‹ J.B. Perronneau (1715-1783) sa vie et son œuvre 1923Chapitre 14 sur 107 · LA DUCHESSE D’AYE · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE D’AYE

Peinture. Signée et datée 1748.

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eut l'impression que Perronneau devenait pour La Tour un rival digne de considération, et Baïllet de Saint-Julien semble résumer parfaitement le sentiment de ses contemporains en écrivant (1): « Je crois qu’on peut parler de M. Peronneau après M. La Tour. Il suit ses traces de fort près et probablement doit prendre un jour de ses mains le sceptre du pastel, lorsque celui-ci, satisfait de la $rande multitude de ses triomphes, songera à se reposer à l’ombre de ses lauriers. »

La même année, Perronneau portraicturait le prince d’Ardore, marquis de Saint-Georges, ambassadeur du roi des Deux-Siciles à la cour de Louis XV (2) et d’Henriette Carracciolo de Santo Buono, sa femme, qui résidèrent à Paris de juillet 1741 à mai 1753. D’après les photographies de ces tableaux (3), le prince d’Ardore est vu de face, portant une perruque poudrée, l'ovale du visage allongé, les traits accentués, un $rand cordon passé sur l’habit auquel une croix est épingslée. La princesse d’Ardore est représentée de face, la tête lésèrement inclinée vers la sauche, les cheveux poudrés et coiffés d’une cornette de dentelle. Au cou elle porte un collier de perles appliqué sur un velours noir ; le corsage est décolleté en carré.

Dans le journal du duc de Luynes, il est question de la princesse lors de sa présentation au roi, le 25 juillet 1741 : « Madame d’Ardore paroît au plus avoir 40 ans ; elle est bien faite, est brune, le visage assez agréable, le nez un peu lon$, elle paroîït vive, elle parle fort peu le français ; elle a eu quatorze enfants. »

(1) Réflexions sur quelques circonstances présentes contenant deux lettres sur l'Exposition des tableaux au Louvre cette année 1748 à M. le comte de R..

(2) Jacques-François Milano, prince d’Ardore, duc de Santo Paolo, marquis de Saint- Georges. Dufort de Cheverny cite son nom dans ce passage de ses Mémoires (1r° époque,

1731-1755) : « La reine qui finissait son souper prend la parole: « Monsieur de Flamarens, dit-elle, est-il vrai que chez M. d’Ardore, après avoir bien diné, vous ayez mangé un lapin en deux touchées ? » — « Oui, Madame », fut la réponse laconique.

(3) Nous devons leur communication à l’obligeance de Madame Tourneux.

Le portrait du prince est seul daté, mais les archives des ducs de San Paolo renferment une quittance de Perronneau reconnaissant avoir recu 241 lires et 20 soldi pour le portrait de la princesse. La mention des espèces de paiement impliquerait que le portrait fut exécuté en Italie et non en France.

Nous avons vu chez M. Chévrier une peinture, le portrait d’un bénédictin de l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire (autrefois Fleury-sur-Loire), signé et daté: Perronneau, 1748 (pl. 9). Ce moine à la physionomie passionnée et volontaire, ne serait-il pas Claude Jourdain, plus connu sous le nom de Dom Maur ? Dans la correspondance de ce personnage avec Desfriches, on trouve certains passages qui nous inclinent à cette opinion. Ainsi, le 4 décembre 1763, Dom Jourdain lui écrit: « Je me rappelle souvent les beaux sites des environs de votre ville, mon laboratoire, votre cabinet, le commerce de nos amis communs et les entretiens que j'avais avec vous... Je n'ai pas été content des portraits de La Tour (1).» Le 14 janvier 1765 : « Elle (votrelettre) a renouvelé en même temps les regrets de me voir élois$né d’un séjour auquel j'étais attaché par toutes sortes de motifs. Je n'ai point vu le sieur Peronneau. Je ne vous ay jamais dit que je n’ay pas été content du portrait qu’il a fait de M. Robbé; il a saisi la ressemblance extérieure, maïs il n’a pas sû peindre l'âme, le feu et l’enthousiasme de ce poëte célèbre... » Le 10 janvier 1767: « Mon inclination m'’entraïne à Orléans... ce seroit une consolation pour moy si je pouvois cultiver les beaux-arts. » Donc, il aime Orléans, Desfriches, connaît Perronneau, marque son $oût pour les beaux-arts. On voit dans le Journal de Lazare Duvaux que le clergé était représenté dans toutes les ventes par des bénédictins. Saint-Benoîïît-sur-Loire est proche d'Orléans. Dom Jourdain ou Dom Maur, né à Polisny en 1696, mort en 1782, avait 52 ans en 1748: c’est l’â$se que porte approximativement

(1) Salon de 1763.

le personnage de la collection Chévrier. Sa physionomie autoritaire s'accorde avec l'esprit de discipline dont il donne la preuve dans ses lettres. Dom Maur, qui avait embrassé l'état relisieux en l’abbaye de Saint-Bénigne à Dijon, enseigné la philosophie et la théologie, reconstruit l’église de Saint-Martin d’Autun, occupé le prieuré de cette ville, voyageait sans cesse à travers les couvents de France où il semble avoir exercé une $rande influence. Or le portrait du père Chambrov date de la même année ; il n'est pas impossible que ces deux relisieux, savants connus, l’un prieur, l’autre supérieur général de la congrégation de France, aient eu l’un avec l’autre de fréquents rapports et que leur situation exceptionnelle ait conduit Perronneau à les représenter.

Autant le portrait du bénédictin est austère, autant le portrait de femme de la collection Armand Mame, signé et daté : 1748, est épanoui, savoureux et sensuel (pl. 10). Ce devait être une brune fort aimable, un de ces visages dont les traits irréguliers n'en valent que mieux pour n'être pas beaux, ayant au reste des yeux vifs, tendres et sais, des narines roses, lésèrement frémissantes, et « tous ces je ne sais quoi qui enlèvent », dans une harmonie de vert céladon et de bleu céleste ressortant d’une atmosphère ambrée. Ce pastel se trouvait encore vers 1850 chez un petit-fils de Perronneau, $arde-champêtre de la commune de Nazelles (Indre-et-Loire). Un amateur tourangeau, M. Roux, vint le voir et l’acquit pour 500 francs. A la vente de la collection Roux, M. Alfred Mame s’en rendit acquéreur à un prix déjà assez important pour l'époque. I] resta dans la collection Alfred Mame jusqu’à sa vente qui eut lieu en avril 1904, date à laquelle il fut racheté par M. Armand Mame pour 70,000 francs. Ce pastel lon$temps conservé par les descendants de Perronneau serait-il un portrait de famille ?

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