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extraordinaire. Comment ne pas admirer le gilet rose agrémenté d’un jabot de dentelle, l’étonnante variété des noirs, noir du velours, noir de la soie du catogan, noir saupoudré de la poudre bianche qui met sur le col de l’habit des reflets d’argent, l’harmonie rare qui évoque un lendemain de fête, des couleurs de dominos, des masques de velours noir avec des barbes de marceline rose, et surtout l'observation de bonne compagnie, dont témoigne le resard matois et le nez à facettes. Il semblerait que cette ironie — non une caricature — témoigsnât de la maligsnité du peintre de Saint-Quentin et justifiât la légende de sa rivalité un peu sournoise avec Perronneau.
Cette lésende tire son origine d’une page de Diderot. La voici en entier (1): « Dans lies ouvrages de La Tour, c’est la nature même, c’est le système de ses incorrections telles qu'on les y voit tous les jours. Ce n’est pas de la poésie ; ce n’est que de la peinture. J’ai vu peindre La Tour ; il est tranquille et froid ; il ne se tourmente point ; il ne souffre point ; il ne halète point ; il ne fait aucune des contorsions du modeleur enthousiaste... Il a le sSénie du technique ; c’est un machiniste merveilleux. Quand je dis de La Tour qu'il est machiniste, c’est comme je le dis de Vaucanson, et non comme je le dirais de Rubens... Lorsque le jeune Perroneau parut, La Tour en fut inquiet ; il craignit que le public ne pût sentir autrement que par une comparaison directe l'intervalle qui les séparait. Que fit-il ? Il proposa son portrait à peindre à son rival, qui s’y refusa par modestie: c’est celui où il a le devant du chapeau rabattu, la moitié du visage dans la demi-teinte, et le reste du corps éclairé (2). L’innocent artiste se laisse vaincre à force d'’instances, et, tandis qu'il travaillait, l'artiste jaloux exécutait le même ouvrage de son côté. Les deux
(1) Salon de 1767. Edition Assézat-Tourneux.
(2) Cette description semble indiquer un portrait analogue à celui de La Tour par luimême qui fut gravé par Schmidt en 1772.
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tableaux furent achevés en même temps et exposés au même salon : ils montrèrent la différence du maître et de l’écolier. Le tour est fin, et me déplaît. Homme singulier, mais bon homme, mais salant homme, La Tour ne ferait pas cela aujourd'hui; et puis il faut avoir quelque indulgence pour un artiste piqué de se voir rabaissé sur la ligne d’un homme qui ne lui allait pas à la cheville du pied. Peut-être n’aperçut-il dans cette espièglerie que la mortification du public, et non celle d’un confrère trop habile pour ne pas sentir son infériorité, et trop franc pour ne pas la reconnaître. « Eh ! ami La Tour, n'était-ce pas assez que Perroneau te dit: « Tu es le plus fort » ? Ne pouvais-tu être content, à moins que le public ne te le dit aussi ? Eh bien ! il fallait attendre un moment, et ta vanité aurait été satisfaite, et tu n’aurais point humilié ton confrère. A la longue, chacun a la place qu'il mérite. La société, c’est la maison de Bertin; un fat y prend le haut bout la première fois qu'il s’y présente, maïs peu à peu, il est repoussé par les survenants ; il fait le tour de la table; et il se trouve à la dernière place au-dessus ou au-dessous de l’abbé de La Porte. »
Dans quelle mesure doit-on tenir compte d’un document qui a été écrit quelque dix-sept ans après le Salon de 1750 ? Ce dont on ne peut douter, c’est que la description qu’il donne du portrait de La Tour exécuté par Perronneau ne correspond en aucune manière avec l’arran$sement du portrait de Saint-Quentin. Celui-ci, d'autre part, est-il bien le portrait exposé en 1750? N'est-il pas possible que Perronneau, comme en beaucoup d’autres cas, ait exécuté deux ou plusieurs portraits de La Tour ? Quoi qu’il en soit, le texte soulève une question intéressante. Quels furent les rapports des deux artistes ? Comment envisa- $Seaient-ils leurs talents?
En ce qui concerne Perronneau, aucun doute n’est permis. Diderot lui-même, mal intentionné, ne dit-il pas expressément « l’innocent artiste », ne vante-t-il pas sa franchise ? Le ton de ses
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lettres ne nous montre-t-il pas un homme malheureux, timide et respectueux ? La Tour, académicien depuis quelques années déjà, n’était-il pas son aîné et son supérieur à une époque où l’Académie consacrait la hiérarchie des $enres et des talents ? Sa physionomie astucieuse, telle que Perronneau et luimême l’ont représentée, ia polémique des folliculaires, les décisions de l’Académie contre les pastellistes, peut-être inspirées par sa jalousie, semblent dire qu'il fut un « mauvais confrère ». L’anecdote contée par Diderot, fût-elle vraie, ne serait pas probante : demander son propre portrait à un émule, l’exécuter soimême, décider Chardin à les exposer tous deux à côté l’un de l’autre, n’est-ce pas au contraire un $este de bravoure ? Et pourquoi ne pas tenir compte de cette opinion de l’abbé de Fontenay sur le talent de Perronneau (1): « Une des plus $randes preuves que nous en puissions donner, c’est que le plus célèbre des peintres de portraits de nos jours, M. de La Tour, a voulu avoir le sien de la main de M. Péronneau, et lui a toujours donné des témoisrages de l’estime la plus distinguée. »
Un livre du temps signalé par Goncourt, l'Ecole de l'Homme, paru en 1752, prétend que La Tour aurait posé pour ce portrait un lendemain de fête et lui reproche amèrement ce procédé: « Prends ton temps pour te peindre, ambitieux Toural ; tu es en bonne humeur, tes veux brillent, tu as le teint clair et vif. Saisis le moment ; peins-toi. Une longue insomnie te rend aujourd’hui le visage terni, tu as la vue chargée par un cruel mal de tête, tu es bouffi, méconnaissable. Qu'attends-tu ? Peut-il y avoir un instant plus propre pour faire faire un portrait qui ne ressemble pas ? Ne l’échappe point, cours chez ton rival, aide encore l’occasion qui travaille contre lui : fais-toi peindre; paye, et larsement. »
(1) Affiches, annonces et avis divers ou Journal général de France, samedi 10 janvier 1784 Quelques jours après, le continuateur des Mémoires secrets formulait la même opinion dans
des termes à peu près identiques.
Or le portrait de Saint-Quentin ressemble à La Tour peint par lui-même, et d’une façon étonnante au buste de La Tour par Lemoyne. La Tour n’y a aucunement le visage « terni, bouffi, méconnaissable ». Encore une raison pour ne pas assimiler le portrait du musée Lécuyer à celui du salon de 1750.
Peut-on voir l'influence de La Tour dans les décisions prises par l’Académie contre les pastellistes en 1746 et 1749 ? On sait qu’en 1749 l’Académie résolut de ne plus recevoir de peintres en pastel, et Loir, dont les brochures du temps font l’éloge, dut quitter le pastel pour la sculpture. Cette mesure draconienne ne fut-elle pas plutôt inspirée par l’opinion, dont ces brochures se font l’écho depuis quelques années déjà, en termes parfois violents ? La Tour, dont on ne connaît pas un portrait à l'huile, n’avait-il pas tout à craindre d’une polémique qui ne pouvait en aucune manière gêner Perronneau, l’auteur des admirables effi- Sies du Père Chambroy, du Bénédictin de Saint-Benoît-sur-Loire et de la dame de Sorquainville ? D’autre part, les amis de La Tour semblent avoir été ceux de Perronneau. La Tour peint M. et M”*° de Mondonwville ; Perronneau, pastellise l’un des fils et la troisième femme de Lemoyne qui fait le buste de La Tour; ils fréquentent tous deux dans les coulisses de l’Opéra ; M'"° Fel, la Camarso, Cupis, père de la Camarso, sont les modèles de La Tour; M" Rosalline, Amédée, Lany, de moindre importance, prêtent leurs minois à Perronneau.
En 1761, Perronneau est à Amsterdam l’hôte de M. Hogguer, ministre de Hollande à Hambour$, échevin d'Amsterdam ; c’est ce même Hogguer qui, en 1766, héberse La Tour, puis une seconde fois, en 1772, Perronneau, et que La Tour mentionne en fin de compte dans son testament du 9 février 1784: « Je donne et lèsue à M. Hogguer, ministre de Hollande, à Hambour$, le tableau de feu mon ami M. l’abbé Hubert lisant à la lumière. » Enfin, tout ce que l’on sait de la manie humanitaire