‹ J.B. Perronneau (1715-1783) sa vie et son œuvre 1923Chapitre 45 sur 107 · D’ANGIVILLER · texte numérisé non relu

D’ANGIVILLER

Le 25 août, il envoyait au Salon, nous dit le livret: « Plusieurs Portraits de Femmes en pastel sous le même numéro ». Les avis furent partasés. Le Mercure de France (3) se contente d’une citation: &« On voit de M. Peronneau, plusieurs portraits de femmes en pastel. » Radet, l’auteur présumé de la brochure: Ah! Ah! Encore une critique du Sallon! Voyons ce qu’elle chante déclare que M. Perronneau a exposé « des Portraits dont

(1) Archives Nationales, 0! 167315 (31).

(2) Archives Nationales, 01 1135, fol. 122 (3) Septembre 1779. Lettre d’un Italien sur le Sallon.

on ne dit rien ». Une lésère restriction dans la Bonne Lunette: « Les portraits faits par M. Perronneau sont pleins de légèreté, d’une teinte fine et délicate ; mais on demanderoit plus de résolution dans les formes et de fermeté dans les lumières. » Ün autre folliculaire (1) a plus de $énérosité dans le jusement : « Un portrait de M. Loir, nouvel agréé, et plusieurs autres par M. Perronneau, Ârtiste dont on connaît la touche fine et spirituelle, ont obtenu un grand nombre de suffrages. » L’Année littéraire (2) mélange le blâme et l’élose : « Les portraits de Monsieur Perroneau quoique d’une touche lésère et moëlleuse paraissent $ris à côté de ceux dont je viens de parler (Callet, Duplessis, Roslin). »

Un pastel ovale appartenant à M. Wildenstein, signé et daté 1780, nous donne une précieuse indication sur cette année. Îl représente deux enfants, les frères Théophile et Quirin de Cazenove, peints à l’âs$e de 15 et 12 ans (pl. 40). Leur père, Théophile de Cazenove, né à Amsterdam en 1740, mort à Paris en 1811, fut charsé par la Compagnie holiandaise des Indes de l’achat de vastes territoires en Amérique. Il réussit dans sa mission et fonda deux villes: Cazenovia, dans l’Etat de New-York et Olden Barneveldt. Il épousa en 1763, à Harlem, Marguerite- Hélène de Voikert van Jever dont la mère était Quirina van Sypestein. Il en eut deux fils: Charles-Théophile de Cazenove (1765-1813) qui épousa plus tard Julie-Catherine Roguin d’Yllens, et Quirin-Henri de Cazenove (1768-1856) qui devint dans la suite le mari d’Elisabeth de Villas-Boissière. Quelle meilleure preuve pourrions-nous avoir d’un nouveau séjour en Hollande ! Quelle distance parcourue depuis l’infant chamarré de l’année 1744 jusqu’à ces petits maîtres dans la fleur de l’âge,

(1) Coup d’œil sur les ouvrages de peinture, sculpture et gravure de MM. de l’Académie royale au Salon de 1779.

(2) Exposition de peintures, sculptures et gravures.

vêtus à la dernière mode du temps Louis XVI ! Leurs visages évoquent certains portraits du dauphin, parés de mélancolie. Ils ont la toilette néglisée qui convient à leur â$e, à leurs jeux, à leurs espiègleries. Comme les enfants de Chardin, ils jouent encore à la raquette, au volant; mais leurs cheveux, frisés à la Panur£ge, retombant à la jockey, ne sont plus noués en catogan et flottent à leur guise. Ils ne portent plus l’habit à panier, mais de petites vestes collinettes lilas bleu et lilas rose, prenant leurs nuances dans les ailes changeantes des pigeons, avec des boutons en marcassite, et le col rabattu. Les gilets de même nuance s’entr'ouvrent sur des chemises g$arnies de ces collerettes qu’on appelle « pierrots hollandais ». Il se trouve enfin que la mode s'accorde avec le $oût de Perronneau pour la simplicité. Elle prend parti de plus en plus pour les linons, les batistes, les mousselines ravées, tandis que les splendides brocarts de Lyon sont mis de côté. A la simplicité des blancs et vaporeux tissus se mêlent le charme et la naïveté des costumes pris à la paysannerie et qui, à cette époque, voltigent dans l’espace, comme l’air que l’on respire. La paysannerie est partout, dans l'imagination, dans les romans, dans la musique et dans les cœurs. C’est l’égslogue à la manière de Fontenelle, quand il disait: « Il en va, ce me semble, des éslogues comme des habits que l’on prend dans les ballets pour représenter des paysans; ils sont d’étoffe beaucoup plus belle que ceux des paysans véritables, ils sont même ornés de rubans et de points et on les taille seulement en habits de paysans. » Telle est la dernière œuvre datée que nous connaissions de Perronneau.

Par une transition d’idées toute naturelle, il nous faut citer ici le portrait de Théophile de Cazenove en habit de velours clair sur un fond gris, vu de face dans un ovale de pierre, un tricorne passé sous le bras (1).

(1) Le commandant de Cazenove possédait encore ce portrait en 1909.

Voyage en Russie et dernier séjour en Hollande. — Mort de l'artiste. — Son caractère. — Les causes de son instabilité. 1781-1783

« Un document récemment découvert à Pétersbourg$ par le baron N. Wrangell, l’infatisable chercheur qui a tant contribué à élucider l’histoire de l’art russe, écrit M. Louis Réau(1), confirme de la façon la plus nette la réalité d’un séjour du $rand pastelliste français en Russie. Ce précieux document est emprunté à la Gazette (Vie domosti) de Saint-Pétersbourg du 10 décembre 1781, n° 99, qui mentionne, parmi les personnes partant pour l’étranger, « Perronneau, peintre de l’Académie de Paris, habitant sur la Perspective Nevsky, dans la maison Boudakov, chez M. Barail ». On sait qu'il était d'usage, à cette époque, pour tous les étrangers de distinction, d'annoncer le jour de leur départ dans la Gazette de Saint-Pétersbourg (2).

« Le baron N. Wrangell, qui glisse cette note en appendice du remarquable article qu’il a récemment publié dans la revue russe Staryé Gody, sur les artistes étrangers du XVII siècle en Russie, se demande s’il s’agit bien du célèbre pastelliste Perronneau et il n'ose conclure. « Dans ses biographies, écrit-il, il n’est dit nulle part qu'il ait été en Russie; mais, d’autre part, je n'ai pas

(1) Chronique des Arts du 11 janvier 1913.

(2) Cf. Mémoires de Casanova, t. VI: « Nous fixâmes le jour du départ. J’en envoyai aussitôt l’annonce à la gazette de la ville: c’est l’usage des personnages de distinction ».

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