, Et lever le bandeau qui le tient obscurci ?
Quand 8ur les champs de Syracuse Un volcan vient au loin d'exercer ses fureurs.
Aux bords désolés d*Aréthuse
Daphné cherche-t-elle des fleurs (1)?
On pourrait multiplier les exemples (2). Pourtant, malgré ce défaut, Tépitre est aimable et gracieuse ; aussi reçut-elle un accueil bienveillant. L'inévitable Jean-Baptiste Rousseau félicita Tauteur du rétablissement de sa santé, et Tassura une fois de plus en deux lettres (2 mai, 3 juin) (3) de son estime profonde. — La maladie de Gressetlui fournit encore le début d'une épîtreri M. Orry^ contrôleur général(i) : il s'excuse auprès de son protecteur de n'avoir pu lui porter ses vœux de nouvel an ; puis, sous Tallégorie transparente d'un songe, il le remercie de lui avoir procuré une position à la fois modeste et tranquille, et le prie de croire à sa gratitude « immortelle » (5).
(l) Œuvres de Qregtet, I, 149.
(3) Voy. Œuvrât de Oresset, I, 151 : «< Ce sera ? éployer aur la nais. santé aurore ]>, etc.
(3) De Uayrol, I, 138-41.
(4) Œuvres de Oresset, I, 158-60.
(6).Id., I, 160. Il lai demanda son portrait, dans une épitre nédite (de Beauvillé, 133-4).
Les pièces qui s'intercalent entre 1738 et 1740 sont peu nombreuses, sans grande valeur, et ne méritent qu'une simple mention : un léger bavardage pour obtenir de son ami,rabbé de Ghauvelin, un lièvre et six perdrix (1); des vers à différents inconnus (2) ; d'autres, assez emphatiques, au cardinal de Fleury(3): tel est, avec ÏEpître à ma sœur , tout le bilan de 1738. Celui de 1739 est encore plus maigre : on y trouve, en tout et pour tout, un portrait de M™* de Picquigny, dont il a été question plus haut (4j. Gresset distingue chez la duchesse un mélange de spirituelle finesse et de profondeur scientifique ; cet éloge remet en mémoire le Discours à A/°® de la Sablière^ mais le rapprochement n'est pas à l'avantage de notre poète. Les derniers vers, cependant, ont une certaine délicatesse :
Fontenelle, Le jour qu'il se trouva près des grâces et d'elle. Vint cueillir un nouveau laurier.
Et dut apparemment se plaindre De n'avoir plus Clarice à peindre, Ni de mondes à dédier (5).
(1) OihHres de Gres*et, II, 117-9.
(2) De Cayrol, I, 144-5.
(4) Id ., I. 132-3.
(6) Id., I, 133. On ne sait à quel propos ni à quelle époque Fontenelle fat en rapports ayec la dachesse.
RAPPORTS AVEC VOLTAIRE ET FRÉDÉRIC LE GRAND. — EDOUARD III. — l'abbaye. — SIDNEY. — ŒDVRBS DIVERSES.
Quand la cigale fut lasse de chanter, elle écouta sans doute la fourmi, qui, à défaut de grains, lui don* nait un bon conseil : celui de chainger d'exercice. Ce conseil, Gresset Tavait tant de fois reçu de ses admirateurs clairvoyants qu'il finit par les croire et aborda le théâtre. Il ne renonçait point à ses chères épîtres, mais elles passèrent au second rang de ses travaux. En même temps, sans délaisser encore le cercle de jjme jg Picquigny, il se mêla de plus près au mouvement littéraire ; sa renommée ne grandit point, mais s'affermit, et reçut une double consécration : la jalousie de Voltaire et la faveur de Frédéric II,
Ses relations avec Voltaire ne deviennent curieuses qu'à partir de 1740 (1); jusque-là, elles sont intermittentes et gardent le caractère d'une politesse un peu froide qui cache une malveillance réciproque. De prime abord, Gresset avait déplu à Voltaire ; on se rappelle son appréciation injuste de Ver- Vert ; et ce n'était point une simple boutade : trente-sept ans plus tard (1771), il la reproduisait en l'adoucissant à peine : « Ce poème n'était fondé, à la vérité, que sur des plaisanteries de couvent, mais il promettait beau-
(1) Sur l'ensemble des rapports de Voltaire et de Gresset voy. l'ioté. rcssant travail de M. Lenel.
coup : » (1). Sur la Chartreuse, en revanche, il portait un jugement plus favorable ; mais pourquoi la mettre au-dessus de Ver^Veri ? et surtout, pourquoi se rétracter dans la suite (2) ? A propos des Adieux aux Jésuites fil se déclare bien aise qu'il y ait dans le monde i< un poète de plus et un jésuite de moins », mais uniquement pour le principe : la personne de Gresset le laisse iodilTérent. La preuve, c'est qu'il se permet à son égard une mystification qui aurait pu avoir pour la victime de fâcheux résultats : il venait de composer Y Enfant prodigue, et craignait un échec ; il écrivit à M^ Quinauît que Gresset en était l'auteur. La comédienne ne dut voir, dans cet audacieux mensonge, qu'une plaisanterie, puisqu'elle avait fourni elle-même à Voltaire le sujet de la pièce ; mais le public pouvait s'y laisser prendre, et sa crédulité^ en cas d'insuccès, eût été pour le véritable auteur un parachute. Du reste, l'événement trompa son attente, et les soupçons ne s'égarèrent point sur Gresset (3).
(1) LeDel, ouTr. cité, 13.
(2) Voy. plus haut.
(3j Ils -se partagèrent entre Voltaire, Piron,la Chaussée et Destouches. — Pendant cette même année 1736, parut un facium, en réponse aux trois épttresde Rousseau contre Voltaire, et où Gresset était durement traité ; on y faisait parler ainsi Rousseau :
Le doux Greftsct prenant le nidnic ton,
Et s'aJrcssaiii à sa iiium hy|H)critc,
Au firmament portera mon iiii/rile ;
Il s'écriera que 1.^ ^oùi est perdu .
Si aon retour trop longtentps attendu,
I*onr redrewer la France dc$olëe.
Ne lui ramène une muse exilée,
DuHt Tétrançcr, d;uis ses pins doux transports»
Sans la comprendre, adiuiro les accorde.
(Ds Cayrol, I, lOâ.)
L*aatenr de cette Timlen te satiro contre Rousseau en voulait à Gresset de l'aToir appelé, dans VEpître à ma muse, un « Horace >' français et na«( phénix lyrique » {Œuvres de Gresset, I, 98). — Mais quel est son nom 7 M. de Cayrol, qui a rétaVjIi cette pièce dans son intégrité» alors qu'avant lui on n'en possédait que des fragments, soutient que c*cBt Voltaire, comme on Ta cru; ou, si la platitude grossière du style rend cette hypothèse peu vraisemblable, un manœuvre inspiré par lui. Il en conclut que Voltaire haïssait déjà Gresset à cette époque.
En deux occasions , il montre pour celui-ci plus d'équité ; d'abord, il caractérise très impartialement son style dans une lettre à Frédéric, prince royal de Prusse : « Gresset ne tombe point dans ce défaut [du style archaïque] : il écrit purement ; il a des vers heureux et faciles ; il ne lui manque que de la force, un peu de variété, et surtout un style plus concis : car il dit d'ordinaire en dix vers ce qu'il ne faudrait dire qu'en deux ; mais votre esprit supérieur sent tout cela mieux que moi (i). d Puis, dans un discours en vers, pour indiquer à Racine le fils un exemple de poésie élégante, il cite le doux peintre de la Chartreuse (2).
Gresset, de son côté, quelle que fût son opinion intime sur Voltaire, ne demeurait pas en reste de compliments : la rhubarbe et le séné, entre écrivains, sont d'un échange usuel. Il composait sur Alzire une pièce toute remplie d'intentions aimables :
Aux règles, me dit-on, la pièce est peu fidèle : Si mon esprit contre elle a des objections, Mon cœur a des larmes pour elle; Les pleurs décident mieux que les réflexions (3).
UEpiire à ma muse unissait aux noms de Gamoëns et de Milton celui de Voltaire (4) ; dans les vers sur
Sans vouloir entrer dans une discussion que M. de Cayrol (I, 79-105 allonge démesurément, eu égard à son peu d'intérêt, je dirai seulement que les prémisses me paraissent mal fondées, et par suite auss la conclusion. Est-il naturel que dans un ouvrage composé ou simplement inspiré par Voltaire, on trouve : !<> l'apologie de Crébillon (de Cayrol, I, 94-6) ; 2* une charge à fond contre Molière ? Ces deux motifs donnent du poids aux dénégations opiniâtres de Voltaire, qui a répété sur tous lestons qu'il était complètement étranger à cette publication .
(1) Œuvres de Voltaire, XXXIV, 427.
(2) Voy. plus haut.
(3) Œuvres de Qreuet, II, 112.
(4)ld.,I, 107.
les tableaux exposés à [Académie royale de peinture^ il revenait sur son talent de poète épique (i). Mais n'attachons pas à ces éloges une valeur excessive ; ils ne reproduisent guère sa pensée de derrière la lète, telle qu'elle ressort clairement d'un morceau inédit de 1747 : « LaHenriade est un modèle pour les versificateurs, et une imitation heureuse des mailres de l'épopée; mais qu'on la décompose, et qu'on me cite un seul morceau d'invention, de création et de génie ; pour peu qu'on ait vu les poètes épiques, on trouve, à chaque pas qu'on fait dans la Benriade^ les copies de ce qu'on a vu : ici, c'est Tenfer de iN...., là le temple de l'amour de N...., etc.... »(2). Voilà plus qu'il n'est besoin pour prouver que les marques d'estime témoignées à Voltaire par Gresset étaient de pure courtoisie: le salut d'armes avaut l'assaut.
En 1740, tandis qu'un événement semble les rapprocher, un autre accentue leur mésintelligence. Le trait d'union apparent, c'est la tragédie à* Edouard \ Gresset l'envoie à Voltaire avec une lettre qui, d'après M. do Cayrol, était simplement <c polie ^ (3) : comment se fait-il, demande à juste titre M. Lenel (4), qu'il n'ait pas publié cette lettre, s'il la connaissait? Et s'il ne la connaissait pas, de quel droit la qualifie-t-il ainsi? Quoi qu'il en soit, Voltaire, alors à Bruxelles comme son ennemi Rousseau, fit une réponse gracieuse qui débutait ainsi : a Vous êtes. Monsieur, comme cet Atticus qui était à la fois ami de César et de Pompée ; nous sommes ici deux citoyens du Parnasse qui faisons la guerre civile, et qui ne sommes, je crois,
('l) Œuvre» dô Oremet, II, 116.
(2) De Cayrol, I, 250. Dix années, il est vrai, séparent ces appréciations contradictoires ; mais si le temps peat modifier une opinion littéraire, il ne saurait la transformer du tout au tout.
(3) De Cayrol, I, 162.
QBKSSST.
d'accord sur riea que sur la justice que nous vous rendons, d II encourageait Gresset à persévérer dans ses tentatives dramatiques : « Courage^ Monsieur, étendez la carrière des arts ; vous trouverez toujours en moi un homme qui applaudira sincèrement à vos talents, et qui se réjouira de vos succès. Plus vous mériterez ma jalousie, et moins je serai jaloux.... Je serais charmé que cette occasion pût servir à me procurer quelquefois de vos nouvelles et de vos ouvrages. Vous ne pourriez en faire part à quelqu'un qui y prit plus d'intérêt (1). » Si Gresset se laissa enjôler par ces démonstrations, il fut naïf; car Voltaire ne pensait pas un mot de sa lettre : « On m'a envoyé par la poste, écrit-il à Tabbé Moussinot, cette tragédie di Edouard de Gresset ; il m'en a coûté une pistole de port, que je regretterais beaucoup, s'il n'y avait pas quelques beaux vers dans la pièce. » A M. de Forment : a J'ai lu la tragédie de Ver-Vert, qu'il m'a fait l'honneur de m'envoyer. Ainsi, il faut que j'en dise du bien ; il y a d'ailleurs un certain air anglais qui ncmedéplailpas». A M. de Cideville :«.... la pièce de Gresset... est une déclamation vide d'intérêt :» (2). Précédemment, sur la foi de l'opinion publique et avant d'avoir lu la pièce, il en parlait à f rédéric avec plus de bienveillance : « Je crois que V. A. R. aura incessamment la tragédie de Gresset ; on dit qu'il y a de très beaux vers » (3). Et Frédéric répliquait, trois mois après: «.... la versification m'en a paru heureuse ; mais il m'a semblé que les caractères étaient mal peints. Il faut étudier les passions pour les mettre en action.... Gresset n'a point puisé à la bonne source, autant qu'il me paraît : les
^1; De Cayrol, I, 153-4.
(3) M., I, Ij-jf).
beautés de détail peu veat rendre sa tragédie supportable à la lecture^ mais elles ne suffisenl pas pour la soutenir à la représentation :
Autre est la voix d'un perroquet, Autre est celle de Melpomone (1). »
Pour la seconde fois, le nom de Frédéric intervient dans l'histoire des rapports de Voltaire et do notre poète: quelque temps, il y sera élroitemeut lié. 11 ne faudrait pas inférer de sa rigoureuse appréciation sur Edoxiai*d qu'il n'eût aucune sympathie pour Gresset. En 1736, après le triomphe de Ver-Vert et de \îi Chartreuse^ il avait été question d'attirer le jeune écrivain à Rheinsberg (2), et les négociations furent même sur le point de réussir, comme le prouve ce passage d'un billet de Frédéric à M. de Suhm, datédu 15 août : « Un certain poète dont vous avez entendu parler, ou lu quelques ouvrages, Gresset, vient chez moi... )» (3). Frédéric aimait à collectionner les beaux esprits, comme son père les beaux grenadiers ; c'était une manie héréditaire, qui n'allait pas sans arrière-
(1) Dâ Cajrol, I, 156. D*aprÔ8 le contexte, on 7oit que ces d<^ux vers ue sont pas de Fréd*^ric et ne forment qu*uae citation : a Tout me porte à croire, dit 11. de Cayiol (I, loti, n. 3), que ce lardon est de Voltaire. » t^ml est un peu vague ; on préférerait une preuvn précise. lj*opiiiion contraire est plus naturelle, car cst-il vraisi'.ojblable que Frédéric cite a Voltaire les propres vers de celui-ci ?
f2) 11. deCajrol, d'après Voltaire, écrit i2/'i/it<«^r^.
{^) Œuprtê couipl. de Fréd, le Grand, Berlin, 1850, XVI, 277. — Peui-èire faut-il rapporter & cjtt'3 époque un brouillon de lettre À Frédéric, que H dj Cijrol attribue arbitrairement à Tanni^e 17iOet où Gresset, en quelques notes rapides, justiâc son refus (de Cayrol, I, 171, n. 4; :
« Liher »/>« «r<v», pisre, mère, tenes^ liens sacrés ;
Malh 'ureux ceux que le hasard de la naiisance ne met point à portée de jouir de leur Ul>erté ;
Sans livres, taas loisirs, sans liberté, sans aisance, quid potett le génie t
VoLtairc a trente mille livres de rente et sa liberté. »
pensée politique. Gresset déclina celte flatteuse invitation ; sans doute (quels que fussent les autres motifs qu'il donna officiellement) surtout à cause de son grand amour pour la liberté. Deux années plus tard, un ouvrage de jeunesse dont il venait de publier une seconde édition tombe sous les yeux du prince et excite son enthousiasme : a Gresset a fait [réimprimé serait plusexact] une ode sur t amour de la patrie qui m'a plu infmiment : elle est pleine de feu et de morceaux achevés... La muse de Gresset est à présent une des premières du Parnasse français. Cet aimable poète a le don de s'exprimer avec beaucoup de facilité ; sesépithôles sontjustesetnouvelles; avec cela il a des tours qui lui sont propres ; on aime ses ouvrages malgré leurs défauts... » (1), LMmpression de Voltaire, à la lecture de ce panégyrique, dut approcher de Tagac^^ment furieux ; quoi ! un méchant grimaud lui disputait le cœur de Frédéric? Dès lors Gresset était perdu dans son esprit ; la vague jalousie qu'il ressentait jusque-là contre un rival possible se changea en sérieuse animosilé, présage de la brouille définitive.
Frédéric monte sur le trône (1740) ; tous les littérateurs célèbrent son avènement ; ils considéraient encore (naïve illusion) Tex-prince royal comme leur confrère, Gresset et Voltaire envoient chacun une ode (2) ; celle de Voltaire, très peu lyrique, eut un faible retentissement; Tode de Gresset, en revanche, avait du souffle et de l'énergie — avec un peu d'hyperbole : Frédéric y était comparé à Télémaque et mis au-
(l) De Cayrol, 1,39.
(2; Et Voltaire, en plus, une épître. — M. de Beanvîllé (39) fait allusion à cette ode de Gresset, et ajoute que rien n'a pu le mettre lur sa trace. 11 Ttût rencontrée fficilt ment dans le livre de H. de Caj. roi (1, 15i)-62). Cette étourderie d'un chercheur en général ti conBciencieux eit assez étrange.
dessus de Pierre le Grand : le tout, sans avoir encore régné. Le roi eût pu se formaliser d'une slropiie qui le dénonçait au monde littéraire comme Tauteur de ÏAnfimachiavelj alors anonyme (1) ; mais enfin, telle quelle, il en fut charmé el paya Gresset en monnaie de poète. Son remerciement fut une ode (2) où il invoquaitla» divinitédes vers et desêtres qui pensent », et célébrait le chanlre du gracieux perroquet, capable aussi de <c plus fiers accents » ; çà et la, quelques termes bizarres (tels que : <i les flasques mortels ») sentaient un peu le Germain, mais Tintention était excellente. A Tode se trouvait jointe une lettre (3), non moins aimable et d'ailleurs remplie de fautes d'ortho* graphe ; il appelait de nouveau Gresset à sa cour :. « Je suis, toujours, dans les sentiments où j*ai été autrefois sur votre sujet; il dépendra de vous d^en réaliser les effets J'attends votre réponse, et j'espère
que je ne trouverai pas à présent les empêchements chez vous que j*ai rencontrés autrefois : du moins trouverez-vous toujours en moi la même estime. »
L'invitation de 1736 avait passé inaperçue ;
pourtant Voltaire en avait eu connaissance et piis
déjà quelque ombrage, puisqu'il écrivit a Berger
(10 septembre 1736), après avoir rappelé son refus
de quitter Girey pour la Prusse : <£ Si Gresset va à
(t) Pfidpln henrenz, quAli lieauz jours t'annonce un roi seniible, Qiii, mirqaiiit Ioa (lcvo«ri dn* ràjina* bie.ifaiianU, LéipsUiteur des rois, rériite f'irt horrible Du m «lire des tyrans.
(De Cajrol, I, 160.) M. de Cajrol croit (1, 164-5) que Voltaire tenta d*exciter contre Gresset le mécontentement de Frédéric, en siji^nalant indiscrétion contenne dans cette strophe comme la principale caape dn bruit qui éclata toat à coup autour de V Anti-Mav.hiavel : « Il n*y m. plus mojen de tous cichcr, sire, écrit Voltaire à Frédéric lo 17 octobre 1740, après Tode de Gresset; voilà la mine éventée ; il faut paraître hardiment sur la brèche.... d Je ne partage pas l'avis de M. de Cajrol ; il me paraît excessif d*attrLbaer à ce passage une intention malveillante.
(2) De Cayrol, 1, 166-7.
Berlin, apparemment qu'il aime moins ses amis que moi » (1). Mais Tinvitalion de 1740, en prouvant avec plus de force Tamitié du roi pour Gresset, mit le comble au dépit de Voltaire ; et dès lors tous ses eflbrts tendirent à empêcher une rencontre qu'il estimait fatale à ses intérêts. Il joue double jeu : d'une part, ses lettres à ses correspondants habituels débordent de tendresse pour Theureux favori de Frédéric ; qu'il parte ! qu'il se rende au plus vite chez un souverain qui sait l'apprécier : < Je vous prie de voir M. Gresset, écrit-il à Thiériot le 24 novembre 1740 ; sil savait comme j'ai parlé de lui au roi, il m'aimerait un peu. J'espère qu'il sera un des ornements de la cour de Berlin... » (2). Six semaines après, même effusion dans une lettre au même : a Si vous voyez M. Gresset, faites-lui les compliments sincères d'un homme qui sait aimer ses rivaux, et qui n'a jamais haï. Le roi de Prusse sait comme je lui ai parlé de lui. J'ai entre les mains les témoignages d'estime dont ce monarque l'a honoré. Jo ne doute pas qu'il ne soit très agréablement à sa cour... n (7 janvier 1741) (3). Qui donc a pu l'accuser d'envie? Le jour n'est pas plus pur que le fond de son cœur. Tout est pour le mieux : ces lettres sont sans doute destinées à passer sous les yeux de Gresset et à endormir sa défiance. — Nous allons entendre maintenant une autre gamme : «c Je crois, écrit- il à Helvélius, que vous me mépriseriez bien si j'étais resté à Berlin. M. Gresset, qui probablement a des engagements plus légers, rompra sans doute ses chaînes & Paris pour aller prendre celles d'un roi à qui on ne peut préférer que M"' du Chàtelet » (7 jan-
(1 Voltaire, XXXIV, l*i2.
(2) Id., XXXV, 549.
(3) Id.,XXXXVI, 4.
vier 1741) (1). On entrevoit rinsinualion perfide, déjà glissée auparavant: Gresset est superficiel en amitié... Ailleurs, il rappelle tout uniment un « Prussien » (2) : ne pourra-t-on pas, dans quelques années, lui retourner Tépithète, et plus justement qu'il ne l'applique? Le 31 décembre 1740, il supplie Frédéric de lui réserver une part dans son afTcclion :
ITélas ! que Gresset est heureux !
Mais, grand roi, charmante coquette (3), Ne m'abandonnez pas pour un autre poète ; Donnez vos faveurs à tous deux (4).
En même temps, il persifle Gresset et cherche, sans en avoir Tair, à le ridiculiser auprès du roi de Prusse :
A moi, Gresset! soutiens de ta lyre éclatante
Les sons déjà cassés de ma voix tremblotante ;
Envoie en bilésie un perroquet nouveau,
Qui vole vers mon prince aux murs du grand Glogau
La Renommée avance, et sa trompette efface
La voix du perroquet qui gazouille au Parnasse (5).
(25 mars 4751.) Toute cette diplomatie était en pure perte : Gresset refusa définitivement d'aller à Berlin. Mais la rancune de Voltaire survécut à son objet; ratinée suivante (29 août 1742), dans une pièce à Frédéric, il éclaboussait de sa verve brutale le poète et son amie :
C'est Gresset qui devait se rendre Dans le Parnasse de Berlin ;
(1) Voltaire. XXXVI, 3.
(2) D*après BerviUe, 139.
(3) La c charmante coquette t> devient ailleurs, sous la plame de Voltaire, une p.... (XXXV, 5ôl).
(4) D'après Bervilîe, 13^*.
(6; Voltaire, XXXVI, 36.
Mais ou trop timide ou trop tendre.
Il n'osa faire ce chemin.
Il Innguit dans sa Picardie,
Entre les bras de sa catin
Et sur des vers de tragédie (1).
De tels procédés attestent que Voltaire détestait cordialement Gresset. Faut-il aller plus loin et soutenir que, par intérêt, il commit une indélicatesse, tranchons le mot, un vol ? Un biographe Taifirme sans ambao:es. Gresset, en recevant la seconde invitation de Frédéric, avait eu la velléité de l'accepter, et même sa réponse équivalait à un consentement : « Si je n'étais pas lié ici [à Paris] par un emploi, qui, malgré sa médiocrité, fait toute ma ressource, je partirais dans le moment. Je vais solliciter un congé de quelque temps, pour aller remplir une obligalion où le cœur, si j'ose le dire, n'a pas moins de part que le devoir ; et quand j'aurai obtenu ma liberté, je n'attendrai pour partir que l'agrément et les ordres de