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En 1765, le voici près de l’hôtel de Hollande, rue du Bouloir (1), dont le nom rappelle un jeu de boules et, non loin de cette maison, de la rue Croix-des-Petits-Champs où habitait la Bourdan, célèbre entremetteuse du XVII siècle. En 1770, il s’installe près de la rue de Soly (2), dans la maison de M. Buret, rue de la Jussienne qui tirait son nom, par corruption, d’une église consacrée à Sainte-Marie-l’Esyptienne, à qui les filles venaient demander, dans leurs neuvaines, de ne pas devenir enceintes. Dupleix, le défenseur de Pondichéry, et après lui, à la mort de Louis XV, la Dubarry, occupait au n° 2 un joli hôtel aux belles ferronneries. En 1771, la liste de l’Académie lui donne une résidence, le « Petit Charonne, dernière maison neuve à sauche », cette maison de la banlieue qu’il semble avoir achetée pour les relevailles de sa femme. En 1772, il revient en deçà de l’enceinte fortifiée, mais à l’extrémité de Paris, au coin de la rue du Bout du Monde, chez une marchande lingsère, dans cette rue des Petits-Carreaux, accaparée, en effet, par les linsères établies dans ce quartier depuis plus de deux siècles. En 1780, il retourne au petit Charonne, pour se trouver enfin, en 1783, dans la maison de M. Dufrenoy, rue Saint-Victor, où l’on voit encore de vieilles échoppes, non loin de la rue des Fossés-Saint-Victor où il avait autrefois demeuré. Il semble qu'il ait pris comme devise celle de Regnard, g$ravant sur un rocher du Cap Nord: sistimus hic tandem nobis ubi defuit orbis.
Pourquoi cette course errante, sans répit? L’abbé de Fontenay dit: « Son instabilité fut une des singularités de sa vie. Rien n’a pu le fixer dans le même endroit, quelqu’avantage qui s’y présentât. » Pidansat de Mairobert ajoute: « L’inconstance de son caractère l’avait empêché de se fixer nulle part. »
(1) Aujourd'hui la rue du Bouloi va de la rue Croix-des-Petits-Champs à la rue Coquillière, n° 27.
(2) Plan Turgot, planche XIV, tout près de la rue de Cléry. En 1883, la rue Solye fut supprimée; elle commençait rue de la Jussienne et finissait rue des Vieux-Augustins (aujourd’hui rue d’Argout).
Et cependant, tout le retient à Paris. L’hostilité de La Tour ne semble avoir été qu’un mythe ingénieux, inventé par les folliculaires pour corser l'intérêt d’une lutte d’émulation; si l’on excepte Diderot et deux ou trois publicistes sans doute fatigués de l’entendre appeler le Juste, les journaux, les correspondances et les mémoires de l’époque s’insénient à mettre les deux pastellistes sur le même plan, à grouper leurs deux noms, à faire de Perronneau, plus jeune de dix ans, le continuateur de son aîné. Ses amis et Fourqueux « qui lui veut du bien », insistent pour qu’il soit « stable ». Lui-même ne le désire-t-il pas de tout son pouvoir ? L’amour de l'intimité familiale, du « chez soi », transparaît dans son œuvre, dans ses actes et dans ses paroles. Il a laissé d’adorables portraits d'enfants, des couples patriarcaux, des fisures féminines qui expriment une poésie paisible. Ce qu'il aime à traduire, c’est la vie simple, intérieure ; la monotonie même de ses arran$gements révèle un homme qui découvrirait volontiers un monde de joies dans un voyage autour de sa chambre. S'il voyage, c’est que les charges qu'il a voulu assumer pour réaliser un certain idéal à la manière d'Oudry et de Mademoiselle Froissié sont un fardeau trop lourd. Ce fils d’un bour- $eois de Paris, né pour passer de longs jours, comme Chardin, entre le Louvre et les boutiques d’estampes de la rue Saint- Jacques, n’a pas le droit de « vivre entre ses parents le reste de son â$e ».
Certains écrivains insinuent, sans preuves, que cette instabilité a son secret dans la vie privée de Perronneau. Or, jamais il ne songe à faire grief à sa femme d’une succession qui a dû le $rever ; comme il craint « qu’elle ne soit un peu attaqué de la poitrine », il fait « une folie », lui qui n’est pas riche, et qui gagne « par mons et veau » 20.000 livres en cinq ans; il achète une maison dans la banlieue, le Petit Charonne « car l’air y est excellent ». Ailleurs, il lui rend un hommage maladroit, mais cette maladresse même ne prouve-t-elle pas sa sincérité ?
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« J’ay trouvé M”*° Perronneau, écrit-il à Desfriches, dans la plus $rande mélancolie qui a tellement prie sur son tempérament qu’el est tombé mallade ; je n’ay point de ses nouvelles depuis quelque temp ; je ne lui ay pas rendu assé de justice sur son économie et sur ses soins ; sa vertu a esté trop haustère et a priesur sa santée ; c’est son état qui m’a rendu mallade depuis que je suis à Lion où j'ay languie. »
L'homme nous apparaît sentimental, modeste, sans un soupçon d'ironie, un peu perdu dans le vaste monde. Diderot qui n’est pas suspect de bienveillance, l'appelle « l’innocent artiste » et le déclare « trop franc pour ne pas reconnaître son infério- rité ». Perronneau ne s’abaiïisse pas, mais s’humilie, se fait petit, demande des conseils, n’a pas l’autorité de son talent ni l’envergsure d’un La Tour. Timidement, vers 1772, à l’âge de 57 ans, cet académicien se risque enfin à s'affirmer: « J’ose dire que j' ay acquis dans mon petit tallans. » Partout dans ses lettres, ce ne sont que déboires, spéculations malheureuses, héritages embrouillés, prières à ses amis, requêtes aux $rands: ce n’est pas le ton d’un homme à bonnes fortunes. Il quitte le monde discrètement, comme un salon trop rempli où il ne veut rien interrompre. Trois mois après sa mort, sa femme épouse le peintre Robin (1).
(1) Jean-Baptiste-Claude Robin, né le 24 juillet 1734, agréé de l’Académie royale, fut choisi par l’architecte Louis pour peindre le grand plafond du théâtre de Bordeaux. Il fit des tableaux d’histoire et aussi quelques portraits. Diderot fut aussi sévère pour lui que pour Perronneau: « 11 faudrait renvoyer cet artiste pour cinq à six ans à l’Académie, écrit-il dans son Salon de 1775 »; en 1781, il juge une « Transfiguration » de Robin par ces mots: « Détestable de tout point. Passez ». C’est à l’âge de 62 ans qu’il épousa, en deuxièmes noces, Mme Veuve Perronneau; il habitait alors la Pigeonnière, commune de Chaïlles, arrondissement de Blois. Il mourut le 23 rovembre 1818, à l’âge de 84 ans; Mme Robin, Veuve Perronneau, était morte à cette époque. Dans le registre des oppositions aux hypothèques (Archives de la Seine, 1123), nous avons relevé un acte d'opposition « du 4° jour de Pluviôse, an 3 de la République, à la requête de Jacques-Charles-Alexandre Keguelin, officier retiré, et Louise-Barbe-Marie Rozières, son épouse, demeurant à Strasbourg..., sur Jean-Baptiste- Claude Robin, peintre, et Charlotte-Louise Aubert, sa femme, elle avant veuve de Jean- Baptiste Perroneau, au sceau des lettres de ratification de la vente d’immeubles réels et fictifs, situés dans le ressort du tribunal du district. Dans les comptes-rendus des Sociétés
départementales des Beaux-Arts, M. Marionneau a publié un travail sur J.-B.-C. Robin.
Là encore, une tradition veut que Perronneau ait été dans la
logique de son rôle et lui prête la $énérosité d’avoir conseillé, à ses derniers moments, cette nouvelle union (1).
Qu'il y a loin de cette discrétion à la hauteur d’un La Tour. Prié à Versailles pour le portrait de M”*° de Pompadour, celui-ci répliquait : « Dites à Madame que je ne vais pas peindre en ville. » Il lui réclamait, pour ce faire, quarante-huit mille livres. Perronneau n’exige pas tant. Desfriches, dans ses inventaires, estime ses portraits entre 30 et 100 livres. On lui paye six cent dix-sept livres celui du duc d’Humières, $ouverneur du Boulonnais ; voilà ses prétentions. Cependant il ne manque presque jamais de donner à l’œuvre achevée la consécration de son paraphe. Il signe lar$ement, d’une écriture inclinée, régulière, appliquée, ennoblissant son nom d’une magnifique initiale ; peu lui importe l'orthographe ! Tantôt il redouble l’r, tantôt il redouble l’n: parfois il se contente d’un seul r et d’un seul n ; ailleurs il donne au mot toutes ses consonnes. Nous croyons qu'il faut adopter cette dernière manière, qui est celle de son contrat de mariage.
Si les documents ne laissent pas le moindre doute sur ses habitudes morales, dans quelle incertitude sommes-nous en ce qui concerne son portrait physique ! Il existe, au musée de Tours, un fort beau portrait d'homme, signé, et qui passe pour être celui de Perronneau; il s’y présente de face, vêtu d’un habit rouge brun à boutons d’or, d’un gilet rose à broderies vermeilles, qui s’entr'ouvre sur un jabot de dentelle, festonné, attaché à un tour de cou en linon blanc ; les cheveux poudrés se nouent en catogan ; la physionomie révèle l'âge, trente ans au plus, ce qui assignerait à l’œuvre la date de 1745, maïs rien ne trahit la profession. Charles-Nicolas Cochin, ami de Desfriches, n’a pas manqué de ranger le peintre pastelliste dans sa $alerie de médaillons. Nous avouons qu’en général ces profils en série nous
(1) Rapporté par Maurice Tourneux.
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semblent dénués d’accent personnel; cependant celui de Per-
# « . ., ? e LS] A ronneau échappe à cette uniformité. Ici le modèle paraît plus A 4 e 2 e e A âgé ;: mais autant qu’on puisse comparer deux portraits d'âge et d’arrangement différents, la ressemblance est frappante : un front dégagé, un regard direct, un menton accentué, un visage ovale, des traits marqués, une certaine énergie qui s'accorde mal avec tout ce que nous savons du personnage.
Vicissitudes de la réputation de J.-B. Perronneau. Sa technique.
Voilà donc Perronneau entré dans la postérité. Là encore, il retarde sur La Tour ; avec lui, il fut enslobé dans le mépris que le XIX° siècle, en ses premières années, manifestait pour tout ce qui touchait au siècle précédent. Desfriches, qui connaissait la valeur marchande des tableaux, n’allait $uère au delà de cent livres pour un pastel de Perronneau (1). En 1912, à la vente Jacques Doucet, on adjugeait cent-dix mille francs le portrait du comte de Bastard. Lentement le pastelliste s’est élevé à la gloire précise des fortes enchères.
Le premier, à notre connaissance, Arsène Houssaye, en 1858, dans une $entille comédie en un acte: Le Pastel de Mademoiselle Fel, maîtresse de la Tour, souligne le mérite de Perronneau.
Ailleurs (2), il décrit ainsi le portrait de M”° Juliette:
« Mais le portrait de Fleur-d’Épine, par Péronneau, est là qui
(1) Voici les œuvres de Perronneau que mentionne Desfriches dans les différents inventaires de son cabinet, avec les prix d’estimation qu’il leur assigne :
Le 29 juillet 1752: 2 testes d'enfant; 1 contre épreuve d’Apollon; 1 teste d’après l’antique plus grande que nature; 1 académie; 1 teste de fleuve; 4 testes de Perronneau.
Le 3 septembre 1760: Le portrait de Gillequin, par Perronneau, présent qui m’a esté fait (ia bordure 12 1.), 30 1.; le portrait de Robbé, sous glace, par Peronneau (la glace et la bordure, 36 1:),:72:E
Le 28 juin 1774: Le portrait de Gillequin, 72 1.; un pastel représentant le matin, 72 1.; Portrait d’une femme, 24 1.
Le 23 janvier 1778: Le portrait de M° de Sabran, 24 1.; teste de femme, tenant un coq, 72 1.; le portrait de Rohbé. sous glace, 120 1.
(2) Arsène Houssaye, Princesses de comédie et déesses d’opéra, t. XVIII. Fleur d’Epine, p. 281.
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me parle par la plus jolie bouche de toutes les belles folies de cette comédienne oubliée. Fleur-d’Épine me confesse ainsi qu’elle a aimé une fois, qu’elle a été aimée cent fois, qu'elle a tyrannisé tous les cœurs pour se venger de son premier amant. O les liaisons dangereuses ! dirait La Clos.
« Ce portrait est une merveille d’éclat et de fraicheur, — des fraises fondues dans du lait, des pêches mürissantes, des lys et des roses, — ou plutôt, comme dit le poète antique : « Une goutte du sang de Diane sur la nei$e des montagnes ». Jamais le pastel n’a répandu plus de charme féminin, plus de £$râce féline, plus de volupté pénétrante. »
La biographie de Perronneau manque à l’histoire des peintres de Charles Blanc. L'auteur, à qui Maurice Tourneux signalait cette lacune, lui répondit: De minimis non curat praetor. Déjà cependant des amateurs devinaient ce talent méconnu. Bien avant la guerre de 1870, M. Camille Groult le recherchaïit très loin. Lisez plutôt ce joli passage du Journal des Goncourt (1): « Au bout d’une causerie sur l’art qui lui apporte une espèce d’enivrement, les yeux tout ronds, le bout du nez fébrilement dilaté, la bouche contractée comme en une dégustation $ourmande, Groult, au milieu de paroles en déroute, coupées par cette phrase : « Vous les verrez, Monsieur, chez moi ! », me parle de deux Péronneau, deux Péronneau achetés à quatre ou cinq heures de Bordeaux... achetés dans une propriété à laquelle on n’arrivait qu'au moyen d’une mauvaise carriole... Et le marché conclu, et M. Groult se disposant à les porter dans la voiture, la femme qui venait de les lui vendre lui disant: « Il y a encore » une condition... ce sont mes aïeux... et je ne consentirai à les » laisser sortir que la nuit tombée. » Et la vendeuse promenait dans les vignes son vendeur jusqu’au crépuscule. Ne trouvez-
(1) Mercredi 8 janvier 1890.
vous pas quelque chose de joliment superstitieux, dans l’arrangement de cette femme pour que ces portraits de famille ne puissent pas se voir sortir de chez eux ! »
Les frères de Goncourt publiaient dans la Gazette des Beaux- Arts, dès 1867, une étude sur le pastelliste de Saint-Quentin où ils écrivaient, à propos de son portrait par Perronneau: « Un artiste que La Tour a eu raison de redouter et qui, en marchant derrière lui, a souvent dû l’atteindre. » Aüïlleurs ils ajoutaient : « Perronneau est un coloriste supérieur à La Tour. Il y a de la lumineuse école anglaise, du Reynolds dans son pastel. »
En 1867, à la première vente Laperlier, passait le portraït du marquis d’'Aubaïs, adjug$é au peintre Emile Lévy. De son côté, M. Roux (1), de Tours, avait eu la bonne fortune d’acquérir, à des prix dérisoires, du $arde champêtre de Nazelles, le dernier descendant de l'artiste, cinq portraits au pastel; à sa vente, en 1868, M. Alfred Mame, obtenait pour 470 francs un pastel de femme en robe décolletée vert céladon ; pour 265 francs un autre portrait de femme endormie (pl. 41) ; M. Mannheim avait pour 127 et 128 francs deux portraits de jeunes $arçons, quelque peu endommagés, et le docteur Piogey enlevait pour 70 francs un portrait de jeune femme à la robe $arnie d’hermine et de fleurs. À ia même époque, Eudoxe Marcille achetait pour 25 francs, chez un fripier d'Orléans, un portrait de femme, au pastel. En 1869, M. Reiset, dans son catalogue des dessins du Louvre, esquissait une biographie du peintre pastelliste. L'année suivante, le musée achetait à l’expert Féral fils, pour 300 francs, ie portrait d’une jeune fille tenant un chat.
Il est curieux de suivre, d’année en année, d'exposition en exposition, de vente en vente, le processus de cette réhabilitation, et de voir ce Perronneau méconnu se dévouer encore,
(1) Philippe Burty écrivait dans la Gazette des Beaux-Arts, en 1862 : « Le cabinet de M. Roux est un des plus intéressants que je connaisse; un goût éclairé, une patience intelligente et d'heureux hasards ont présidé à sa formation ».
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