‹ J.B. Perronneau (1715-1783) sa vie et son œuvre 1923Chapitre 46 sur 107 · CT · texte numérisé non relu

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trouvé dans un seul dictionnaire un autre Perronneau qui fût membre de l’Académie de Paris (1). »

« Il me semble que nous pouvons être maintenant plus affirmatifs. [Il est inexact de prétendre que les biographes de Perronneau ne fassent pas mention de son séjour en Russie, puisque nous voyons deux de ses contemporains, l’abbé de Fontenay et le continuateur des Mémoires secrets de Bachaumont, confirmer, dans leurs articles nécrologiques l’exactitude de l’information publiée par la (Gazette de Pétersbourg. Cette concordance a l’évidence d’une preuve. Il est bien établi, désormais, que la vie errante de Perronneau l’a entraîné jusqu’en Russie. Nous sommes même en mesure de préciser la date de son voyage: c’est dans le courant de l’année 1781, deux ans seulement avant sa mort, que se place son séjour à Pétersbourg. Ce voyage nous explique son abstention au Salon de 1781. Il faut donc ajouter le nom de Perronneau à la liste des nombreux peintres français : Louis Caravaque, Le Lorrain, Lagrenée l'aîné, Louis Tocqué, Jean-Baptiste Leprince, Elisabeth Visée Lebrun, etc., qui sont venus, pour un temps plus ou moins long, professer à l’Académie des Beaux-Arts ou travailler à la Cour de Pétershbours.

« Dans quelles conditions Perronneau a-t-il visité la capitale de la Néva ? Il n’est suère croyable que la curiosité seule ou « l’inconstance de son caractère » l’aient déterminé à entreprendre ce long voyage. D'autre part, rien ne nous laisse supposer que, comme tant d’autres artistes français du XVII siècle, il eut l’heur et l'honneur d’être mandé à Pétersbourg, qui était alors l’Eldorado des peintres de tous les pays d'Europe, par l’impératrice Catherine IT ou par l'Académie des Beaux-Arts. Mais peut-être céda-t-il aux instances de quelque Mécène russe qui lui fit des commandes de portraits ? En attendant que la

(1) « Les Artistes étrangers en Russie » (Staryé Gody, juillet-septembre 1911, p. 79).

découverte de nouveaux documents nous éclaire sur les circonstances et les résultats de ce voyage, nous devons nous borner, pour le moment, à en affirmer la réalité.

« Il est impossible que ce séjour en Russie n’ait pas laissé de traces, et les collections de Pétersbourg$ recèlent probablement des portraits de Perronneau qui n’ont pas été reconnus et identifiés. On n’a pas signalé à ma connaissance dans les collections privées de Russie aucun pastel authentique de Perronneau. »

La découverte du baron Wrangel nous conduit à nous demander comment Perronneau s’était décidé à partir pour la Russie. Y fut-il introduit par un de ses modèles, le docteur Poissonnier, aui se rendit en Russie de 1758 à 1761 auprès de la czarine Elisabeth ? Il a pu, d’autre part, être présenté à la comtesse Strosonoff par Desfriches qui était en relations avec elle. Par un billet du samedi 17 juillet 1779, elle prie le dessinateur orléanais de « vouloir bien se rendre à l’image S° Nicolas, rue Bagnier où elle se trouve depuis quelques moments. »

M” Visée Le Brun, dans ses Souvenirs, raconte sa visite, à Moscou, à la comtesse Strosonoff, femme de son vieil et bon ami, au’elle trouva hissé sur une machine très élevée qui faisait continuellement la bascule. « Je ne concevais pas comment elle pouvait supporter ce mouvement perpétuel ; mais elle en avait besoin pour sa santé ; car elle était dans l’impossibilité de marcher et d’agir, ce qui ne l’empêchait pas d’être aimable. » La comtesse de Strosonoft offrit à M”° Visée Le Brun de loser dans une maison qu’elle possédait ; celle-ci n’accepta qu'à condition de faire le portrait de sa fille, comme prix du loyer.

Chacun a pu voir, en 1908, à l’Exposition de Cent Pastels, un portrait du comte Louis-Claude Goyon de Vaudurant, souséouverneur de Bretagne, prêté par M. Wilbrod-Chabrol. Edmond de Goncourt, qui avait les meilleures raisons de l’admirer, s'exprime ainsi, dans la Maison d’un Artiste :

« Louis Claude, comte Goyon de Vaudurant, sous-sfouverneur de Bretagne, coiffé à l’oiseau royal; il est en habit de velours noir, jabot de dentelle, gilet de soie à fleurettes traversé par le cordon rou$e de commandeur de l’ordre de Saint-Louis.

Pastel sur peau vélin.

Provient de la collection du docteur Aussant de Rennes, où il était attribué à La Tour. Ce pastel, qui a tous les caractères du faire de Perronneau, n’a pû être exécuté par La Tour qui, déjà un peu fou, ne travaillait plus à l’époque où M. Goyon était nommé commandeur de l’ordre de Saint-Louis. »

La décoration donne la date la plus ancienne que l’on puisse assigner à ce tableau ; le comte de Vaudurant a été nommé commandeur de l’ordre de Saint-Louis en 1781. Nous ne pensons pas, en effet, qu'il s’asisse d’une œuvre de La Tour ; mais nous restons tout aussi sceptiques quant à l'attribution à Perronneau d’une œuvre retouchée, qui n’a aucune des qualités de délicatesse, de lésèreté qu’on observe $énéralement dans l’œuvre de cet artiste. Si nous avons bonne mémoire, lors de la vente Goncourt, en 1897, l’expert, au moment de l’offrir aux enchères, avait cru devoir formuler des réserves sur cette attribution et avait même prononcé le nom de Ducreux.

Nous voici arrivés au terme de ce long voyage vers la postérité. Perronneau semble attiré de plus en plus vers cette Hollande, où il fut en 1754, en 1755, en 1761, en 1771, en 1772, en 1780. II dut s’y arrêter une dernière fois, au retour de son voyage en Russie, à la fin de l’année 1781 ou au commencement de l’année 1782, puisqu'il quitta Saint-Pétersbourg£ le 10 décembre 1781.

Tandis que sa femme reste au logis, au Petit-Charonne, jusqu'en 1783, et l’année de sa mort, rue Saint-Victor, dans la maison de M. Dufresnoy, Perronneau disparaît obscurément. C’est à peine si, le 20 décembre 1783, le procès-verbal des

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séances de l’Académie Royale mentionne cette fin: « Il a été oublié de notifier la mort de M. Perronneau. » Quelques jours plus tard, le 10 janvier 1784, on lit dans le même registre: « Aujourd’huy samedy 10 janvier, l’Académie fait l'ouverture de ses conférences. Mort de M. Péronneau, décédé à Amsterdam, âgé de 68 ans. — En ouvrant la séance, le Secrétaire a notifié la mort de M. Péronneau, Peintre Académicien, décédé à Amsterdam au mois de novembre dernier, environ dans la 68° année de son âge. »

Or on lit dans le registre des enterrements du cimetière de Leyde, situé à Amsterdam près de la porte de Leyde:

20 novembre 1783:

Jean-Baptist Perraunot.

Van de Heeregragt by de Lyse Straat. Is gehaalt.

Heeregracht (près de la rue de Lyse, où J.-B. Perronneau avait son domicile).

Is gehaalt, c’est-à-dire on a cherché le corps.

D'autre part, on remarque cette note dans le registre où sont inscrits les noms des décédés, classifiés selon une taxe fiscale, payée pour leur enterrement. Un registre annuel et spécial donne les noms des personnes pauvres enterrées sans payement de cettemtaxe)

1783 (November 19).

Jan Martens v(oor) Jean Baptist Perraunot 42 J(aren) Koorts.

J. Martens est celui qui a dénoncé, déclaré la mort de J. B. Perronneau. — 42 J(aren) 42 ans. Les chiffres ne donnent pas le moindre doute. -— Koorts. Fièvre, cause de la mort.

Les documents français et hollandais concordent quant à la date approximative de la mort ; ils se contredisent quant à l’âge du défunt.

Peut-on voir dans cette contradiction une simple erreur de copie? On se souvient qu’au salon de 1746, Perronneau avait exposé « le portrait à l’huile d’un jeune écolier, frère de l’auteur,

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PORTRAIT PRÉSUMÉ DE M. DARCY Peinture. 1760?

(Ancienne collection Demotte)

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tenant un livre ». N’était la parfaite similitude des prénoms, ne pourrait-on pas voir dans cet écolier, beaucoup plus jeune que son aîné, le frère de Jean-Baptiste Perronneau ? L'âge de 42 ans donné par le registre du cimetière fixerait-il à l’année 1741 la date de naissance du jeune écolier de 1746? On remarque, d’autre part, dans le même document, qu'on a cherché le corps non pas à la rue de Lyse, où J.-B. Perronneau avait son domicile, mais près de Heeregracht, près de la dite rue. Il n’est pas impossible à priori, que les deux frères soient morts à la même époque.

Le même jour que les registres de l'Académie, l’abbé de Fontenay signale en ces termes l’événement (1) : « Nous venons d'apprendre que M. Péroneau, peintre de portraits très distinsué étoit mort cet Automne en Hollande. Cet artiste, né à Paris, fut d’abord instruit dans le dessin par M. Natoire; ensuite il entra chez M. Cars, dans l'intention d’être Graveur ; mais il n’étoit pas né pour l'exercice d’un art qui demande beaucoup de constance et de patience. Il quitta la $ravure et peisnit au pastel. Il y fit des progrès très rapides et, en peu d’années, il fut en état de mériter l'approbation des personnes de l’Art les plus éclairées. Une des plus $randes preuves que nous en puissions donner, c'est que le plus célèbre peintre de portraits de nos jours, M. de la Tour, a voulu avoir le sien de la main de M. Péroneau et lui a toujours donné des témoignages de l’estime la plus distinguée.

« Le dessin de ce Peintre était correct, ses attitudes d’un choix noble, la disposition des draperies, agréable, et sa touche lésère et spirituelle. Le coloris et l’effet sont les parties foibles de son talent. Il l’a exercé presque par toute l’Europe et son instabilité fut une des singularités de sa vie. Rien n’a pu le fixer dans le

(1) Affiches, annonces et avis divers ou Journal général de France, samedi 10 janvier 1784. Morts remarquables.

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même endroit quelque avantage qui s’y présentit. L'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, l’Allemagne, la Russie, la Pologne, Hambour$, la Hollande, et toutes les villes principales de la France conservent des preuves du séjour qu'il y a fait. Un soût si marqué pour changer sans cesse de domicile, n’a point empéché que M. Péroneau n'ait été bon mari, père tendre et fidèle ami. Il étoit de l’Académie Royale de peinture de Paris. »

Quelques jours après, le 24 janvier, les Mémoires secrets de Bachaumont, continués par Pidansat de Mairobert (1), reproduisent avec peu de variantes cette notice:

« 24 janvier 1/84. — On n’a appris que depuis peu la mort en pays étranger de M. Perronneau, dont l’Académie même isgnorait la destinée, puisqu'il se trouve encore sur la liste de l’almanach royal de 1784. La vie errante qu'il avait toujours menée habituait à ne le point voir, et à se passer de ses ouvrages. II n'avait point exposé au Salon dernier ni même en 1781. L’inconstance de son caractère l’avait empêché de se fixer nulle part, quelqu'avantage qui s’y présentât pour lui; on voit de ses ouvrages en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Pologne, à Hambourg, en Hollande où il a terminé sa carrière, et dans les principales villes de France.

« C'était un peintre de portraits en pastel. Son dessin était correct, ses attitudes d’un choix noble, la disposition de ses draperies bien prise, mais sa touche lourde et sans effet. Il avait le coloris mauvais. Ce qui cependant, sans doute, fait l’éloge de son talent, c’est que le plus célèbre peintre de portraits de nos jours, dans cette manière, M. de la Tour, l'avait choisi pour faire le sien. »

Ainsi les contemporains reculent encore l'horizon de Perronneau. Nous suivions sa trace en France, à Abbeville, Orléans, Angers, Bordeaux, Toulouse, Lyon, en Italie, à Turin, à Rome,

(1) Cabinet des Estampes, collection Deloynes, t. 34. Extraits manuscrits

en Hollande, à Amsterdam, La Haye, Utrecht, en Allemagne, à Hambourg (1), en Angleterre, en Russie, et voici qu'ils ajoutent à son itinéraire l'Espagne et la Pologne.

À Paris même, quelle aimable fantaisie ! Le voici au moment de son mariage, dans cette rue Fromenteau, où Froidmanteau, de mauvaise réputation qui passait déjà au temps du poète Guillot, pour un centre de prostitution ; à la Gerbe d’Or, vis-à-vis la place du Vieux Louvre, demeurait M" Lany, une $racieuse « surnuméraire » de l'Opéra, un de ses modèles. En 1756, il s’en va au bas de la rue des Fossés Saint-Victor (2) où Ronsard avait habité, où Buffon devait habiter en 1771 ; quatre ans plus tard, nous le trouvons rue de la Madeleine, dans une maison de M. de la Chapelle, au coin du faubour$ Saint-Honoré (3). En 1763, il demeure « rue Notre-Dame des Victoires, la cinquième porte cochère à droite en entrant par la place », en face du couvent des Petits-Pères, et tous ces détails, on les distingue fort bien sur le plan Tursot (4). L'année suivante, on le rencontre « rue de Cléry, vis-à-vis la rue du Gros-Chenet (5) tout près de la maison de M” de Cléry, la maîtresse de l’abbé Terray, près de la maison de Robert Poquelin, frère de Molière, de M”° Vigsée, donnant dans son salon ses fameux repas à la grecque, puis y faisant dire secrètement la messe, tout près de l’autel où M. Lebrun hospitalise quelque temps l'Exposition de la Jeunesse, tenue autrefois place Dauphine.

(1) On trouve l’indice de son passage à Hambourg däns le portrait d’Henrich-Christoph Siemers (1719-1777), conservé à Hambourg chez M. Siemers, l’un de ses descendants.

(2) Aujourd’hui rue Thouïn, entre les rues du Cardinal Lemoine et de l’Estrapade.

(3) Aujourd’hui rue Pasquier.

(4) Planche XIV.

(5) Plan Turgot, planche XIV: rue de Cléry, entre la rue Montmartre à peu près, jusqu’à la rue Beauregard, n° 60, et au boulevard de Bonne-Nouvelle; sur l’emplacement où est

actuellement la rue de Mulhouse, s’élevait l’hôtel de Cuisy qu’habitèrent Necker et Mme de Staël.

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Pastel. Signé et daté 17370.

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