‹ J. B. Perronneau (1715-1783) sa vie et son œuvreChapitre 8 sur 78 · Celui de M*** de l'Académie Royale de Musique · texte numérisé non relu

Celui de M*** de l'Académie Royale de Musique

99. Mademoiselle Amédée de l'Opéra, en Domino noir. 100. Madame de *** en Habit couleur de rose.

Nous ne connaissons le portrait de Lazare Chambroy, abbé général de Sainte- Geneviève en 1745 et confirmé dans ses fonctions en 1747, cette extraordinaire figure de sacristain, marquée de petite vérole que par la belle gravure qu'en a exécuté Jean Daullé d'Abbeville, et dont il existe deux états à la Bibliothèque Nationale. Quant aux portraits de M. Olivier et de Madame son Epouse, ils sont tous deux signés et datés, 1748; le costume, l'attitude et la date, les identifient bien avec les numéros 96 et 97 du livret du Salon. La tradition veut que les personnages représentés appartiennent à une famille marseillaise. Or, il y a eu au XVIIIl siècle, à Bordeaux, un ingénieur maritime, travaillant pour le roi. Nous avons eu en mains un livre qui lui a appartenu. Il n'est donc pas impossible que Perronneau ait fait un premier séjour à Bordeaux au début de l'année 1 748 et que les portraits de M. et M^ Olivier en soient les témoignages.

C'est à propos de ces deux portraits que Saint- Yves déclare1 : »Qui peut aussi dans le genre de M. de la Tour voler comme lui de merveilles en merveilles? Ce sera M. Peronneau, s'il veut continuer ainsi qu'il a commencé. Deux portraits (N?? 96 et 97) qu'il a exposés cette année, sont d'heureux présages de la gloire qui l'attend. Mais ce ne sera certainement point le tas de jeunes peintres, qui enivrés des succès de M. de la Tour, ne semblent manier les crayons colorés, que pour faire sentir le mérite de celui-ci. Ces reproches ne sont pas faits pour M. Peronneau, que je viens de louer, et pour M. Loir, qui mérite de l'être: Connu comme un bon sculpteur, on le verra dans peu un excellent peintre . . .«

Et l'auteur, après avoir déploré tout ce qu'il y a d'éphémère dans le pastel, et regretté que M. de la Tour ne peigne pas à l'huile, parle de la technique de Perronneau: »I1 n'est donc pas étonnant qu'un Peintre ayant fait cette réflexion, et cherchant à conserver à la nature toute sa force qui dégénère dans l'imitation comme l'imitation dégénère par la distance d'où elle est considérée, charge les parties qui en ont le plus de besoin de touches fortes, qui à leur tour, se confondant à un certain éloignement, ne forment plus qu'un tout uni aux yeux du spectateur; le portrait de M. Peronneau (N<? 96) vû de près, et ensuite de la distance de cinq pieds, servira à nous faire entendre. «

Le numéro 98 portrait de M***, de l'Académie Royale de Musique, se trouve identifié par le manuscrit de M. l'Abbé Gougenot2; parlant du salon de 1748, il écrit: »M. Peronneau ne s'est pas moins distingué dans ce salon que dans les précédens. Evitant pour les dispositions ces lieux-communs dans lesquels les peintres à portraits ne tombent que trop souvent, les siens se font autant remarquer par une variété de belles attitudes que par le bon caractère de dessein dans lequel il excelle. Quand de jeunes sujets se présenteront avec de tels talens, l'Académie ne sévira plus sans doute contre le Pastel. Ce peintre cependant devrait faire les derniers efforts afin que les corps de ses figures appartinssent mieux à leurs têtes et se souvenir de ce principe:

Singula membra suo capiti conformia fiant.

Unum idemque simul corpus cum vestibus ipsis. Duf. de art. Grap.

1 Observations sur les arts et sur quelques morceaux de peinture et de sculpture exposés au Louvre en 1748, où il est parlé de l'utilité de l'embellissement dans les villes. Leyde, chez Elias Luzac Jun. 1748, page 95.

2 Manuscrit de M. l'abbé Gougenot, conseiller au Grand Conseil. Critiques sur la peinture, la sculpture, la gravure et l'architecture. A Paris MDCCL — Cabinet des estampes Yb 154.

Il faut pourtant convenir qu'il a été plus correct dans ses ensembles cette année et qu'on ne peut lui faire ce reproche que dans le portrait du sieur Le Page, où le corps est trop large, ce qui fait d'autant plus de peine que la tête en est touchée à ravir. D'ailleurs, il devrait donner plus d'attention pour rendre ses étoffes. «

Les archives de l'Opéra indiquent deux artistes portant le nom de Le Page, une basse-taille et une haute-contre. Elles nous donnent ainsi que les mémoires de J. L. Dufort, comte de Cheverny, de gracieux détails sur Mademoiselle Amédée le 'Opéra, en domino noir (Ni 99) qui fut enlevée par le duc de Cumberland, et passait au demeurant »pour la meilleure fille du monde«.

Le numéro 100, M^S D. en habit couleur de rose, est plus explicitement identifié par les deux premières éditions du livret de 1748 où on lit: »Mademoiselle de l'Epée la jeune en habit couleur de rose«.

Or, il existe dans la collection Groult un pastel signé et daté Perroneau, 1748, représentant une femme âgée, une demi-figure, à la physionomie spirituelle, coiffée d'une fanchon, vêtue de rose tendre, et attifée d'un tour de cou noir et- d'un fichu de dentelle où s'attache une petite croix. Nous n'osons pas affirmer qu'il y ait identité entre les deux personnages (encore que »la jeune« signifie la cadette).

La critique, nous l'avons vu, fut singulièrement favorable, au pastelliste: On eut l'impression que Perronneau devenait pour La Tour un rival digne de considération, et Baillet de Saint- Julien nous semble résumer parfaitement le sentiment de ses contemporains en écrivant.1 »Je crois qu'on peut parler de M. Peronneau après M. La Tour. Il suit ses traces de fort près et probablement doit prendre un jour de ses mains le sceptre du pastel, lorsque celui-ci, satisfait de la grande multitude de ses triomphes songera à se reposer à l'ombre de ses lauriers«. La même année, Perronneau portraicturait le Prince d'Ardore2, marquis de Saint- Georges, Ambassadeur du roi des Deux-Siciees à la cour de Louis XV et d'Henriette Carracciolo de Santo Buono, sa femme, qui résidèrent à Paris de Juillet 1741 à Mai 1753. M.Maurice Tourneux, qui a vu les photographies de ces tableaux dont l'un, le premier est daté de 1748 signale que dans les archives des ducs de San Paolo, se retrouve une quittance de Perronneau reconnaissant qu'il a reçu 241 lires et 20 soldi et, à ce propos, émet l'hypothèse d'un voyage en Italie.

Nous avons vu chez M^e Jahan-Marcille, une peinture, le portrait d'un bénédictin de l'abbaye de Saint-Benoit-sur-Loire (autrefois Fleury-sur-Loire), signé et daté: Perronneau 1748. H y a des raisons de supposer que ce moine, à la physionomie passionnée et volontaire, n'est autre que Claude Jourdain, plus connu sous le nom de Dom Maur. En effet, dans la correspondance de ce personnage à Desfriches, on trouve certains passages qui nous inclinent à cette opinion. Ainsi, la 4 Décembre 1763, Dom Jourdain lui écrit: »Je me rappelle souvent les beaux sites des environs de votre ville, mon laboratoire, votre cabinet, le commerce de nos amis communs et les entretiens que j'avais avec vous ... Je n'ai pas été content des portraits de La Tour3.« Le 14 Janvier 1765: »Elle (votre lettre) a renouvelé en même temps les regrets de me voir éloigné d'un séjour auquel j'étais attaché par toutes sortes de motifs. . . Je n'ai point vu

1 Réflexions sur quelques circonstances présentes contenant deux lettres sur l'Exposition des tableaux au Louvre cette année 1748 à M. le Comte de R...

2 Jacques- François -Milano, prince d'Ardore, duc de Santo Paolo, marquis de Saint- Georges. Dufort de Cheverny cite son nom dans ce passage de ses Mémoires (1£| Epoque 1731 — 1755): >La reine qui finissait son souper prend la parole: >Monsieur de Flamarens, dit-elle, est-il vrai que chez M. d'Ardore, après avoir bien diné, vous ayez mangé un lapin en deux bouchées ?< — >Oui, Madame, fut la répouse laconique. <

3 Salon de 1763.

le sieur Peronneau. Je ne vous ay jamais dit que je n'ay pas été content du portrait qu'il a fait de M. Robbé; il a saisi la ressemblance extérieure, mais il n'a pas sû peindre l'âme, le feu et l'enthousiasme de ce poëte célèbre... « Le 10 Janvier 1767: »Mon inclination m'entraîne à Orléans ... ce seroit une consolation pour moy si je pouvois cultiver les beaux-arts. « Donc, il aime Orléans, Desfriches, connaît Perronneau, marque son goût pour les beaux-arts. On voit dans le journal de Lazare Duvaux que le clergé était représenté dans toutes les ventes par des bénédictins. Saint- Benoit- sur-Loire est proche d'Orléans. Dom Jourdain ou Dom Maur, né à Poligny en 1696, mort en 1782 avait 52 ans en 1748: C'est bien l'âge que porte approximativement le personnage de la collection Jahan. Sa physionomie autoritaire s'accorde bien avec l'esprit de discipline dont il donne la preuve dans ses lettres. L'emploi même de sa vie témoigne en faveur de cette supposition. En effet, Dom Maur, qui avait embrassé, l'était religieux en l'abbaye de Saint Bénigne à Dijon, enseigné la philosophie et la théologie, reconstruit l'église de Saint-Martin d'Autun, occupé le prieuré de cette ville voyageait sans cesse à travers les couvents de France où il semble avoir exercé une grande influence. Or, le portrait du père Chambroy date de la même année, et il n'est pas impossible que ces deux religieux, savants connus, l'un prieur, l'autre supérieur général de la congrégation de France aient eu l'un avec l'autre de fréquents rapports et que leur situation exceptionnelle ait conduit Perronneau à les représenter.

Autant le portrait du Bénédictin est austère, autant le portrait de femme de la collection Alfred Marne, daté et signé 1748, est épanoui, savoureux et sensuel. Ce devait être une brune fort aimable, un de ces visages dont les traits irréguliers n'en valent que mieux pour n'être pas beaux, ayant au reste des yeux vifs, tendres et gais, des narines roses, légèrement frémissantes, et »tous ces je ne sais quoi qui enlèvent « dans une harmonie de vert céladon et de bleu céleste ressortant d'une atmosphère ambrée.

Comment sans le nom inscrit au haut de la toile, nommer Perronneau devant 1749 ce tableau de somptuosité, cette tenture largement drapée aux soyeuses cassures, ces ornements s'enroulant aux montants du fauteuil à fond de velours vert, ce coussin à glands d'or où s'étale la dentelle des engageantes, l'ampleur de cette robe de moire puce, le bouillonné de ce négligé où se prélasse la grâce désinvolte de la dame de Sorquainville, la majesté de cette figure où Perronneau, non content de peindre un buste et un visage féminin, l'escorte d'un cortège d'attifements, se montre, par l'importance donnée à l'accessoire, l'égal de La Tour, de Rigaud, da Largillière et prélude noblement aux effigies d'Oudry, campé dans son habit de cérémonie, devant son chevalet, d'Adam l'Ainé, songeant à entamer le marbre, le corps enveloppé dans sa gamberluque de taffetas vert, et le marteau en main. D'où vient cette toile de la collection David Weill, qui est datée de 1749, et que ne signale aucun livret des Salons du Louvre? On lit au dos, sur le châssis: Dame de Sorquainville — Notre peintre serait- il allé en Normandie, aux environs d'Yvetot, dans ce petit village de Sorquainville?

Il n'y eut pas de Salon cette année-là. En 1750, l'envoi de Perronneau n'en fut 1750 que plus considérable. Il exposait:

126. Le portrait de M. De*** vû de côté, ayant un habit de velours noir.

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