Plusieurs études et Portraits en huile, en pastel, etc
N'y avait-il pas de quoi faire des jaloux? En 1749, l'Académie prend la résolution de ne plus recevoir de peintres en pastel. Loir, en pleine réussite, doit quitter le pastel pour la sculpture. Pour sa réception, Perronneau devra peindre deux portraits à l'huile! Les folliculaires déplorent la diffusion du procédé. A propos du salon de 1747, Lafont de Saint-Yenne semble craindre que »la facilité et la célérité de ces fragiles craions ne fassent négliger l'huile, beaucoup plus lente à la vérité, mais infiniment plus savante, et incomparable pour la durée ... « et il ajoute: »Je reviens au pastel, espèce de peinture excessivement à la mode, et à laquelle le sieur La Tour a donné une vogue et un crédit qui semble ne pouvoir pas augmenter, par les prodiges qu'il a enfantés en ce genre. Il est vrai qu'il a fait une foule de misérables imitateurs. Tout le monde a mis les crayons de couleur à la main: il en est de même chez nous de tout ce qui est de mode, le public l'adopte avec fureur. Combien l'inimitable Watteau a fait de mauvais singes dans son tems!«
Au reste, le pastel avait contre lui ses qualités mêmes. Sa grâce est fugitive, sa beauté volatile et, déplorant sa durée éphémère, le XVIIIe siècle chercha sans répit le moyen de lui donner l'éternité. On trouve dans les papiers du temps l'écho de ces expériences. Trois hommes, Loriot, le chevalier de Saint-Michel, et le Prince de San Severo prétendirent avoir trouvé un procédé propre à fixer les poussières du pastel, et à lui assurer, sans compromettre son charme, la pérennité de la peinture à l'huile.
On lit dans les Annonces, affiches et avis divers du 3 Octobre 1753: »Le pastel, quand il est employé par des mains habiles, a des grâces et des beautés qui lui sont propres; mais comme cette peinture, qui est une espèce de crayon, ne tient au tableau que par la ténuité de ses parties, elle est sujette à s'affoiblir et à se dégrader par divers accidens inévitables. Le moyen de remédier à cet inconvénient seroit donc de fixer d'une manière solide les couleurs, sans leur ôter la fleur, sans changer les nuances, sans corrompre les traits; en sorte que l'œil ne put distinguer un Tableau en pastel après qu'il auroit été fixé, avec d'un autre qui ne l'auroit point encore été. Les plus habiles peintres en ce genre ont travaillé depuis plusieurs années à donner à leur art ce degré de perfection; mais leurs recherches n'ont rien produit qui satisfasse; il y en a même qui désespéraient qu'on put jamais y parvenir. Cependant, malgré cette impossibilité apparente, le sieur Loriot, déjà connu par diverses Machines Hydrauliques et de Statique de son invention, et plusieurs autres concernant les Manufactures, et différents arts vient de trouver ce grand Secret. Il en a déjà fait l'essai sur les ouvrages de quelques-uns des peintres les plus célèbres; tous conviennent qu'on ne scauroit distinguer le Pastel fixé de celui qui ne l'est pas, et qu'on ne pouvoit porter ce secret à un plus haut point de perfection. On sent combien cette découverte devient utile, en conservant à la Postérité des Desseins précieux dans toute leur beauté. Les Curieux et les Connoisseurs sont à même d'aller s'assurer chez le sieur Loriot, de la vérité de ses expériences. Il demeure à Paris, au Château des Thuilleries, dans l'avant-cour des Princes. «
Trois jours plus tard, les Procès-verbaux de l'Académie royale enregistrent une
» Approbation donnée au sieur Loriot pour son secret de fixer le Pastel. — Le sieur Loriot, qui a trouvé le secret de fixer la Peinture au pastel, sans toucher dans le mat et sans en ôter ny la fleur ni la fraîcheur des couleurs, s'est présenté à l'Assemblée et lui en a montré différentes épreuves. L'examen fait, la Compagnie a jugé ce secret d'autant plus utile que, sans la moindre altération, il semble devoir perpétuer la durée des ouvrages au pastel et des desseins; que de plus, l'Académie atteste que, de toutes les tentatives qui ont pu être faites jusqu'ici pour découvrir un pareil secret, il n'en est venu à sa connoissance aucune, qui puisse entrer en comparaison avec la réussite dudit Sieur Loriot, qui paroît tendre au degré de perfection que l'on a toujours paru souhaiter.
En conséquence de quoi, la Compagnie a chargé le Secrétaire de lui délivrer un extrait de la présente délibération comme un témoignage de l'estime qu' Elle fait de l'excellence de sa découverte.*
Le 1 2 Novembre 1 755, les Annonces, affiches et avis divers, nous font part d'un procédé analogue:
»On apprend de Lille en Flandres que M. Scheppers, fils d'un négociant de cette ville, a trouvé le même secret que pratique avec succès à Paris, Mr. Loriot. C'est l'Art de fixer le Pastel et de l'embellir même au lieu de l'altérer. Ce qui fait peut-être autant d'honneur à M. Scheppers, c'est qu'il a donné généreusement son secret à M. d'Achon, peintre habile établi à Lille. «
Dom Antoine-Joseph Pernety, religieux bénédictin de la congrégation de Sainte- Marie, dans son Dictionnaire portatif de peinture, sculpture et gravure, publié à Paris en 1757, fait allusion aux premiers essais de La Tour, en quête d'un fixatif1:
y>De la Peinture en Pastel . . . Cette sorte de peinture s'éxécute sur du papier collé sur une toile ou sur de la peau de mouton bien tendue, ou sur une toile imprimée de rouge-brun, comme celles qui sont en usage dans la peinture à l'huile. Comme toutes ces couleurs tiennent fort peu sur la matière où on l'applique, parce qu'elles n'y sont répandues que comme de la poussière, on est obligé de couvrir les desseins ou tableaux faits au pastel, d'une glace bien blanche, sans nœuds, sans bouillons et sans couleur, ce qui leur donne une espèce de vernis et rend les couleurs plus douces à la vûe. M. de La Tour qui s'est rendu célèbre par les ouvrages admirables qu'il a faits en ce genre, a imaginé de les mettre entre deux glaces, comme à la presse, ce qui met le pastel à l'abri de la grande sécheresse et du trémoussement qui en détache la poussière et à couvert de l'humidité qui en ternit l'éclat. Cet artiste a cherché long-tems un moyen de fixer cette poussière sur la matière où on l'applique, et il a enfin trouvé une manière de la faire. En ma présence, il a passé deux ou trois fois la manche de son habit sur un portrait auquel il n'avoit pas encore donné la dernière main, et il n'en a rien effacé. Il faut cependant que sa manière de fixer ainsi le pastel ne soit pas sans inconvénient, puisqu'il a jugé à propos, depuis l'invention de ce secret, de mettre ses tableaux entre deux glaces pour les conserver. M. Lauriot a fait la découverte du secret de fixer le pastel à peu près ou quelque tems avant M. de la Tour. Les expériences que M. Lauriot a faites ont réussi au gré du Public: les pastels qu'il a fixés se sont bien soutenus et il seroit à souhaiter que son procédé fût connu. Je le scai, mais M. Lauriot est trop galant homme pour que je le rende public sans son consentement. «
Autre découverte, mentionnée par les Annonces, affiches et avis divers, le 23 Février 1757:
»Un peintre allemand (M. Reisstein) a inventé une nouvelle manière de peindre en pastel, qu'il appelle Pastel en cire. Au lieu de papier et de parchemin, il employé une toile, parce qu'il faut pour ses crayons plus de résistance. Il enduit cette toile d'une couche d'huile et répand dessus également par le moyen d'un crible du verre en poudre. Lorsqu'elle est entièrement sèche, il peint avec les crayons les plus durs . . . Voici l'aprêt de ses crayons: On réduit d'abord les couleurs en poudre très fine, on les met ensuite dans un vase qu'on échauffe à petit feu, et sur ces couleurs ainsi préparées, on jette de la cire fondue avec une certaine quantité de graisse de cerf. Il faut bien remuer le tout jusqu'à ce qu'il soit presque refroidi. Alors on commence à former les crayons, et, pour leur donner de la consistance, on les jette à mesure dans de l'eau froide. Les
1 Les frères de Goncourt dans »l'Art du XVIII| siècle< ont longuement insisté sur les recherches de la Tour; nous ne reviendrons pas là-dessus.
couleurs plus vives ou plus foncées que les autres, c'est-à-dire celles qui servent à former les clairs et les ombres doivent être préparées avec la seule graisse de cerf; elles en sont plus tendres et se manient mieux. «
Dans le même Journal, le 8 Mars 1758:
»Un de nos abonnés de Joinville en Champagne, homme caractérisé et digne de foi, vient de nous adresser un secret pour fixer le pastel et tous les ouvrages au crayon sans en déranger ni altérer les couleurs. Ce secret qu'il a bien éprouvé ne consiste que dans la composition d'une liqueur peu dispendieuse et très simple qui se fait de la manière suivante: On fait dissoudre de l'alum broyé dans deux verres d'eau commune bien claire; dans cette eau bien imprégnée d'alum, on met pour quatre ou cinq sols de colle de poisson, coupée fort menu, qui doit être claire et bien nette. Quand cette colle a trempé vingt -quatre ou trente heures, on la fait bouillir sur un réchaud pour qu'elle se fonde entièrement. On la passe ensuite toute chaude par un linge blanc; on l'entonne dans une bouteille de verre, où l'on a mis auparavant environ trois chopines, mesure de Paris, de bonne eau de vie non colorée mais bien claire, et l'on ajoute à tout cela un bon verre d'esprit de vin. L'application doit s'en faire sur tout le tableau dans un instant et pour ainsi dire en un clin d'œil, etc«
Le 9 Février 1763, Loriot juge à propos de rappeler son invention1: »M. Loriot, Ingénieur-Méchanicien, Pensionnaire du Roi, inventeur de l'Art de fixer le pastel, est de retour à Paris, après une absence de deux ans. Or, comme on peut avoir oublié ou perdu de vue cette découverte, nous croyons obliger nos lecteurs en leur remettant sous les yeux le jugement qu'en a porté l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture. Dans un de ses Certificats, daté du 6 Octobre 1758, on lit »Que ce Secret, qui n'ôte ni la fleur, ni la fraîcheur des couleurs est d'autant plus utile, que sans la moindre altération, il semble devoir perpétuer la durée des ouvrages au Pastel et des Desseins dont plusieurs méritent de passer à la postérité, et que de toutes les tentatives qui ont pû être faites jusqu'ici pour découvrir un pareil Secret, il n'en est venu à la connoissance de l'Académie aucun qui puisse entrer en comparaison avec la réussite du sr. Loriot. »Le second Certificat du premier Décembre de la même année, porte: »Que sur de nouvelles épreuves de ce Secret, l'Académie a vu avec plaisir, comme un nouveau mérite, qu'il ôte les taches de moisissure, et fait revivre les couleurs qui ont changé; que de plus, le sr. Loriot a montré des tableaux au Pastel, tant anciens que modernes, fixés par moitié, sans qu'il soit possible à l'œil de distinguer la partie fixée d'avec celle qui ne l'est pas.« Les personnes qui peuvent avoir des Pastels à faire fixer, s'adresseront directement à l'Auteur. Sa demeure est à Paris, au vieux Louvre, et l'on doit affranchir les Lettres. 11 en coûte 4, 6, 8, 10, 12, 15 et 20 livres, suivant la grandeur des toiles, depuis 4 à 12 pouces sur 9, juqu'à 9 et 27 sur 22. «
La même année, il donnait au public, non pas une explication, mais une application de son procédé. En effet, Valade exposait au Salon du Louvre le portrait de »M. Loriot ingénieur méchanicien« : »une moitié de ce tableau, disait le livret, était fixée, y compris partie de la tête, pour prouver qu'il n'y a aucun changement dans la couleur entre la partie fixée et celle qui ne l'est pas.«
Le 2 Juin 1764, l'Académie royale approuve un nouveau procédé2: » Approbation du secret pour les pastels à l'huile. — M. Hallé, Professeur, M. Bachelier, Adjl à Professeur, M. De La Tour, Conseiller, et M. Roslin, Académicien, ont fait rapport à l'Académie qu'ils ont fait usage et éprouvé par plusieurs essais, une nouvelle façon de
1 Affiches, annonces et avis divers.
2 Procès-verbaux de l'Académie royale de peinture et de sculpture.
préparer avec des huiles les toiles ou tafetas, et les pastels destinés à y peindre, dont le résultat est que ce pastel s'attache et prend toute la consistance d'un tableau peint à l'huile, qu'ils en ont trouvé l'usage facile et avantageux, et que les diverses épreuves auxquelles ils ont exposé les tableaux qu'ils ont faits par ce procédé n'y ont causé aucune altération. En conséquence, sur la demande faite par la dame Pellechet, qui avoit inventé cette nouvelle préparation, l'Académie déclare que cette découverte lui paroist très utile à l'exercice des Arts, et du nombre de celles qui méritent d'être encouragées. «
Les Annonces, affiches, et avis divers du 15 Août ajoutent: »En conséquence, sur la demande faite par la dame Pellechet, veuve du sieur Pellechet, inventeur de cette nouvelle préparation, l'Académie déclare que cette découverte lui paroit très utile à l'exercice des Arts, et du nombre de celles qui méritent d'être encouragées. Ce nouveau Pastel se fait et se vend à Paris chez MM Sellière, rue Guénégaud, au Bain de la Seine( près le Pont-Neuf. «
Dans le numéro du 28 Mai 1766, on remarque cette note: »L'auteur du Secret pour fixer le Pastel et tous les ouvrages au crayon indiqué dans notre feuille du 8 Mars 1758, n'avoit point alors éprouvé si le Pastel fixé par sa méthode pourrait soutenir un Vernis qui lui servît de glace; depuis il en a fait l'épreuve, et elle lui a réussi. «
Le Grand Vocabulaire françois, par une Société de gens de lettres, explique tout au long, en 1772 (tome XXI) le procédé du prince de San Severo:
»La peinture en pastel a tant de moelleux et tout-à-la fois si peu de consistance, qu'on a souvent désiré de pouvoir en fixer les couleurs. On sait que les crayons, ou pastels qu'on y emploie, ne laissent sur le papier qu'une poudre fine qui s'y attache sans le secours d'aucune humidité ni d'aucun gluten; cette espèce de poussière n'y est étendue et appliquée que par le seul frottement du doigt, et il suffirait d'y passer la main pour la faire tomber: la glace même qu'on y met pour défendre cette peinture, n'en assure pas la solidité; un coup, une secousse, un ébranlement fait tomber la Fleur du Pastel, et emporte la fraîcheur du coloris malgré la glace. D'ailleurs la difficulté de trouver des glaces d'une certaine grandeur, restreint à des bornes étroites, la peinture en pastel.
Ces considérations ont fait tenter divers moyens pour fixer cette poussière de crayons, et la faire adhérer sur le fond du tableau, et M. Loriot, célèbre Mécanicien de Paris, y est parvenu avec succès, mais sa méthode n'est point connue de Public. Cette opération est difficile; on ne peut passer sur le tableau aucune espèce de pinceau trempé dans une liqueur propre à en fixer la volatilité, parce qu'il emporterait la couleur; on ne peut pas plonger le papier dans la liqueur, comme on le fait pour fixer les desseins au crayon, il en résulterait deux défauts essentiels: les couleurs qui ne peuvent souffrir l'humidité, telles que le jaune de Naples, l'orpiment, la lacque, le noir de fumée, seraient détachées par le contact de l'eau, et se répandraient à sa surface; les clairs qui sont comme l'âme du tableau, et qui relèvent la vivacité des couleurs, seraient ternis par l'humidité, et prendraient une teinte obscure comme dans les vieux tableaux à l'huile.
On tenterait inutilement d'exposer le tableau sur la vapeur d'une liqueur échauffée, pour fixer le pastel par la chaleur et l'humidité; car les parties glutineuses n'étant pas les plus volatiles, ne s'élèvent point assez dans cette vapeur pour produire la fixation.
Après avoir éprouvé toutes ces difficultés, M. le Prince de San Severo examina s'il serait possible de fixer ces couleurs en humectant le papier par derrière seulement, mais il se présentoit encore ici de nouvelles difficultés; une eau gommeuse, propre à fixer les pastels, étendue avec un pinceau derrière le tableau, humecte fort bien certaines couleurs, mais la lacque, le jaune de Naples, et quelques autres, restent toujours sèches, et ne se fixent point. Une matière huileuse, quelque transparente et quelque spiritueuse
qu'elle soit, ternit les couleurs, et leur ôte le plus bel agrément. L'huile de térébenthine, quoiqu'elle soit claire comme de l'eau, a le même inconvénient; d'ailleurs elle s'évapore dans l'espace de deux ou trois jours; les couleurs alors ne restent pas bien fixées, et s'enlèvent avec le doigt. La gomme copal, la gomme élemi, la sandaraque, le mastic, le karabé, et généralement tous les vernis à l'esprit de vin et les résines obscurcissent les couleurs, et rendent le papier transparent, nébuleux et comme semé de taches.
La colle de poisson est la seule matière que le Prince de San Severo ait trouvé propre à cet usage; voici son procédé: il prend trois onces de la belle colle de poisson que les Italiens appellent colla a pallone, il la coupe en écailles minces, et la met infuser pendant 24 heures dans dix onces de vinaigre distillé; il met là dessus 48 onces d'eau chaude bien claire, et il remue ce mélange avec une spatule de bois, jusqu'à ce que la colle soit presque entièrement dissoute. Ce mélange étant versé dans un vase de verre que l'on enfonce dans le sable à deux ou trois doigts de profondeur, on met la poêle qui renferme le sable sur un fourneau à feu de charbon, mais on le ménage de façon que la liqueur ne bouille jamais et qu'on puisse même toujours y tenir le doigt; on la remue souvent avec la spatule, jusqu'à ce que la dissolution soit entière; après quoi on laisse refroidir la matière, et on la passe par le filtre de papier gris sur un entonnoir de verre, en observant de changer le papier quand la liqueur a trop de peine à passer.
S'il arrive qu'on n'ait pas mis assez d'eau, que la colle soit d'une qualité plus glutineuse, qu'elle ait de la peine à passer, et qu'elle se coagule sur le papier, on y ajoute un peu d'eau chaude, on fait dissoudre la matière avec la spatule de bois et on la filtre. L'expérience fait juger de la quantité d'eau nécessaire pour cette opération. Quand la liqueur est filtrée, on la verse dans une grande bouteille, en mettant alternativement un verre d'esprit de vin bien rectifié, pour qu'il y ait un poids égal des deux liqueurs; la bouteille étant bouchée, on la secoue pendant un demi quart d'heure pour que les liqueurs soient bien mêlées, et l'on a tout ce qui est nécessaire pour la fixation du pastel.
Le tableau qu'on veut fixer, étant placé horizontalement, la peinture en dessous, bien tendu par deux personnes, on trempe un pinceau doux et large dans la composition décrite ci-dessus; il faut que le pinceau soit de l'espèce de ceux qu'on emploie pour la miniature, mais qu'il ait au moins un pouce de diamètre: on le passe sur le revers du papier, jusqu'à ce que la liqueur pénètre bien du côté de la peinture, et que l'on voye toutes les couleurs humectées et luisantes comme si l'on y avoit passé le vernis; la première couche pénètre promptement à cause de la sécheresse du papier et des couleurs absorbantes; on donne une seconde couche plus légère; il faut avoir soin de donner ces couches bien également et de manière qu'il ne s'y fasse aucune tache, après quoi l'on étend le papier sur une table bien unie, la peinture en dehors et le revers sur la table, pour l'y laisser sécher à l'ombre, et peu à peu; il suffit de quatre heures en été, et l'on a un tableau fixé, sec, sans aucune altération, et sans aucun pli; quelquefois il y a des couleurs qui ne se fixent pas assez par cette première opération et l'on est obligé de donner une nouvelle couche de la même façon que la précédente.
Il est utile que le peintre repasse ensuite les couleurs avec le doigt, l'une après l'autre, chacune dans son sens, de la même façon que s'il peignoit le tableau; ce qu'on peut faire en trois ou quatre minutes de tems, pour ôter cette poussière fine qui étant détachée du fond, pourroit n'être pas adhérente et fixée.
Cette manière de fixer le pastel est simple, facile et sûre; l'altération qu'elle cause dans les couleurs est insensible, et sa solidité est telle que l'on peut nettoyer le tableau sans gâter la couleur; cette colle donne de la force au papier, de manière qu'on peut l'attacher à la muraille, et le coller sur toile encore plus facilement que le papier ordinaire; le vinaigre distillé contribue à chasser les mites qui gâtent souvent les pastels.
On peut aussi coller le papier sur une toile avant de le peindre, pourvu qu'elle soit claire, et qu'on se serve de colle d'amidon; on fixera le pastel de la même manière, en employant seulement un pinceau qui soit un peu plus dur, et en appuyant un peu plus fort, pour que la liqueur pénètre de l'autre côté; il faudra plus de temps pour le sécher, mais l'effet sera le même pour la fixation du pastel.
On ignore si c'est une méthode semblable que M. Loriot a employée à Paris, mais sa fixation du pastel a si bien réussi, qu'elle lui a mérité une pension du Roi. Lorsque cet ingénieux Artiste voulut faire voir à l'Académie de Peinture combien il ménageoit les couleurs dans la fixation du pastel, il présenta un tableau qu'il avoit divisé en quatre; deux parties en échiquier, ou en diagonale, étoient fixées, et les deux autres ne letoient point, cependant on n'y appercevoit aucune différence pour le ton de couleur, ni pour la fraîcheur du tableau. On crut de bonne foi qu'il y avoit une partie à laquelle M. Loriot n'avoit point touché, mais c'est une chose certaine que toute liqueur, quelque transparente qu'elle soit, produit une petite teinture sur le pastel, principalement dans la lacque, et dans les couleurs obscures, assez légère, il est vrai, pour ne faire aucun tort au tableau, mais telle cependant qu'on ne pourroit pas confondre la partie fixée avec une partie qui n'auroit point été mouillée; il y avoit donc sans doute un tour de main et l'on s'en seroit assuré en donnant à M. Loriot, la moitié d'un tableau à fixer, et réservant l'autre moitié pour en faire ensuite la comparaison après la fixation. Il est probable qu'il passa dans les endroits qu'il vouloit réserver, une liqueur propre à pénétrer aussi bien que la colle, mais non pas à fixer le pastel: on peut se servir, par exemple, d'un mélange composé moitié d'eau, moitié d'esprit de vin, parce que l'eau seule ne pénètre pas certaines couleurs qui sont immiscibles à l'eau, comme on l'a vu plus haut. En frottant avec le pinceau trempé dans cette liqueur les parties qu'on ne veut pas fixer, elles prennent la même teinte que celles qu'on a fixées avec la colle préparée, dont on a vu la composition, et il est impossible d'en faire la différence. M. le Prince de San-Severo a aussi une méthode pour peindre en pastel sur de la toile de Hollande, méthode plus solide, plus commode que celle de peindre sur le papier, et qui donne plus d'éclat aux couleurs. «
Le 7 Octobre de la même année, un peintre Italien, qui se nomme le chevalier de Saint-Michel, fait insérer, dans les Affiches, annonces et avis divers, un projet de souscription dans lequel il s'engage à publier la manière de composer les crayons en pastel et de les fixer: »M. de Saint-Michel, Gentilhomme-Piémontais, Peintre du Roi de Sardaigne, du Prince et de la Princesse de Carignan, etc., ayant trouvé: 1? le secret de fixer sur les tableaux le Pastel, d'une manière qui le rend inaltérable, et d'une telle solidité, qu'il ne peut être effacé, ni couler de quelque façon que ce soit, en vieillissant, et (ce qu'on doit regarder comme un très grand avantage) qui n'empêche point de retoucher le tableau; 2| la composition d'un Pastel supérieur à tous ceux qu'on emploie communément et d'une douceur égale dans toutes les Teintes: ce qui a été reconnu, en le confrontant aux plus beaux pastels, par plusieurs Membres de l'Académie Royale de Peinture et Sculpture de Paris, ainsi qu'il appert par le Certificat délivré au sieur de Saint- Michel, au nom de lad. Académie, veut faire part au Public de ses découvertes. En conséquence, il a ouvert le 1l Septembre 1772, une Souscription de mille Billets de trois louis d'or chacun, qui seront remis entre les mains de M. Collet, Notaire à Paris, rue Saint-Denis, au coin de la rue aux Ours, etc. . . . Moyennant cette somme de soixantedouze livres, il sera délivré à chaque Souscripteur un Livre contenant: 1°tout le procédé de la Composition qui fixe le Pastel; 2%, la composition des principales couleurs, telles que le Bleu de Prusse, le Carmin, le Stil de grain et autres, attendu qu'il est nécessaire de les savoir composer soi-même, afin de les avoir de la perfection requise, pour composer
d'excellents Pastels. La souscription n'aura lieu que jusqu'au 1|E Janvier 1773. On voit à la Gallerie du Luxembourg, les jours qu'elle est ouverte au Public, un Tableau de l'auteur, en Pastel, par lequel on peut s'assurer que sa fixation, loin d'altérer les Teintes les plus délicates, augmente et conserve au contraire toute la fraîcheur de son coloris. Le certificat de l'Académie est conçu littéralement en ces termes: Je soussigné, Secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Peinture et Sculpture, certifie que plusieurs Membres de cette Académie, ayant examiné les Crayons de Pastel de la composition du Si de Saint -Michel, ils les ont trouvés très beaux; et qu'ayant pareillement examiné sa manière de fixer les Tableaux en Pastel, ils ont reconnu qu'elle peut être très utile aux Peintres en Pastel, en leur donnant les moyens d'attacher les crayons et de pouvoir retoucher après. En foi de quoi à Paris ce 7 Août 1772.
signé Cochin.«
Si l'on en croit un traité1 paru en 1788, et qui est un excellent résumé de la question, le public ne s'empressa pas »d'accueillir les offres que M. de Saint-Michel mettait à un très haut prix«. Et l'auteur en donne la raison: »Son moyen de fixer n'étoit autre que celui du Prince de San-Severo qui n'en a jamais fait mystère et que l'on connaissoit en France par la relation de M. de la Lande, publiée en 1769, mais rédigée dès 1 766. « 2
Le 27 Novembre 1779, une lettre de M. d'Angiviller annonce que M. Loriot va enfin dévoiler son secret après l'avoir vendu au roi.
Le 8 Janvier 1780, en effet les Procès-verbaux de l'Académie déclarent: »M. Loriot» inventeur et possesseur du secret de fixer les pastels et les dessins, dont il a été fait mention dans les assemblées du 6 Octobre et du 1= Décembre 1753 (VI, page 367 et 372 — 73) s'est présenté à l'Assemblée et a fait son opération en présence de la Compagnie, dont Elle a paru fort satisfaite. En conséquence, Elle a ordonné que le Mémoire explicatif du procédé de M. Loriot, dont le Secrétaire a fait lecture, serait inscrit sur les registres à la suite de la présente délibérations
Et le 5 Février, ils exposent le procédé tout au long:
»Mixtion qui doit être composée d'une chopine d'eau bien éclaircie et très pure, dans laquelle on fait dissoudre la valeur d'environ 2 gros de bonne colle de poisson que l'on coupera dans le plus grand nombre de morceaux possible pour en hâter la dissolution. On fait bouillir cette eau dans le vase où on l'a mise, au bain Marie, jusqu'à la parfaite dissolution de la colle, et, afin qu'il ne reste aucun dépôt, on passe ensuite cette eau dans un linge. Cela étant fait, on verse une portion de cette eau collée, encore chaude, dans une sous-coupe à mesure qu'on en a besoin, en observant d'ajouter une quantité d'esprit de vin de la meilleure qualité, dont la proportion doit être le double de la portion d'eau collée mise cy-devant dans la sous-coupe; c'est-à-dire que, pour une cuillerée par exemple de cette eau collée, il en faut deux environ d'esprit de vin. . . . Tout cela étant disposé, on placera verticalement ou avec un peu d'inclinaison, le tableau en pastel qu'il s'agira de fixer soit sur un chevalet, soit contre un mur, soit contre une
chaise, table Puis l'on trempera les crins de la vergette dans la sous-coupe pour les
imbiber de mixtion. ... Il s'agira de présenter la face de la vergette à la distance de 8 à 10 pouces du tableau, en passant la partie recourbée de la verge de fer de manière à presser légèrement ses crins par une des cornes de la verge de fer, toujours dans un même sens, en la tirant sans cesse à soi, d'où il résultera une espèce de vapeur ou de rosée presque imperceptible, qui en sera lancée, par l'échappement de chaque crin,
1 Traité de la peinture en pastel, par M. P. R. de C . . . C. à P. de L.
2 Pendant le voyage que M. de la Lande fit en Italie en 1766.
d'aplomb sur le tableau, et dont le mélange d'esprit de vin et d'eau collée, pénétrant à la fois le pastel, viendra nécessairement à bout de le fixer. « (On laisse sécher et on recommence deux ou trois fois.)
Loriot prouva devant l'Académie que son secret de fixatif ôtait les moisissures et en fit l'expérience sur un pastel de la Rosalba. Le secret fut imprimé aux frais de l'Académie, tiré à six-cents exemplaires et distribué aux membres de l'Académie. Comme on le voit, la mixture de Loriot ne différait pas sensiblement de celle du Prince de San- Sevéro, mais son procédé d'application exigeait de la patience et beaucoup d'adresse.
On ne connaît de La Tour que ses pastels; nous connaissons au moins trentesix peintures de Perronneau. Or, le pastel est »de toutes les manières de peindre, celle qui passe pour la plus facile et la plus commode en ce qu'elle se quitte, se reprend, se retouche, et se finit tant qu'on veut«. Mais ce n'est qu'un procédé. Comme l'aquarelle, comme la détrempe, il tire ses moyens de la technique propre à la peinture à l'huile. L'art du peintre domine celui du pastelliste: leurs pratiques, que différencie le choix de la matière, obéissent à des principes communs. On les envisage l'un et autre au point de vue du modelé et de la couleur.
Le modelé, c'est-à-dire la répartition des masses claires et sombres, l'appréciation du degré d'intensité lumineuse, le jugement des valeurs, cette science, Perronneau et La Tour la possèdent également. Si l'on exige une comparaison, je dirai que le modelé de La Tour est plus systématique, celui de Perronneau plus souple. C'est ce qu'on observerait facilement sur une préparation de Perronneau.1 On n'en connaît pas, mais il ne faut pas conclure qu'il travaillait vite ... et négligemment. On a vu2 à quel point il se montrait scrupuleux dans l'imitation de la nature.
Si la science du modelé apparait moins dans l'œuvre de Perronneau que dans celle de La Tour, c'est que le premier admet le reflet, qui peut, dans certains cas, modifier l'échelle des valeurs, en atténuer l'évidence, c'est que l'autre ne l'admet jamais. C'est aussi que Perronneau est un coloriste bien supérieur à La Tour. A regarder ses œuvres, on remarque la persistance d'un certain gris souris, le gris des Flamands et des Hollandais, qui règne dans les fonds, qui en est la base, et se retrouve même dans les têtes et les vêtements. Ce gris soutient la couleur, l'appuie, la fait valoir.
Quant à ses tonalités, Perronneau les choisit avec un goût véritablement exquis. Les nuances du prisme sont chez lui plus délicates, plus rares, plus précieuses, plus raffinées que chez La Tour. L'un a le sentiment de la couleur, l'autre n'en a que l'adresse. Ce sentiment se manifeste dans la beauté de la matière, de l'atmosphère, des accessoires, des chairs, où le sang afflue, des étoffes, des dentelles, et surtout des velours, de ces beaux velours qui demandent des glacis, dont Oudry tient la recette de son maître Largillière.3
Mais il y a plus. Tandis que la coloration de La Tour reste monotone, sans autre contraste que celui du clair et de l'obscur, celle de Perronneau, tout en tenant
1 Le portrait au crayon noir et à la pierre d'Italie de la collection de M. Wauters, est un peu endommagé; on n'en peut juger qu'imparfaitement.
2 Cf. — Lettres de Robbé à Desfriches.
3 Cf. — La deuxième conférence d'Oudry. Monuments Piot. » Le velours couleur de feu doit être préparé avec du vermillon, dans les demi-teintes, les bruns doivent être rompus soit avec du noir, soit avec du brun rouge, ou de la terre d'ombre. Les clairs doivent l'être avec du blanc, peut être un peu coloré de vermillon. <
compte du reflet, tout en se variant à l'infini, s'ordonne, comme celle de Watteau, en deux catégories, l'argenté et le doré, qui s'équilibrent et s'opposent. Cette loi des contrastes colorés, Delacroix l'appliquera plus tard résolument: il y a des couleurs froides et des couleurs chaudes; le jaune s'oppose au bleu, le rouge au vert; si les lumières sont froides, les ombres seront chaudes, et réciproquement. Ce principe crée une parenté entre des artistes qui ne sont séparés que par les divergences du sujet traité. Il n'y a pas de »classiques« ni de »romantiques«. Ces divisions ne correspondent qu'au côté littéraire, accessoire des arts plastiques. Il y a des peintres que séduit particulièrement la science du modelé, et d'autres qu'attire au contraire le choix des couleurs rares et leur classification rationnelle. Les critiques n'y ont rien compris : ils reprochent continuellement à Perronneau »ses tons roux« ou ses ombres »bleues« sans se rendre un compte exact que pour équilibrer son tableau par une opposition, le peintre se déterminait à accentuer telle ou telle tonalité. D'autres, pour se singulariser, veulent déterminer à tout prix deux ou plusieurs »manières«, suivant que les ombres sont »rousses« ou »bleues«, et ne comprennent pas la loi de réciprocité qui régit les couleurs des masses lumineuses ou sombres. En réalité, Perronneau fait partie de la grande famille qui unit Rubens à Watteau, à Largillière, à Chardin, à Delacroix.