PI. 2E
BONAVI-.KTUKK JoUUNU
^Pcinluie. SiRiiùe el datée 1767.
(Ancienne collection Demottc)
facilite les moyens d'y retourner et d'y travailler à réparer les pertes que vous avez faites. Il n'y a, au moment actuel, aucun qui ne soit occupé et je ne prévois même pas qu'il y en ait sitôt à ma disposition. Il peut néanmoins se présenter des circonstances qui me fournissent les moyens de vous obliger, et je ferai avec plaisir ce qui dépendra de moy pour vous mettre à portée de rentrer dans votre patrie et d'y faire usage de vos talens. Je suis, Monsieur, etc.. »
A quelle catastrophe Perronneau fait-il allusion ? Ses lettres nous le montrent à court d'argent, préoccupé d'en trouver et résigné à courir le monde. Il disait en 1770 : « Monsieur de Fourqueux insiste pour que je soient stable à Paris, moy j'i trouve bien du temps à perdre et de la misère. »
Il s'en fallut que le séjour de Hollande lui fût favorable. Le 14 mai 1772, de retour à Paris, il faisait part à son confident Desfriches de ses désillusions, dans une lettre (1) infiniment triste. La voici en entier, elle a son éloquence :
a Ce 14 may 1772.
« Monsieur et ancien amy (ce sont les meilleurs), « Je suis arivé à Paris depuis quelque jours, ou je ne resteray pas long temp car il me paroît qu'il ne me seroit pas util ni fructueux dans ces circonstances, aussi n'ai-je veu personne que M. de Fourqueux mon ancien amie et protecteur; j'i ay diné avec un Monsieur Cadot, j'i ay aprie le mariage de madame votre cher fille. Monsieur de Trudaine est à Montigny ; j'ignore si je le vairay avant mon départ car je veut suivre encore quelqu'année mes volages ; il nous est arivé tant de malleurs, tant de pertes, qu'il faut les réparé de tout mon pouvoir. J'ay des lettres pour différents endroits. J'aurois désiré vous voire et vous
(1) Collection Ratouis de Lini.ny.
embrassé à Orléans mais je n'ay point de temp à donné à ce qui me feroit tant de plaisir, à moins que je nussent un ou deux portraict à i faire en passant.
« J'ay peint à l'huille notre amy Monsieur Fouquet à Amsterdam qui vous aime beaucoup, nous avons bu à votre santée et à celle de Madame et de Mademoiselle. J'ay trouvé la Hollande bien différente de mon ancien voiage ; ils ont perdu moitié de leurs rentes et sans M. et M"' Hogguere et M. Rindorp, je n'u rien fait n'ayant esté occupé que lentement ; on n'i a eii mil bontée pour moy, bien reçu, logé partout aux belles campagnes, ! autre voiage personne ne m'a invitée et j'i ay plus gagné en six mois qu'en deux ans celte fois ici. Et voilà quatres mois que je ne fait rien ; au reste l'aire de la Hollande ne m'a pas esté favorable ; ils ont un paye si mal sain, j'aime les jens et point le paye. Honnoré-moy d'un mot de vos chères nouvelles, de celle de Madame que j'assure de mes respects et Madame votre cher fille, aussi Messieurs Soyer, Le Normand du Coudrait et M' son frère, Champremaux, Pinchinée, La Bare et nos amis. Je suis. Monsieur et cher amy, avec un souvenir toujours plein de reconnoissances.
Votre très humble et très obéissant serviteur. Perronneau. »
« Si vous voiez M"° Bénier (1), voulé vous bien lui faire mil compliments de ma part. pLcrivé-moy rue du petit Careau, à cotée de la rue du Bout-du-Monde, chez une m" Lingère à Paris. Donné-moy le plutôt de vos nouvelles. »
On relève dans cette lettre la durée approximative des deux voyages en Hollande. Le premier six mois, le second deux ans ; on y remarque aussi les noms des amis de Perronneau. Le portrait de Hogguer, Perronneau l'avait exécuté en 1761, lors de
(1) Dans les Etrennes orléanaises de 1775, M"" Besnier est mentionnée comme k peintre en mignature », habitant rue de la Lionne, à Orléans, et donnant des leçons.
son premier séjour aux Pays-Bas. Peut-être, à son deuxième voyage, a-t-il portraicturé M"' Hogguer ?
Nous ignorons ce qu'est devenu le portrait, peint à l'huile, de Fouquet, marchand de tableaux, qui a de bonnes raisons « d'aimer )> Desfriches, qui lui vend des tableaux, et reste en correspondance avec lui. Le 4 juin 1772, il lui écrit précisément : « J'eai vue avec beaucoup de satisfaction M. Peroneau, et j'eai profitté d'une occasion qui ne se trouve presqe jamais et je me ferés toujours reproche de ne pas avoir proffitté de son offre gracieux. S'il est encore chés vous je vous prie de l'assuré de mon respec.» Par contre, il existait en l'église de Moïse et Aaron à Amsterdam, une peinture à l'huile signée et datée : 1771 , représentant Petrus Woortman (1729-1791), prêtre catholique (1). L'esprit de de la physionomie compense un peu ce que la pose a de hiératique. Le visage, encadré des cheveux frisés en marteau, sourit doucement dans la lumière et atténue la sévérité de l'habit à brandebourgs, de l'étole brodée de feuillages emblématiques et protégée — le détail est charmant — par un col de dentelle finement ajourée contre la profanation de la poudre tombée de la perruque.
Si l'on en croit la lettre de Perronneau à Desfriches, « ce '772 Vendredy 1772 », on est tenté de donner cette date à toute une série de portraits d'après la famille Boreel. Voici le texte: « J'ay pein à l'huille en Hollande, mais ce voiage n'a pas été aussi fructueux que celuy de 1761, quoique l'on m'aye autant payez, mais peut de personnes m'ont occupé, ayant perdu eu\-mêsmes sur la France et si ce n'ussent esté Monsieur et Madame Hogguere, M. Rindorp et M. Rorelle, je n'ussent rien fait ; ils m'ont comblée de bontés, enfin je n'ay pas autant gagné en près de deux ans qu'en cinq mois, tout le monde de mesme a Amsterdam, et ma santé ni a pas esté bonne, l'aire estant si mal sain. »
(1) Nous disons: existait, car elle a élé vendue par le pasteur et remplacée par une bonne copie; elle se trouve aujourd'hui dans la collcciion de Sir Philip Sassoon Bart, à Londres.
La plupart de ces tableaux se trouvent chez le jonkheer Boreel van Hogenlanden, le descendant de la famille, bourgmestre de Harlem, en son château de Waterland, à Velsen, dans la banlieue de Harlem. C'est tout d'abord Jacob Boreel (1711-1778), fils de Jean Boreel, en perruque poudrée, en habit rouge brique, gilet de la même tonalité, tour de cou en linon blanc et jabot de dentelle. L'œuvre, un pastel, est signée, mais non datée. II en existe une réplique chez un membre de la famille, en Angleterre. Une autre réplique, signée et datée 1778, appartient au jonkheer G. S. Boreel, au château de Westerhout, près de Beverwijk, également dans les environs de Harlern. Si le portrait original date de 1772, suivant le texte de Perronneau, le personnage est âgé de t^oixante et un ans ; si nous en croyons la date de la réplique, il porte soixante-sept ans. L'examen de la physionomie — bien entendu, ce ne peut être qu'un indice — révèle plutôt soixante et un ans. En tout cas retenons la date de la réplique. Elle situe un nouveau voyage de l'artiste aux Pays-Bas en 1778.
Cinq autres portraits se trouvent au château de Waterland. Deux d'entre eux, des peintures de dimensions sensiblement équivalentes, représentent Jacob Boreel Jacobsz (1746-1796), fils du précédent, avec cette variante que les habits ne sont pas de la même couleur et que les profils sont tournés différemment. Même rigidité dans l'attitude du personnage, en habit brun, tour de cou de linon blanc et jabot de dentelle, les cheveux poudrés et noués en catogan, un tricorne passé sous le bras ; même finesse aussi dans le visage modelé en pleine lumière. Ce Jacob Boreel Jacobsz fut le deuxième époux de Jeanne Barbara Voët van Winssen, autrefois femme de Théodore Boendermaker. Le portrait, à l'huile, de Jeanne Barbara porte à côté de la signature une date qu'il est difficile de lire, 1773 ou 1778? Nous penchons pour cette dernière date, puisqu'en 1773 Perronneau, par ses occupations, n'a pu avoir le temps d'aller en Hollande et que nous avons la preuve d'un voyage en 1778. Un filet de ruban fait
FKIiDIiRIC Hausion de Lilienhahl Pcintuie. 1767?
(liibliollièqiie do l'Université de Copcnliagiie]
valoir les chairs du visage et du décolleté ; elles s'enlèvent dans un corsage rose orné d'un ruchon étage, le « monte-au-ciel » vers lequel les boucles du chignon retombent lourdement en « confident abattu ». Enfin, deux pastels représentent Willem Boreel (1744-1796), peut-être un autre fils de Jacob ; l'un n'est qu'une esquisse, effacée en partie ; l'autre est au contraire achevée et fort belle, dans sa souplesse et sa forme qui rappelle, par ses qualités, le portrait de Perronneau par lui-même.
Dans les premiers jours de mai 1772, Perronneau était de retour à Paris. Il donne lui-même son adresse, qui coïncide avec l'adresse indiquée par l'Académie: « rue du petit Careau, à cotée de la rue du Bout-du-Monde, chez une m° Lingère à Paris ». Il ne songe pas à signer aux procès-verbaux de l'Académie. Il s'agit bien de cela ! Il faut repartir: « Je veut suivre, encore quelqu'année mes volages, écrit-il à Desfriches. Il m'est arrivé tant de malleurs, tant de pertes, qu'il faut les réparé de tout mon pouvoir. J'ay des lettres pour différents endroits. J'aurois désiré vous voire et vous embrassé a Orléans, mais je n'ay point de temps à donné à ce qui me feroit tant de plaisir, à moins que je n'ussent un ou deux portraict à i faire en passant. »
Il est probable que l'excellent Desfriches trouva aussitôt les modèles puisque derechef ce « vendredy » 1772, Perronneau lui écrit :
« Monsieur et cher amy,
« Puisque vous voulé que je vous avertisse de mon départ de Paris, ce cera samedy et seray à Orléans le jour de la Pentecotte (par le carosse, n'ayant pu avoir place dans la berline, m'i estant prie trop tar pour i avoire des places). J'ai esté fort enrumé depuis que j'ay eii l'honneur de vous écrire, ce qui a causé mon retart, car comme mon intention est encore de voiagé, je n'ay veii personne à Paris que Monsieur de Fourqueux. Les pertes que nous avons fait sur quelque papier publique nous ont mie
à l'étroit ; sans cela je me serois fixé à Paris, car depuis que j'ay quitté Orléans j'ay gagné 20,100 1. tout fraix fait, quand à mes dépences et moienant ce que je viend de vous dire, je me trouve pie que quand vous m'avez veu, bien heureux encore que M" Perronneau ait une maison au Petit-Châronne (quoique c'est une folie puisque cela revien à 27.000 1. et raporte très peu de chose en susse des dépences journalière pour l'entretien des légumes et autres ; mais elle i est logé et l'aire i est excellent et cela a toujour une valeur réelle, enfin cela se venderoit plus de 20.000 1. mais sa santé foible (car je craint qu'elle ne soit un peu attaqué de la poitrine) m'a fait prêtée à cette dépence qu'elle n'ii pas faitte si on eut put prévoir de si fâcheuses circonstances. Je n'ay qu'un petit garçon de cinq ans é demie qu'elle a nourie, qui est charmant (que je vien de peindre) et cela n'a pas peut contribuer à altéré son tempérament. Elle est toujour triste, il faut donc que je tâche à gagné quelque chose et à présent qu'il n'i aura plus de dépense à faire pour ce bien, je placerois en sorte qu'il n'i a plus qu'à mettre à profit. J'ose dire que j'ay aquie dans mon petit tallans, j'ay fait des choses vigoureuses à Abbeville dont M. Van robesse a quatre tableaux à Paris. J'ay pein à l'huille en Hollande mais ce voiage n'a pas esté aussi fructueux que celuy de 1761, quoique l'on m'aye autant payez, mais peut de personnes m'ont occupé, ayant perdu eux-mêmes sur la France et si ce n'ussent esté Monsieur et Madame Hogguère, M. Rindorp et M. Borelle, je n'ussent rien fait; ils m'ont comblée de bontés, enfin je n'ay pas autant gagné en près de deux ans qu'en cinq mois, tout le monde de mesme à Amsterdam, et ma santé ni a pas esté bonne, l'aire estant si mal sain. J'ay beaucoup de lettres, je jugeray avec vous et suiveray vos sages conseilles sur mes interois. Si je pouvois faire troix ou quatres portraict à Orléans, soit du marie de la fille de M. Pinchinée ou d'autres, cela me feroit plaisir et je partirois tout de suitte au loin (tout cela soit die entre nous), Monsieur, je n'ay rien de
caché pour vous de qui j'ay receii tant de bontée ; si j'avois plus de fortune, je passerois la moitié de ma vie à Orléans. Je seray très aise de voire souvent Mademoiselle Bénier, de la voire peindre, elle est pleine de reconnoissances pour vous car dans mon dernier volage de Paris, il i a 2 ans édemie, elle ne sessa de me dire quelle joie elle resentoit du cas que vous fesiez d'elle. Son caractère gaie, active, sage me l'a fait estimé particulièrement.
« Je m'aperçoie que je suis un bavar ; j'auray bien de la joie de vous embrassé et de présenté à Madame mes sentiments de reconnoissances et de soumissions ; ma foible voie à rendu hommage au mérite distingué de Monsieur Soier au diné que je fit chez Monsieur de Fourqueux ; présenté luy mes sivilités et à tout nos amis. La maladie de Monsieur du Coudrait, m'aflige beaucoup; j'espère qu'il s'en tirera. Adieu, Monsieur et vraie amy, je ne veut point vous importuné, je dessenderay vis-à-vis S*"" Croix, l'auberge où demeuroit un M. Huquier et j'auray aussitôt le plaisir de vous assuré du respect et de la reconnaissances constante avec laquelle je suis. Monsieur et amy,
Votre très humble et très obéissant serviteur. J.-B. Perkonneau. »
On relève dans cette lettre une sorte de bilan de sa situation matérielle: 20.000 1. de gain depuis le dernier voyage à Orléans, c'est-à-dire en près de quatre ans, une spécufation malheureuse sur les <( papiers publics », l'acquisition prématurée d'une maison de campagne, une femme tuberculeuse, que l'absence perpétuelle de son mari rend neurasthénique, un enfant de cinq ans et demi qu'elle a nourri et dont il vient de faire le portrait, l'espoir d'exécuter d'autres portraits à Orléans, grâce à son vieil ami Desfriches, trois ou quatre, peut-être celui du mari de M'" Pinchinat, en attendant de repartir au loin, toujours en quête de la fortune.
Plusieurs œuvres témoignent de ce nouveau séjour à Orléans. Le portrait présumé de M. Miron (1) porte, en effet, la date de 1772 ; l'homme est corpulent, le cou fort, le visage sanguin ; aussi l'habit de velours bleu s'entr'ouvre négligemment et le décolleté se pare des dentelles de la chemise. L'Exposition des Beaux-Arts à Orléans, en 1884, a fait connaître les portraits en ovale, au pastel, de mêmes dimensions, et se donnant la réplique, de Pierre-Horace Demadières et de M""" son épouse, datés de la même année (2).
Le 29 octobre 1772, M""" de Limay écrit à Desfriches, son père : (c J'étois bien sûr, mon cher Papa, que vous sériés content de M. et M'"° Ducluzel, je suis fort aise que M. Perroneau fasse le portrait de leur fils; c'est un bien joli modèle à peindre. » Ce passage révèle l'exécution d'un portrait, soit à Orléans, soit dans la « généralité » de Tours, dont M. Ducluzel était l'intendant.
De 1772 datent également les portraits du marquis et de la marquise deCourcy(pl.36), tous les deux portraiturés par LaTourO), Michel-François Roussel, marquis de Courcy, seigneur d'Espourdon, de Courcy, de Claireau, Bouillancourt et autres lieux, chevalier de Saint-Louis, colonel au régiment de Quercy, lieutenant du Roy de la ville et du château de Poix, est représenté en buste dans un ovale, regardant de face ; il porte un tour de cou en linon blanc avec un jabot de dentelle d'Alençon. Sur son habit de velours bleu ciel est épinglée la croix de Saint-Louis. Tandis que sa physionomie dénote la volonté et l'énergie, celle de la marquise de Courcy exprime la finesse. Par dessus le décolleté en carré, orné d'une modestie et du double nœud du
(1) AlUrefois dans la collection de M. Camille Groult: vendu en juin 1920 à la Galerie Georges Petit
(2) Ils appartenaient alors à M. Albert Porcher.
(3) Les portraits, par La Tour, du maïquis de Courcy, en habit gris ouvert sur un gilet bleu, et celui de la marquise de Courcy, vêtue d'un costume rouge garni de fourrure et tenant un petit griffon blanc, avaient été prêtés à l'Exposition de Cent Pastels par M. .Arthur Veil-Picard.
PI. 3o
AiMiAUAM Van RuiiAis Pastel. Signé 1767.
(Musée du Louvre)
a parfait contentement » en taffetas rose, elle porte une écharpe de gaze blanche, à rayures de satin blanc. Marguerite-Georges Roussel de Rocquencourt, marquise de Courcy, fille du seigneur de Rocquencourt était, par sa mère, cousine germaine de Mareschal, marquis de Bièvre, célèbre par ses calembours.
Dans quelle ville a été exécuté le portrait au pastel de la comtesse de Corbeau de Saint-Albin (1) qui est daté, lui aussi, de 1772 ? On peut du moins mesurer la souplesse du talent : après les portraits de Hollande, plus de grâce, peut-être aussi un peu plus d'afféterie dans l'arrangement de la figure, de la poudre parsemée sur le haut toupet, sur le double croissant de boucles, sur les épaules, de l'écharpe de gaze vert céladon alternativement rayée de larges bandes satinées ou mates, de la modestie de dentelle qui encadre le jeune décolleté, du « corps » d'un bleu délicat, et du « parfait contentement «.
Le 10 avril 1773, Perronneau se trouve à Lyon, d'où il écrit 1773 à Desfriches :
« Monsieur et vraie amy,
« Que diray-vous de moy, je vous paroitroy un négligent de ne vous avoir point écrit ni remercier des amitiéz effectives que vous avez eii toujours pour moy. Hélas, si vous saviez combien i'ay eii de chagrin depuis que je vous ay veii, vous me pardonneriez cette faute !
« J'ay trouvé M°" Perronneau dans la plus grande mélancolie qui a tellement prie sur son tempérament qu'el est tombé mallade ; je n'ay point de ses nouvelles depuis quelque temp ; je ne lui ay pas rendu assé de justice sur son économie et sur ses soins ; sa vertu a esté trop haustèrc et a prie sur santée ; c'est son état qui m'a rendu mallade depuis que je suis à Lion où j'ay languie. Je me sent mieux, sans cela j'aurois passé plus loin, mais je reste
(H Collection Jubiiial de Saint-Albin^Geor};e Duruy.
encore ayant quelque occupations. Je prie Madame de recevoir mes vœux, mes hommages, mes remerciments ; je me souvien bien que je vous ay promis le portraict de Monsieur votre gendre ; j'espère qu'en courant mons et veau, je vous le feray. Continuéz-moy votre amitiés et présenté mes respects à Madame votre fille quand vous luy écriray ; je salliie nos amis et particulièrement Monsieur Soyer, Monsieur de Villeneuve et Madame son épouze.
« Je suis, Monsieur, avec bien de la reconnoissance.
Votre très humble et très obéissant serviteur. Perronneau. »
« Mon adresse est chez M. Privât, rue Royal, vis à vis la messagerie — maison Merciez à Lion. »
De ce séjour, dont Perronneau ne semble pas enchanté, il reste un petit portrait, aux trois crayons, de Dutilleu. Au Salon de 1773 il envoyait: N° 62. Le portrait de V. R., tableau en pastel de vingt sept pouces sur vingt-deux. — N° 63. Le portrait de M. Dupérel, tableau à l'huile de mêmes dimensions. — N° 64. Le portrait d'un vieillard âgé de 83 ans, tableau ovale de vingt-trois pouces sur dix-neuf. — N° 65. Autres portraits sous le même numéro.
Quel est ce vieillard âgé de 83 ans ? Quels sont les « autres portraits sous le même numéro »?
Faut-il y voir les portraits, peints à l'huile, de M. et de M™ Braun, signés: Perronneau, et datés: 1773, qui se trouvent actuellement chez M. Knœdler, à Paris ? M. Braun, qui aurait eu le titre de chambellan, et M"° Braun, celui de dame d'honneur à la Cour de Furstenberg, vivaient à la fin du xyill" siècle à Strasbourg où ils jouissaient des droits de bourgeoisie française. Vu de face, dans un ovale de pierre, les cheveux poudrés, les yeux bruns, le teint animé, M. Braun est vêtu d'un habit violet pâle changeant et d'un gilet bleu agrémenté de passementeries
d'or (pi. 37). M"' Braun est représentée de trois quaits, également dans un ovale de pierre, les cheveux légèrement poudrés, les yeux gris-brun ; elle porte une écharpe de gaze blanche bordée de rose et un corsage de soie rose (pi. 38).
Le catalogue de la vente Cronier décrivait ainsi, sous le n° 19, le portrait de M. Dupéril, une peinture sur toile ayant figuré au Salon de 1773, signée et datée de 1771: « Vu jusqu'à mi-corps de trois quarts à gauche, il est vêtu d'un habit rouge éteint, d'un gilet à jabot de dentelle et à boutons de métal. Les cheveux sont poudrés, coiffés à marteaux et noués avec un ruban noir. La physionomie est calme avec une certaine expression de dédain. » Perronneau, en 1771, voyageait en Hollande. M. Duperel serait-il un de ses modèles hollandais ? Or, ce « portrait de M. Dupéril (1) » ressemble d'une manière frappante à celui de Jacob Boreel Jacobsz (1746-1794), que nous avons déjà décrit. Que penser de cette confusion ?
Les initiales V. R. ne désignent pas Van Robais, mais un Parisien. En effet, Daudé de Jossan (2) imagine le dialogue suivant entre deux visiteurs du Salon :
L'abbé. — rc Voulez-vous jetter un coup d'œil sur ces portraits N°' 62, 63, 64 et 65 ?
Myïord. — « Je ne connais pas les personnes. Je pense avoir vu ce M ***, N° 62, aux Thuilleries.
L'abbé. — « Et moi aussi, cela m'a l'air très ressemblant ; mais, Mylord, nous avons encore un très beau sujet de marine à voir ? »
Les autres critiques ne donnent aucun supplément d'informations.
Le Mercure du mois d'octobre se borne à signaler le succès de l'artiste: « Plusieurs portraits de MM. Peronneau, Drouais.
(1) Cf. Les Arts, novembre 1905: La collection Cronier, par Arsène Alexandre. Cf. le catalogue illustré de la vente Cronier.
(2) Entretiens de M. l'abbé A" avec mylord B". Eloge des tableaux exposés au Louvre le 25 août 1773.
du Plessis et Aubri ont attiré l'attention des connoisseurs. » Ij' Année littéraire fait son éloge: « La réputation de M. Perroneau ne s'est pas démentie ; au contraire, elle acquiert un nouvel éclat par plusieurs portraits à l'huile et au pastel où l'on voit les détails les plus spirituellement rendus. » Les Affiches, annonces et avis divers citent simplement « plusieurs portraits de M. Perronneau ». L'auteur des Dialogues sur la peinture (1) prête à ses interlocuteurs les paroles suivantes :
M. Rémi. — « Sans converser ici avec personne, voyez un peu ces ouvrages de M. Per...
M. Fabretti. — « Il y a de la noblesse dans ces têtes. Elles sont touchées avec esprit et dessinées scavamment. Mais ce mérite perd bien de sa valeur, parce qu'il n'y règne absolument aucune connoissance sur la couleur locale et ses effets. »
Seul, Du Pont de Nemours, dans ses Lettres critiques (2) sur les salons de 1773, 1777 et 1779, publiées par Maurice Tourneux dans les Archives de l'art français, affiche le plus profond mépris pourPerronneau qu'il classerait volontiers, comme Diderot, parmi les pauvres diables qui ne valent pas une ligne d'écriture.
La collection Wildenstein a contenu deux portraits à l'huile, de mêmes dimensions, signés et datés de 1773. On remarque dans ces deux œuvres la même grâce que dans le portrait de la comtesse de Corbeau de Saint-Albin. On nous a fait part d'une ressemblance entre les deux personnages représentés et les portraits au pastel de lord et lady Coventry, par La Tour, qui passèrent en 1905 à la vente Cronier. Les deux peintures auraient, de plus, été trouvées en Angleterre, ce qui nous donnerait la date d'un séjour de Perronneau dans ce pays, d'autant que l'on perd absolument sa trace après le Salon de 1773, et durant les années 1774, 1775, 1776.
(1) Deuxième édition, enrichie de notes.
(2) Lettres adressées à la margrave Caroline-Louise de Bade. (Archives de l'Art français, nouvelle période, t. II, 1908.)
PL 3i
te
En mars 1774, on lit dans les Dialogues sur la peinture de «774 Renou : Dialogue IV — Sur M. Perrotineau — une appréciation sur les œuvres du peintre, conçue en des termes absolument identiques à celle du Dialogue entre M. Rémi et M. Fabretti cité à l'année 1773.
Peut-être le portrait d'homme, au pastel, qui a passé successive- 1775 ment de la collection Thomas Agnew à la Galerie Bachstitz de La Haye, et à la maison Artaria et C" deVienne(l) a-t-il été exécuté, lui aussi, en Angleterre? Il porte, à côté de la signature, la date de 1775. Et c'est une oeuvre charmante : le toupet en « vergetîe », les ailes frisées, les cheveux légèrement poudrés et noués en catogan par un large ruban noir, voilà pour accompagner l'expression volontaire, un peu dure, du visage. Le peintre ajoute à cette lumière celle du tour de cou en linon blanc ; il agrémente l'habit bleu barbeau de fausses boutonnières que simulent des galons d'or retenus chacun par un gros bouton ; il entr'ouvre le gilet en soie pékinée jaune et blanc, pour laisser passer un jabot de tulle brodé ; il glisse sous le bras du personnage, pour lui donner un maintien, un tricorne galonné d'or dont le bord se trouve naturellement vergeté par la ganse que retient une olive. Quoiqu'il n'ait pas exposé au Salon de 1775, nous relevons dans les Mémoires de Bachaumont (2), continués par Pidansat de Mairobert, un passage qui peut donner une indication sur l'opinion publique: « Quant au peintre, M. Robin, on lui trouve la touche dans le genre de M. Perronneau, c'est-à-dire grave et pesante, propre à sillonner un front de rides, à rendre les physionomies dures, maussades et rembrunies. »
(1) Exposition de Cent Pastels, 1908, n° 70, Ce pastel a figuré à la vente Rougier (Galerie Georges Petit, m.ii 1904, repr. d.nns le catalogue.) A la Galerie Baschsiitz (voir l'annonce avec image dans le Connaisseur de mai 1021), le portrait fut donné, on ne sait à quel titre, comme étant le portrait de M. de Billy.
(2) Lettre I sur le Salon de 1775.
•777 Perronneau réapparaissait au Salon de 1777 avec un portrait ovale, peint à l'huile, de M. Coquebert de Montbret, consul général dans le Cercle de la Basse-Saxe, sur lequel les mêmes Mémoires (1) apportent un semblant d'éclaircissement: « Je vous parlerai encore du Portrait de M. Coquebert de Montbret, Consul général dans le Cercle de Basse-Saxe, moins à raison du Peintre M. Perronneau, dont la manière dure est en général peu estimée mais à raison du personnage qui, déjà Membre du Corps diplomatique depuis plusieurs années, se trouve initié aux mystères de la politique dans un âge où l'on n'en soupçonne pas encore l'existence, et fournissoit ainsi un sujet plus analogue au pinceau de l'Artiste. Celui-ci, en vieillissant la figure du jeune homme a du moins caractérisé son génie précoce et sa prudence déjà consommée. » Un passage des Affiches, annonces et avis divers (2) laisse à supposer que ce ne fut pas le seul envoi de l'artiste: « On voit aussi cette année les productions de M. Perronneau qui a mérité de la distinction dans le portrait au pastel. »
«77» M. Pierre Decourcelle possédait un portrait d'homme, signé et daté de 1778. L'exécution de Perronneau se montre souple comme à l'habitude dans le jabot de dentelle, l'habit violet pâle, l'accord parfait du costume clématite et du fond vert. Le geste du personnage qui semble montrer, tant il le tient en évidence, un porte-fusain, le carton à dessin en cuir truite avec un ruban vert flottant, le décolleté familier aux artistes, tout indique un peintre.
La même année, nous l'avons vu, Perronneau voyage en Hollande. Il y exécute la réplique que nous avons signalée du portrait de Jacob Boreel, le père, datée de 1778 et conservée au château de Westerhoul, et les portraits de Joachim Rendorp
(1) Lettre II sur le Salon de 1777.
(2) 17 septembre 1777.
de Marquette et de sa femme Wilhelmina Hillegonda Schuyt. Ces deux portraits, peints à l'huile, appartiennent à M™ Gevers de Marquette, au château de Marquette (1). Joachim Rendorp de Marquette (1728-1792), plusieurs fois élu bourgmestre d'Amsterdam, est vu de trois quarts vers la gauche, dans un ovale de pierre, les cheveux poudrés, noués en catogan ; il porte un tour de cou en linon blanc et un jabot de dentelle ; la main droite, sortant d'une engageante de dentelle, est passée dans le gilet. La peinture est signée « par J. B. Perronneau en 1778 » et porte de plus l'inscription peinte « Joachim Rendorp ond 50 Jaaren (âgé de 50 ans) ». Le portrait de M"" Rendorp (1728-1802), n'est pas signé ; elle est représentée de trois quarts, tournée de gauche à droite, dans un ovale de pierre ; elle porte un collier de perles ; le corsage décolleté est orné d'un nœud « le parfait contentement » que surmonte une modestie ; une écharpe de gaze passe sur les épaules. Les dimensions de ces deux portraits, dont l'état de conservation laisse à désirer, sont de 1"03 x 0'"92. N'est-ce pas à ce séjour de 1778 qu'il faut attribuer les deux peintures (2) qui appartiennent au jonkheer J. van Weede van Dijkveld? Albert Schuyt (1722-1791), d'Amsterdam, est figuré en buste, dans un ovale de pierre, tourné de trois quarts vers la droite, vêtu d'un habit et d'un gilet de soie bleu foncé sur lesquels tranche un tour de cou blanc. Le visage qui regarde de face, avec des yeux durs sous des sourcils très marqués, est pincé dans une physionomie qui concorde avec la rigidité derattitude(pl.39). Albert Schuyt était le frère de M""" Rendorp de Marquette et il possédait une propriété appelée Jagerslust, à Heemskerk, tout près du château de Marquette (3). Sa femme Johanna Cornelia
(1) Ce château s'est nppelé château de Heemskerk, nom de la localité don. il dépend, jusqu'en 1612, époque à laquelle Daniel de Hertaing, seigneur de Marquette, lieutenantgénéral de cavalerie au service des Etats-tiénéraux, possesseur de ce fief, obtint le changement du nom de Heemskerk en celui de Marquette, en mémoire de la seigneurie de ce nom aux Pays-Bas méridionaux, qu'il avait vendue. ^Renseignements fournis par M. Slaring.)
(2) H. 0.75; L. O.fil.
(3) Renseignements fournis par M. Staring.
van Gheel van Spanbrock (1737-1797) n'est guère plus avenante: comme son mari, elle paraît en buste dans un ovale de pierre, tournée de trois quarts vers la droite, le visage haut coiffé, d'une manière qui dégage l'oreille ; elle regarde de face avec la même dignité austère ; la robe de soie bleu foncé, le décolleté généreux et le nœud du « parfait contentement», l'écharpe légère de mousseline blanche, le collier de perles ne suffisent pas à éclairer cette physionomie rébarbative (pi. 39).
«779 Trois documents nous renseignent sur l'année 1779. Le 31 juillet, Perronneau signe aux procès-verbaux de l'Académie. Le 19 août, il « réclame les bontés de M. le comte d'Angiviller, pour obtenir des bienfaits du Roy un logement au Louvre ou dans les maisons qui appartiennent au Roy. M. de Tournéant (de Tournehem ?) lui avait donné sa parole qu'il en auroit un des premiers vacants. Depuis, M. le marquis de Marigny lui écrivit à Amsterdam que le premier seroit pour luy ; mais différents voyages qu'il a faits l'ayant empêché de se rappeler à son souvenir, les Peintres qui ont été reçus depuis luy ont profité du logement qui auroit dû lui être réservé.
« Le suppliant ayant eu l'honneur de peindre plusieurs fois devant Sa Majesté, ne se servit point de cette occasion pour en obtenir cette faveur, se reposant toujours sur les promesses que M. le marquis de Marigny lui avoit fait.
« M. le comte d'Angiviller pourra juger de ses talens, s'il daigne jetter les yeux sur quelques tableaux que le suppliant exposera cette année au Louvre, il espère beaucoup de ses bontés, tant par son rang d'ancienneté d'académicien que par les promesses qui lui ont été faites, il ne cessera de faire des vœux pour la conservation de ses jours.
« Si M. le comte d'Angiviller a des ordres à donner à M. Peronneau, il aura la bonté de luy faire adresser chez M. Robin, agréé de l'Académie, cloître des Bernardins. »
M">-' CouNiiLiA Stkaalman Pastel. SiRiK'. 1767 ou 176S.
A Ui f.iniilic: van Witilo van Dijkveld)
Cette supplique est annotée par Pierre, premier peintre du roi, de la manière désobligeante que voici:
« Il y auroit trop de choses à répondre au présent mémoire. Elles pourroient être désobligeantes, quant au talent. Mais comme les encouragemens présentés par les supérieurs ne sont jamais que conditionels, l'on estime que sans faire sentir à M. Peronneau que ses plaintes ne sont pas plus fondées que ses droits, une réponse vaguement encourageante doit suffire (1). »
Et Perronneau reçoit, en effet, la réponse suivante (2) fort aimable, mais hélas ! négative:
« J'ai reçu. Monsieur, le mémoire que vous m'avez adressé et par lequel vous me demandez un logement au Louvre ou dans quelque maison du Roy, attendu l'ancienneté de votre réception à l'Académie. Je ferai volontiers en votre faveur ce que les circonstances me permettront, sur quoi je crois néanmoins devoir vous observer qu'il y a plusieurs officiers de l'Académie qui n'ont point encore de logement chez le Roy. Je verrai, au surplus, avec plaisir, les ouvrages que vous comptez exposer cette année, et je ne doute pas qu'ils ne soyent, comme ceux que vous avez mis dans d'autres occasions, très propres à vous faire honneur, ainsi qu'à l'Académie. — Je suis...
d'Angiviller. »
Le 25 août, il envoyait au Salon, nous dit le livret : « Plusieurs Portraits de Femmes en pastel sous le même numéro ». Les avis furent partagés. Le Mercure de France (3) se contente d'une citation: « On voit de M. Peronneau, plusieurs portraits de femmes en pastel. » Radet, l'auteur présumé de la brochure: Ah! Ah! Encore une critique du Sallon! Voyons ce qu'elle chante déclare que M. Perronneau a exposé « des Portraits dont
(1) Archives Nationales, 0' 1673" (3M.
(2) Archives Nationales, 0' 1135, fol. 122
(3) Septembre 1779. Lettre d'un Ualien sur le Sallon.
on ne dit rien ». Une légère restriction dans la Bonne Lunette: « Les portraits faits par M. Perronneau sont pleins de légèreté, d'une teinte fine et délicate ; mais on demanderoit plus de résolution dans les formes et de fermeté dans les lumières. » Un autre folliculaire (1) a plus de générosité dans le jugement: « Un portrait de M. Loir, nouvel agréé, et plusieurs autres par M. Perronneau, Artiste dont on connaît la touche fine et spirituelle, ont obtenu un grand nombre de suffrages. » h' Année littéraire (2) mélange le blâme et l'éloge : « Les portraits de Monsieur Perroneau quoique d'une touche légère et moelleuse paraissent gris à côté de ceux dont je viens de parler (Callet, Duplessis, Roslin). »
"780 Un pastel ovale appartenant à M. Wildenstein, signé et daté 1780, nous donne une précieuse indication sur cette année. Il représente deux enfants, les frères Théophile et Quirin de Cazenove, peints à l'âge de 15 et 12 ans (pi. 40). Leur père, Théophile de Cazenove, né à Amsterdam en 1740, mort à Paris en 1811, fut chargé par la Compagnie hollandaise des Indes de l'achat de vastes territoires en Amérique. Il réussit dans sa mission et fonda deux villes: Cazenovia, dans l'Etat de New- York et Olden Barneveldt. Il épousa en 1763, à Harlem, Marguerite- Hélène de Volkert van Jever dont la mère était Quirina van Sypestein. Il en eut deux fils: Charles-Théophile de Cazenove (1765-1813) qui épousa plus tard Julie-Catherine Roguin d'Yllens, et Quirin-Henri de Cazenove (1768-1856) qui devint dans la suite le mari d'Elisabeth de Villas-Boissière. Quelle meilleure preuve pourrions-nous avoir d'un nouveau séjour en Hollande ! Quelle distance parcourue depuis l'infant chamarré de l'année 1744 jusqu'à ces petits maîtres dans la fleur de l'âge,
(1) Coup d'œil sur les ouvrages de peinture, sculpture et gravure de MM. de l'Académie royale au Salon de 1779.
(2) Exposition de peintures, sculptures et gravures.
vêtus à la dernière mode du temps Louis XVI ! Leurs visages évoquent certains portraits du dauphin, parés de mélancolie. Ils ont la toilette négligée qui convient à leur âge, à leurs jeux, à leurs espiègleries. Comme les enfants de Chardin, ils jouent encore à la raquette, au volant ; mais leurs cheveux, frisés à la Panurge, retombant à la jockey, ne sont plus noués en catogan et flottent à leur guise. Ils ne portent plus l'habit à panier, mais de petites vestes collinettes lilas bleu et lilas rose, prenant leurs nuances dans les ailes changeantes des pigeons, avec des boutons en marcassite, et le col rabattu. Les gilets de même nuance s'entr'ouvrent sur des chemises garnies de ces collerettes qu'on appelle « pierrots hollandais ». Il se trouve enfin que la mode s'accorde avec le goût de Perronneau pour la simplicité. Elle prend parti de plus en plus pour les linons, les batistes, les mousselines rayées, tandis que les splendides brocarts de Lyon sont mis de côté. A la simplicité des blancs et vaporeux tissus se mêlent le charme et la naïveté des costumes pris à la paysannerie et qui, à cette époque, voltigent dans l'espace, comme l'air que l'on respire. La paysannerie est partout, dans l'imagination, dans les romans, dans la musique et dans les cœurs. C'est l'églogue à la manière de Fontenelle, quand il disait: « Il en va, ce me semble, des églogues comme des habits que l'on prend dans les ballets pour représenter des paysans; ils sont d'étoffe beaucoup plus belle que ceux des paysans véritables, ils sont même ornés de rubans et de points et on les taille seulement en habits de paysans. » Telle est la dernière œuvre datée que nous connaissions de Perronneau.
Par une transition d'idées toute naturelle, il nous faut citer ici le portrait de Théophile de Cazenove en habit de velours clair sur un fond gris, vu de face dans un ovale de pierre, un tricorne passé sous le bras (1).
(I) Le commandant de Cazenove possédait encore ce portrait en 1909.
Voyage en Russie et dernier séjour en Hollande. — Mort de l'artiste. — Son caractère. — Les causes de son instabilité.
1781 « Un document récemment découvert à Pétersbourg par le baron N. Wrangell, l'infatigable chercheur qui a tant contribué à élucider l'histoire de l'art russe, écrit M. Louis Réau(l), confirme de la façon la plus nette la réalité d'un séjour du grand pastelliste français en Russie. Ce précieux document est emprunté à la Gazette ( Vie domosti) de Saint-P étersboiirg du 10 décembre 1781, n' 99, qui mentionne, parmi les personnes partant pour l'étranger, « Perronneau, peintre de l'Académie de Paris, habitant sur la Perspective Nevsky, dans la maison Boudakov, chez M. Barail ». On sait qu'il était d'usage, à cette époque, pour tous les étrangers de distinction, d'annoncer le jour de leur départ dans la Gazette de Saint-Pétersbourg (2).
« Le baron N. Wrangell, qui glisse cette note en appendice du remarquable article qu'il a récemment publié dans la revue russe Staryé Gody, sur les artistes étrangers du XVIIT siècle en Russie, se demande s'il s'agit bien du célèbre pastelliste Perronneau et il n'ose conclure. « Dans ses biographies, écrit-il. il n'est dit nulle part qu'il ait été en Russie; mais, d'autre part, je n'ai pas
(1) Chronique des Arts du 11 janvier 1913.
(2) Cf. Mémoires de Casanova, t. VI: (( Nous fixâmes le jour du départ. J'en envoyai aussitôt l'annonce à la gazette de la ville: c'est l'usage des personnages de distinction ».
M""' JoUHNU MKRIC
Peinture. Signée et datée 1769.
(Ancienne collection Demottc)
trouvé dans un seul dictionnaire un autre Perronneau qui fût membre de l'Académie de Paris (1). »
« Il me semble que nous pouvons être maintenant plus affirmatifs. Il est inexact de prétendre que les biographes de Perronneau ne fassent pas mention de son séjour en Russie, puisque nous voyons deux de ses contemporains, l'abbé de Fontenay et le continuateur des Mémoires secrets de Bachaiinioni, confirmer, dans leurs articles nécrologiques l'exactitude de l'information publiée par la Gazette de Pétersbourg. Cette concordance a l'évidence d'une preuve. Il est bien établi, désormais, que la vie errante de Perronneau l'a entraîné jusqu'en Russie. Nous sommes même en mesure de préciser la date de son voyage: c'est dans le courant de l'année 1781, deux ans seulement avant sa mort, que se place son séjour à Pétersbourg. Ce voyage nous explique son abstention au Salon de 1781. Il faut donc ajouter le nom de Perronneau à la liste des nombreux peintres français : Louis Caravaque, Le Lorrain, Lagrenée l'aîné. Louis Tocqué, Jean-Baptiste Leprince, Elisabeth Vigée Lebrun, etc., qui sont venus, pour un temps plus ou moins long, professer à l'Académie des Beaux-Arts ou travailler à la Cour de Pétersbourg.
« Dans quelles conditions Perronneau a-t-il visité la capitale de la Neva ? Il n'est guère croyable que la curiosité seule ou « l'inconstance de son caractère » l'aient déterminé à entreprendre ce long voyage. D'autre part, rien ne nous laisse supposer que, comme tant d'autres artistes français du XVIII* siècle, il eut l'heur et l'honneur d'être mandé à Pétersbourg, qui était alors l'Eldorado des peintres de tous les pays d'Europe, par l'impératrice Catherine II ou par l'Académie des Beaux-Arts. Mais peut-être céda-t-il aux instances de quelque Mécène russe qui lui fit des commandes de portraits ? En attendant que la
(1) i< Les Artistes étrangers en Russie » {Staryé Gody, juillel-eepterabre 1911, p. 79).
découverte de nouveaux documents nous éclaire sur les circonstances et les résultats de ce voyage, nous devons nous borner, pour le moment, à en affirmer la réalité.
« Il est impossible que ce séjour en Russie n'ait pas laissé de traces, et les collections de Pétersbourg recèlent probablement des portraits de Perronneau qui n'ont pas été reconnus et identifiés. On n'a pas signalé à ma connaissance dans les collections privées de Russie aucun pastel authentique de Perronneau. »
La découverte du baron Wrangel nous conduit à nous demander comment Perronneau s'était décidé à partir pour la Russie. Y fut-il introduit par un de ses modèles, le docteur Poissonnier, oui se rendit en Russie de 1758 à 1761 auprès de la czarine Elisabeth ? Il a pu, d'autre part, être présenté à la comtesse Strogonoff par Desfriches qui était en relations avec elle. Par un billet du samedi 17 juillet 1779, elle prie le dessinateur Orléanais de « vouloir bien se rendre à l'image S' Nicolas, rue Bagnier où elle se trouve depuis quelques moments. »
M"" Vigée Le Brun, dans ses Souvenirs, raconte sa visite, à Moscou, à la comtesse Strogonoff, femme de son vieil et bon ami, qu'elle trouva hissé sur une machine très élevée qui faisait continuellement la bascule. « Je ne concevais pas comment elle pouvait supporter ce mouvement perpétuel ; mais elle en avait besoin pour sa santé ; car elle était dans l'impossibilité de marcher et d'agir, ce qui ne l'empêchait pas d'être aimable. » La comtesse de Strogonoft offrit à M"" Vigée Le Brun de loger dans une maison qu'elle possédait ; celle-ci n'accepta qu'à condition de faire le portrait de sa fille, comme prix du loyer.
Chacun a pu voir, en 1908, à l'Exposition de Cent Pastels, un portrait du comte Louis-Claude Goyon de Vaudurant, sousgouverneur de Bretagne, prêté par M. Wilbrod-Chabrol. Edmond de Concourt, qui avait les meilleures raisons de l'admirer, s'exprime ainsi, dans la Maison d'un Artiste:
« Louis Claude, comte Goyon de Vaudurant, sous-gouverneur de Bretagne, coiffé à l'oiseau royal ; il est en habit de velours noir, jabot de dentelle, gilet de soie à fleurettes traversé par le cordon rouge de commandeur de l'ordre de Saint-Louis.
Pastel sur peau vélin.
Provient de la collection du docteur Aussant de Rennes, où il était attribué à La Tour. Ce pastel, qui a tous les caractères du faire de Perronneau, n'a pu être exécuté par La Tour qui, déjà un peu fou, ne travaillait plus à l'époque où M. Goyon était nommé commandeur de l'ordre de Saint-Louis. »
La décoration donne la date la plus ancienne que l'on puisse assigner à ce tableau ; le comte de Vaudurant a été nommé commandeur de l'ordre de Saint-Louis en 178L Nous ne pensons pas, en effet, qu'il s'agisse d'une oeuvre de La Tour; mais nous restons tout aussi sceptiques quant à l'attribution à Perronneau d'une oeuvre retouchée, qui n'a aucune des qualités de délicatesse, de légèreté qu'on observe généralement dans l'œuvre de cet artiste. Si nous avons bonne mémoire, lors de la vente Goncourt, en 1897, l'e.x^pert, au moment de l'offrir aux enchères, avait cru devoir formuler des réserves sur cette attribution et avait même prononcé le nom de Ducreux.
Nous A'oici arrivés au terme de ce long voyage vers la posté- 1783 rite. Perronneau semble attiré de plus en plus vers cette Hollande, où il fut en 1754, en 1755, en 1761, en 1771, en 1772, en 1780. Il dut s'y arrêter une dernière fois, au retour de son voyage en Russie, à la fin de l'année 1781 ou au commencement de l'année 1782, puisqu'il quitta Saint-Pétersbourg le 10 décembre 1781.
Tandis que sa femme reste au logis, au Petit-Charonne, jusqu'en 1783, et l'année de sa mort, rue Saint-Victor, dans la maison de M. Dufresnoy, Perronneau disparaît obscurément. C'est à peine si, le 20 décembre 1783, le procès-verbal des
séances de l'Académie Royale mentionne cette fin: « Il a été oublié de notifier la mort de M. Perronneau. » Quelques jours plus tard, le 10 janvier 1784, on lit dans le même registre: « Aujourd'huy samedy 10 janvier, l'Académie fait l'ouverture de ses conférences. Mort de M. Péronneau, décédé à Amsterdam, âgé de 68 ans. ■ — En ouvrant la séance, le Secrétaire a notifié la mort de M. Péronneau, Peintre Académicien, décédé à Amsterdam au mois de novembre dernier, environ dans la 68° année de son âge. »
Or on lit dans le registre des enterrements du cimetière de Leyde, situé à Amsterdam près de la porte de Leyde :
20 novembre 1783-
Jean-Baptist Perraimot.
Van de Heeregragt by de Lyse Straat. Is gehaalt.
Heeregracht (près de la rue de Lyse, où J.-B. Perronneau avait son domicile).
Is gehaalt, c'est-à-dire on a cherché le corps.
D'autre part, on remarque cette note dans le registre oii sont inscrits les noms des décédés, classifiés selon une taxe fiscale, payée pour leur enterrement. Un registre annuel et spécial donne les noms des personnes pauvres enterrées sans payement de cette taxe :
1783 (November 19).
Jan Martens v{oor) Jean Baptist Ferraunot 42 J{aren) Koorts.
J. Martens est celui qui a dénoncé, déclaré la m.ort de J. B. Perronneau. — 42 J{aren) 42 ans. Les chiffres ne donnent pas le moindre doute. -- Koorts. Fièvre, cause de la mort.
Les documents français et hollandais concordent quant à la date approximative de la mort ; ils se contredisent quant à l'âge du défunt.
Peut-on voir dans cette contradiction une simple erreur de copie? On se souvient qu'au salon de 1746, Perronneau avait exposé « le portrait à l'huile d'un jeune écolier, frère de l'auteur.
Pou I HAIT l'UlCSUMK l)K M. DaUCY
Peiiituio. I7f9?
(Aiicu'iine collection Dcmntlc)
tenant un livre ». N'était la parfaite similitude des prénoms, ne pourrait-on pas voir dans cet écolier, beaucoup plus jeune que son aîné, le frère de Jean-Baptiste Perronneau ? L'âge de 42 ans donné par le registre du cimetière fixerait-il à l'année 1741 la date de naissance du jeune écolier de 1746? On remarque, d'autre part, dans le même document, qu'on a cherché le corps non pas à la rue de Lyse, où J.-B. Perronneau avait son domicile, mais près de Heeregracht, près de la dite rue. Il n'est pas impossible à priori, que les deux frères soient morts à la même époque.
Le même jour que les registres de l'Académie, l'abbé de Fontenay signale en ces termes l'événement (1) : « Nous venons d'apprendre que M. Péroneau, peintre de portraits très distingué étoit mort cet Automne en Hollande. Cet artiste, né à Paris, fut d'abord instruit dans le dessin par M. Natoire ; ensuite il entra chez M. Cars, dans l'intention d'être Graveur ; mais il n'étoit pas né pour l'exercice d'un art qui demande beaucoup de constance et de patience. Il quitta la gravure et peignit au pastel. Il y fit des progrès très rapides et, en peu d'années, il fut en état de mériter l'approbation des personnes de l'Art les plus éclairées. Une des plus grandes preuves que nous en puissions donner, c'est que le plus célèbre peintre de portraits de nos jours, M. de la Tour, a voulu avoir le sien de la main de M. Péroneau et lui a toujours donné des témoignages de l'estime la plus distinguée.
« Le dessin de ce Peintre était correct, ses attitudes d'un choix noble, la disposition des draperies, agréable, et sa touche légère et spirituelle. Le coloris et l'effet sont les parties foibles de son talent. Il l'a exercé presque par toute l'Europe et son instabilité fut une des singularités de sa vie. Rien n'a pu le fixer dans le
(1) Affiches, annonces et avis divers ou Journal général de France, samedi 10 janvier 1784. Morts remarquables.
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