‹ J. B. Perronneau (1715-1783) sa vie et son œuvreChapitre 9 sur 78 · Le portrait de M. Beaumont · texte numérisé non relu

Le portrait de M. Beaumont

On remarque dans cette énumération trois hommes en habit de velours noir: aussi bien l'habit de velours noir égayé d'un gilet de soie brochée et gallonné d'or, fut dès lors le costume de cérémonie à la mode. Avec M. Thiboust, et Madame son Épouse, nous entrons en pays de connaissance. Après la mort de l'imprimeur, il est maintes fois question de sa femme dans les lettres de Cochin et de Robbé de Beauveset, le licencieux et grivois poète, neveu de Desfriches. Nous avons pensé que le portrait de femme de la collection J. Doucet, signé et daté 1749, correspondait à la désignation du catalogue; le personnage tient en effet un bouquet de barbeaux, c'est-à-dire un bouquet de bleuets. Le tableau semble avoir subi quelques retouches, notamment dans la main droite, mais c'est la grâce de Cécile Volanges incarnée dans cette jeune femme en robe de taffetas gris souris, au corselet bleu ciel, largement ouvert, encadré d'une modestie, de gaze blanche, affinant le passage des gris aux bleus enlevés sur un fond d'ambre, et les chairs du cou communiquant un peu de leur vie à l'esclavage des perles.

Nous avons remarqué que souvent l'orthographe des livrets n'était pas impeccable. Aussi n'est-il pas interdit de supposer que M. Kam serait tout simplement M. Kain, le nom véritable de l'acteur Le Kain, qui, nous le verrons plus loin, fut en rapports avec une famille d'armateurs bordelais, les Boyer, portraicturés par Perronneau. Ne peut-on de même identifier le Ni= 139 — Mad*** en robe verte, avec le portait de femme de la collection Marne, que nous avons cité plus haut et qui est daté de 1748? Par contre, nous connaissons deux pastels de jeune fille tenant un petit chat. L'un signé et daté d'octobre 1747, se trouve au Louvre, et je ne sais rien de plus délicat que ce visage de fillette presque jeune fille. Elle a les yeux bruns, les »pruneaux« comme on disait alors, le nez fin, la bouche petite et souriante, où l'ironie met une fossette au coin des lèvres. Son teint blanc et rose rappelle les figurines de Saxe; cette enfant est réellement une de leurs sœurs. Il y a une grâce et une légèreté charmante dans ce minois où passent les qualités et les défauts, les séductions de la femme de demain. L'esprit, le goût, le cœur, pour se livrer avec discrétion, ne s'en livrent pas moins. Si l'oreille n'avait pas un petit anneau d'or, on la prendrait pour une coquillage, à la voir si rose. Toute la toilette est une harmonie de bleu et de blanc, et le rose de la peau qui sert de passage entre elles alterne les couleurs choisies. C'est une nouvelle grâce que cette grâce un peu mièvre, mais charmante, des doigts fluets, agaçant un petit chat gris et blanc; le pelage soyeux, brillant est un satin de plus, à coté des reflets du sang sous la peau. Ce jeu est un caprice, comme la mode, comme la femme, il crée des attitudes, des mines, des petits airs câlins, chiffonnés. Perronneau l'a merveilleusement rendu avec cette jeune fille. Elle est espiègle comme le ieune chat qu'elle retient et caresse; elle a des naïvetés, une mutinerie badine, une jeunesse d'enfant, mais une frimousse déjà très piquante. Elle est surtout un portrait moral, tant son âme de poupée coquette transparait dans ce pastel. Ici encore, nous sommes dans le cercle des amis d'Orléans, puisqu'une

1 Pierre -François Beaumont, graveur et marchand d'estampes sur le pont Notre-Dame, à l'enseigne du Griffon couronné. Né à Paris en 1719, il mourut dans la même ville en 1769.

réplique de ce portrait, qui appartient à M*** provient de la succession de M. Huau, conservateur du musée de peinture d'Orléans, légataire d'Huquier, et que la tradition de famille, signalée dans le catalogue de la vente, en 1905, à l'Hôtel Drouot, veut que cette œuvre ait été exécutée par Perronneau, pour son ami Huquier, le père de cette exquise fillettte.

Avec le portrait de M. de La Tour, Perronneau atteignait son rival. Nous ne pensons pas qu'on puisse équivoquer l'authenticité du pastel de Saint-Quentin. On lit en effet, dans le Testament de Jean François de La Tour, ancien officier de cavalerie, frère du pastelliste: »Je donne et lègue de plus à l'école gratuite de dessin (de St. Quentin) pour rester à demeure dans la salle d'étude, savoir:

41. Le portrait de mon frère, peint en habit de velours noir et en veste rouge galonnée en or, par Perronneau, et non une copie qui en a été faite.

Tous ceux qui l'ont vu ont été unanimes, depuis Goncourt qui affirmait que cette effigie tenait vaillamment sa place au musée, au milieu des quatre-vingt pastels de La Tour, jusqu'à l'un des plus grands pastellistes de notre temps, Chéret, qui allait droit à elle, comme à l'œuvre la plus remarquable de cette assemblée extraordinaire. Encore que la signature ne soit peut-être pas de Perronneau, et qu'avant la dotation Lécuyer, les portraits de Saint-Quentin aient été à la merci du premier venu1, on ne peut pas ne pas admirer le gilet rose agrémenté d'un jabot de dentelle, cette étonnante variété dans les noirs, noir du velours, noir de la soie du catogan, noir saupoudré de la poudre blanche, mettant sur le col de l'habit des reflets d'argent, cette harmonie rare qui évoque un lendemain de fête, des couleurs de dominos, des masques de velours noirs avec des barbes de marceline rose, et surtout l'observation de bonne compagnie, dont témoigne le regard matois et le nez à facettes. Il semblerait que cette ironie — non pas une caricature — , témoignât de la malignité du peintre de St. Quentin et justifiât la légende de sa rivalité un peu sournoise avec Perronneau.

Cette légende tire son origine d'une page de Diderot. La voici en entier1: »Dans les ouvrages de La Tour, c'est la nature même, c'est le système de ses incorrections telles qu'on les y voit tous les jours. Ce n'est pas de la poésie, ce n'est que de la peinture. J'ai vu peindre La Tour; il est tranquille et froid; il ne se tourmente point; il ne souffre point; il ne halète point; il ne fait aucune des contorsions du modeleur enthousiaste ... Il a le génie du technique; c'est un machiniste merveilleux. Quand je dis de La Tour qu'il est machiniste, c'est comme je le dis de Vaucanson, et non comme je le dirais de Rubens . . . Lorsque le jeune Perroneau parut, La Tour en fut inquiet; il craignit que le public ne pût sentir autrement que par une comparaison directe l'intervalle qui les séparait. Qui fit-il? Il proposa son portrait à peindre à son rival, qui s'y refusa par modestie: c'est celui où il a le devant du chapeau rabattu, la moitié du visage dans la demi-teinte, et le reste du corps éclairé. L'innocent artiste se laisse vaincre à force d'instances, et, tandis qu'il travaillait, l'artiste jaloux exécutait le même ouvrage de son côté. Les deux tableaux furent achevés en même temps, et exposés au même salon; ils montrèrent la différence du maître et de l'écolier. Le tour est fin, et me déplait. Homme singulier, mais bon homme, mais galant homme, La Tour ne ferait pas cela aujourd'hui; et puis il faut avoir quelque indulgence pour un artiste piqué de se voir rabaissé sur la ligne d'un homme qui ne lui allait pas à la cheville du pied. Peut-être n'aperçut-il dans cette bonne espièglerie que la mortification du public, et non celle d'un confrère trop habile

1 Les peintres qui désiraient en exécuter une copie pouvaient les emporter chez eux — c'est ainsi qu'un original de La Tour a été remplacé par une copie.

2 Salon de 1767. Édition Assézat-Tourneux.

pour ne pas sentir son infériorité, et trop franc pour ne pas la reconnaître. »Eh! ami La Tour, n'était-ce pas assez que Perroneau te dit: »Tu es le plus fort;« ne pouvais-tu être content, à moins que le public ne te le dit aussi? Eh bien! il fallait attendre un moment, et ta vanité aurait été satisfaite, et tu n'aurais point humilié ton confrère. A la longue, chacun a la place qu'il mérite. La société, c'est la maison de Bertin; un fat y prend le haut bout la première fois qu'il s'y présente, mais peu à peu, il est repoussé par les survenants; il fait le tour de la table; et il se trouve à la dernière place au-dessus ou au-dessous de l'abbé de La Porte. «

Dans quelle mesure doit-on tenir compte d'un document qui a été écrit quelque dix-sept ans après le Salon de 1 750? Ce dont on ne peut douter, c'est que la description qu'il donne du portrait de La Tour exécuté par Perronneau ne correspond en aucune manière avec l'arrangement du portrait de Saint Quentin. Celui-ci d'autre part, qui ne porte aucune date, est-il bien le portrait exposé en 1750? Et n'est-il pas possible que Perronneau, comme en beaucoup d'autres cas, ait exécuté deux ou plusieurs portraits de La Tour? Quoi qu'il en soit, le texte soulève une question intéressante. Quels furent les rapports des deux artistes? Comment envisageaient-ils leurs talents?

Pour ce qui est de Perronneau, aucun doute n'est permis. Diderot lui-même, mal intentionné, ne dit-il pas expressément »l'innocent artiste« ne vante-t-il pas sa franchise, le ton de ses lettres ne nous montre-t-il pas un homme malheureux, timide et respectueux, et La Tour, académicien depuis quelques années déjà, n'était-il pas son aîné et son supérieur hiérarchique, à une époque où l'Académie consacrait la hiérarchie des genres et des talents. Quant à La Tour, sa physionomie astucieuse, telle que Perronneau et lui-même l'ont représentée, la polémique des folliculaires, les décisions de l'Académie contre les pastellistes, peut-être inspirées par sa jalousie, semblent dire qu'il fut un »mauvais confrère«. L'anecdote contée par Diderot, fût-elle vraie, ne serait pas probante: demander son propre portrait à un émule, l'exécuter soi-même, décider Chardin à les exposer tous deux à côté l'un de l'autre, n'est-ce pas au contraire un geste de bravoure? Et pourquoi ne pas tenir compte de cette opinion de l'abbé de Fontenay sur le talent de Perronneau1: »Une des plus grandes preuves que nous en puissions donner, c'est que le plus célèbre des peintres de portraits de nos jours, M. de La Tour, a voulu avoir le sien de la main de M. Péronneau, et lui a toujours donné des témoignages de l'estime la plus distinguées

Un livre du temps signalé par Goncourt, l'École de l'Homme, paru en 1752, prétend que La Tour aurait posé pour ce portrait un lendemain de fête, lui reproche amèrement ce procédé: «Prends ton temps pour te peindre, ambitieux Toural; tu es en bonne humeur, tes yeux brillent, tu as le teint clair et vif. Saisis le moment; peins-toi. Une longue insomnie te rend aujourd'hui le visage terni tu as la vue chargée par un cruel mal de tête, tu es bouffi, méconnaissable. Qu'attends-tu? Peut-il y avoir un instant plus propre pour faire faire un portrait qui ne ressemble pas? Ne l'échappe point, cours chez ton rival, aide encore l'occasion qui travaille contre lui: fais-toi peindre; paye, et largement.«

Or le portrait de Saint-Quentin ressemble à La Tour peint par lui-même, et d'une façon étonnante au buste de La Tour par Lemoyne. La Tour n'y a aucunement le visage »terni, bouffi, méconnaissable*. Encore une raison pour ne pas assimiler le portrait du musée Lécuyer avec celui du salon de 1750.

Peut-on voir l'influence de La Tour dans les décisions prises par l'Académie contre les pastellistes en 1746 et 1749. On sait qu'en 1 749 l'Académie résolut de ne plus

1 Affiches, annonces et avis divers ou Journal Général de France — Samedi 10 Janvier 1784 — Quelques jours après, le continuateur des Mémoires secrets formulait la même opinion dans des termes à peu près identiques.

recevoir de peintres en pastel; et Loir, dont les brochures du temps font l'éloge, dut quitter le pastel pour la sculpture. Cette mesure draconienne ne fut-elle pas plutôt inspirée par l'opinion, dont ces brochures se font l'écho depuis quelques années déjà, en termes, parfois violents, et La Tour, dont on ne connait pas un portrait à l'huile, n'avait-il pas tout à craindre d'une polémique qui ne pouvait en aucune manière gêner Perronneau, l'auteur des admirables effigies de Gillequin, du Père Chambroy, du Bénédictin de Saint- Benoît-sur-Loire et de la dame de Sorquainville. D'autre part, les amis de La Tour semblent avoir été ceux de Perronneau. La Tour peint M. et M5| de Mondonville, Perronneau pastellise l'un des fils et la troisième femme de Lemoyne, lequel fait le buste de La Tour; ils fréquentent tous deux dans les coulisses de l'Opéra; MU? Fel, la Camargo, Cupis, père de la Camargo, sont les modèles de La Tour, Mesdemoiselles Rosalline, Amédée, Lany, demoisillons de moindre importance, prêtent leurs minois à Perronneau. En 1767, Perronneau est à Amsterdam, l'hôte de M. Hogguer, ministre de Hollande à Hambourg, échevin d'Amsterdam ; c'est le même Hogguer qui, en 1 766, héberge La Tour, lui-même, une seconde fois, en 1772, Perronneau, et que La Tour mentionne en fin de compte dans son testament du 9 Février 1784: »Je donne et lègue à M. Hogguer, ministre de Hollande, à Hambourg, le tableau de feu mon ami M. l'abbé Hubert lisant à la lumière. « Enfin, tout ce que l'on sait de la manie humanitaire de La Tour, de ses dons multiples aux pauvres de sa ville natale, s'accorde mal avec cette légende de dureté et de lutte sans merci. Il faut croire que le tournoi ne fut pas décisif, puisque Baillet de Saint-Julien, la même année, écrit ceci1:

»I1 me reste à vous parler de nos Peintres de Portraits; les plus illustres sont Mï? Nattier, Tocqué, Aved, chacun dans un genre différent; et M. La Tour dans tous les genres. Nous dirons aussi un mot de M. Peronneau . . . Quant à M. La Tour, c'est un Protée dont l'art se montre sous toutes les formes imaginables: tantôt sévère, tantôt enjoué; tantôt facile, tantôt plus réfléchi; ici noble et majestueux, là piquant, vif et spirituel; ses Portraits, pour quelqu'un qui sait lire dans la nature, sont autant de caractères; et jamais peut-être, on n'eût ni de meilleurs yeux pour la voir, ni une meilleure main pour la rendre. M. Peronneau semble l'avoir pris pour modèle, et ce choix est déjà une preuve de son goût; on ne sauroit trop espérer sans doute de ses talents; et il est probable que cet Auteur doit prendre un jour des mains de M. la Tour le sceptre du Pastel, lorsque celui-ci, satisfait de la grande multitude de ses triomphes, songera enfin à se reposer à l'ombre de ses lauriers. « Bachaumont, lui est moins favorable:2

»M. Peronneau fait bien le portrait à l'huile et au pastel, mais mieux au pastel qu'à l'huile. Il cherche la manière de la fameuse Rosalba, mais il est bien moins grand qu'elle. Sa touche est pleine d'esprit, peut-être un peu maniérée et s'écartant un peu de la nature. Il faut voir ses portraits d'un peu loin et surtout ceux à l'huile, de loin, ils font de l 'effet. «

En 1751, il arrivait au Salon avec douze pastels et une peinture. Nous ne savons 1751 ce qu'est devenu le portrait de M. le Comte de Bonneval, sans doute, Charles -Michel de Bonneval, qui cette année-là se trouvait être un des six intendants des Menus Plaisirs, celui de M. Ruelle, premier échevin de Paris, demeurant rue Saint-Louis, près le Palais,

1 Lettres sur la peinture à un amateur (Deuxième lettre) 1750.

2 Liste des meilleurs peintres, sculpteurs, graveurs et architectes des académies royales de peinture, sculpture et architecture suivant leur rang à l'Académie 1750. (Notes de Bachaumont tirées des papiers de la bibliothèque de l'Arsenal, publiées à la suite des Mémoires de Wille.)

et de Madame Son Epouse, celui de Madame de Saint*** de Mademoiselle Silanie, de Mademoiselle***, de Mademoiselle Rosalline, et le portrait peint à l'huile, de Madame du Ruisseau, probablement la femme de Charles du Ruisseau, avocat au Parlement qui signera au contrat de mariage de l'artiste. On pourrait penser, en lisant le manuscrit d'Amelot1, que Mademoiselle Rosalline n'est autre que Mademoiselle Rosalie, »demoiselle des choeurs, entrée à l'Opéra en 1748, au mois d'Octobre, surnuméraire, supprimée à Pâques en 1749«. Mais un rapport de police2 nous renseigne sur la «Demoiselle Rosaline, dite Raton, actrice de l'Opéra -Comique, Faubourg Saint-Denis« 11 juin 1756. Il y a dix ou douze jours que la d'il Rosaline, actrice de l'Opéra- Comique est allée demeurer au Faubourg Saint- Denis, la 1= porte cochère à droite, passé la grille dans une petite maison dont elle occupe la totalité. Elle a pour 600 de loier par an. M. de Roquemont à la charge de qui cecy tombe encore lui a donné à cette occasion pour 800 '• de meubles d'augmentation. Monnet3 lui donne 3000 '■ d'appointement.

Nous avons cherché en vain, dans les Archives de l'Opéra, la trace de «Mademoiselle Silanie«. Nous sommes convaincus que le livret du Salon dont l'orthographe est souvent fautive, veut désigner ainsi la demoiselle Lany, une personnalité du monde de la danse au XVIII| siècle. En effet, le 22 septembre 1751, l'agent de police Meunier3 fait un rapport ainsi conçu:

»La D'il Lany, danseuse de l'Opéra demeure rue Fromenteau à la Gerbe d'or chez un marchand de vin, au second sur la rue, vis-à-vis la place du vieux Louvre. Elle est sœur de Lany, maître de ballets à l'Opéra. On la dit née à Paris dans le canton de la place Maubert; âgée de 22 à 23 ans, petite, brune, les yeux noirs et effrontés, point jolie. Elle a une autre soeur qui est sa cadette mais qui n'est point à l'Opéra, elle n'a même aucun talent pour y aspirer.

Depuis 4à5mois elle est entretenue par milord Holting-ton (Huntington) jeune homme d'environ 24 ans, d'une jolie figure et puissamment riche et d'une des premières familles d'Angleterre, demeurant icy rue des Petits Augustins chez Olivier tenant l'hôtel de Hambourg garni. On assure qu'il lui a donné en débutant 20000 livres comptant, quoique la somme paraisse un peu forte, le fait est qu'il dépense beaucoup. «

Il n'est pas sans intérêt de remarquer que la même année Perronneau habite la même rue que son modèle; au Salon de 1753 il enverra le portrait de milord Huntington qui protégeait la demoiselle Lany depuis le mois de mai 1751. C'est entre le mois de mai et d'août que le peintre a dû exécuter le portrait de celle qui, dès 1750, l'emportait sur la Camargo en battant six entrechats.4

Dans quelle précision nous nous trouvons avec les portraits de Monsieur et Madame *** que Mariette a eu le bon esprit de désigner en ajoutant en note, sur l'exemplaire de son livret5, le nom de Fontaine, sellier du Roi. Les pastels représentant M. et M?? La Fontaine, que conserve aujourd'hui le marquis de Saint- Maurice -Montcalm, portent, à côté de la signature, la date de 1750. Quelle sécurité dans ces visages de gagne-gros, lui, en habit lilas pâle, la main sortant d'un chiffonnage de Valenciennes, engagée dans un gilet noisette, le tricorne gris -bleu passé sous le bras, elle étalant son embonpoint glorieux et couperosé dans le grand et large manteau de velours bleu saphir, frimatê de givre, garni d'une fourrure brune qui donne quelque saveur au décolleté. Le parfait contentement, en dentelle, un ruban de velours noir, accompagnent les tons

1 Archives de l'Opéra.

2 Bibliothèque de l'Arsenal — Papiers de la Bastille.

3 Sans doute le directeur de l'Opéra- Comique.

4 Sur la demoiselle Lany, cf. trois chapitres sur la Société.

5 Collection Deloynes — Cabinet des estampes.

de cette riche maturité, une cornette du plus joli point de France encadre la neige des cheveux poudrés, de son réseau de tulle gaufré, et ses barbes pendantes ondulent jusqu'à la taille sur le velours du manteau. Les doigts s'échappent des mitaines blanches que leur coloration double de rose. Même tranquillité bourgeoise, mais infiniment plus de grâce dans les figures de M. et M^e Desfriches, que le pastelliste entoure de tout ce qui affirme leurs goûts et exprime leur intimité. L'amateur Orléanais, avec sa robe de chambre de lampas bleus à ramages blancs, dont les ambassades siamoises et persanes venaient de mettre à la mode les fleurs fantaisistes, son foulard rayé de jaune et de bleu, ne manque pas de nous montrer son carton à dessins, sans doute rempli du fameux papier à tablette où son crayon léger, vaporeux, a fixé le souvenir.

»Des près fleuris qu'arrose la Loire. «

Quel écho attendri son visage empreint de finesse souriante et de vraie bonté, ne trouve-t'il pas dans celui de «Madame Son Epouse«? Elle a revêtu pour lui plaire sa robe décolletée, en soie de nuance colombin, où le bleu joue à cache -cache avec le mauve; le parfait contentement s'étale à la naissance de la gorge, les triples engageantes de blanche Malines se déploient en éventail sous le noeud irisé des manches, et tandis que des mains distraitement occupées »à faire des nœuds «, jaillit brusquement, comme un insecte d'or, la navette d'écaillé blonde, tout un poème d'intimité amoureuse passe dans son regard, et l'on songe à ce mot: »Rien de plus charmant qu'une honnête femme ayant tout ce qu'il faut pour ne pas l'être. «

On s'étonne devant ces œuvres de la modération des éloges. L'auteur des Jugemens sur les principaux ouvrages exposés au Louvre le 27 Août 1751, le Sl le Comte ou Coypel, écrit, notons que presque toutes les brochures juxtaposent les noms de La Tour et de Perronneau: »L'illusion est si frappante dans les Portraits de M. La Tour qu'il semble que la nature se soit peinte elle-même. Il n'y a rien à désirer. Pour bien faire, La Tour n'a qu'à se ressembler, et Monsieur Perroneau qu'à l'imiter: ce jeune Peintre qui marche sur ses traces:

Proximus huic longo sed proximus intervallo, s'est corrigé sur les ensembles; mais il s'est négligé sur la couleur, ses têtes sont touchées avec esprit, mais elles sentent trop l'esquisse et je voudrais qu'on ne put pas en appeler séparément les couleurs, enfin qu'il accusât tellement les formes, qu'on pût modeler d'après ses Portraits, comme on seroit en état de le faire d'après ceux de M. la Tour.«

Et le Mercure de France,2 ne s'enthousiasme guère plus: »M. Peronneau (sic) a donné par 14 pastels des preuves de sa facilité et de l'agrément de sa couleur. «

L'année 1751 semble avoir été bien remplie. En dehors des douze pastels et d'une peinture signalée par le livret du Salon, nous connaissons les portraits de M. et M"55 Chevotet datés et conservés au musée d'Orléans,1 et celui du duc d'Aumont, Tous ceux qui ont visité la salle des mariages de l'Hôtel de ville, à Boulogne-sur-Mer, ont pu voir une série de portraits des gouverneurs, qu'à une date indéterminée, on dut ramener, pour une raison ou pour une autre, à une dimension uniforme. L'un d'eux, représente en grandeur naturelle, debout, et vêtu de son habit de cour, Louis -François d'Aumont, marquis de Chappes, duc d'Humières, Lieutenant général des armées du roi, Gouverneur de Compiègne et du Boulonnais, né le 30 Mars 1671, mort le 6 Novembre 1751 à Paris où il est enterré en l'église Saint- Gervais. Il avait épousé en 1690 Anne-Louise Julie de Crevant, fille de Louis de Crévant, duc d'Humières, maréchal et grand-maître

1 Legs Delzons.

2 Octobre 1751.

de l'artillerie de France. L'œuvre est bien de Perronneau, ainsi qu'il ressort d'une pièce des archives de Boulogne:1

»I1 sera tenue compte à M. Fontaine de la somme de six cent dix-sept livres pour le portrait de M. le Duc d'Humières notre gouverneur qui a été tiré par le Sl Peronneau par nos ordres étant à Paris pour être placé en l'Hôtel de ville et ce y compris les frais d'emballage, ports, etc., à laquelle somme de six cent dix-sept livres il sera employé par le dit Sl Fontaine, dans son état de dépenses à Boulogne le 12i Janvier 1751. Signé Coilliot.«

Les ducs d'Aumont, gouverneurs du Boulonnais de père en fils, habitaient Paris, et occupaient plusieurs hôtels, rue de Beaune, près le pont- Royal, un autre rue de Jouy, près de la rue Saint- Antoine, un autre enfin, le plus beau de tous, et merveilleusement meublé, sur la place Louis XV. Le document lui-même est formel et Perronneau n'a pas été obligé d'aller jusqu'à Boulogne pour exécuter le portrait du gouverneur du Boulonnais.

Le regard hautain, mais un peu froid, d'un homme sûr de lui-même, la corpulence du personnage, la nuance lilas de l'habit, le gilet de soie bleue, dont les broderies entremêlées de chenille, de cordonnet, de dentelle d'or, toute guillochée de ces minuscules passementeries qu'on appelait »soucis de hannetons«, les variations les plus délicates du bleu avoisinant le mauve, et trouvant inévitablement leur écho, leur complémentaire, dans le teint bilieux du visage, un peu atténué par le jabot de gaze rayée, et le tour de cou de linon blanc, tel nous apparaît le portrait de Jean-Michel Chevotet, architecte du roi, né à Paris en 1698, mort dans la même ville en 1772, membre et grand-prix de l'Académie royale d'architecture, prêt à ouvrir le carton passé sous son bras, et à vous montrer, si vous n'êtes pas convaincu de son importance, les plans du Pavillon de Hanovre ou du Château de Petit- Bourg. C'est un honnête enchantement que l'artifice de Perronneau prenant prétexte de la modestie de Madame Chevotet pour enlever sur un fond vert, et dans l'encadrement souple d'une mantille noire et d'une robe bleue, l'éblouissante gamme des blancs, blanc de la cornette, fixée à la neige des cheveux par deux épingles à têtes de diamant, deux »firmaments«, blanc de barbes envolés, mais rejoignant sagement le réseau de tulle de la palatine, perdue elle-même et comme absorbée dans le blanc crémeux des parfaits contentements, et blanc des apprêts de la lingerie, tissus de clarté de la dentellière, nacre des perles, tous ces blancs participant à la vie par les reflets de la chair apparus sous les trames nuageuses.

1753 On lit dans les Procès-verbaux de l'Académie royale de peinture et de sculpture:

Séance du 27 Janvier 1 753. — Lecture de la liste de Mil les Agréés et décision à ce sujet. — Ensuite le Secrétaire a lu la liste de les Agréés, avec la datte de leur Agrégation, et il a été décidé que la Compagnie ne manderoit pour l'assemblée prochaine que les Su Verbrec, Adam le Cadet, Falconet et Péroneau, comme étant ceux qui sont le plus en retard.

Séance du 23 Février. — MM. les Agréés se présentent à l'Assemblée. Prolongation du temps accordé. — les Agréés dénommés dans la délibération du 27 Janvier dernier s'étant présentés à l'assemblée pour y répondre, suivant le contenu du mandat, la Compagnie, après avoir reçu avec indulgence les excuses respectueuses qu'ils ont faites de leur retard, a bien voulu, par une grâce singulière et sans tirer à conséquence, accorder:

Au SL Perroneau, six mois.

1 Liasse 192, pièce N£5.

Cette fois, Perronneau fut exact:

Réception de M. Péronneau. — Aujourd'hui, Samedi 28l Juillet, L'Académie étant assemblée, le Sieur Jean-Baptiste Péronneau, de Paris, Peintre de portraits, lui a présenté ceux de M. Adam l'aîné et Oudry, Professeurs, qui lui avoient été ordonnés pour ouvrages de réception. Les voix prises à l'ordinaire, la Compagnie a reçu et reçoit ledit Sieur Péronneau Académicien, pour avoir séance dans les assemblées et jouir des privilèges, honneurs et prérogatives attachés à cette qualité, en observant par lui les Statuts et Règlemens d'icelle Académie, ce qu'il a promis en prêtant serment entre les mains de M. de Silvestre, Ecuyer, Premier Peintre du Roy de Pologne, Directeur et Ancien Recteur. «

En effet, Perronneau, en sa qualité d'Académicien, signe aux Procès verbaux de l'Académie le 4 Août, le 23 Août, le 31 Août, le 24 Novembre, le 1^ et le 29 Décembre de l'année 1 753. Au Salon du Louvre, il envoyait, avec ceux d'Oudry et d'Adam l'Aîné, cinq autres portraits. Qu'est devenue Elisabeth de Rohan-Soubise, princesse de Condé, mariée à seize ans la même année, et morte en 1 760, Milord de Huntington, Madame ***, et Julien le Roy, horloger du roi. J'ai indiqué les relations de milord Huntington avec la demoiselle Lany, de l'Opéra. Un rapport de police1 donne la date précise à laquelle Perronneau a dû exécuter son portrait: »29 août 1753. M5 Otting-ton est venu à Paris il y a environ 1 mois ou 5 semaines, mais il n'a point été chèz la DUf Lany; elle a été lui rendre 2 ou 3 visites rue du Colombier chez la Cour.«

On connaît du moins Julien le Roy par la belle planche de Moitte, et par la gravure de Hubert qu'accompagne une notice biographique de Le Prévôt d'Exmes. Quelle personne curieuse que cet émule et ce concurrent de Jean-Baptiste Bâillon, Gudin, Joly, Etienne Lenoir, Moisy, fournisseur, comme eux, de la cour et des marchands d'antiquités, mécanicien achevé, auteur de bons écrits sur son art; favori de la mode à tel point que dans Thémidore, un élégant trouvant sa montre en retard sur le méridien du Palais -Royal » promet que Julien le Roy ne travaillera plus pour lui«. Le portrait de Madame Le Moyne, probablement Jeanne Dorus, la troisième femme de M. Le Moyne, le fils, Professeur à l'Académie, existe dans la collection de M. Georges Dormeuil, et c'est là une oeuvre sobre, d'un arrangement très simple, avec un esclavage de perles, une mantille de taffetas bleu, un décolleté encadré d'une modestie, un » parfait contentement*, de riens, et cependant, une touche spirituelle qui se pose çà et là sur les paupières, le nez, la lèvre inférieure, et fait sourire cette jeune femme, sans parti-pris violent d'ombres et de lumières.

Perronneau, dont les écrivains contemporains vantent sans cesse le naturel, n'a rien laissé de plus vivant, de plus ample, de plus vrai, dans le »laissez aller «, de moins théâtral et cependant de plus noble que les effigies d'Adam l'aîné et d'Oudry surpris dans un moment d'arrêt, devant l'oeuvre interrompue. Adam l'aîné s'enveloppe dans sa gamberluque de taffetas vert, quelque chose d'intermédiaire entre le manteau d'abbé et le domino, un souvenir de cette Italie de prédilection, d'où il s'est arraché à grand'peine, et vers laquelle courent les peintres français, depuis le Poussin qui revint y mourir, jusqu'à Fragonard, qui vient y retrouver la Grande Grèce. Voyez le ragoût des couleurs, de ces bleus et de ces verts où passent de reflets d'or, et la parfaite simplicité d'attitude de cet homme qui s'est assis quelques minutes, auprès du socle d'une statue pour détendre ses mains fébriles, ses belles mains sortant des manches retroussées, gardant encore le marteau et le ciseau. On devine dans l'ombre la naissance d'une jambe peut-être une des deux nymphes la Chasse et la Pêche qu'il avait taillées chacune dans un seul bloc de marbre, et que Louis XV donna plus tard au roi de Prusse, ou plutôt cette figure

1 Bibliothèque de l'Arsenal — Papiers de la Bastille.

de l'Abondance, exécutée pour les jardins de Choisy, avant 1758, payée dix mille livres à ses héritiers en 1 760, dont il avait exposé le plâtre au Salon de 1 753. Et s'il s'arrête, c'est pour mieux penser à sa merveilleuse collection d'antiquités grecques et romaines, aux 68 morceaux de marbre de Paros et de Saligno, trouvés au mont Palatin, dans le palais de Néron et dans les ruines du palais des Maures, qu'il a eus à bon compte des héritiers du cardinal de Polignac et dont il veut bien faire les honneurs au public, en sa maison de la rue Basse-du-Rempart.

Quant à Oudry, il vient d'achever sur le châssis de toile le croquis au fusain de Mitte et Turlu, de Mignonne et Sylvie, de Blanche ou de telle autre chienne de la meute royale. Campé devant son chevalet, il ouvre largement la main droite dans un geste d'enseignement; l'autre main, appuyée sur un magnifique fauteuil en velours de Gêne cramoisi, tient les pinceaux et la palette, qui viendront tout à l'heure, à l'appui de la conférence et dont le maître se servira, pour démontrer l'excellence des idées et de la méthode qu'il tient de son maître Largillière. Et Perronneau, comme pour montrer que lui aussi pourrait être élève de Largillière au sens large du mot, s'est plû à entourer le vénérable Dudry, d'une admirable symphonie de verts sourds rompus d'or, vibrant, se répondant à l'infini, et à égayer l'habit de cérémonie, le jabot et les manchettes de dentelle du vieux peintre, de la fantaisie débraillée d'un mouchoir de priseur, sortant de la poche.

On se souvient encore d'un double portrait de la collection Groult, prêté à l'Exposition des Cent Pastels. Les deux vieillards, un homme et une femme, lui assis devant une table de travail, et dessinant dans l'ovale d'une miniature, elle regardant par dessus son épaule, passèrent aux yeux de M. Groult pour Monsieur et Madame Perronneau, jusqu'au jour où, en comparant le portrait de Madame Desfriches mère et la figure féminine de ce double portrait, il crut qu'il s'agissait de Madame Desfriches la mère. Les rédacteurs du catalogue de l'Exposition et la plupart des critiques, un peu pressés, s'en tinrent à cette attribution. Or, en 1745, à la mort de Madame Desfriches mère, Perronneau n'était âgé que de trente ans. Le vieillard du portrait n'avait donc rien de commun avec Perronneau. Il nous fallait chercher ailleurs. En le comparant avec le portrait d'Oudry, non plus d'un Oudry Académicien professeur, peintre du Roy, directeur de la manufacture de Beauvais, mais d'un Oudry intime, même âge, à deux ou trois ans près, même nez un peu busqué, aux narines relevées, même rictus, même menton à double étage, même bajoues, même front bombé, même coloration rosée du visage, mêmes mains un peu grasses, mais musclées et nerveuses. L'intimité même du groupement, la main que la vieille femme pose sur l'épaule du vieillard, la tendresse dont elle enveloppe son regard, le bien-être souriant où il semble s'épanouir, tout indique qu'il s'agit également de Madame Oudry, et tout nous montre une qualité d'émotion infinie, l'exquise sentimentalité d'un Perronneau tâchant d'exprimer le rêve dont il fera l'année suivante une réalité. Et quel précieux document n'est-ce pas là, de la vie des artistes de ce temps! Ne font-ils pas songer à ces unions fréquentes, à ces rencontres, à cette familiarité charmante des familles qui abritaient leur existence sous les vieux toits du Louvre, à Roslin épousant Suzanne Giroust, entrevue chez La Tour, à Boucher épousant Demoiselle Buseau, graveur, à Oudry enfin, épousant Mademoiselle Froissié, fille d'un marchand miroitier, à laquelle il montrait à dessiner, et combien Oudry ne dut -il pas être touché de cette allusion aux débuts de leur amour, à la discrétion tendre de cette femme qui avait suivi son mari, qui ne l'avait jamais précédé, et qui, de la meilleure grâce, réduisait son importance à lui donner treize enfants, au charme effacé de ce visage auréolé d'une cornette de linon que recouvre la bagnolette de taffetas noir. Ne voilà -t'il pas de quoi évoquer le mot du prince de Ligne à propos d'une vieille femme: »L'amour a passé par là!«

Le Louvre possède le portrait au pastel du savant ingénieur hydrographe Pierre Bouguer,1 daté de 1753. L'artiste semble y affirmer sa prédilection pour ces contrastes de lilas et de jaune, lilas de l'habit et du gilet, jaune des fonds et du visage bilieux. De même, dans l'étude de ces traits accentués et comme taillés à coups de hache, il parvient à la même force expressive que dans les portraits de Chevotet, du père Chambroy ou de dom Maur.

Le catalogue de l'Exposition des Cent Pastels donnait la même date que nous n'avons pu voir, et dont nous n'avons pas eu confirmation, au portrait de la Comtesse Jacquette d'Arche, née de Loupes. Le charme de cette harmonie de gris taupe et de bleu, que la poudre des cheveux et le blanc de la modestie rend plus délicat, se double ici d'un intérêt iconographique. En effet, un d'Arche a été conseiller au parlement de Bordeaux, au XVIIIl siècle; aux environs de la ville existe un château d'Arche, qui remonte au XVIrl siècle, et dans la même région, se trouve le village de Loupes. Perronneau a-t-il fait un voyage à Bordeaux à cette époque? Cela n'est pas impossible.

Même date encore inscrite en haut du portrait au pastel du président Bignon, malheureusement abîmé, que nous avons pu voir dans la collection de Mademoiselle Véry, à Mantes; c'est Armand- Jérôme Bignon, né à Paris en 1711, reçu avocat général du Grand Conseil en 1 729, maître des requêtes en 1 745, bibliothécaire du roi, prévôt des marchands, conseiller d'état, membre de l'Académie française, grand ami des lettres, mort le 7 Mars 1 772.

Quel fut cette année le sentiment de la critique? Le Mercure de France,2 déclare que »M. Peronneau a mérité des applaudissemens par la légèreté de sa manière et celle de sa touche dans les sept portraits qu'il a présentés «.

L'abbé Le Blanc n'est pas moins élogieux3: »Le public est tellement accoutumé à ne voir au Sallon que des chefs d'oeuvre de M. de La Tour qu'il ne peut plus l'étonner que par la multiplicité et c'est l'effet qu'ont produit les 18 tableaux qu'il y a mis cette année. Les différens Portraits de M. Perroneau sont autant de preuves des progrès qu'il fait journellement dans son Art. On voit qu'il cherche la nature en homme qui en connoît tout le prix. L'exemple de plusieurs Peintres prouve que les yeux du corps ne suffisent pas pour l'apercevoir, on ne la saisit bien que des yeux de l'esprit. Elle ne peut échapper à quelqu'un qui a tout, celui qui fait le mérite de la touche de cet Artiste ... «

L'abbé Garrigues de Froment4 nous renseigne sur l'impression que produisirent sur les Académiciens les portraits d'Adam et d'Oudry:

»M. Aved me ramène à M. Perronneau. Peut-être aurois-je dû le nommer immédiatement après M. de la Tour, parce que leur genre de travail est le même, parce qu'ils sont les seuls ou presque les seuls qui peignent au Pastel; mais je vous ai demandé, et je crois avoir obtenu de vous, Monsieur, la permission de suivre plutôt le fil de mes idées, ou celui de mes sensations, que l'analogie des talens, leur ordre ou l'ancienneté des Artistes.

1 Pierre Bouguer, mathématicien, astronome, membre de l'Académie des sciences, né en 1698 au Croisic (Lî? Infér^). Le 22 décembre 1756, les Affiches, annonces et avis divers, annoncent: »La Manœuvre des vaisseaux ou traité de Mechanique et de Dynamique, par M. Bouguer, de l'Acad. Roy. des Sciences, de la Société Roy. de Londres, Honoraire de l'Académie de marine, ci -devant Hydrographe du Roi au Port du Croisic et au Havre de Grâce. A Paris chez Guérin — 1757 — in-4°. M. Bouguer est déjà l'auteur du Traité du Navire.»

2 Octobre 1753.

3 1753 — Observations sur les ouvrages de M. M. de l'Académie de peinture et de sculpture, exposés au Sallon du Louvre, en l'année 1753, et sur quelques écrits qui ont rapport à la peinture. A Monsieur le Président de B***.

4 Sentiments d'un amateur sur l'exposition des tableaux du Louvre et la critique qui en a été faite.

Je reviens à celui qui a été l'objet de ma nouvelle digression. Le Dessein de ses portraits est toujours fin, toujours gracieux et spirituel; mais en revanche, il est souvent maniéré; le bleu domine dans toutes les ombres de ses têtes de femmes; partout ailleurs à force d'être reflétées et trop peu décidées, elles lui font perdre son effet. J'ajoute que le ton trop colorié des fonds de ses deux portraits d'homme, efface, détruit celui de ses deux têtes. Un autre parleroit des deux Morceaux de Réception du même Auteur, des deux portraits de MM. Oudry et Adam l'Aîné; un autre en diroit tout le bien qu'il y a lieu d'en dire. Quant à moi, qui suis au fait des éloges que ces deux tableaux lui attirèrent de la part de ses Confrères, quand il les présenta à l'Académie, du bruit et du plaisir qu'ils y firent, je m'en tiens au silence; c'est toujours le parti le plus sûr, quand les Maîtres se sont énoncés aussi positivement, aussi clairement, d'aussi bonne foi, qu'ils le firent en faveur de M. Perroneau. Je lui ai, je crois fait le reproche d'être quelquefois un peu maniéré; je vais le faire encore à M. Roslin.«

Fréron1 réplique:

»M. de la Tour reçoit l'encens qui lui est dû. Mais dire qu'il scait par son tact subtil et magique saisir et fixer le sel volatil de l'esprit, si facile à s'évaporer des mains de qui que ce soit, et de ceux même qui le possèdent, outre que ce n'est là qu'un précieux galimathias, c'est pousser l'hyperbole au dernier degré. Qui est-ce qui croira jamais, par exemple, que le principe qui pense, et qui a dicté à M. de la Chaussée tant de Comédies morales, soit identifié avec le Pastel, et réside sous la glace de son portrait? ... M. Aved est pourtant de quelque utilité à notre Auteur; il lui sert de transition pour parler de M. Péronneau, auquel il reproche d'être trop maniéré. «

Et ailleurs dans son » Année littéraire« il ajoute ceci:

»Outre les deux morceaux de réception de Monsieur Péronneau qui sont les portraits de Messieurs Oudry et Adam l'aîné, ce peintre a donné plusieurs têtes en pastel qui sont fort belles. Il étudie avec fruit la manière de Mademoiselle Rosalba de Carriera.« L'admiration de Huquier fils2 va plus loin:

»M. Péronneau suit de près M. de La Tour. Ses deux Portraits de réception pour l'Académie sont universellement admirés; l'un est celui de M. Oudry, et l'autre celui de M. Adam l'aîné, Professeur de la dite Académie. Le dessein l'emporte sur le pinceau; quoique l'un et l'autre soient très bien, le Pastel est son genre, il y brille encore d'avantage; la légèreté de la touche, la fraicheur du coloris, et le caractère du dessein, tout y est rassemblé, je n'en veux d'autres preuves que le portrait de Madame la Princesse de Condé, et celui de M. Julien Le Roy; j'ose dire que ce dernier le dispute à M. de la Tour: l'art et la nature y sont employés et réunis admirablement bien.«

L'abbé Laugier se montre plus réservé:3

»M. Perronneau, Académicien, a exposé le portrait de cet aimable artiste (Oudry). Le plaisir que j'avois eu à considérer tant de jolis Ouvrages, m'a donné beaucoup de goût pour ce portrait qui est bien peint . . . Les portraits peints par Messieurs le Sueur et Péronneau sont fort bien, quoiqu' inférieurs aux précédents. «

Estève estime que »M. Perronneau a été jugé plus ressemblant à lui-même et sa couleur moins variée que celle de M. la Tour. Cet artiste a donné cette année deux morceaux de réception qui ont été applaudis«.

1 Lettre sur quelques écrits de ce temps au sujet des tableaux exposés dans le Grand Salon du Louvre en 1753, en réponse à l'abbé Garrigues de Froment.

2 Lettre sur l'Exposition des Tableaux au Louvre avec des notes historiques.

3 Jugement d'un amateur sur l'Exposition des tableaux. Lettre à M. le Marquis de V***.

Lafont de St.-Yenne1 s'intéresse surtout à Julien Le Roy:

»Le Si Perroneau, loin detre oublié dans cette classe, mérite beaucoup d'éloges. Ses pinceaux et son pastel ont de la finesse et des beautés singulières. Parmi plusieurs de ses portraits, on a distingué ceux de deux grands Artistes; Oudri et Adam qui sont peints jusqu'aux genoux, et avec les enseignes honorables de leurs professions et de leur célébrité. On a vu avec plaisir celui du Sï Julien le Roi, cet artiste si renommé dans les deux mondes, et qui a porté l'art de l'Horlogerie à un si haut degré de perfection que les nations, même les plus jalouses de notre supériorité, ont été forcés de l'accorder à ce savant homme. Ce que j'estime en lui bien au-delà de sa science et du rang qu'il tient dans sa profession, c'est une probité invariable avec beaucoup de simplicité et de modestie.

Lacombe, auteur du Dictionnaire portatif des Beaux -Arts, opine, dans son Salon de 1753, que les tableaux de Perronneau ont paru dignes de sa réputation.

Et Baillet de St. Julien, dans son Ode sur la peinture, proclame qu'il » admire le génie pittoresque des Perronneau «.

En 1754, il n'y eut pas de Salon. L'année est d'ailleurs fort bien remplie. 1754 Perronneau se marie au mois de Novembre et il semble avoir pris son amour si fort à cœur qu'il en perdît la force de travailler. En effet, il ne signe guère que trois fois aux Procès -Verbaux de l'Académie, le 5 Janvier, le 23 Février et le 7 Décembre. Nous imaginerions volontiers que l'artiste fit l'école buissonnière du printemps à l'automne, n'étaient le portrait d'Hubert Drouais de la collection Noël Valois, et un pastel que possède M. le Jonkheer J. A. van Kretschmar van Veen à Utrecht. Le personnage, en habit bleu clair, soutachê d'or, portant cuirasse, les cheveux poudrés, vu de trois quarts, tourné vers la gauche, paraît âgé de trente ans. On lit en haut du tableau l'inscription: Perronneau, peintre du Roy, en 1754, à La Haye. On verra plus loin, que Isaac van Rijnveld, »hollandois« signera au contrat de mariage. Ainsi, dès 1754, Perronneau s'acheminait vers sa véritable patrie, celle de Rembrandt.

Il épousait Louise -Charlotte Aubert, fille de Louis -François Aubert. Nous ne connaissons pas de pastel ni de peinture de cet Aubert, dont Lazare Duvaux appréciait fort le travail, et qu'un brevet autorisait »à se dire et qualifier peintre en émail du Roy«. Il faut le distinguer d'un autre Aubert, joaillier, qui laissa une collection de tableaux précieux, desseins, gouaches, estampes, dont le catalogue a été rédigé par A. Paillet. Nous ne pouvons affirmer s'il s'agit de M. Aubert, de l'Académie de Saint- Luc, dont le cabinet contenait une superbe collection de différentes branches de l'histoire naturelle et principalement de coquilles. Suivant une adresse gravée par Choffard en 1756, » Aubert marchand et graveur, rue Saint-Jacques, près la fontaine Saint- Séverin, à l'enseigne du Papillon, donne avis qu'il a trouvé la véritable façon de fabriquer les papiers veloutés ou papiers d'Angleterre en façon de damas et velours d'Utrecht, en une ou plusieurs couleurs, propres pour tapisseries, écrans à pieds, et devants d'autels, à Paris«. Louis-François Aubert, comme tous les miniaturistes était fort occupé, à cause de la mode qui voulait qu'on introduisit des portraits dans les bijoux; on relève dans le Journal de Lazare Duvaux, en avril 1754, un beau spécimen de son travail, une tabatière d'écaillé piquée, en cage, à contours, la garniture en or émaillé de rose par Aubert, au retour d'une vieille garniture d'or, dont Madame de Pompadour avait fourni le dessein, et que l'antiquaire estime à 920 livres.

1 Sentimens sur quelques ouvrages de peinture, sculpture et gravure. — Écrits à un Particulier en Province, à l'occasion de l'exposition de 1753, mais qui n'ont paru qu'en 1754, année qu'il ne se fit point d'exposition.

Le contrat1 fut signé le 3 Novembre, par devant Maître Desmeures. Les futurs époux reconnaissaient un apport de six mille livres deniers, quatre mille livres en meubles et linge, seize mille livres de douaire. On retrouve dans les signataires du contrat la même variété de situations sociales que dans les modèles du peintre pastelliste, et de précieux indices pour les portraits qui n'ont pas encore été identifiés: Jean -Louis de Gontaut-Biron, duc de Biron, pair de France, abbé de Moissac, Michel Bouvard de Fourqueux, procureur général de Sa Majesté en Sa Chambre des comptes; et, à distance respectueuse, les témoins de l'époux, Louis-Jean Gaignat, écuyer, conseiller secrétaire du

1 Grâce à la parfaite obligeance de Me Bachelez, successeur de Me Desmeures, j'ai pu copier le Contrat de Mariage de Jean-Baptiste Perronneau, à peu près in-extenso.

Par devant les Conseillers du Roy, Notaires au Chastelet de Paris soussignés, furent présens sieur Jean Baptiste Perronneau de l'Académie Royalle de Peinture, majeur, fils de feu sieur Henry Perronneau, bourgeois de Paris et de Damoiselle Marie Geneviève Frémont cy-devant son épouse, à présent sa veuve, ses père et mère de laquelle de sa mère le d. sieur Jean Baptiste Perronneau a dit avoir le consentement pour son mariage cy-après, demeurant à Paris rue Fremanteau, parroisse Saint-Germain l'Auxerrois pour luy et en son nom d'une part.

Et sieur Louis-François Aubert, Peintre du Roy en émail et damoiselle Marie-Antoinette Rapilliart Duclos son épouse qu'il autorise à l'effet des présentes, demeurant à Paris place Dauphine, parroisse Saint Barthélémy, stipulant tant en leurs noms que pour Damoiselle Charles Louise Aubert leur fille mineure demeurante avec eux à ces présentes et de son consentement pour elle et en son nom d'autre part.

Lesquelles parties, en la présence et de l'agrément de Très haut et très puissant seigneur Monseigneur Jean-Louis de Gontaut-Biron, Duc de Biron, Pair de France, abbé de Moisac et de M"" Michel Bouvard de Fourqueux, Procureur général de sa Majesté en sa chambre des Comptes, comme aussy en la présence et du consentement des parens et amis du d. sieur et de la d. delle, futurs époux, savoir du d. époux de: M. Louis Jean Gaignat, Ecuyer, conseiller secrétaire du Roy, Maison couronne de France et de ses finances, Receveur général des Consignations des Requestes du Palais, Mre Louis Félix de Boustancourt , Ecuyer prestre- docteur de Sorbonne, Me Barthélémy Augustin Blondel Dazaincourt, Lieutenant colonel d'Infanterie, chevalier de l'ordre royalle militaire de Saint-Louis, Intendant des Menus- Plaisirs du Roy, sieur Charles Girard, marchand orphèvre, sieur Jean - Baptiste Massé, Conseiller de l'Académie Royalle de Peinture et sculpture, sieur Peter de Pape, bourgeois de Paris, de Marie Agnès Dubois, son épouse, sieur Isaac van Ryneveld, holandois, sieur Louis Depape fils, sieur Jean - Baptiste Lafontaine, sellier des petites Ecuries du Roy, sieur Jean Louis Barante, bourgeois de Paris, sr Louis Daniel, banquier à Paris, sieur Laurent Cars, graveur du Roy, Me Gérard Baudet, avocat au Parlement, sieur Julien Leroy, horloger du Roi, sieur Philippe Charles Legendre de Villemorien, administrateur général des Postes, sieur Jean Laroche, arquebuzier du Roy, sieur Sauveur Laroche, aussy arquebuzier de Roy, sieur Jacques Billaudel, intendant ordonnateur des Bastimens du Roy, controlleur du chasteau de Choisy, sr Charles Duruisseau, avocat au Parlement, tous amis.

Et de la part de la damoiselle future épouze, de Mr François Joseph Marteau, graveur des Médailles du Roy et de de Geneviève Girard son épouse, oncle et tante, dei'e Marie Françoise Aubert fille, sœur, M. Charles François Aubert de Rigny, Procureur au Parlement, cousin, Dlles Geneviève et Victoire Marteau, filles et cousines, dlle Geneviève Colin, fille, sieur Jean Ducrottoy, marchand orfèvre, sieur Jacques Charlier, Peintre du Roy, sieur Michel Ange Charles Challe, Peintre ordinaire du Roy, dlle Madelaine Nérot, sieur Claude Charles Dominique Tourolle, et de Marguerite Françoise Cocquelin fille, tous amis.

Ont volontairement reconnu avoir fait, réglé et arresté les conventions du futur mariage d'entre les d. s. Jean-Baptiste Perronneau, Charles Louise Aubert, selon le contrat qu'il s'ensuit. C'est à savoir que les d. sieurs Louis François Aubert et de Marie Antoinette Rapilliart Duclos son épouse ont promis donner la d. di'e Charles Louise Aubert, leur fille au d. sieur Jean-Baptiste Perronneau qui promet la prendre pour sa femme et légitime épouze par nom, foy et loy de mariage et luy faire les solennités de l'autorité de notre mère Sainte Eglize catholique, apostolique et Romaine, le plutost que faire se poura et aussitost

Mariage — 3 Novembre 1754.

Fait en parchemin.

Actes des

Not. de Paris dix sols.

Roy; Louis -Félix de Boustancourt, Ecuyer, prêtre docteur de Sorbonne; Barthélémy- Augustin Blondel d'Azincourt, lieutenant- colonel d'infanterie, chevalier de Saint-Louis, intendant des Menus -Plaisirs; Ch. Girard orfèvre; J. B. Massé, conseiller de l'Académie de peinture; Pierre Peter de Pape, bourgeois de Paris, et Marie-Agnès Dubois, son épouse; Louis de Pape fils; Isaac van Rijnveld, »holandois« J. B. La Fontaine, sellier des Petites- Ecuries du Roi; Jean-Louis Barante, bourgeois de Paris; Louis Daniel, banquier à Paris; Laurent Cars, graveur; Gérard Baudet, avocat au Parlement; Julien Le Roy, horloger du Roy; Philippe- Charles Legendre de Villemorien, administrateur général des postes; Jean

qu'il en sera requis. Pour estre les d. sieur et damoiselle futurs époux au d. mariage sous le commun en tous biens, meubles et conquets immeubles, suivant la coutume de Paris, au désir de laquelle leur future communauté sera régie et gouvernée et le partage des biens d'icelle fait quand bien même ils feroient cy après leurs demeures ou des acquisitions en Pays Régis par loix, usages, et dispositions contraires, auxquelles est dérogé et renoncé. Ne seront néanmoins les d. sieur et dlle futurs époux tenus des dettes et hypothèques l'un de l'autre antérieures à leur mariage, et si aucunes se trouvent, elles seront payées et acquittées par celuy des d. s. et dlle futurs époux qui en sera débiteur et par ses biens sans que l'autre des biens ni ceux de la d. communauté en soient aucunement tenus garans ni responsables.

Le d. sieur futur époux se marie avec les biens et droits qui luy apartiennent. (Rayé cy endroit deux lignes entières et seize mots comme nuls du consentement et de la réquisition des parties.)

En considération du d. futur mariage, les d. sieur Louis François Aubert, et de Marie Antoinette Rapilliart Duclos, son épouse, constituent en dot à la dlle Louise Charlotte Aubert future épouze, leur fille, la somme de dix mille livres que les d. sieur et de Aubert, père et mère, promettent et s'obligent solidairement et sous les renonciations ordinaires au bénéfice de droit payeur, fournir et remettre au d. sieur et dUe futurs époux la veille de leurs épousailles savoir: six mille livres en deniers comptans et espèces sonnantes et quatre mille livres en meubles meublans, effets mobiliers, habits, linge, hardes et bijoux à l'usage de la d. Dlle future épouze. Au moyen de laquelle dot et du payement et fournissement d'icelle, les d. sieur et dlle futurs Epoux, leurs enfans et autres les représentans ou étans en leurs droits, ne pourront demander au survivant des d. s. et de père et mère de la d. dlle future épouze aucun compte ni partage des biens du prédécédé d'eux, à la charge par le survivant de faire bon le fidèle inventaire et encore sous la condition que les d. s. père et mère de lad. dUe future épouze feront faire cette soumission par leurs autres enfans lorsqu'ils les établiront.

Desquels biens apartenans au d. sieur futur époux et de la d. somme de dix mille livres constituée en dot à la d. d.11^ future épouse, il en entrera de part et d'autre en la communauté cy dessus stipulée la somme de mille livres et le surplus sera et demeurera propre à chacun des d. s. et dlle futurs époux et aux siens de son côté et ligne, ensemble tout ce qui aviendra et échoira aux d. s. et d'ie futurs époux pendant leur mariage tant en meubles qu'immeubles à quelque titre que se soit.

Le d. sieur futur époux a donné et donne à la d. d"e future épouze la somme de seize mille livres de douaire, préfix une fois payé lequel sera propre aux enfans qui naîtront du mariage en cas qu'il en existe lors de l'ouverture du d. douaire, mais sera sans retour et en toute propriété au profit de la d. future épouze s'il ne se trouve point d'enfans vivans du mariage lors de l'ouverture du douaire, même dans la cas qu'ayant enfans, ils décèdent avant d'avoir atteint leur majorité ou sans laisser de postérité.

Le survivant des d. s. et dlle futurs époux aura et prendra par préciput et avant partage faire des biens, meubles de la communauté cy dessus stipuléé, tels d'iceux qu'il voudra choisir suivant la prisée de l'inventaire qui en sera lors fait et sans criée jusqu'à concurrence de la somme de quatre mille livres ou la d. somme en deniers comptans aux choix et option du survivant. En outre, si c'est le d. sieur futur époux qui survit, il reprendra encore au d. titre de préciput, ses habits, linge, hardes et autres choses étant à son usage personnel particulier, le tout jusqu'à concurrence de la somme de deux mille livres seulement, et si c'est la d1Ie future épouze qui survit, elle reprendra encore au d. titre de préciput ses habits, linge, hardes diamans et autres choses étant à son usage personnel particulier, le tout aussy jusqu'à concurrence de la somme de deux mille livres seulement. Le remploy des propres aliénés de part et d'autre pendant le mariage, sera fait suivant la coutume de Paris, et aura la d. dlle future épouze son indemnité sur les biens propres dudit s. futur époux si ceux qui se trouvent dans la communauté cydessus stipulée ne se trouvent pas lors de la dissolution d'icelle suffisans pour opérer à son égard le d. remploy, l'action duquel sera et demeurera propre, cy immobilière, à celuy des d. sieur et d11» futurs époux qui aura droit de l'exercer et aux siens de son costé et ligne.

Laroche et Sauveur Laroche, arquebusiers du roi; Charles -Jacques Billaudel, intendant ordonnateur des Bâtiments du roi, contrôleur du château de Choisy; Charles Duruisseau, avocat au Parlement.

Du côté de Louise-Charlotte Aubert: François-Joseph Marteau, graveur des médailles du roi et Geneviève Girard son épouse, ses oncle et tante; Marie -Françoise Aubert, sa sœur; Geneviève et Victoire Marteau, ses cousines; Charles -François Aubert de Rigny, procureur au Parlement, son cousin; Jean Ducrottoy, marchand orfèvre; Jacques Charlier, peintre du Roi; Michel -Ange Challe, peintre ordinaire du Roi; Geneviève Colin; Madeleine

Sera permis à la d. d1,e future épouze et aux enfans qui naîtront du mariage de renoncer à la communauté cy-dessus stipulée, ce faisant de reprendre franchement le quittement de tout ce que la d. dlle future épouze aura apporté au d. mariage, ensemble tout ce qui luy sera avenu et échu pendant i-celuy, tant en meubles qu'immeubles à quelque titre que ce soit, même la d. dUe future épouze survivante et exerçant la d. faculté de renoncer, reprendra ses douaires cy préciput tels qu'ils sont ci-dessus stipulés sans par la d. dlle future épouze ni ses d. enfans être tenus d'aucune dette et charge de la d. communauté, encore que la d. demoiselle future épouze y fut obligée ou condamnée dont du tout la d'e demoiselle future épouze et ses enfans seront acquités et indemnisés par les héritiers et par les biens du dit sieur futur époux.

Pareille faculté de renoncer à la d. future communauté cy-dessus stipulée est accordée par les présentes aux s. le d. père et mère de la d. demoiselle future épouze et aux survivant d'eux. Et pour le sieur futur époux donner à la d. dUe future épouze des premières marques de la sincérité de son estime il a fait et fait par les présentes à la d. d"e future épouze ce acceptant, même ce acceptant pour elle par les d. parents de la dlle ses père et mère donation entre vifs et irrévocable de la somme de quinze -mille Livres à prendre sur les plus clairs et apparens biens qui se trouveront estre dans la succession du dit sieur futur époux le jour de son décès. Pour que la d'ie future épouze, dans le cas où elle survivra le dit sieur futur époux, recueillir l'effet de la présente donation, le faire jouir et disposer en tout propriété de la somme de quinze-mille livres, pourvu toutefois qu'au dit jour du décès du d. sieur futur époux il n'ai aucun enfant vivant nez ou à naître du d. futur mariage et s'il y en a et qu'ils viennent à décéder avant d'avoir atteint leur majorité sans ettre pourvus par mariage, sans laisser de postérité et sans avoir valablement disposé de leurs biens, la présente donation reprendra sa force et vertu et sortira son plein et entier effet au profit de la d. dlle future épouze. Pour l'exécution de toutes les clauses et conventions du présent contrat de mariage, il y aura hypotèque acquise et formée dès aujourd'hui. Pour faire et justifier ces présentes besoin où sera, les parties ont fait et constitué leur procureur, le porteur auquel elles donnent à cet effet tout pouvoir requis et nécessaire promettant obligeant chacun en droit les dits sieurs et dits père et mère de la d. future épouze solidairement comme dessus reconnus.

Fait cy après à Paris, en la demeure des d. sieurs père et mère de la d. dlle future épouze cy devant désignée; l'an mil sept cent cinquante quatre le trois novembre avant midi et ont signé: Perronneau — Aubert — Rapilliart du Clos — Aubert — Collin — Marteau — Aubert — Ducrottoy — Girard — J. B. Massé — Peter de Pape — Ryneveld — Dubois de Pape — L. de Pape fils — G. Girard — Geneviève Marteau — Charlier — M. T. Challe — M. Victoire Marteau — M. Nérot et Tourolle — C. Tourolle — Félicité Tourolle — H. Coquelin — La Fontaine — Babault — Gaignat — Billaudel — de Boustancourt — Cars- Laroche — Baudet — Gontaut de Biron, duc de Biron — J. Laroche — Julien Leroy — de Villemorien — Blondel d'Azaincourt — Du Ruisseau — Ragueneau —

Desmeures. —

Et le quatorze décembre mil sept cent cinquante cinq est comparu par devant les Conseillers du Roy, notaires au Chastelet de Paris, soussignés, le dit sieur Jean Baptiste Perroneau de l'Académie Royale de Peinture, nommé en son contrat de mariage cy-dessus et des autres parts, demeurant à Paris, Place du Palais Royal, paroisse Saint-Germain l'Auxerrois, lequel a reconnu avoir reçu en plusieurs et différentes fois, des d. Louis François Aubert, peintre du Roi, actuellement décédé et dame Marie Antoinette Rapilliart- Duclos son épouse, à présent sa veuve, qui luy ont payé du vivant du sieur Aubert la somme de dix mille livres dont six mille livres en deniers comptans et espèces sonnantes et quatre mille livres en effets, le tout pour la dot par eux constituée à demoiselle Charles Louise Aubert leur fille, à présent épouze du d. sieur Perroneau de laquelle somme de dix mille livres, il quitte et décharge le feu sieur Aubert et la d. de son épouze, à présent sa veuve et s'en charge envers la d. dame son épouze promettant, obligeant.

Fait et passé à Paris en l'étude, le jour et l'an désignés cy-dessus.

Nerot; veuve Tourolle; Claude -Charles -Dominique Tourolle; Charlotte -Félicité Tourolle; Marguerite -Françoise Coquelin; »tous amis«.

Le père et la mère de la mariée habitant place Dauphine, on célébra le mariage en l'église Saint- Barthélémy, leur paroisse, le 9 Novembre; Perronneau et sa jeune femme s'en allèrent habiter leur appartement de la rue Fromenteau, qu'ils durent occuper jusqu'en 1756. Il semble que les charges nouvellement assumées aient provoqué l'instabilité de notre artiste, et en fait, sa vie pourrait se diviser en deux parties, l'une presque entièrement vécue à Paris, et l'autre, à dater de son mariage, faite de déménagements, de pérégrinations sans trêve, jusqu'à sa mort.

L'année 1755 inaugurait cette série d'épreuves: un envoi considérable au Salon, qui 1755 trahit une recrudescence de travail, la mort de son beau-père, survenue le 20 Octobre 1 755, dans son nouvel appartement de la rue du Four, en la paroisse de Saint -Sulpice, et lui créant une situation difficile. Il fallait partager l'héritage entre la veuve, les deux filles et le fils mineurs, et cet héritage comprenait trois catégories de biens: les meubles usuels; les métaux et bijoux, prisés par Hubert-Léon Cheval de Saint- Hubert, orfèvre, quai des Orfèvres, et Barnabé Augustin Mailly, peintre en émail, quai des Morfondus, et enfin des biens en Champagne, qui précisément allaient bientôt mettre Perronneau dans le plus grand embarras.

Cette même année, il signe cinq fois aux Procès -verbaux de l'Académie, le 30 Août, le 6, le 10 et le 28 Septembre et enfin le 31 Décembre. Donc, jusqu'au Salon, qui s'ouvrait le 25 Août, il ne donne pas signe de vie. Même obscurité en ce qui concerne ses envois et, n'étaient les compte -rendus des folliculaires contemporains, nous serions bien embarrassés. Heureusement, les Annonces, affiches et avis divers du 10 Septembre, nous avertissent que »deux portraits de M. Perronneau se distinguent aisément de la foule: ce sont ceux du Prince Charles de Lorraine et de la Princesse Charlotte de Lorraine, Abbesse de Remiremont et de Mons«. Et en quoi se distinguaientils? La »Lettre d'un particulier à un de ses parents peintre en province, sur le Sallon« et datée de Paris le 19 Septembre, nous l'apprend: »M. Perronneau nous a mis sous les yeux un portrait colossal, en cuirasse, Ni 92, (respect à part dû au Prince qu'il représente) ce Portrait eût pu figurer au plafond du dôme des Invalides, s'il eût été plus fier de couleur. Tous ses autres portraits sont gris et portent un air commun. Je vois avec chagrin la décadence d'un si jeune académicien qui avoit paru promettre d'abord. «

Estève1 s'indigne de l'abondance des portraits, ne reconnaît qu'aux personnages d'importance le droit de se faire portraicturer: »Qu'on peigne M. le Marquis de Marigny, c'est le droit des gens, personne n'en saurait murmurer. Il en est de même du portrait qu'a fait La Tour et de plusieurs autres que je pourrais citer, soit de M. Van Loo le Neveu, de M. Nattier, de M. Tocqué et de M. Perronneau . . . Vous voulez donc scavoir, Monsieur, par quels motifs je blâme la multiplicité des portraits qu'il y a cette année dans le Salon. Ma réponse est toute simple. La plupart de ces portraits sont peints si admirablement, que les yeux les moins faits pour s'y connaître, en sont blessés. « Et il déclare que »dans le portrait de Madame la Princesse Charlotte de Lorraine, la main qui tient l'éventail est estropiée et la lête fort mal coëffée«.

Dans quel refuge se cachent les portraits de Madame Vanville tenant un bouquet de barbeaux, de Mademoiselle *** et de Madame*** en chasseresse? Quels noms dissimulent ces astériques? Pouvons-nous au moins ranger parmi »les cinq portraits

1 Lettre à un partisan du bon goût sur l'exposition des tableaux faite dans le grand Sallon du Louvre le 28 Août 1755. — Seconde lettre à un partisan du bon goût.

d'hommes sous le même Nâ dont un »peint en huile« le Docteur Poissonnier, dont G. P. Benoît a gravé une planche, aux frais de Louis- François Rigaut, médecin et physicien de la marine. Le personnage est vu de face, assis, avec une cravate et un jabot de dentelle, un gilet entrouvert, un chapeau passé sous le bras droit; à gauche, une tenture soulevée laisse voir quelques livres. L'ovale repose sur une tablette où on lit les titres du savant. C'est bien le docteur Poissonnier, possesseur de diverses raretés naturelles dont il est question dans la Conchyologie de Dargenville, c'est le médecin de Boucher, qui peignait pour lui son dernier tableau le jour même de sa mort.

En 1755, enfin, on découvre la seconde trace des rapports de Perronneau avec la Hollande. — En effet, comme Desfriches, cette année -là demande à un marchand hollandais, un certain Van der Muer, des Hobbema et des Ruisdaël: »J'en ay, lui répond celui-ci dans un jargon inénarrable, qui sont autant plus bons que cel que j'avai vandu à M. Perronneau que leurs prix est au dessu et vous pouvez bien croire, Monsieur, que pour un des melieurs Reysdal, vous les aurez pas moins cent florins. «

Du 31 Décembre 1755 au 26 Mai 1759, Perronneau ne signe pas une seule fois aux Procès-verbaux de l'Académie.

1 756 Cependant, la liste que publiait chaque année l'Académie Royale et qui contenait l'adresse et les noms de ses membres, en une petite brochure à couverture dorée, nous apprend qu'il habite, de 1756 à 1759, au bas de la rue des Fossés Saint-Victor. Que s'était-il passé dans cet intervalle? Chacun se souvient d'avoir vu à l'Exposition des Cent Pastels un délicieux portrait, l'Homme aux trois roses, qui troubla bien des coeurs sensibles, et charma tous les yeux par son accord de rose et de vert. Sur le fond vert très tendre s'enlève l'habit souple, flottant, d'un rose »velours de pêche« où les reflets blancs sont à ce tissu ce que la fleur est au fruit; le revers du col est de satin noir, un flot de dentelles s'échappe du tour de cou en linon et descend en double jabot, et les larges bouillonnés en point d'Alençon font un nuage aux trois roses thé qui sortent d'une boutonnière de l'habit. Et comme l'habit était bien le principal personnage, et comme il effaçait ironiquement la physionomie un peu efféminée de ce jeune homme, aux yeux bleus d'aigue-marine, au nez busqué, au toupet »en vergette«, aux cheveux poudrés à frimas, frisés sur le côté en larges boucles qu'on appelait alors des ailes, et sur la nuque ramassés en catogan par un large noeud de taffetas noir! A coup sûr, ce joli homme est un galant, un de ces compagnons de plaisir dont une femme aimait à dire: »Son air m'enchante, son ton, ses manières. «

Le premier moment de séduction passé, on s'approchait, et on lisait en haut du tableau, la signature, et la date 1756. Or M. Groult l'avait trouvé, dans les environs de Bordeaux, au château du Petit- Verdus. Voilà qui nous donnerait la date d'un second séjour de Perronneau dans cette ville, confirmé par le portrait au pastel d'un jeune homme appelé M. de Beauséjour, signé et daté, et autrefois en possession de M. Laliment, au château de la Touratte, dans la même région. A cette année, remonte aussi le portrait de Jean Couturier des Flottes, à l'âge de vingt trois ans, légué au Musée du Louvre par M. Henri de Fontbrune.

1757 L'année 1757 reste mystérieuse. Au salon du Louvre, l'artiste envoyait «Plusieurs portraits au pastel« sans plus d'explications. Même incertitude si l'on consulte les contemporains. Le Mercure de France nous déclare, en octobre que »M. Perronneau a exposé plusieurs portraits en pastel peints avec facilité«. Les Annonces, affiches et avis divers du 7 Septembre observent la même discrétion: »Les pastels de M. la Tour et ceux de M. Perronneau font ici leur effet ordinaire. « Et c'est tout.

En 1758 il n'y eut pas de Salon à Paris, mais à Toulouse, et Perronneau y figurait avec quatre portraits.1 Suivant le livret, l'un d'eux ne portait pas de désignation; l'autre était celui de M. Dujon, peintre toulousain, ami de l'artiste. Deux autres enfin, figuraient M. le Marquis de Mirepoix, Brigadier des armées du Roi, et Madame la Marquise. Le duc de Lévis-Mirepoix, leur descendant, a bien voulu nous écrire qu'il possédait, dans son château de Léran, plusieurs portraits du Marquis de Mirepoix, brigadier des armées du roi et de la Marquise, sa femme, et notamment deux très jolis pastels non signés, mais qui pourraient bien être les deux portraits exposés par Perronneau au Salon de Toulouse. Ce n'est malgré tout qu'une supposition et les archives de la famille de Mirepoix ne contiennent aucune indication à ce sujet.

Il s'agit probablement de Louis-Marie-François-Gaston, Marquis de Lévis- Léran, mousquetaire de la garde du roi en 1744, colonel du régiment royal Marine-Infanterie, en Novembre 1745, lieutenant-général au gouvernement de Bourbonnais, qui se trouvait avec son régiment à la conquête de l'île de Minorque, fut fait en juillet 1756 brigadier des armées du roi, et le 25 Septembre 1757 mis en possession de la totalité des biens du Maréchal de Mirepoix, dont il était le neveu par son aiëul paternel. Il avait épousé, en Août 1751, Catherine-Agnés de Lévis-Château-Morand, sa cousine, née en 1736, fille aînée de feu Charles-François, Comte de Lévis, Lieutenant général des armées du roi. La mention de M. Dujon, «peintre toulousain« et ami de l'artiste, la participation importante de Perronneau au Salon de Toulouse, son abstention à l'Académie, tout nous fait supposer son voyage à Toulouse en 1758.

Nous sommes mieux documentés quant à l'année 1759. L'Académie, dans sa 1759 séance du 16 Janvier, reçoit »une lettre de compliment de M. Peronneau, académicien, présentement à Lion«. Dans son Livre de Raison2, Jacques -Charles Dutillieu, écrit: »C'est en 1759 que j'ai fait faire mon portrait et celui de ma femme.« Ce Dutillieu, né à Paris en 1718 et mort à Lyon le 30 Octobre 1777, avait travaillé quelque temps à Paris sous la direction d'Oudry. Dessinateur à Lyon, puis fabricant, sous la raison sociale Dutillieu et C% il fut inscrit en 1747 sur le livre de la communauté des maîtres fabricants et nommé maître Garde en 1760, par dérogation exceptionnelle aux statuts qui excluaient tout fabricant né en dehors des provinces désignées. Sa femme, Benoîte Sacquin, qu'il avait épousée le 8 Janvier 1 753, naquit à Lyon le 7 Mars 1 731 et lui avait donné, avant 1759, trois fils, dont un mort en nourrice, et devait lui en donner un quatrième, à la fin de cette même année.

Les deux portraits au pastel sont à Paris, l'un, celui du mari, dans la collection de M. Jacques Doucet, l'autre dans la collection de M. Léon-Michel Lévy. L'homme — il a 41 ans — apparaît tel que nous le montre son Livre de Raison, correct, honnête, cordial, vertueux, si la vertu consiste à dominer sa passion. La monotonie de la composition est comme toujours compensée par un arrangement exquis de complémentaires; un habit abricot, un gilet de la même nuance, doublé de fourrure, car l'hiver est rude et la Saône a gelé, un fond de bleu très rompu de jaune, un tricorne passé sous le bras, voilà pour encadrer ce visage limpide aux yeux bleus et dont la franchise s'accommode fort bien du tour de cou en linon blanc et de l'habituel jabot de dentelle. Elle a vingthuit ans, son large décolleté, s'entoure d'une ample draperie bleue, qui rappelle l'Olympe mythologique de Nattier, un noeud de ruban attache sur le cou un esclavage de perles,

1 Cf. L'Art à Toulouse — Les Salons de peinture par le baron Desazars de Montgailhard dans les Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France (1901 — in-4°).

2 Publié et annoté par F. Breghot du Lut — Lyon — Imprimerie Mougin Rusand, en 1886, gr. in-8o, p. 37.

et dans les petites frisures des cheveux poudrés en tapé, quelques fleurs rappellent le bleu de la toilette et répondent aux ors du fond. Avec ces deux portraits, nous entrons dans cette société lyonnaise du XVIIIe siècle, il est probable que Perronneau ne dut pas s'en tenir à la famille de Dutillieu.

De Lyon, Perronneau s'en fut en Italie, à Turin puis à Rome. En effet, dans une lettre1 à Marigny, de Rome, le 28 Mars 1759, Natoire, directeur de l'Académie de France, déclare: »M. Peronot peintre en pastel et arrivé depuis quelques jours à Rome; ses affaires l'enpêcheront de faire un long séjour; à paine verat-il les principalle chose. Je suis . . . Natoire. «

Une autre lettre2 envoyée par Perronneau à Dutillieu, nous indique de quelles affaires il s'agissait:

«Monsieur,

Il i a lontemps que j'aurois eu l'honneur de vous écrire si je n'avois eu envie de voire monsieur Bachelier qui est introuvable, estant à la Cour ou à Sèvres: je l'ay vu et lui ay fait vos compliments, et aussi sur plusieurs de ses ouvrages dont il fait une lotterie; c'est très beau. Il nous a donné un grand tableau d'une Résurrection, peint d'une manière trouvée par M. le c. de Queylus, qui est de peindre à fraisque et, quand cela est fini, de passer de l'huile par derrière. Je ne croi pas cette façon bonne.

Je ne vous ay point écrit aussi parcequ'étant arrivé à Paris, j'ay trouvé les affaires de famille pour des partages et arrérages de terre si embrouillé que j'ay esté obligé d'aller en Champagne où tout est terminé et arangé. J'y ai trouvé de la mauvaise foix, du moins de la négligence pour des orfelins, des maisons point loué depuis quatre ans, des réparations exorbitante, enfin le revenu depuis la mort de mon beau-père sans fruit. Quant à Paris, il n'i a point d'argent, beaucoup de manquemant de parolle de gens qui ne paient qu'en parti. Enfin j'ay haté mon voyage d'Italie affin de terminé mes affaires et aussi de me montré au sallon; mais je le continuerai peut-êstre cet hivert; je verrai Milan, Gennes, etc. C'est Ml£ le prince Charles qui me décidera; il est fâché que depuis quatre ans son grand portraict ne soit pas fini.

Je ne puis assé vous remercier à tout égard des bontés dont vous m'avez honoré à Lion; j'en sens tout le prix. C'est aussi par le sincère attachement que j'ay pour vous, monsieur, que j'ay été mortifié de ce que vous prite dans un sens moins avantageux la lettre que j'eu l'honneur de vous écrire de Turin, mon intention n'ayant esté que de vous donner le témoignage de ma bonne volonté à vous servire; je vous doit exactement tout ce que j'ay fait à Lyon; je vous en proteste ma sincère reconnaissance. Vous auray une teste de moy que je vous priray d'accepter; je ne puis vous dire quand; ce ne sera pas pour macquitter, mais comme un tribu de tout ce que je vous doit. Assuré Madame de mes obéissanses; je lui soitte une bonne santé. Ditte bien des choses pour moy à monsieur Hémard; je ne puis assé le remercier des marques d'amitiés qu'il m'a témoigné; j'assure aussi de mes respects Madame Hémard.

J'ay l'honneur d'estre, monsieur, avec bien de la reconnaissance. Votre très humble et très obéissant serviteur. A Paris, ce Ifi Sbi? 1 759. Perronneau.

Mon adresse est à L'Empereure Tibère, quay de la Mégisserie.

Bien des compliments, s'il vous plaist, à M. Douet que j'estime à tout égard.«

1 Correspondance des directeurs de l'Académie de France à Rome avec les surintendants des bâtiments, publiée d'après les manuscrits des archives nationales par Anatole de Montaiglon et Jules Guiffrey. Tome XI — 1754—1763. Archives Nationales Ol 1940.

2 Cette lettre appartient à M. Maurice Tourneux.

Perronneau ayant passé par Lyon, Turin, Rome et . . . la Champagne, était arrivé à Paris au mois de mai, puisqu'il signait aux Procès -verbaux de l'Académie le 26 Mai et le 23 Août. Il n'avait pas perdu de temps puisqu'il arrivait au Salon du Louvre le 23 Août avec huit portraits, ceux de M. Vernet, de M. Cars, de M. Cochin, de M. Robbé, et »quatre têtes d'hommes« rangées sous le numéro 64, sans plus de commentaires.

Trois lettres de Robbé de Beauveset à Desfriches1 montrent que les portraits de Cochin et de Robbé étaient commencés depuis longtemps et nous renseignent admirablement sur la méthode de Perronneau.

La première est datée de 1757:

»Ah, mon cher oncle, que c'est un cruel métier d'être manequin. Ce diable de Peirroneau exigea hier de ma complaisance que j'endossasse la casaque de soye de Mons. Cochin qui pendant ce tems-là étoit aux noces de Jombert dont, par parenthèse, je n'ay pas été prié. M. Jombert jugeant apparament qu'il y avoit assés de beaupères, il exigea, dis-je en outre que je tinsse le bras gauche tendu ayant un porte-crayon entre l'index et le pouce, et que je restasse dans cette gênante attitude la journée entière, mon diner néanmoins prélevé sur ce tems-là. J'ay cru que le poids du levier que formoit mon bras étendu emporteroit ma clavicule. Jamais Spartiate n'a poussé si loin la patience. Je me suis tenu comme un terme dans cette gênante attitude avec un bon serment cependant de refuser à jamais quiconque me proposerait de faire de ma carcasse un homme d'ozier et de me manequiniser. Ainsi, mon très cher, quand vous verrés le gracieux minois de Cochin qui semble vous parler, vous dirés c'est bien la voix de Jacob, mais ce sont les mains d'Esaû. Je vais chés mon peintre à dix heures pour recevoir ma dernière façon d'habit après quoi l'on enchâsse le nouveau saint, dont la translation dans votre Musaeum se fera après qu'il aura été exposé un mois à la vénération publique. «

La seconde est de 1758:

»Nous partons sans faute, mon très cher, en chaise de poste, vendredy matin, pour arriver à diner à Villegagnon où nous ne resterons certainement que dix jours. Vous aurés de mes nouvelles dès que j'y serai arrivé. Ma tête est d'un fini étonnant; pas le plus léger trait ne lui est échappé. La séance de Samedy m'a cruellement fatigué. Peironneau m'a tenu sur les jambes une demi-journée entière, toujours dans la même attitude. Mon nés lui a fait souffrir les douleurs de l'enfantement; il dit qu'il renonceroit au métier s'il falloit qu'il accouchât tous les jours de pareil nés. Il y trouve autant de finesses que Marcel trouve de choses dans un menuet. Il ne luy reste que l'habillement à achever. L'habit de soye bleue qu'il me taille relève on ne peut pas mieux sa figure. La tête sort de la toile et menace de l'épigrame quiconque la regarderoit de travers. Je ne scais si vous n'entendés pas le stile métaphorique. J'aurois dû pourtant vous y habituer. Je vous dis cela à propos de ce que vous ne me dittes rien des frais qu'il faut nécessairement faire pour me mettre en état de paraître décernent au Salon. La glace et la bordure sont, je pense, une affaire de 30 ou 36 L. Il n'est pas naturel que Peirronneau les tire de sa poche; j'énferai les avances. . . . J'emporterai là-bas le prologue de Boucher et si la verve m'en dit, je le finiray en Brie. Je n'iray pas aujourd'hui chés Peirroneau parce que comme amateur j'ay une loge de retenue à la grève pour assister au spectacle que doit nous donner un graveur de mes voisins qui s'est avisé, il y a eu hier huit jours, d'assassiner de douze coups de poignard un huissier au Parlement dont il besognoit la femme. «

Collection Ratouis de Limay.

La troisième est de 1759:

»Je serois inconsolable si quelqu'un vous faisoit sa cour avant moi. M? - Thibout, à qui j'ay lu votre lettre et qui vous attend comme Vernet fait les gens, je veux dire les bras ouverts, vous prie de vous prêter de bonne grâce à cet arrangement. . . . Mon bon Ange me fit dernièrement faire au Luxembourg la rencontre de Peirroneau. J'étois avec Ml Thiboust. Je ne manquay pas à me plaindre bien haut du martire qu'il me fait souffrir en me tendant depuis 7 ans sur le chevalet sans me donner le coup de grâce. Il sentit ce que cela vouloit dire et sur le champ le jour fut pris pour reprendre et continuer ma figure. Cochin est mon camarade de Grève, nous sommes sur le chevalet à côté l'un de l'autre. Trois vacations passées sur mon ébauche ne l'ont plus rendu reconnoissable. Je me vois sur la toile comme dans un miroir. Il a volu que je lui récitasse des vers pendant sa composition et je le voiois saisir avidement et transporter rapidement sur la toile tout le feu qui sortoit de ma déclamation. Son intention est de me pendre au Salon en regard avec Mons Cochin et il compte que nous ferons deux pendus d'assés bonne mine. Vous y verrés aussi Verney qu'il a rendu avec toute l'âme qu'y auroit mis La Tour, et quelques autres que vous ne connoissés pas et qui sont très bons à voir. Le fâcheux de l'aventure c'est que ce n'est pas pour moi que Monsieur travaille et que c'est à vous que ce portrait est destiné, de façon que je n'auray pas même le plaisir de vous en faire le cadeau. Ecoutés, Ml mon oncle, quand je me donne, je me donne in puris naturalibus, c'est à vous à faire les frais de ma friperie si vous ne voulés pas voir à votre neveu les postères en un état d'indécence qui vous feroit honte. Je suis enchanté que Ml le Noir ait réussi à peindre aussi parfaitement ma Germaine aînée. Est-ce que nous ne verrons pas aussi le malin petit chat guettant sa proie sur la toile. Il ne manque que cela pour compléter la famille. «

Le portrait de Robbé de Beauveset, fait pour Desfriches, qui l'estimait 72 livres — au prix du temps — se trouve au musée d'Orléans. Le poète porte un habit bleu et l'habituel tour de cou en linon blanc avec un jabot de dentelle; le nez est en effet caractéristique, et nous ne doutons pas que Perronneau ait dû en «souffrir les douleurs de l'enfantement«.

Le »gracieux minois de Cochin« reste inconnu. Si l'on en croit la lettre de Robbé, le dessinateur tenait »le bras gauche tendu, ayant un porte-crayon entre l'index et le pouce«, avec »une casaque de soye«. La dernière phrase de cette lettre: »Je vais chés mon peintre à dix heures, pour recevoir ma dernière façon d'habit, après quoi l'on enchâsse le nouveau saint dont la translation dans votre Musaeum se fera après qu'il aura été exposé un mois à la vénération publique«, prête à la confusion. Robbé venant de dire qu'il pose au lieu et place de Cochin, il se pourrait que le portrait de Cochin ait été fait pour le cabinet de Desfriches.

On ne connaît pas davantage la destinée du portrait de Vernet. Mais, à en croire son Livre de Raison, ce peintre quitta Paris de 1753 à 1759, pour peindre la suite des ports de France, et il séjourna notamment à Bordeaux de 1757 à 1759. Il est probable que Perronneau a exécuté son portrait dans cette ville, soit en 1757, année presque inconnue pour nous, soit en 1758, avant ou après le Salon de Toulouse.

Il y a dans les Notes manuscrites de Mariette, conservées au cabinet des Estampes, un joli croquis de Laurent Cars le fils: »Cars, ami des artistes, les réunissoit souvent chez lui, son esprit vif et agréable étoit parfois caustique, mais sa douceur faisoit disparoître cette erreur de l'esprit. Nous rapellerons ici un trait qui en peignant sa vivacité offre une preuve de sa bonté naturelle. Son père en son absence ayant fait des corrections à une planche qu'il gravoit, en avait gardé plusieurs parties; à son retour le jeune artiste emporté par un mouvement involontaire efface avec colère la place où

les travaux avoient été changés; à peine rappelé à lui, la crainte et la douleur d'avoir manqué à son père lui fit une tel révolution qu'il en tomba dangereusement malade. Les qualités de son cœur étoient encore préférables à celles de son esprit. « Le pastel de Perronneau entré au Louvre avant 1 781 , révèle bien ce double caractère du personnage, esprit et bonté. L'oeuvre enchantait les Goncourt qui vantaient »le ragoût des petites touches, le modelage dans le tapotage, le travail artiste, léger, spirituel, le verdâtre corrégien des demi-teintes d'où s'enlèvent des tons de santé et le rose du front, du nez, des pommettes, du menton, l'animation riante de toute la tête«. La Chalcographie possède la belle planche qui en a été gravée par Miger, exposée au Salon de 1779, et achetée en 1 782 par l'Académie royale de peinture et de sculpture pour la somme de 300 livres.

En Mai 1904, à la vente de la collection de S. A. I. la princesse Mathilde, un autre portrait de Laurent Cars, une peinture sur toile, était adjugé 12,500 francs à M. David Weill; on y voyait le peintre, en robe de chambre couleur gorge de pigeon, perruque poudrée, un mazulipatam de soie rayée de bleu et de puce, négligemment noué autour du cou, et laissant apparaître l'extrémité du col de la chemise: l'homme semblait avoir pris en vieillissant une physionomie plus soucieuse et décidément abandonné la raillerie pour une bonté un peu grave.

Les envois du pastelliste ne plurent pas à tous. Un folliculaire de 17591, le reprend ainsi: »M. Perronneau donne dans un autre excès; ses Portraits quoique dessinés avec esprit, sont d'un ton gris qui leur ôte une partie de leur mérite. « Les Annonces, affiches et avis divers, se bornent, en les mettant sur le même plan, à citer » plusieurs portraits en pastel de M. de la Tour et de M. Perronneau. « L'Année Littéraire se montre plus satisfaite: »Monsieur Perroneau dans ses pastels joint à une exécution spirituellement détaillée une couleur vraie et séduisante«. Et la »Feuille Nécessaire« insère la rectification suivante: »Vous avés mis par erreur M. Tocqué au nombre des peintres en pastel; c'est sans doute M. Peironneau dont vous vouliés parler; cet artiste a donné à ses pastels toute la vie et toute la grâce dont ce genre est susceptible. «

Du 23 Août au 3 Septembre 1 763, Perronneau ne signe pas aux Procès- Verbaux 1 760 de l'Académie. On relève, d'autre part, dans la Liste annuelle des membres de l'Académie royale, son adresse à Paris de 1760 à 1763, rue Notre Dame des Victoires, la cinquième porte cochère à droite en entrant par la place.

Nous avons les preuves d'un séjour de l'artiste sur les bords du Loiret en 1760: ce sont deux pastels, représentant François Pinchinat, écuyer, conseiller secrétaire du Roi, et Avoye Seurrat son épouse. François Pinchinat et sa femme habitèrent durant toute la fin du XVIIIl siècle la terre de La Fontaine, près d'Olivet, qui appartient aujourd'hui à M. d'Illiers, l'un de leurs descendants. Ces pastels, restés sur les bords du Loiret, et dans la même famille, se trouvent aujourd'hui chez le comte de Richebourg. Tous deux ont subi dans le courant du XIX*L siècle des transformations, destinées à leur donner la forme de l'ovale empire. On a recollé du papier sur les fonds, et, à ce jeu, toute signature a disparu. Toutefois, à droite et en haut du pastel de Pinchinat, on a réécrit au crayon »Perronneau« et la date 1760. A défaut de cette indication, la facture des pastels montrait suffisamment la main du maître pour que nous n'ayions pas hésité un instant à les lui attribuer. Les lettres de Perronneau à Desfriches, montrant son intimité avec la famille Pinchinat, confirment encore cette attribution. Madame Pinchinat a mis son bonnet de dentelle, un collier de perles, et une robe de soie bleue agrémentée d'une dentelle noire. Son mari porte un habit de soie rose avec un jabot de dentelle.

Lettre critique à un ami sur les ouvrages de M. M. de l'Académie exposés au Salon du Louvre. 1759.

Nous estimons que les portraits de M. Boyer, armateur, d'une jeune femme »inconnue« et d'un enfant en costume de hussard bleu, que M. Arthur Veil-Picard avait prêtés à l'exposition des Cent Pastels, en 1908, doivent remonter à la même époque, et cela pour une raison tirée de l'histoire du costume. Les cheveux poudrés de l'enfant, bouclés en ailes, débordent du shako ou bonnet de hussard dont la pointe allongée, renversée sur l'épaule droite, se termine par des pompons et des petites boucles de métal qui indiquaient dans les régiments combien de têtes avait coupées chaque hussard avec son grand sabre recourbé. Il est revêtu du dolman, c'est à dire de la veste bleue à manches plates, relevée par des brandebourgs et des boutons d'or. La pelisse de drap bleu, doublée de peau de mouton, jetée sur l'épaule gauche et retenue par un simple cordon, est décorée de ganses, de tresses et d'olives également en broderie d'or. Ce manteau se mettait du côté que venait la pluie. L'enfant porte une bandoulière de soie, galonnée comme elle l'était pour les corps d'élite, et allant de l'épaule droite vers le côté gauche; une petite cravate de linon blanc rayé met un nuage très doux à ce délicieux visage rosé. Ce n'est que vers 1760, après maints changements, que le costume, jusque-là étrange, se francisa. Ce n'est qu'en 1 760 que le costume fut bleu de ciel dit »de hussard« pour devenir ensuite vert avec shako et culotte rouge.

Or, le charmant petit hussard, est le fils de M. Boyer armateur, si agréablement vêtu d'un habit et d'un gilet vieux rose, avec un tour de cou en linon blanc et un jabot en point d'Angleterre, et peut-être aussi de »la femme inconnue« qui lui ressemble étrangement, accompagne sa grâce mutine d'un charme jeune encore, et harmonise, comme lui, à sa joliesse blonde, des tonalités bleues ou noires. Avec M. Boyer1, nous pénétrons dans la société bordelaise du XVIIIî siècle. Retenons qu'à cette époque Perronneau demeura quelque temps à Bordeaux.

1 763 De là, il se rendit en Hollande. La Hollande était fort à la mode en ce temps,

chez les artistes et chez les amateurs de France. Comme la France, elle avait ses Lally Tollendal, ses Suffren, et cherchait à équilibrer l'exiguité de son territoire par la hardiesse de ses entreprises. Rien d'étonnant à ce que les Boucher, les Desfriches, les La Tour, les Perronneau, aient voulu voir ce pays où se retiraient des nababs, où les navires débarquaient tous les trésors des Indes mystérieuses, où Rembrandt, Hobbema et Ruysdaël avaient vécu. C'est là qu'en 1766 Boucher accompagnera l'amateur Randon de Boisset, c'est à Amsterdam qu'en 1766, Desfriches achète des tableaux hollandais de M. Fouquet, marchand, c'est à Utrecht, dans le même temps, que La Tour, hôte de la famille de Tuyll, au château de Zuylen, fait le portrait d'Isabella Agueta Elisabeth van Tuyll, dite »La Belle de Zuylen«, la future Madame de Charrières, c'est à La Haye ou à Amsterdam que Perronneau, en 17612, court après la fortune.

Le portrait de Gérard Meerman3, conseiller et syndic de la République de Rotterdam, au muséum Weestreeno-Meermianum, de la Haye, pourrait-il dater de 1747, année pendant laquelle Meerman se trouvait en France? La tête est-elle bien celle d'un homme de vingt-cinq ans, Meerman étant né en 1722?

Puis ce fut le tour du baron Daniel Hogguer, échevin d'Amsterdam, qui s'inté-

1 M. Boyer, armateur, était l'ami de Le Kain. Les archives de la Gironde ont publié des lettres de Le Kain à Boyer. Le Kain vint même à Bordeaux pour lui recommander son fils, désireux de s'embarquer pour l'île Bourbon.

2 La date de ce premier voyage est donnée par une lettre de Perronneau à Desfriches en 1772.

3 Gérard Meerman est l'auteur d'un ouvrage, en deux volumes, intitulé: Origines typographicae, Gerardo Meerman auctore — 1765 — Trois années auparavant il avait fait paraître un: Plan des origines typographiques, traduit du latin en français. Amsterdam et Paris — 1762 — in-8° de 124 p.

resse à notre artiste, héberge La Tour, et semble avoir assuré aux artistes français de passage à Amsterdam, une hospitalité cordiale, une table »hollandoise« et avoir tenu pour eux et avec eux, une véritable cour d'amateurs.

C'est dans son entourage que Perronneau a dû connaître ses autres modèles, et notamment un autre échevin d'Amsterdam, Pieter Cornelis Hasselaer, bourgmestre de la ville, né en 1720 et mort en 1795. Cet Hasselaer est sans doute »M. Hasslard, gentilhomme hollandois«, auquel Joseph Vernet, dans son Livre de Raison, consigne avoir livré 6 tableaux en toile de 4 palmes de large. Ce sont deux autres grands bourgeois de là-bas que Nicolas Geelwinck, et Œgidius Willem Tolling, avocat à Amsterdam, né en 1699, et mort en 1778.

On peut voir encore, dans la collection du baron van Lynden, au château de Nederhorst, d'où ils n'ont pas bougé, quatre portraits, dont trois au pastel, sont certainement de Perronneau et remontent aux mois de Mars et Avril 1763 et dont le quatrième, une peinture, est du même artiste et de la même date, selon toute vraisemblance.

Celui deArent van derWaëyen, fils deArent van derWaëyen et d'Hermine deBruyn, né le 1 6 Janvier 1 684, mort le II Août 1 767, est signé et daté deMars 1 763 : le personnage a donc 78 ans, et depuis longtemps il fait fi de toute coquetterie, et le portraitiste a exprimé à merveille le chiffonnement flasque des joues, du menton et des gencives déchaussées, la solennité et l'ennui de cette perruque de procureur, le négligé de ce foulard ou plutôt de ce cache-nez.

Celui de Sara Hinloopen, née le 14 Août 1688, son épouse depuis le 15 Mai 1710, fille de Frans Hinloopen par Sara van Reygersbergh, et morte le Juin 1 775, porte la même date; cette bonne vieille dame a donc 74 ans, les années semblent l'avoir recroquevillée douillettement dans sa robe de chambre, où s'épanouit largement la flore du damas des Indes; son visage, auréolé d'une cornette, s'incline doucement vers la terre, et le fichu de linge blanc, croisé sur la poitrine, évoque une guimpe monacale.

Le portrait de leur gendre, Antoni Warin, échevin, fils de Nicolas Warin et de Magdeleine- Christine Lestevenon, né le 12 Décembre 1712, marié le 12 Décembre 1742 à Jeanne-Marie van der Waëyen et mort le 10 Novembre 1764, porte lui aussi une date précise: Avril 1763. Antoni Warin a donc 51 ans; il est vêtu comme ses beaux-parents, comme les Hollandais ses contemporains, à la française: habit, tour de cou en linon blanc, jabot de dentelle, perruque poudrée et frisée.

Nous pensons que le portrait, à l'huile d'une femme, conservé dans la même galerie, par la convenance de l'âge, par la ressemblance physionomique avec madame Arent van der Waëyen, par le costume, par le fait qu'il a toujours, chez le baron van Lynden, héritier de la famille Warin, accompagné les trois autres portraits, pourrait être de Perronneau et remonter à la même époque.

Au Salon du Louvre en 1763, Perronneau rapportait de son voyage, suivant le livret »M. Asselart, Bourguemestre d'Amsterdam, M. Guelwin, M. Tolling, M. Hanguer, Echevin d'Amsterdam«. Il y avait ajouté «Madame Perronneau, faisant des noeuds«, c'est-à-dire occupant ses mains avec le fil de la frivolité et jouant avec la navette, ce »petit magasin des grâces« ; Madame de Tourolle, probablement celle qui avait signé à son contrat de mariage, parmi les amies de sa femme, enfin M. et M^ Trudaine de Montigny.

Ici nous touchons à une nouvelle source de renseignements en ce qui concerne notre peintre, à un milieu nouveau, à cette brillante société du Temple. Dans une lettre à Desfriches, du 2 Janvier 1770, Perronneau écrit: »Je n'ay pu voire M. de Fourqueux qui me veut du bien, qui est à sa terre ... M. de Fourqueux inssiste pour que je soient stable à Paris.« Et dans une autre lettre de Paris, le 14 Mai 1772, au même correspondant: » Aussi n'ai-je veu personne que M. de Fourqueux, mon ancien amie et protecteur; j'i ay diné avec un Monsieur Cadot, j'i ay aprie le mariage de madame votre chèr fille.

Monsieur de Trudaine est à Montigny ; j'ignore si je le vairay avant mon départ . . .« Michel Bouvart de Fourqueux, conseiller d'état et successeur de Calonne au contrôle général, que Perronneau, on le voit, avait peut-être connu par l'intermédiaire de Desfriches, et qui signait à son contrat de mariage, avait épousé la fille de M. Montyon, celle-là même qui se plaisait dans son salon, aux mystifications du »fameux Goys jouant le personnage et le sexe de la chevalière d'Eon«. Il en eut deux filles, dont l'une épousait en 1761, Jean- Charles-Philibert Trudaine de Montigny, intendant des finances, et l'autre en 1769, Etienne Ma}mon d'Invault, contrôleur général en 1768 et prédécesseur de l'abbé Terray; du château de Montyon au château de Montigny Lancoup, l'un et l'autre dans les environs de Provins, le chemin était court.

Que dire de M. Trudaine, sinon qu'il donnait aux arts tout le temps qu'il n'accordait point aux affaires de l'Etat ou aux demoiselles de l'Opéra, et amassait à Paris, dans sa demeure de la rue des Vieilles Haudriettes, les tableaux, dessins, estampes, terres cuites, bronzes et bijoux qui furent vendus au mois de Décembre 1770? Comme les portraits d'Asselart, de M. Hauguer, de M. Guelwin et de M. Tolling, comme ceux de Madame Perronneau faisant des noeuds et de Madame de Tourolle, son amie, les effigies de Monsieur et de Madame Trudaine de Montigny se sont égarées. On le voit, lui, dans l'exquis tableau d'Olivier, le »Thé à l'Anglaise«, causant avec le Prince de Conti, bien connu pour sa répugnance à se laisser peindre, et qui avait consenti, par grande faveur, pour que le tableau comprît tous les familiers de ce salon aux boiseries blanches, à la lumière si délicate, aux grands rideaux roses, à montrer la perruque et le dos du maître de maison.

Que pensait la critique? M. du P***, académicien associé, dans une Lettre sur les arts à M. d'Yfs de l'Académie des Belles -Lettres de Caen, lui dit: »Vous auriez sçu gré au pinceau de M. Perroneau, d'avoir rendu avec vérité les traits d'un jeune Magistrat pour lequel vous avez la plus grande estime et qui est digne de l'affection que vous lui portez; il ne vous en faut pas davantage pour reconnaître M. de Montigny.« Le témoignage de Mathon de la Cour est plus curieux, et nous apprend l'existence d'un portrait non mentionné ou catalogue:1 »Je n'entrerai pas, Madame, dans beaucoup de détails sur les ouvrages de M. Perronneau; ce sont des Portraits en Pastel. Celui de M. Hanguer, Echevin d'Amsterdam et celui d'un jeune enfant, ont beaucoup de caractère. La ressemblance fait, sans doute, le principal mérite des autres; mais c'est un mérite dont je ne saurois juger.« L'abbé de la Porte est du même avis:2 »Plusieurs portraits en pastel, par M. Perronneau, sont vus avec satisfaction, tant pour les vérités de ressemblance que pour d'autres parties qui méritent l'attention des connoisseurs.«

On lit dans les Affiches, annonces et avis divers du 14 Septembre: »Quelques bonnes Têtes de M. Perronneau et de M. Greuze.«

Dans le Mercure de France du mois d'Octobre: »Plusieurs portraits en pastel par M. Perronneau sont vus avec satisfaction tant pour les vérités de ressemblance que pour d'autres parties qui méritent l'attention des connoisseurs.«

Dans l'Avant -Coureur: »M. Peronneau s'est en quelque sorte surpassé cette année, plusieurs portraits en pastels de sa façon sont admirés des gens de goût.«

Dans l'Année Littéraire: »Monsieur Peronneau se distingue toujours par une manière de peindre très spirituelle et par les détails rendus avec légèreté. «

1 IIe Lettre à Madame *** sur les peintures, les sculptures et les gravures exposées dans le Sallon du Louvre en 1763.

2 Description des tableaux exposés au Sallon du Louvre avec des remarques par une société d'amateurs (Extraordinaire du Mercure de Septembre).

Le Journal encyclopédique: »Entre plusieurs morceaux du sieur Peronneau on distingue les portraits en pastel de Monsieur et Madame Trudaine de Montigny et celui de Madame Peronneau faisant des noeuds. Les ressemblances en sont bonnes; mais il semble que cet artiste ait négligé la forme de la couleur qui était son partage. «

Seul Diderot se montre aigre-doux1: »Ce peintre marchait autrefois sur les pas de La Tour; on lui accorde de la force et de la fierté de pinceau. Il me semble qu'on n'en parle plus.«

La même année, il exécutait le portrait (présumé) de Madame Miron2 dont l'arrangement et la couleur ne diffèrent pas sensiblement de sa manière préférée: cheveux poudrés, un esclavage de perles autour du cou, large décolleté; la mantille de tulle noir garnie sur les bords d'une dentelle de Chantilly, laisse transparaître la nuance bleue du corsage en taffetas, un devant de corselet en soie rose s'orne du »parfait contentement« la modestie voile modestement la chair opulente de cette personne mûre et c'est une harmonie de bleu, de rose répondant au fond jaune.

En 1764, il n'y eut pas de Salon. Perronneau change de logis, et vient habiter 1764 rue de Cléry, vis à vis la rue du Gros-Chenet, où il restera jusqu'en 1769. Il signe aux Procès -Verbaux de l'Académie, le 23 août et le 31 Décembre.

En 1 765, l'Académicien ne signe pas une seule fois aux Procès-verbaux. Par contre, le 1 765 Livret du Salon mentionne de lui quatre portraits à l'huile et trois au pastel. Que sont devenus les quatre premiers? M. Maujé, peut-être un procureur du présidial de Rennes, Mademoiselle Perronneau, la soeur de l'artiste3, M. Denis, probablement le trésorier général des bâtiments du roi, qui poussait souvent dans les ventes pour le compte de Madame de Pompadour, enfin une tête en ovale?

Le sort des trois autres reste aussi mystérieux; Mademoiselle de Bossy, Mademoiselle Pinchinat en Diane, qu'on se souvient avoir vu dans la famille d'Illiers, descendante des Pinchinat. Seules la date et la signature du portrait de femme de la collection Groult nous font supposer qu'il s'agit de Madame Miron.

Perronneau eut une «bonne presse«. Les Affiches, annonces et avis divers, du 1 1 septembre, déclarent: »Le Salon est à l'ordinaire amplement garni de portraits. Ceux de M. Perroneau, tant à l'huile qu'au pastel, se font toujours remarquer.« Mathon de la Cour4 écrit: »M. Perroneau a fait exposer plusieurs portraits à l'huile et au pastel, qui paraissent dignes de soutenir sa réputation. Celui de Mademoiselle Perroneau est peint avec beaucoup de hardiesse.« Mathon de la Cour fils5 ne se compromet pas davantage: »M. Perronneau, académicien, a aussi donné plusieurs portraits à l'huile et au pastel, qui ont fait plaisir et d'un heureux succès. « Le Mercure de France, dans son numéro de novembre: »M. Perroneau en avait mis plusieurs tant en huile qu'en pastel et tous méritaient de justes éloges. « De même, l'Année Littéraire: »M. Peronneau en a exposé tant au pastel qu'à l'huile qui sont très spirituellement dessinés et du faire le plus facile et le plus léger. « De même, le Journal encyclopédique: » Aussi passons-nous rapidement sur . . ., plusieurs portraits à l'huile de Monsieur Peronneau distingués par la correction du dessin et par l'ensemble

1 Salon de 1763.

2 Collection Groult.

3 Dans une lettre à Desfriches, de Paris, vendredy 1772, Perronneau dit expressément: >Je n'ay qu'un petit garçon de cinq ans é demie.*

4 IIe Lettre à Monsieur *** sur les peintures, les sculptures et les gravures exposées dans le Sallon du Louvre en 1765.

5 Critiques des peintures et sculptures de MM. de l'Académie royale l'an 1765. Lettre à un amateur de la peinture.

d'une tête, mais à qui l'on reproche de négliger un peu la couleur jusques dans ses pastels, qui n'ont ni l'éclat ni le brillant dont cette manière de peinture est susceptible.« Et Diderot s'incline: Parmi ses portraits, il y en avait un de femme qu'on pouvait regarder, bien dessiné, et mieux dessiné qu'à lui n'appartient. Il vivait et le fichu était à tromper. «

Perronneau semble avoir passé à Orléans une bonne partie de l'année 1765. Il y avait pour modèles Mademoiselle Pinchinat, Monsieur Robert Soyer et aussi Monsieur Raguenet. Robert Soyer, l'ami Soyer, comme on disait dans la famille Desfriches, ingénieur des Ponts et Chaussées, né à Paris en 1717 et mort à Orléans en 1802, y avait construit de 1751 à 1760, le pont sur la Loire où, dit-on, Madame de Pompadour fut la première à passer et dont la représentation des travaux a été plusieurs fois fixée par le crayon de Desfriches. Son geste indique sa profession. Sous son bras, il a passé un carton vert, et de la main gauche il tient le compas traditionnel. Ici, comme dans le jeune homme aux trois roses, c'est une harmonie de rose et de vert, lilas-rose de l'habit, vert du fond, égayés comme à l'habitude d'un tour de cou en linon blanc et d'un jabot de dentelle. L'habit doublé de fourrure semble indiquer que le portrait a été exécuté en hiver.

On voyait autrefois, dans un château des environs d'Orléans, un portrait d'homme, signé et daté de la même année: le personnage, Monsieur Raguenet, d'Orléans, vu de trois quarts, portait l'habit de velours rouge brique un peu passé, et un jabot de dentelle ressortait sur un fond gris vert.

La collection du duc Decazes contient un autre portrait d'homme, vêtu d'un habit bleu à galons et à boutons d'or, d'un gilet de la même nuance, tenant sous le bras un bicorne galonné, et coiffé suivant une mode que le peintre ne nous a pas encore montrée : les pans de la coque qui noue les cheveux en catogan se prolongent et viennent entourer le cou en larges ondulations pour se perdre dans le jabot; ce sont en quelque manière des dragonnes de rubans, des »chacones« comme on disait alors, en empruntant le nom d'un air de ballet qu'un danseur de l'Opéra avait esquissé en laissant flotter ainsi ses rubans.

La même année est enfin marqué par deux événements domestiques: le 29 Décembre 1765, Perronneau acquiert au prix de 16000 livres une maison située à la barrière de Montreuil et attenant à l'abbaye Saint- Antoine, probablement une maison de campagne pour l'été »une folfe« puisqu'en même temps, il venait occuper en ville un autre appartement, rue du Boulois, près de l'Hôtel de Hollande, où il demeurera jusqu'en 1769.

1766 C'est encore à ses amis d'Orléans qu'il va en 1766, à Le Normant du Coudray1

et à Madame Fuet.2 Je ne dirai pas de cette femme qu'elle m'inspire, comme beaucoup d'autres modèles bourgeois de l'artiste, une confiance illimitée. Il y a tant de finesse dans le sourire, dans le regard des yeux gris mélangé de bleu, abrités de sourcils bruns très accuentués! Et cette finesse s'accompagne d'une recherche rare dans le costume et l'attifement: parmi les cheveux poudrés et coiffés en tapé, quelques fleurettes jetées ça et là, un esclavage de perles attaché sur la nuque par un nœud de ruban blanc, une robe de soie jaune mouchetée de pastilles, une modestie en marli rayé qui épouse la naissance de la gorge, et jusqu'à cette bande de fourrure noire qui encadre le décolleté pur et souple, et à ces trois échelons de fourrure qui barrent le corselet de soie jaune, tout cela est d'une saveur étrange.

1 Collection Doistau.

2 Musée d'Orléans.

3 Ce portrait figurait en 1908 à l'Exposition des Cents Pastels; il était ainsi catalogué: N<l74. Portrait d'artiste.

Dans le portrait de Charles le Norniant du Coudray, » conseiller, procureur du roy, de la garde du milieu, fores d'Orléans«, bibliophile et collectionneur d'estampes, né en 1712 et mort en 17891, l'accord se résout par les complémentaires bleu et jaune, et le costume offre beaucoup d'analogies avec celui de Desfriches: une robe de lampas bleu sur laquelle un mazulipatam négligemment se noue; le carton que retient la main droite, et sur lequel on lit en toutes lettres »Recueil d'Estampes«, les rayons de la bibliothèque que laisse voir une tenture soulevée, tout indique les goûts du personnage: c'est un fonctionnaire de province qui occupe ses loisirs, comme Desfriches, à collectionner des estampes et des livres.

Nous connaissons quatre autres portraits au pastel de la même année. Deux d'entre eux, représentant l'un et l'autre une dame, n'ont pas d'autre »état civil « que la date et la signature de l'artiste. L'un se trouve dans la collection de Madame Jahan- Marcille, l'autre dans celle de M. Groult. Le premier est une harmonie de bleu et d'or: le corsage décolleté s'ouvre sur un »corps bleu« garni du parfait contentement, dont les coques s'étalent sous une modestie, un fichu de gaze bleue mat, barré de raies satinées jaune est jeté sur les épaules, la physionomie spirituelle s'encadre d'une cornette de dentelles aux barbes retroussées, et le cou s'orne d'un esclavage de perles. Le second est une recherche de rose et de noir: un corsage rose, une mantille de soie noire à pois, un » corps « de satin blanc, voilà pour faire oublier la corpulence et l'air absent.

Nous avons des raisons de croire que les deux portraits à l'huile, conservés dans la collection Jacques Doucet, où ils font pendant l'un à l'autre, sont ceux de Monsieur et de Madame Blondel d'Azincourt. Tout d'abord le portrait de femme nous fit songer à Madame de Villeneuve, les mains dans son manchon, du Salon de 1 747. Mais la date de 1 766, inscrite en haut et à droite du tableau, à côté de la signature nous fit renoncer à cette première hypothèse. Certains détails du costume et l'âge du personnage dans le portrait d'homme nous amenèrent à penser qu'il s'agissait de Barthélémy-Augustin Blondel d'Azincourt, lieutenant-colonel d'infanterie, chevalier de Saint-Louis, intendant des Menus-Plaisirs, celui-là même qui signait au contrat de mariage de Perronneau. En effet, il porte, épinglée sur son habit, la croix de chevalier de Saint-Louis, la croix pattée qui rappelle par son rayonnement, non plus la forme sévère des anciennes croix de Malte et des ordres croisés, mais l'une des formes de l'étoile. Il porte cette croix suivant l'habitude militaire, puisque dans la vie civile, on se contentait du joyau suspendu à un nœud de ruban bleu. Enfin une plume blanche, la plume des lieutenants-colonels d'infanterie, ressort à la pointe du tricorne sous le bras.

Ce Blondel d'Azincourt qui possédait entr'autres charges celle de »garde des pierreries de la couronne«, était le fils du fameux Blondel de Gagny, curieux et connaisseur en dessins et coquillages, dont Pierre Rémy, en 1 770, avait dispersé la collection. Il avait formé lui-même rue Notre-Dame de Nazareth, près le Temple, dans le quartier du Marais, un cabinet »très intéressant par la variété et le choix des objets«. Il s'attachait à y rassembler principalement des tableaux modernes, de belles esquisses, une très grande quantité de desseins, »au nombre desquels, nous dit le Dictionnaire pittoresque et historique de Hébert1, on en doit surtout remarquer près de cinq cents de Boucher. On trouve aussi dans ce cabinet cent-soixante pierres gravées en camée, tant égyptiennes qu'étrusques, grecques et romaines, dont presque toutes viennent des princes de Palavicini, et ont été substituées pendant des temps infinis dans cette illustre maison. M. Narcisse de Thoret en fit l'acquisition en 1699. C'est aux connaisseurs qu'il est réservé d'en sentir toute l'impor-

1 Dictionnaire pittoresque et [historique d'Hébert, 1766 t. 1r p. 81—83. Ce cabinet était déjà cité par l'Almanach des Beaux-Arts de 1762 (p. 200) mais sans description.

tance et le mérite. Le temps les a respectés parce que la vraie beauté n'est pas soumise à son inconstance. Des bronzes bien choisis, des porcelaines anciennes également montées, du lacq de la plus grande finesse, et une multitude infinie d'objets séduisants pour les yeux, laissent aussi dans l'imagination une sensation qui prouve incontestablement qu'il faut que l'agrément soit d'accord avec l'art, et que la perfection consiste dans leur réunion. C'est dans la nature même que l'on peut chercher et que l'on découvre certainement ce principe. Il est facile de s'en convaincre sans sortir de ce cabinet, qui renferme des choses aussi rares que curieuses, qui sont une suite de minéraux, de cristallisations, d'agates, de pierres précieuses, de madrépores, de coraux et de coquilles dont la parfaite conservation, la beauté des formes et la richesse des couleurs sont fort au-dessus de nos idées etc.*1

Ici Perronneau revient au rouge et noir, habit de velours noir, gilet nacarat, tour de cou en linon blanc, jabot de dentelle, cheveux poudrés, frisés à marteau et noués en catogan; la pose est familière, une main passée dans le gilet, le visage regardant de face, le corps de profil, une demi-figure. Le portrait de Madame Blondel d'Azincourt est d'un arrangement plus original: elle est prête à sortir; sa cornette de dentelle légèrement gaufrée, dont la passe de ruban se noue en papillon sur la »physionomie«, le fichu palatine en gaze dont les larges raies satinées se détachent sur un fond mat, la pelisse de soie bleue mouchetée de noir, doublée de petit gris et garnie d'un coqueluchon, qui se rabat dans le dos et qui protégera tout à l'heure la trame nuageuse de la dentelle, le noeud qui sert d'agrafe, le passe caille, ruban qui maintient à la hauteur de la taille le manchon de queues de martre où s'engagent les mains gantées de mitaines blanches, le manchon si grand qu'une petite chienne gredine aux oreilles longues, à queue soyeuse, aux pattes grêles, un de ces chiens -manchons qu'on vend rue du Bac, peut s'y blottir.

1767 Si nous en étions réduits au seul livret du Salon, nous ne saurions rien ou

presque rien sur l'année 1767. Comment désigner »Plusieurs portraits sous le même numéro«? Les critiques, qu'on avait voulu contraindre à signer leurs observations, s'abstiennent de tout commentaire. C'est tout au plus si Fréron2 déclare: »M. Perronneau s'annonce toujours par une touche légère et spirituelle. « Bachaumont3 ajoute: »M= Peronneau, Roslin, Drouais le fils sont en possession de nous enrichir de Portraits« Diderot est plus dédaigneux: «Perronneau fut quelque chose autrefois dans le pastel4. « On trouve un autre écho de l'opinion publique dans les oeuvres de Piles5, qui datent de 1767: »La peinture en pastel a bien autant de partisans que la miniature. Plusieurs peintres de nos jours, tels que MM. de La Tour, Roslin, Lundberg, Perronneau, etc. . . . ont porté cette sorte de peinture à un très haut degré de perfection, et leurs portraits au pastel ne le cèdent en rien aux portraits peints à l'huile, tant pour la vérité avec laquelle ils ont rendu la nature, soit pour la force et la vivacité des couleurs. «

Cependant, en 1767, nous trouvons la trace du passage de l'artiste à Orléans, à Bordeaux, à Abbeville. En effet à Orléans c'est un portrait mythologique, l'Aurore, conservé au musée de cette ville. Elle porte au dessus du front l'étoile du matin. Ses doigts nacrés s'appuient sur un coq qui s'éveillant dans la lumière chante son cri de joie. Son large

1 Cf. aussi la Conchyologie de Dargenville, édition de 1 780, t. I p. 247. L'Almanach des Artistes de 1776 (p. 200). — La vente Blondel d'Azincourt eut lieu en 1783.

2 Année Littéraire par Fréron — 1767 — Tome VI — Lettre IV — Exposition de Peintures, Sculptures et gravures de Messieurs de lAcadémie royale.

3 Mémoires secrets — Salon de 1767 — Lettre IL

4 II attribue à Perronneau un portrait de femme fait par Roslin.

5 De Piles — Œuvres diverses — 1 767 — Tome III. De la peinture en pastel.

décolleté s'accompagne de draperies blanches et violettes, les unes argentées de lumière, diaphanes comme les vapeurs de l'aube, les autres sombres et opaques rappelant les demi-rêves de la nuit, que l'Aurore »aux doigts de rose« fait doucement s'évanouir. Tout ce charme frais flotte pour ainsi dire sur un fond vert, perlé de gris, imprécis et vaporeux.

On lit dans les Affiches, annonces et avis divers de Bordeaux1 en cette même année: »I1 a été perdu le 25 Mars, entre la Bourse et le Château -Trompette, un étui de chagrin verd contenant un compas, un porte-crayon et un équerre d'argent et où il y a écrit: par Butterfield. On prie ceux qui l'auront trouvé de le faire tenir à M. Perronneau, peintre du roi, place du Marché-Royal, chez M. Lagarde, rue du Parlement, vis-à-vis la rue des Lauriers; il remettra douze livres à celui qui le rapportera. « C'est à cette époque que Perronneau a exécuté le grand portrait à l'huile de Bonaventure Journu et probablement ceux de Madame Journu et d'un de ses vingt-deux enfants, chanoine au chapitre de Saint-Dié. Ce Bonaventure Journu, que mentionne le Livre de Raison de Joseph Vernet, possédait »de très bons tableaux d'anciens maîtres, ainsi que des modernes comme de M. Vernet2. «

Dans quelle ville a vécu le personnage qui se présente à nous dans un portrait de la collection Groult, signé et daté de 1767. L'homme est corpulent, la physionomie franche, et le ragoût est délicat de cet habit en velours rose violacé et de ce gilet en taffetas rose.

Abbeville est sur la route de Hollande3. Perronneau devait s'arrêter dans cette ville où l'on voyait encore, il y a quelques années, chez le comte van Robais, un portrait en pastel par Perronneau d'Abraham van Robais, né le 25 Mai 1698, cinquième fils d'Isaac van Robais et décédé le 31 Mai 1779. Abraham van Robais donna ce pastel à son fils Josse Abraham van Robais en 1 767 4, ainsi qu'il était écrit derrière le portrait. Ce pastel, détérioré, puis restauré, passait aux mains d'un marchand, puis dans la collection Groult.

Abraham van Robais, ayant neuf enfants, commanda deux répliques de son pastel à Perronneau. L'une fut exécutée en 1767, l'année même du mariage d'un petitfils d'Abraham van Robais, appelé Samuel. Celui-ci, né le 3 Décembre 1754, devint officier au 3a= régiment de dragons, et épousa le 28 Août 1767 Charlotte de Bombelles, fille de M. de Bombelles, officier au régiment de Piémont-infanterie et de dame Camp, petite-fille maternelle de Pierre Camp, qui habitait le faubourg de Villebour-lès-Montauban. Le pastel passa dans cette famille Camp alliée à Samuel van Robais et demeurant à Montauban, puis dans la collection Jacques Doucet. L'autre appartient à M. Henry Michel-Lé vy.

Il y a fort peu de différence entre ces trois portraits, de dimensions sensiblement équivalentes: celui de la collection Groult est d'une tonalité plus claire, et dans celui de la collection Henry Michel -Lévy, la figure semble un peu rajeunie; celui de la collection Jacques Doucet me paraît typique. En effet, on y remarque dans le fond et dans l'habit de velours lie de vin, la tendance de plus en plus marquée de

2 — Almanach historique et raisonné des Artistes, architectes, peintres, sculpteurs, graveurs, etc. Paris 1772.

3 M. Jacques Doucet nous a indiqué qu'il y aurait trace, dans le bulletin d'une ancienne société d' Abbeville, du passage de Perronneau en cette ville; Perronneau aurait fait annoncer par le tambour son arrivée et le prix de ses pastels.

4 Le 18 Décembre 1767, un Van Robais (Théophile) «entrepreneur de la manufacture de draps fins, établis à Abbeville, y demeurant et Jeanne-Julie-Rosalie Vanrobais, son épouse» achetaient, à S' Maurles-Fossés, une maison bourgeoise avec jardin et dépendances. (Archives de la Seine.)

Perronneau vers les tonalités ambrées, vers les couleurs de soleil, vers la clarté. Et quelle étude humaine il a réalisé dans ce visage d'un vieillard de soixante-neuf ans, dont il marque à merveille le front jaune, le regard sinon éteint, mais refroidi, le plissage des yeux enfoncés dans l'orbite, la bouche qui tourne, qui rentre, parce qu'il n'y a plus de dents, mais dont il ennoblit la déchéance de la majesté d'un jabot de dentelle, et d'une perruque à la conseillère qui retombe sur l'épaule en tire-bouchon, en dragonne.

C'était une dynastie importante d'Abbeville que celle des van Robais, propriétaires d'une fabrique de draps fins fondée sous Louis XIV et que leur dignité désignait à héberger les princes de passage en leur ville: »En l'année 1741, dit un manuscrit du XVIIIl siècle1, le 3 Juillet, est arrivé en cette ville M. le Duc de Bourbon, duc de Chartres, fils de M. le duc d'Orléans. On lui a fait une entrée digne de sa naissance; toute la bourgeoisie était sous les armes en double haie, depuis la porte Marcadée, par où il est entré, revenant de faire son tour de Flandre, jusqu'à la porte d'Auquet (sic) ayant passé le long de la chaussée et traversé la place de St. Pierre et celle de St. Georges, ainsi continué par la chaussée d'Auquet, jusque chez MM. de Van Robais où il a été deux jours entiers. « Les van Robais, comme Hogguer d'Amsterdam, aimaient et encourageaient les arts. A plusieurs reprises, dans ses lettres à Desfriches, Perronneau parle de leur hospitalité.

1768 De l'année 1768, l'exposition des Cent Pastels nous a donné deux témoignages. Le portrait d'homme, qui appartient au duc Decazes, nous présente une demi-figure vue de face, une physionomie volontaire, franche, et un accord entre l'habit de velours acier à reflets bleus et le fond ambré.

Le portrait de Mademoiselle Perpétue - Félicité Desfriches, la fille d'Aignan- Thomas Desfriches, née à Orléans le 30 Avril 1745, épouse en 1777 de Jean Cadet de Limay, alors ingénieur en chef des Ponts et Chaussées à Tours, mort à Orléans en 1834, porte la même date, et termine dignement la tétralogie orléanaise. Des tons tendres, heureux, tons de pastel, doux et lumineux comme les vapeurs de l'aube naissante; la palatine en réseau soyeux, garnie de cannetilles satinées et de »blondes«, comme une trame de jour, laisse transparaître la robe de taffetas ciel. Quelle légèreté dans ce tulle, et quelle harmonie dans la robe qui semble faite d'un pan d'azur, d'où se détache, délicieusement chiffonné, le noeud pékiné bleu et blanc du »parfait contentement*, tout cela est subtil, délicat. On dirait une écharpe tissée par l'argentin travail du brouillard.

1769 L'année 1769 est féconde en renseignements. Perronneau écrit à Desfriches le 2 Janvier 1770: »J'ay esté bien mortifiéz de ne vous avoir point embrassé à Paris où je suis arivé très bien portant malgré les fatigues d'un assé Ion voiage, mais comme M?Le Perronneau croiait que j'allois en Espagne, elle avoit quitté le logement de Paris et a esté demeuré au petit Charonne. Cela m'a beaucoup fatigué de venir à Paris souvent à pied, ne trouvant pas toujours des fiacres au barières du faubourg St. Antoine ... Je pence que cela (voyager) me seroit plus sûrement fructueux que de m'instalé avec un logement cher à Paris où je serois seul car le bacanal d'enfant me distroiroit.«

Ce passage nous donne une indication sur la vie domestique de l'artiste, qui quitte son logement de la rue du Bouloir pour venir s'établir à sa maison du petit Charonne qu'il avait achetée en 1765; et cette indication concorde avec la liste annuelle des membres de l'Académie royale. Perronneau fait allusion à un projet de voyage en Espagne qu'il ne

1 Notes sur l'histoire d'Abbeville, 1657—1764, tirées d'un manuscrit du XVIIIfL siècle, publiées par Le Comte Le Clerc de Bussy — Amiens 1876.

put réaliser entièrement. Il devait s'arrêter à mi-chemin, à Bordeaux, et son séjour en cette ville se place dans les premiers mois de l'année puisque le portrait de Madame Journu la mère, signé et daté de 1 769, figura au Salon du Louvre qui s'ouvrait au mois d'Août. Il faut ajouter à ce portrait celui de Madame Râteau, d'une jeune fille et d'une petite fille qui se trouvaient dans la collection du docteur Azam, à Bordeaux, jusqu'en Décembre 1899, pour se faire une idée de la moisson abondante de Perronneau dans cette ville.

Le livret du Salon mentionne quatre portraits de lui: celui de Madame Journu la mère, tableau à l'huile de deux pieds trois pouces sur un pied dix pouces; celui de M. Darcy, de même grandeur, à l'huile aussi; celui de M. le Normand du Coudray, tableau d'un pied dix pouces sur un pied six pouces (au pastel); celui de Mademoiselle Gaugy, tableau d'un pied huit pouces sur un pied cinq pouces. Il faut y ajouter le por. trait de Mademoiselle Desfriches, ainsi qu'il ressort d'une lettre de Perronneau à Desfriches1: «Madame est bien bonne d'avoir eu égard aux instances que je lui ay fait au sujet du portrait de Mademoiselle, et, vous, Monsieur, de l'avoir aporté. Il a esté encore mieux placé que les premiers jours. Monsieur Chardin m'a dit qu'il vous le renvoiroit, je vous fait bien mes remerciment à ce sujet. « En effet, Chardin, »concierge« du salon, se charge de la réexpédition, comme en témoigne un billet de Madame Chardin à l'amateur Orléanais2: »Le 7 Octobre 1769. — Monsieur et ami, j'ay envoyer hier vendredy, après midy, au carrosse d'Orléans, riie Contrescarpe, la quais qui renferme le portrait de Mademoiselle votre fille à votre adresse, il vous arrivera sûrement à bon port.«

Sur son exemplaire du livret, Saint-Aubin, a croqué les pastels exposés par Perronneau; on reconnaît Madame Journu, les mains dans son manchon, M. Darcy debout, Le Normant du Coudray (au crayon, St. Aubin a ajouté: tenant un recueil d'estampes) MH^ Gaugy, tenant des fleurs, MM Desfriches et en note: »la joue brullée«. Que signifie cette remarque? Peut-être, le commentateur a-t-il entendu par là l'accentuation des tons préférés, des tons ambrés répondant aux tonalités bleues de la robe? On ne trouve un supplément d'informations que dans le N| d'Octobre du Mercure de France; dans sa lettre sur le Salon, Boulmiers déclare que »les Pastels de M. Peronneau ont un véritable mérite; et, quoique le Faire de l'Artiste y disparoisse moins entièrement que dans l'éxécution de M. de La Tour, ils satisfont néanmoins beaucoup les Amateurs. Il y a entr'autres une D^à Gaugy, dans laquelle on apperçoit avec émotion toutes les grâces d'une Nature naissantes

Les autres »critiques« s'en tiennent prudemment aux observations générales. L'auteur de la »Lettre sur l'Exposition des ouvrages de Peinture et de Sculpture du Sallon du Louvre« de 1769 écrit: »Vous trouverés dans ses Portraits une touche de gout, des finesses de couleur, et un dessein spirituel; mais il me semble que ce n'est pas en général le ton de la nature, elle n'est pas si heurtée, le local en est trop roux.

Dans la brochure intitulée »Sentimens sur les tableaux exposés au Salon«: »On lit avec plaisir cette manière facile d'écrire la nature dans les portraits de M. Perronneau. «

Une lettre »manuscrite« adressée aux auteurs du Journal Encyclopédique au sujet des ouvrages exposés au salon du Louvre de 1769 nous dit: »L'on reconnoit encore dans les portraits de M. Perronneau quelques restes des talens qui excitaient les applaudissemens du public; ses pastels sont d'une légèreté de ton qui ferait presque croire qu'ils s'effacent en les transportant des différentes villes où il les a faits. Il est singulier que M. Perronneau se soit déterminé à courir la province avec le talent qu'il a; le séjour de

1 2 Janvier 1770.

2 Collection Ratouis de Limay.

Paris est le seul pour l'émulation et le bon goût; et la fortune y réside toujours pour ceux qui la forcent à les favoriser. «

»L'Avant-Coureur« assimile Perronneau et La Tour: »Cet artiste (La Tour) ainsi que M. Peronneau, dont le salon nous offre aussi quelques portraits peints au pastel et d'autres à l'huile, ne se contente pas de rendre la physionomie des personnes qu'il peint; mais il exprime encore leur caractère distinct, et pour nous servir d'une expression familière aux Anglais »leur humeur«.

L'Année Littéraire de Fréron1 souligne les mêmes qualités avec une restriction: «Quelques pastels et deux portraits à l'huile de M. Péronneau ont mérité l'estime publique. Il est peu de peintres qui voient aussi bien que lui dans la nature, et dont l'oeil y saisisse autant de finesses de détail. Ses ouvrages demandent à être examinés avec attention pour en sentir tout le mérite. Cependant (qu'il soit permis de le dire) il leur manque ce premier charme qui attire le spectateur, cet effet qui donne de la saillie et de la rondeur. Les lumières paroissent un peu éteintes, et les ombres manquent de vigueur dans plusieurs endroits qui en seroient susceptibles et qui donneroient tout un autre relief à ses compositions. Ce défaut léger ne lui fait rien perdre vis-à-vis des connoisseurs attentifs, mais le commun des hommes ne lui rend pas toute la justice qui lui est due.«

Diderot se montre dur: »I1 faut que je me débarrasse, et vous aussi, d'une demidouzaine de pauvres diables qui ne valent pas ensemble une ligne d'écriture: . . . d'un Peronneau qui semblait autrefois vouloir être quelque chose et qui a bien changé d'avis comme il paraît par trois ou quatre pastels faibles de couleur, fades et sans effet. «

Même sévérité dans les Mémoires secrets de Bachaumont2: »La multitude de Portraits, Monsieur, qui se présentent de toutes parts à mes yeux, m'oblige malgré moi d'en parler à présent, et de traiter cette matière aride et monotone que j'avais réservée pour la fin. En vain le Public se plaint depuis longtemps de cette foule obscure de bourgeois qu'on lui fait passer sans cesse en revue . . . Grâces au malheureux goût du siècle, le Sallon ne sera plus insensiblement qu'une galerie de portraits. Ils occupent près d'un grand tiers de celui-ci! Encore si l'on ne nous offroit que des hommes importans pas leur état ou par leur célébrité, ou de jolies femmes du moins, ou de ces têtes remarquables par de grands caractères, et qu'on appelle tètes à médailles, en termes de l'art. Mais que nous importe de connoître Madame Guesnon de Ponneuil, Madame Journu la mère, M. Darcy, M. le Normand du Coudray, MU? Gougy, M. Couturier ancien Notaire, Madame Couturier, M. l'Abbé Jourdans, etc. . . . Les noms ne flattent pas plus les oreilles que les figures ne plaisent aux yeux . . . On ne vante pas moins, par exemple, dans les têtes de M. de La Tour, le Roi du pastel, la beauté, le précieux fini de son faire, le grénu moëlleux de ses chairs, qui en découvrant les pores presqu'imperceptibles de la peau, ne lui ôte rien de son uni, de son velouté. Ce genre de perfection le distingue infiniment du pastel crû, dur, rembruni de M. Peronneau, dont les portraits à l'huile ont aussi un caractère de rudesse qui doit l'exclure à jamais de peindre les Grâces, mais le rend très propre à tracer les rides de la vieillesse, la peau tannée d'une paysanne ou la morgue d'un Turcaret. M. Valade a plus d'aménité dans sa touche . . .«

Mais heureusement, les Affiches, annonces et avis divers réhabilitent l'artiste, le mettant en bonne compagnie: »On remarque aussi de très beaux portraits de M. Delatour, de M. Roslin, de M. Peronneau, de M. Valade et de M. Drouais.«

1 Lettre 13.

2 Lettre II sur le Salon de 1769.

De Paris, Perronneau se rendit à Abbeville avant la fin du Salon. Il écrit à 1770 Desfriches, le 2 Janvier 1770, d' Abbeville: »J'ay profité de l'automne pour venir chez Monsieur Théophille Vanrobesse à Abbeville, faire le portraict de leur perre . . . Donné moy de vos nouvelles chez M. Théophille Vanrobesse à Abbeville. « Il s'agit de l'automne de l'année 1769, ce qui nous donnerait la date et l'origine du portrait de la collection Henry Michel- Lé vy. Et en 1772, il ajoute: »J'ay fait des choses vigoureuses à Abbeville dont M. Vanrobesse a quatres tableaux à Paris. « Que signifie ce mot à Paris? Je l'ignore, mais le Comte Van Robais a vu autrefois à Abbeville, quatre pastels de Perronneau qui pourraient bien être les quatre tableaux précités: le portrait d'Abraham van Robais qu'il possédait; un portrait de M= de Richemont qui était alors en possession de M. de Boiville; deux portraits de membres de la famille Duchesne de Lamotte. L'un d'eux, le portrait de Marie-Charlotte de Buissy, exécuté en 1 770, à Abbeville, comme l'indique lui-même l'artiste à côté de sa signature au crayon, peint sur parchemin dans les tons chauds du portrait de van Robais, se trouve en possession d'un petit-fils par alliance, le Vicomte de Pibrac Dame de Buissy a les cheveux relevés en haut toupet et poudrés. Un filet de velours noir entoure le cou, et par dessus le corsage rouge falballassé de ruchons et de bouillonnés en soie nacarat, elle porte un fichu de gaze blanche.

Il existe dans la collection Georges Dormeuil, un portrait d'homme vêtu d'un habit vert bronze à touffes de passementeries et à boutons d'or, les cheveux noués en catogan, la main gauche engagée dans le gilet, signé et daté de 1770. La physionomie offre une ressemblance frappante avec celle de l'homme aux trois roses, daté de 1756. La différence d'âge concorde avec la différence de date. S'agirait-il du même personnage? Et, dans ce cas, Perronneau serait-il allé à Bordeaux l'année même du voyage à Abbeville? Cela n'est pas impossible, si l'on en croit une lettre qu'il adresse à Desfriches le 2 Janvier 1770 d' Abbeville, et dont nous avons déjà cité quelques passages: »Je voiray d'autres villes et repasseray par Orléans où à mon passage j'aurois l'avantage de voire votre maison et Monsieur du Coudray et i peinderois l'époux de Ml Pinchinée (je ne sais pas son nom); de là j'irois à Lion ayant des connoissances pour cette ville qui est aussi bonne que Bordeaux, mais il faut bien en fillé.«

Il semble donc que l'année 1770 ait été occupée à un véritable tour de France, d'Abbeville à Orléans, où il voudrait compléter le groupe de M^ Pinchinat et de MM Pinchinat en Diane par le portrait de leur gendre, à Lyon, et peut-être à Bordeaux, ce que tendrait à prouver le pastel de la collection G. Dormeuil.

Un an après, jour pour jour, Perronneau est à Amsterdam. Nous en avons la 1771 preuve dans une lettre qu'il adresse de cette ville au marquis de Marigny:1

» Monsieur,

Il est de mon devoir de vous présenté mon respect, mes hommages (puisque vous êtes le Ministre du Roy pour nous), mais c'est encore mon inclination qui m'i engage; bon, juste, éclairé, mêsme avant que le Roy vous eû choisi (puisque vous assossiate à votre voïage d'Italie des hommes d'un mérite très -rare), acoutumé de recevoir tant de sollitations de personnes qui demande et ne mérite pas toujours, vous recevez ces importunités par Etat; écouté les mienne, Monsieur, avec intérois. Avant, je suis bien aise que vous sachiez une petitte anecdotte.

Il i a environ cinq année que des personnes de qualitée voulois que je peignissent le Roy et Mes Dammes, mais qu'elle ne voulois point que ce fut par la voie de

1 Archives Nationales. CM, 1952.

Monsieur le Marquis de Marigni (ce sont les termes dont on se servi); on prévint Mes Dammes et je n'avois qu'à aller à Versailles; je dis oui (ne voulant rien opposé), mais je parti de Paris à cette occasion; il ûtesté atrosse de ma par de l'entreprendre, si vous, Monsieur, ni ussent eu aucune part; vous este la seul voie, et je ne suis pas capable de vous manqué. C'est la vérité que je vous expose.

C'est en 1753 que je fus receu de l'academy Plusieurs ont eu par aux bienfaits du Roy par votre Ministère qui n'ont été receû que depuis a tite de grâce et a tite de mérite, acordé moy, Monsieur, les mêmes avantages. Je puis i prétendre (non pas, il est vraie, pendant des temps que je m'étoit négligé). Il i a des présomtions pour moy. J'ay perdue la plus grande partie de mon bien et il ne me reste que ma maison du petit Châronne que M^l Perronneau habite, n'ayant plus d'apartement à Paris. Si cela n'étoit, je ne vous demanderois point un petit logement pour recevoir le publique, n'importe ou, alors je resterois à Paris pour faire honneur à vos dons et à ma patrie.

Je suis, Monsieur, avec un très profond respect, votre très humble et très obéissant serviteur, Perronneau

A Amsterdam, chez M. Hogguer.«

»Ce 2 Janvier 1 7 7 1 . «

Voici la réponse du marquis de Marigny1:

»J'ai reçu, Monsieur, la lettre par laquelle vous me faites part du désir que vous avez d'obtenir à Paris un logement qui vous facilite les moyens d'y retourner et d'y travailler à réparer les pertes que vous avez faites. Il n'y a, au moment actuel, aucun qui ne soit occupé et je ne prévois même pas qu'il y en ait sitôt à ma disposition. Il peut néanmoins se présenter des circonstances qui me fournissent les moyens de vous obliger, et je ferai avec plaisir ce qui dépendra de moy pour vous mettre à portée de rentrer dans votre patrie et d'y faire usage de vos talens.

Je suis, Monsieur, etc. . . .«

A quelle catastrophe Perronneau fait-il allusion? Ses lettres nous le montrent à court d'argent, préoccupé d'en trouver coûte que coûte, et résigné à courir le monde. Il disait en 1770: »Monsieur de Fourqueux inssiste pour que je soient stable à Paris, moy j'i trouve bien du temp à perdre et de la misère. « Il s'en fallut que le séjour de Hollande lui fût favorable. Le 14 Mai 1772, de retour à Paris, il faisait part à son confident Desfriches, de ses désillusions, dans une lettre2 infiniment triste. La voici en entier. Elle a son éloquence:

»Ce 14 may 1772.

Monsieur et ancien amy (ce sont les meilleurs),

Je suis arivé à Paris depuis quelque jours, ou je ne resteray pas long temp car il me paroît qu'il ne me seroit pas util ni fructueux dans ces circonstances, aussi n'ai-je veu personne que M. de Fourqueux mon ancien amie et protecteur; j'i ay diné avec un Monsieur Cadot, j'i ay aprie le mariage de madame votre chèr fille. Monsieur de Trudaine est à Montigny; j'ignore si je le vairay avant mon départ car je veut suivre encore quelqu'année mes voiages; il nous est arivé tant de malleurs, tant de pertes, qu'il faut les réparé de tout mon pouvoir. J'ay des lettres pour différents endroits. J'aurois désiré vous voire et vous embrassé à Orléans mais je n'ay point de temp à donné à ce qui me feroit tant de plaisir, à moins que je nussent un ou deux portraict à i faire en passant.

J'ay peint à l'huille notre amy Monsieur Fouquet à Amsterdam qui vous aime

1 Archives Nationales. 0\ 1222 — F° 36.

2 Collection Ratouis de Limay.

beaucoup, nous avons bu à votre santée et à celle de Madame et de Mademoiselle. J'ay trouvé la Hollande bien différente de mon ancien voiage; ils ont perdu moitié de leurs rentes et sans M. et M^| Hogguere et M. Rindorp, je n'u rien fait n'ayant esté occupé que lentement; on n'i a eti mil bontée pour moy, bien reçu, logé partout aux belles campagnes, l'autre voiage personne ne m'a invitée et j'i ay plus gagné en six mois qu'en deux ans cette foisici. Et voilà quatres mois que je ne fait rien; au reste l'aire de la Hollande ne m'a pas esté favorable; ils ont un paye si mal sain, j'aime les jens et point le paye. Honnoré-moy d'un mot de vos chères nouvelles, de celle de Madame que j'assure de mes respects et Madame votre cher fille, aussi Messieurs Soyer, Le Normand du Coudrait et Mi son frère. Champremaux, Pinchinée, La Bare et nos amis. Je suis, Monsieur et cher amy, avec un souvenir toujours plein de reconnoissances,

Votre très humble et très obéissant serviteur. Perronneau.

Si vous voiez Mi^ Bénier, voulé vous bien lui faire mil compliments de ma part. Ecrivé-moy rue du petit Careau, à cotée de la rue du Bout-du-monde , chez une me Lingère à Paris.

Donné-moy le plutôt de vos nouvelles.»

On relève dans cette lettre la durée approximative des deux voyages en Hollande. Le premier six mois, le second deux ans; on y remarque aussi les noms des amis, peutêtre des modèles de Perronneau. Le portrait de Hogguer, Perronneau l'avait exécuté en 1761 lors de son premier séjour aux Pays-Bas, peut-être à son deuxième voyage a-t-il portraicturé M^ Hogguer?

Le portrait de Joachim Rendorp (1 728 — 1 792), Seigneur de Marquette, reste inconnu, de même que le portrait peint à l'huile de Fouquet, marchand de tableaux, qui a de bonnes raisons »d'aimer« Desfiïches, qui lui vend des tableaux, et reste en correspondance avec lui. Le 4 Juin 1772, il lui écrit précisément: »J'eai vue avec beaucoup de satisfaction M. Peroneau dans notre ville, et j'eai profitté d'une ocasion qui ne se trouve presque jamais et je me ferres toujours reproche de ne pas avoir proffitté de son offre gracieux. S'il est encorre ches vous je vous prie de l'assurré de mon respec.«

Par contre, il existe encore, en l'église de Moïse et Aaron à Amsterdam, une peinture à l'huile, signée et datée 1771, qui représente Petrus Woortman, (1719 — 1791) prêtre catholique. L'esprit de la physionomie compense un peu ce que la pose a de hiératique. Le visage encadré des cheveux frisés en marteau, sourit doucement dans la lumière, et atténue la sévérité de l'habit à brandebourgs, de l'étole brodée de feuillages emblématiques et protégée — le détail est charmant — par un col de dentelle finement ajourée, contre la profanation de la poudre tombée de la perruque, une poudre très dixhuitième siècle.

Si l'on en croit la lettre de Perronneau à Desfriches, »ce Vendredy 1772«, on est 1772 tenté de donner cette date à toute une série de portraits d'après la famille Boreel. Voici le texte:

»J'ay pein à l'huille en Hollande, mais ce voiage n'a pas esté aussi fructueux que celuy de 1761, quoique l'on m'aye autant payez, mais peut de personnes m'ont occupé, ayant perdu eux-mêsmes sur la France et si ce n'ussent esté Monsieur et Madame Hogguere, M. Rindorp et M. Borelle, je n'ussent rien fait; ils m'ont comblée de bontés, enfin je n'ay pas autant gagné en près de deux ans qu'en cinq mois, tout le monde de mesme à Amsterdam, et ma santé ni a pas esté bonne, l'aire estant si mal sain.«

La plupart de ces tableaux se trouvent chez M. Boreel van Hoogelanden, le descendant de la famille, bourgmestre de Haarlem, en son château de Vaterland à Velsen dans la banlieue de Haarlem. C'est tout d'abord Jacob Boreel (1711 — 1778), fils de Jean

Boreel, en perruque poudrée, en habit rouge brique, gilet de la même tonalité, tour de cou en linon blanc et jabot de dentelle. L'œuvre, un pastel, est signée mais non datée. Or il en existe une réplique chez un membre de la famille, M. J. P. Crommelin, à Londres, une autre réplique, signée et datée 1778, appartient au Jonkheer G. J. Boreel, au château de Weckerhout, près de Bevenyck, également dans les environs de Haarlem. Si le portrait que nous reproduisons date de 1772, suivant le texte de Perronneau, le personnage est âgé de soixante et un ans; si nous en croyons la date de la réplique, il porte soixantesept ans. L'examen de la physionomie — bien entendu, ce ne peut être qu'un indice — révèle plutôt soixante et un ans. En tous cas retenons la date de la réplique. Elle peut situer un nouveau voyage de l'artiste aux Pays-Bas en 1778.

Cinq autres portraits se trouvent au château de Vaterland. Deux d'entre eux, des peintures de dimensions sensiblement équivalentes, représentent IJacob Boreel Jacobsz (1746 — 1796), fils du précédent, avec cette variante que les habits ne sont pas de la même couleur et que les profils sont tournés différemment. Même rigidité dans l'attitude du personnage, en habit brun, tour de cou de linon blanc et jabot de dentelle, les cheveux poudrés et noués en catogan, un tricorne passé sous le bras, même finesse aussi dans le visage modelé en pleine lumière. Ce Jacob Boreel Jacobsz fut le deuxième époux de Jeanne Barbara Voët van Winssen, autrefois femme de Théodore Boendermaker.

Le portrait, à l'huile, de Jeanne Barbara porte à côté de la signature une date qu'il est difficile de lire, 1773 ou 1778? Je penche pour cette dernière date puisqu'en 1773, Perronneau par ses occupations n'a pu avoir le temps d'aller en Hollande, et que nous avons la preuve d'un voyage en 1773. Un filet de ruban fait valoir à merveille les chairs du visage et du décolleté; elles s'enlèvent dans un corsage rose orné d'un ruchon étagé, le » monte -au- ciel « vers lequel les boucles du chignon retombent lourdement en «confident abattu«.

Enfin deux pastels représentent Willem Boreel (1744 — 1796) peut-être un autre fils de Jacob; l'un n'est qu'une esquisse, effacée en partie; l'autre est au contraire achevé et fort beau, dans sa souplesse et sa forme, et rappelle par ses qualités le portrait de Perronneau par lui-même.

Dans les premiers jours de Mai 1772, Perronneau était de retour à Paris. Il donne lui-même son adresse, qui coïncide avec l'adresse indiquée par l'Académie: »rue du petit Careau, à cotée de la rue du Bout -du -monde, chez une ml Lingère à Paris. « Il ne songe pas à signer aux Procès-Verbaux de l'Académie. Il s'agit bien de cela! Il faut partir: »Je veut suivre, écrit-il à Desfriches, encore quelqu' année mes voiages; il nous est arrivé tant de malleurs, tant de pertes, qu'il faut les réparé de tout mon pouvoir. J'ay des lettres pour différents endroits. J'aurois désiré vous voire et vous embrassé à Orléans mais je n'ay point de temp à donné à ce qui me feroit tant de plaisir, à moins que je nussent un ou deux portraict à i faire en passant. «

Il est probable que l'excellent Desfriches trouva aussitôt les modèles puisque derechef »vendredy 1772«, Perronneau lui écrit:

«Monsieur et cher amy,

Puisque vous voulé que je vous avertisse de mon départ de Paris, ce cera samedy et seray à Orléans le jour de la Pentecotte (par le carosse, n'ayant pu avoir place dans la berline m'i estant prie trop tar pour i avoire des places). J'ai esté fort enrumé depuis que j'ay eu l'honneur de vous écrire, ce qui a causé mon retart, car comme mon intention est encore de voiagé, je n'ay veii personne à Paris que Monsieur de Fourqueux. Les pertes que nous avons fait sur quelque papier publique nous ont mie à l'étroit; sans cela je me serois fixé à Paris, car depuis que j'ay quitté Orléans j'ay gagné 20100 1. tout fraix fait, quand à mes dépences et moienant ce que je viend de vous dire, je me

trouve pie que quand vous m'avez veu, bien heureux encore que M| Perronneau ait une maison au Petit-Châronne (quoique c'est une folie puisque cela revien à 27000 1. et raporte très peu de chose en susse des dépences journalière pour l'entretien des légumes et autres; mais elle i est logé et l'aire i est excellent et cela a toujour une valeur réelle, enfin cela se venderoit plus de 20 000 1. mais sa santé foible (car je craint qu'elle ne soit un peut attaqué de la poitrine), m'a fait prêtée à cette dépence qu'elle n'û pas faitte si on eut put prévoir de si fâcheuses circonstances. Je n'ay qu'un petit garçon de cinq ans é demie qu'elle a nourie, qui est charmant (que je vien de peindre) et cela n'a pas peut contribuer à altéré son tempérament. Elle est toujour triste, il faut donc que je tâche à gagné quelque chose et à présent qu'il n'i aura plus de dépense à faire pour ce bien, je placerois en sorte qu'il n'i a plus qu'à mettre à profit. J'ose dire que j'ay aquie dans mon petit tallans, j'ay fait des choses vigoureuses à Abbeville dont M. Van robesse a quatres tableaux à Paris. J'ay pein à l'huille en Hollande, mais ce voiage n'a pas esté aussi fructueux que celuy de 1761, quoique l'on m'aye autant payez, mais peut de personnes m'ont occupé, ayant perdu eux-mêsmes sur la France et si ce n'ussent esté Monsieur et Madame Hogguere, M. Rindorp et M. Borelle, je n'ussent rien fait; ils m'ont comblée de bontés, enfin je n'ay pas autant gagné en près de deux ans qu'en cinq mois, tout le monde de mesme à Amsterdam, et ma santé ni a pas esté bonne, l'aire estant si mal sain. J'ay beaucoup de lettres, je jugeray avec vous et suiveray vos sages conseilles sur mes interois. Si je pouvois faire troix ou quatres portraict à Orléans, soit du marie de la fille de M. Pinchinée ou d'autres, cela me feroit plaisir et je partirais tout de suitte au loin (tout cela soit die entre nous), Monsieur, je n'ay rien de caché pour vous de qui j'ay receii tant de bontée; si j'avois plus de fortune, je passerais la moitié de ma vie à Orléans. Je seray très aise de voire souvent Mademoiselle Bénier, de la voire peindre, elle est pleine de reconnoissances pour vous car dans mon dernier voiage de Paris, il i a 2 ans édemie, elle ne sessa de me dire quelle joie elle resentoit du cas que vous fesiez d'elle. Son caractère gaie, active, sage me l'a fait estimé particulièrement.

Je m'aperçoie que je suis un bavar; j'auray bien de la joie de vous embrassé et de présenté à Madame mes sentiments de reconnoissances et de soumissions; ma foible voie à rendu hommage au mérite distingué de Monsieur Soier au diné que je fit chez Monsieur de Fourqueux; présenté luy mes sivilités et à tout nos amis. La maladie de Monsieur Du Coudrait, m'aflige beaucoup; j'espère qu'il s'en tirera. Adieu, Monsieur et vraie amy, je ne veut point vous importuné, je dessenderay vis-à-vis S= Croix, l'auberge où demeurait un M. Huquier, et j'auray aussitôt le plaisir de vous assuré du respect et de la reconnaissances constante avec laquelle je suis, Monsieur et amy,

Votre très humble et très obéissant serviteur. J.-B. Perronneau. «

On rencontre dans cette lettre une sorte de bilan de sa situation matérielle: 20 000 livres de gain depuis le dernier voyage à Orléans, c'est-à-dire en près de quatre ans, une spéculation malheureuse sur les »papiers publics« l'acquisition prématurée d'une maison de campagne, une femme tuberculeuse, que l'absence perpétuelle de son mari neurasthénie, un enfant de cinq ans et demi qu'elle a nourri et dont il vient de faire le portrait, une certaine confiance en soi, et l'espoir de faire à Orléans, grâce à son vieil ami Desfriches, trois ou quatre portraits, peut-être celui du mari de MM Pinchinat, et de repartir au loin, toujours en quête de la fortune. Plusieurs œuvres témoignent de ce nouveau séjour à Orléans. Le portrait présumé de Monsieur Miron1 porte en effet la date de 1772; l'homme est corpulent, le cou fort, le visage sanguin; aussi l'habit de velours bleu s'entr'ouvre négligemment et le décolleté se pare des dentelles de la chemise.

Collection Groult.

La marquise de Courcy possède encore, dans son château de Claireau, les très remarquables portraits au pastel du marquis et de la marquise de Courcy. Tous deux sont signés et datés 1772. Michel-François Roussel, marquis de Courcy, seigneur d'Espourdon, de Courcy, de Claireau, Bouillancourt et autres lieux, chevalier de St. Louis, colonel au régiment de Quercy, lieutenant du Roy de la ville et du château de Foix, est représenté en buste, les cheveux poudrés et coiffés en catogan, avec un habit de velours bleu-ciel, un jabot de dentelle d'Alençon, et la croix de St. Louis sur la poitrine. Marguerite- Georges Roussel de Rocquencourt, marquise de Courcy, femme du précédent, a les cheveux poudrés, au toupet en vergette, frisés en rouleau sur la nuque: le décolleté s'encadre d'une écharpe de gaze à rayures de satin blanc, d'un gros nœud de taffetas rose, le parfait contentement, attaché au dessous de la modestie. Il est intéressant de remarquer que La Tour a exécuté les portraits du marquis et de la marquise de Courcy, les parents du marquis de Courcy portraicturés par Perronneau.

L'Exposition des Beaux- Arts en 1884 à Orléans, a fait connaître les portraits en ovale, au pastel, de mêmes dimensions, et se donnantl a réplique, de Pierre-Horace Demadières et de M^5 son Epouse, datés de la même année: ils appartenaient alors à M. Albert Porcher.

Dans quelle ville a été exécuté le portrait au pastel de la comtesse de Corbeau de Saint- Albin1 qui est daté lui aussi de 1772? On peut du moins mesurer toute la souplesse du talent: après les portraits de Hollande, plus de grâce, peut-être un peu d'afféterie, moins de robustesse bourgeoise, dans l'arrangement de cette figure fine, vaporeuse, comme la poudre parsemée sur le haut toupet, sur le double croissant de boucles, sur les épaules, comme l'écharpe de gaze vert céladon alternativement rayée de larges bandes satinées ou mates, comme la modestie de dentelle qui encadre le jeune décolleté, comme le bleu délicat du »corps« et du »parfait contentement«.

Le 1 0 Avril 1 773, Perronneau se trouve à Lyon d'où il écrit à Desfriches : Monsieur et vraie amy,

Que diray-vous de moy, je vous paroitroy un négligent de ne vous avoir point écrit ni remercier des amitiéz effectives que vous avez eu toujours pour moy. Hélâs, si vous saviez combien j'ay eu de chagrin depuis que je vous ay veu, vous me pardonneriez cette faute.

J'ay trouvé M^ Perronneau dans la plus grande mélancolie qui a tellement prie sur son tempérament qu'el est tombé mallade; je n'ay point de ses nouvelles depuis quelque temp; je ne lui ay pas rendu assé de justize sur son économie et sur ses soins; sa vertu a esté trop haustère et a prie sur sa santée; c'est son état qui m'a rendu mallade depuis que je suis à Lion où j'ay languie. Je me sent mieux, sans cela i'aurois passé plus loin, mais je reste encore ayant quelque occupations. Je prie Madame de recevoir mes vœux, mes hommages, mes remerciments; je me souvien bien que je vous ay promis le portraict de Monsieur votre gendre; j'espère qu'en courant mons et veau, je vous le feray. Continuéz-moy votre amitiés et présenté mes respects à Madame votre fille quand vous luy écriray; je sallùe nos amis et particulièrement Monsieur Soyer, Monsieur de Villeneuve et Madame son épouze.

Je suis, Monsieur, avec bien de la reconnoissance,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Perronneau.

Mon adresse est chez M. Privât, rue Royal, vis-à-vis la messagerie — maison Merciez à Lion.

Collection Jubinal de Saint-Albin-George Duruy.

De ce séjour, dont Perronneau ne semble pas enchanté, il reste un petit portrait aux trois crayons de Dutillieu. Au Salon de 1773 il envoyait: 62 — Le portrait de V. R., tableau en pastel de vingt-sept pouces sur vingt-deux. 63 — Le portrait de M. Duperel, tableau à l'huile de mêmes dimensions. N"L 64 — Le portrait d'un vieillard âgé de 83 ans, tableau ovale de vingt-trois pouces sur dix-neuf. Ns= 65 — Autres portraits sous le même numéro.

Quel est ce vieillard âgé de 83 ans? quels sont les »autres portraits sous le même N^«? Par contre, le catalogue de la vente Cronier décrivait ainsi sous le N<L 19 le portrait de M. Duperel ou Dupéril, une peinture sur toile ayant figuré au Salon de 1773, signée et datée de 1771: »Vu jusqu'à mi-corps de trois quarts à gauche, vêtu d'un habit rouge éteint, d'un gilet à jabot de dentelle et à boutons de métal. Les cheveux sont poudrés, coiffés à marteaux et noués avec un ruban noir. La physionomie est calme avec une certaine expression de dédain. « Perronneau en 1771 voyageait en Hollande. M. Duperel serait-il un de ses modèles hollandais? Or, ce »portrait de M. Dupéril*1 ressemble d'une manière frappante à celui de Jacob Boreel Jacobz (1 746 — 1 794), que nous avons déjà décrit. Que penser de cette étrange confusion?

Les initiales V. R. ne désignent pas Van Robais, mais un Parisien. En effet, Daudé de Jossan2 imagine le dialogue suivant entre deux visiteurs du Salon:

»L'abbé — Voulez-vous jetter un coup d'œil sur ces portraits N? 62, 63, 64 et 65?

Mylord — Je ne connois pas les personnes. Je pense avoir vû ce M. — NL 62 — aux Thuilleries.

L'abbé — Et moi aussi, cela m'a l'air très ressemblant; mais, Mylord, nous avons encore un très beau sujet de marine à voir?«

Les autres critiques ne donnent aucun supplément d'informations.

Le Mercure du mois d'Octobre se borne à signaler le succès de l'artiste: »Plusieurs portraits de M. Peronneau, Drouais, du Plessis et Aubri ont attiré l'attention des connoisseurs.« L'Année Littéraire fait son éloge: »La réputation de M. Perroneau ne s'est pas démentie ; au contraire, elle acquiert un nouvel éclat par plusieurs portraits à l'huile et au pastel où l'on voit les détails les plus spirituellement rendus. « Les Affiches, annonces et avis divers citent simplement «plusieurs portraits de M. Perronneau«. L'auteur des dialogues sur la peinture3 prête à ses interlocuteurs les paroles suivantes:

»M. Remi — Sans converser ici avec personne, voyez un peu ces ouvrages de M. Per . . .

M. Fabretti — Il y a de la noblesse dans ces têtes. Elles sont touchées avec esprit et dessinées scavamment. Mais ce mérite perd bien de sa valeur, parce qu'il n'y règne absolument aucune connoissance sur la couleur locale et ses effets. «

Seul, Du Pont de Nemours, dans ses Lettres critiques,4 encore inédites, sur les salons de 1773, 1777 et 1779, affiche le plus profond mépris pour Perronneau qu'il classerait volontiers, comme Diderot, parmi les pauvres diables qui ne valent pas une ligne d'écriture.

La collection Wildenstein contient deux portraits à l'huile, de mêmes dimensions, signés et datés de 1 773. On remarque dans ces deux œuvres la même grâce que dans le portrait de la Comtesse de Corbeau de Saint-Albin. On nous a fait part d'une

1 Cf. les Arts. Novembre 1905. La collection Cronier, par Arsène Alexandre — Cf. le Calalogue illustré de la vente Cronier.

2 Entretiens de M. l'abbé A** avec mylord B**. Eloge des tableaux exposés au Louvre le 25 Août 1773.

3 2me Edition enrichie de notes.

4 Lettres critiques écrites à la margravine Caroline-Louise de Bade-Durlach.

ressemblance entre les deux personnages représentés et les portraits au pastel de lord et lady Coventry, par La Tour, qui passèrent en 1905 à la vente Cronier. Les deux peintures auraient de plus été trouvées en Angleterre, ce qui nous donnerait la date d'un séjour de Perronneau dans ce pays, d'autant que l'on perd absolument sa trace après le Salon de 1773, et durant les années 1774, 1775, 1776.

En mars 1774 on lit dans les Dialogues sur la peinture de Renou: Dialogue IV — Sur M. Perronneau. »I1 y a de la noblesse dans ces têtes. Elles sont touchées avec esprit et dessinées savamment. Mais ce mérite perd bien de sa valeur, parce qu'il n'y règne absolument aucune connaissance sur la couleur locale et ses effets. «

1775 Peut-être le portrait d'homme, au pastel, de la collection Thomas Agnew1 a-t-il

été exécuté lui aussi en Angleterre? Il porte, à côté de la signature, la date de 1775. Et c'est une œuvre charmante; le toupet en »vergette« les ailes frisées, les cheveux légèrement poudrés et noués en catogan par un large ruban noir, voilà pour accompagner l'expression volontaire, un peu dure, du visage. Le peintre ajoute à cette lumière celle du tour de cou en linon blanc, il agrémente l'habit bleu barbeau de fausses boutonnières que simulent des galons d'or retenus chacun par un gros bouton, il entr'ouvre le gilet en soie pékinée jaune et blanc, pour laisser passer un jabot de tulle brodé; il glisse sous le bras du personnage, pour lui donner un maintien, un tricorne galonné d'or dont le bord se trouve naturellement vergeté par la ganse que retient une olive. Quoique l'artiste n'ait pas exposé au Salon de 1775, je relève dans les Mémoires de Bachaumont2 continués par Pidansat de Mairobert, un passage qui peut donner une indication sur l'opinion publique: »Quant au peintre, M. Robin, on lui trouve la touche dans le genre de M. Perronneau, c'est-à-dire grave et pesante, propre à sillonner un front de rides, à rendre les physionomies dures, maussades et rembrunies. «

1777 Perronneau réapparaissait au Salon de 1777 avec un portrait ovale, peint à l'huile, de M. Coquebert de Montbret, consul général dans le Cercle de la Basse Saxe, sur lequel les mêmes Mémoires3 apportent un semblant d'éclaircissement. »Je vous parlerai encore du Portrait de M. Coquebert de Montbret, Consul général dans le Cercle de Basse-Saxe, moins à raison du Peintre M. Perronneau, dont la manière dure est en général peu estimée mais à raison du personnage qui, déjà Membre du Corps diplomatique depuis plusieurs années, se trouve initié aux mystères de la politique dans un âge où l'on n'en soupçonne pas encore l'existence, et fournissoit ainsi un sujet plus analogue au pinceau de l'Artiste. Celui-ci, en vieillissant la figure du jeune homme a du moins caractérisé son génie précoce et sa prudence déjà consommée. « Un passage des Affiches, annonces et avis divers4 laisse à supposer que ce ne fut pas le seul envoi de l'artiste: »On voit aussi cette année les productions de M. Perronneau qui a mérité de la distinction dans le portrait au pastel. «

1778 M. Pierre Decourcelle possède un portrait d'homme, signé et daté de 1778. L'exécution de Perronneau se montre souple comme à l'habitude dans le jabot de dentelle, l'habit violet pâle, l'accord parfait du costume clématite et du fond vert. Le geste du personnage qui semble montrer, tant il le tient en évidence, un porte-fusain, le carton à

1 Exposition de Cent Pastels 1908. N^O.

2 Lettre I sur le Salon de 1775.

3 Lettre II sur le Salon de 1777.

4 17 Septembre 1777.

dessin en cuir truite avec un ruban vert flottant, le décolleté familier aux artistes, tout indique un peintre.

La même année, nous l'avons vu, Perronneau voyage en Hollande, si l'on se base sur la réplique du portrait de Jacob Boreel le père datée de 1778 et conservée au château de Weckerhout.

Trois documents nous renseignent sur l'année 1779. Le 31 Juillet, il signe aux 1779 Procès-verbaux de l'Académie. En Août, il demande à M. d'Angiviller »un logement au Louvre ou dans quelque maison du Roi,« et reçoit le 19Ljour de ce mois la réponse suivante1, fort aimable, mais négative:

»J'ai reçu, Monsieur, le mémoire que vous m'avez adressé et par lequel vous me demandez un logement au Louvre ou dans quelque maison du Roy, attendu l'ancienneté de votre réception à l'Académie. Je ferai volontiers en votre faveur ce que les circonstances me permettront, sur quoi je crois néanmoins devoir vous observer qu'il y a plusieurs officiers de l'Académie qui n'ont point encore de logement chez le Roy. Je verrai, au surplus, avec plaisir, les ouvrages que vous comptez exposer cette année, et je ne doute pas qu'ils ne soyent, comme ceux que vous y avez mis dans d'autres occasions, très propres à vous faire honneur, ainsi qu'à l'Académie. — Je suis . . .

d'Angiviller. «

Le 25 Août, il envoyait au Salon, nous dit le livret: «Plusieurs Portraits de Femmes en Pastel sous le même numéro. « Les avis furent partagés. Le Mercure de France2 se contente d'une citation: »On voit de M. Peronneau, plusieurs portraits de femmes en pastel. « L'auteur de la brochure »Ah! Ah! Encore une critique du Sallon! Voyons ce qu'elle chante« déclare que M. Perronneau a exposé »des Portraits dont on ne dit rien.« Une légère restriction dans »La bonne Lunette«: »Les portraits faits par M. Perroneau sont pleins de légèreté, d'une teinte fine et délicate; mais on demanderoit plus de résolution dans les formes et de fermeté dans les lumières. « Un autre folliculaire3 a plus de générosité dans le jugement: »Un portrait de M. Loir, nouvel agréé, et plusieurs autres par M. Perronneau, Artiste dont on connoît la touche fine et spirituelle, ont obtenu un grand nombre de suffrages. « L'Année Littéraire* mélange le blâme et l'éloge: »Les portraits de M. Perroneau quoique d'une touche légère et moelleuse paroissent gris à côté de ceux dont je viens de parler (Callet, Duplessis, Roslin).«

Un pastel ovale de la collection Wildenstein, signé et daté 1780, nous donne 1780 une précieuse indication sur cette année. Il représente deux enfants, les frères Théophile et Quirin de Cazenove, peints à l'âge de 15 et 12 ans. Leur père, Théophile de Cazenove, né à Amsterdam en 1740, mort à Paris en 1811, fut chargé par la Compagnie hollandaise des Indes de l'achat de vastes territoires en Amérique. Il réussit dans sa mission et fonda deux villes: Cazenovia dans l'Etat de New- York et Olden Barneveldt. Il épousa en 1763, à Haarlem, Marguerite-Hélène de Volkert van Jever dont la mère était Quirina van Sypestein. Il en eut deux fils: Charles-Théophile de Cazenove

1 Archives Nationales. 01 1135 — F° 122. Document retrouvé par M. Marc Furcy-Raynaud.

2 Septembre 1779. Lettre d'un Italien sur le Sallon.

3 Coup d'oeil sur les ouvrages de peinture, sculpture et gravure de MM. de l'Académie royale au salon de 1779.

4 Exposition de peintures, sculptures et gravures.

(1765 — 1813) qui épousa plus tard Julie-Catherine Roguin d'Yllens, et Quirin-Henri de Cazenove (1768 — 1856) qui devint dans la suite le mari d'Elisabeth de Villas-Boissière.

Quelle meilleure preuve pourrions-nous avoir d'un nouveau séjour en Hollande! Et quelle distance parcourue depuis l'infant chamarré du Salon de 1744 jusqu'à ces petits maîtres dans la fleur de l'âge, vêtus à la dernière mode du temps Louis XVI, et dont les visages évoquent certains portraits du dauphin, parés de mélancolie. Ils ont la toilette négligée qui convient à leur âge, à leurs jeux, à leurs espiègleries. Comme les enfants de Chardin, ils jouent encore à la raquette, au volant, mais leurs cheveux frisés à la Panurge, retombant à la jockey ne sont plus noués en catogan et flottent à leur guise. Ils ne portent plus l'habit à panier, mais de petites vestes collinettes lilas-bleu et lilasrose, prenant leurs nuances dans les ailes changeantes des pigeons, garnies de boutons en marcassite, et le col rabattu. Les gilets de même nuance s'entr' ouvrent sur des chemises garnies de ces collerettes qu'on appelle »pierrots hollandaise II se trouve enfin que la mode s'accorde avec le goût de Perronneau pour la simplicité. Elle prend parti de plus en plus pour les linons, les batistes, les mousselines rayées, tandis que les splendides brocarts de Lyon sont mis de côté. A la simplicité des blancs et vaporeux tissus se mêle le charme et la naïveté des costumes pris à la paysannerie et qui à cette époque voltigent dans l'espace comme l'air que l'on respire. La paysannerie est partout, dans l'imagination, dans les romans, dans la musique et dans les cœurs. C'est l'églogue à la manière de Fontenelle, quand il disait: »I1 en va, ce me semble, des églogues comme des habits que l'on prend dans les ballets pour représenter des paysans; ils sont d'étoffe beaucoup plus belle que ceux des paysans véritables, ils sont même ornés de rubans et de points et on les taille seulement en habits de paysans. « Telle est la dernière œuvre datée que nous connaissions de Perronneau.

Chacun a pu voir à l'Exposition de 19081, un portrait du comte Louis-Claude de Goyon de Vaudurant, sous-gouverneur de Bretagne2. Edmond de Goncourt qui avait les meilleures raisons de l'admirer, s'exprime ainsi, dans la »Maison d'un Artiste«:

»Louis Claude, comte de Goyon de Vaudurant, sous-gouverneur de Bretagne. Coiffé à l'oiseau royal, il est en habit de velours noir, jabot de dentelle, gilet de soie à fleurettes traversé par le cordon rouge de commandeur de l'ordre de Saint-Louis. Pastel sur peau vélin. Provient de la collection du docteur Aussant de Rennes, où il était attribué à La Tour. Ce pastel, qui a tous les caractères du faire de Perroneau, n'a pu être exécuté par La Tour qui, déjà un peu fou, ne travaillait plus à l'époque où M. de Goyon était nommé commandeur de l'ordre de Saint-Louis. «

La décoration donne la date la plus ancienne que l'on puisse assigner à ce tableau; le Comte de Vaudurant a été nommé commandeur de l'ordre de Saint- Louis en 1781. Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une œuvre de La Tour, mais je reste tout aussi sceptique quant à l'attribution à Perronneau d'une œuvre très honorable, mais qui n'a pas les qualités de délicatesse, de légèreté qu'on observe généralement dans l'œuvre de cet artiste. Si j'ai bonne mémoire, lors de la vente Goncourt en 1897, l'expert, au moment de l'offrir aux enchères, avait cru devoir formuler des réserves sur cette attribution et avait même prononcé le nom de Ducreux.

1783 Nous voici arrivés au terme de ce long voyage vers la postérité. Perronneau

semble attiré de plus en plus vers cette Hollande où il a autant d'amis qu'à Orléans, où il va en 1754, en 1755, en 1761, en 1771, en 1772, en 1780. Et tandis que sa femme reste au logis, au Petit-Charonne, jusqu'en 1 783, et l'année de sa mort, rue Saint- Victor,

1 Cent Pastels.

2 Collection Wilbrod Chabrol.

dans la maison de M. Dufresnoy, il disparaît obscurément1. C'est à peine si le 20 Décembre 1783, le procès- verbal des séances de l'Académie royale, mentionne cette fin: »I1 a été oublié de notifier la mort de M. Perronneau. « Quelques jours plus tard, le 10 Janvier 1784, on lit dans le même registre: »Aujourd'huy samedy 10 Janvier, l'Académie a fait l'ouverture de ses conférences. Mort de M. Péronneau, décédé à Amsterdam, âgé de 68 ans. — En ouvrant la séance, le Secrétaire a notifié la mort de M. Péronneau, Peintre Académicien, décédé à Amsterdam au mois de Novembre dernier, environ dans la 68L année de son âge.«

Or on lit dans le registre des enterrements du cimetière de Leyde:

20 Novembre 178 j:

Jean Baptist Perraunot.

Van de Heeregragt by de Lyse Straat.

Is gehaalt.

Heeregracht (près de la rue de Leyde, où J. B. Perronneau avait son domicile). Is gehaalt, c'est-à-dire: on a cherché le corps, sans frais funéraires l'enterrement a eu lieu.

D'autre part, on remarque cette note dans le registre où sont inscrits les noms des décédés, classifiés selon une taxe fiscale, payée pour leur enterrement (un registre annuel et spécial donne les noms des personnes pauvres enterrées sans payement de cette taxe):

178 } (November 19).

Jan Martens v(oor) Jean Baptist Perraunot 42 J(aren) Koorts.

J. Martens est celui qui a déclaré la mort de Perronneau, à l'âge de 42 ans. Les chiffres ne donnent pas le moindre doute. Koorts, fièvre, cause de la mort.

Les documents français et hollandais concordent quant à la date approximative de la mort; ils se contredisent quant à l'âge du défunt. Peut-on voir dans cette contradiction une simple erreur de copie? On se souvient qu'au salon de 1746, Perronneau avait exposé »le portrait à l'huile d'un jeune écolier, frère de l'auteur, tenant un livre. « N'était la parfaite similitude des prénoms, ne pourrait-on pas voir dans cet écolier, beaucoup plus jeune que son aîné, le frère de Jean -Baptiste Perronneau? L'âge de 42 ans donné par le registre du cimetière fixerait-il à l'année 1741 la date de naissance du jeune écolier de 1746? On remarque, d'autre part, dans le même document, qu'on a cherché le corps non pas à la rue de Leyde, où J. B. Perronneau avait son domicile, mais Heeregracht, près de la dite rue. Il n'est pas impossible à priori, que les deux frères soient morts à la même époque.

Le même jour que les registres de l'Académie, l'abbé de Fontenay signale en ces termes l'événement2: »Nous venons d'apprendre que M. Péroneau peintre de portraits très distingué étoit mort cet Automne en Hollande. Cet artiste né à Paris fut d'abord instruit

1 Au Salon de la Correspondance, exposition organisée par Pahin de la Blancherie, figurait en 1783 sous le numéro 131 »Un portrait de femme à M. de S1 Aubin, par Perroneau, peintre de portraits.*

2 Affiches, annonces et avis divers ou Journal général de France. Samedi 10 Janvier 1784. Morts remarquables.

dans le dessin par M. Natoire; ensuite il entra chez M. Cars, dans l'intention d'être Graveur; mais il n'étoit pas né pour l'exercice d'un art qui demande beaucoup de constance et de patience. Il quitta la gravure et peignit au pastel. Il y fit des progrès très rapides, et en peu d'années, il fut en état de mériter l'approbation des personnes de l'Art les plus éclairées. Une des plus grandes preuves que nous en puissions donner, c'est que le plus célèbre peintre de portraits de nos jours, M. de la Tour, a voulu avoir le sien de la main de M. Péroneau et lui a toujours donné des témoignages de l'estime la plus distinguée.

Le dessin de ce Peintre était correct, ses attitudes d'un choix noble, la dispo. sition des draperies, agréable, et sa touche légère et spirituelle. Le coloris et l'effet sont les parties foibles de son talent. Il l'a exercé presque par toute l'Europe et son instabilité fut une des singularités de sa vie. Rien n'a pu le fixer dans le même endroit quelque avantage qui s'y présentât. L'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, la Pologne, Hambourg, la Hollande, et toutes les villes principales de la France conservent des preuves du séjour qu'il y a fait. Un goût si marqué pour changer sans cesse de domicile, n'a point empêché que M. Péroneau n'ait été bon mari, père tendre et fidèle ami. Il étoit de l'Académie royale de peinture de Paris. «

Quelques jours après, le 24 Janvier, les Mémoires secrets de Bachaumont, continués par Pidansat de Mairobert1, reproduisent, avec peu de variantes, cette notice:

»On n'a appris que depuis peu la mort en pays étranger de M. Perronneau, dont l'Académie même ignorait la destinée, puisqu'il se trouve encore sur la liste de l'Almanach

1 Cabinet des estampes. Collection Deloynes. Tome 34 — Extraits manuscrits.

Voici la généalogie des ascendants et des descendants de J. B. Perronneau: Henri Perronneau, bourgeois de Paris épouse Marie-Geneviève Frémont

Jean-Baptiste Perronneau, Perronneau, frère cadet M1!^ Perronneau?

peintre pastelliste

17417 — 1783? (Salon de 1763)

épouse le 9 Novembre 1754

Louise-Charlotte Aubert1

Alexandre -Joseph-Urbain Perronneau2

Henry-Louis Perronneau3 (de la Corbinière)

Imprimeur

épouse le 8 Août 1793

Charlotte-Marie Berton

Edouard Perronneau, Henry Perronneau,

Camille Perronneau Alix Perronneau

médecin garde champêtre de Nazelles épouse M. Marliani,

? — 1868 (Indre-et-Loire)

officier aux gardes-suisses.

1 En 1784, Madame Veuve Perronneau épouse Jean -Baptiste -Claude Robin, mort à Chouzy (Loir-et-Cher) le 23 Novembre 1818.

2 Alexandre -Joseph-Urbain Perronneau fut peintre de médiocre talent.

3 Henry-Louis Perronneau fut imprimeur: A la dernière page d'une petite étude intitulée: »De la peinture à fresque, par M. Robin, de l'ancienne académie de peinture, on lit: » Imprimerie de H. L. Perronneau — Quai des Augustins, N<L 39. « Ses idées royalistes le conduisirent à La Force et à l'Abbaye.

Parmi les homonymes de Perronneau, signalons: Au XVIîl siècle: Pierre Péronneau, chanoine de la cathédrale de Bourges; — au XVM<l siècle: Charles-Louis Perronneau, substitut du procureur général au Parlement — Etienne Henri et Jean -Jacques Perronneau, prêtres du diocèse de Saintes — le chevalier Alphonse Perronneau, membre de plusieurs sociétés littéraires — Jacques Perronneau, huissier, — et un Perronnau habitant en 1784, rue et FaubjLS. Martin N^ 16.

royal de 1784. La vie errante qu'il avait toujours menée, habituait à ne le point voir, et à se passer de ses ouvrages. Il n'avait point exposé au Salon dernier ni même en 1 781 . L'inconstance de son caractère l'avait empêché de se fixer nulle part, quelqu'avantage qui s'y présentât pour lui; on voit de ses ouvrages en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Pologne, à Hambourg, en Hollande où il a terminé sa carrière, et dans les principales villes de France.

C'était un peintre de portraits au pastel. Son dessin était correct, ses attitudes d'un choix noble, la disposition de ses draperies bien prise, mais sa touche lourde et sans effet. Il avait le coloris mauvais. Ce qui cependant, sans doute, fait l'éloge de son talent, c'est que le plus célèbre peintre de portraits de nos jours dans cette manière, M. de la Tour, l'avait choisi pour faire le sien.«

Ainsi les contemporains reculent encore l'horizon de Perronneau. Nous suivions sa trace en France à Abbeville, Orléans, Angers, Bordeaux, Toulouse, Lyon, en Italie à Turin, à Rome, en Hollande à Amsterdam, La Haye, Utrecht, en Allemagne à Hambourg1, en Angleterre, et voici qu'ils ajoutent à son itinéraire l'Espagne, la Russie, la Pologne.

A Paris même, quelle aimable fantaisie! Le voici au moment de son mariage, dans cette rue Fromenteau, ou Froidmanteau, de mauvaise réputation, qui passait déjà au temps du poète Guillot pour un centre de prostitution. A la Gerbe d'Or, vis-à-vis la place du vieux Louvre, demeurait Mademoiselle Lany, une gracieuse »surnuméraire« de l'Opéra, un de ses modèles.

En 1756, il s'en va au bas de la rue des Fossés-Saint- Victor,2 où Ronsard avait habité, où Buffon devait habiter en 1771. Quatre ans plus tard, nous le trouvons rue de la Madeleine, dans une maison de M. de la Chapelle, au coin du faubourg Saint-Honoré. 3

En 1763, il demeure »rue Notre-Dame des Victoires, la 5j porte cochère à droite en entrant par la place « en face du couvent des Petits-Pères, et tous ces détails on les distingue fort bien sur le plan Turgot.4 L'année suivante, on le rencontre »rue de Cléry, vis-à-vis la rue du Gros-Chenet, « 5 tout près de la maison de Mademoiselle de Clercy, la maîtresse de l'abbé Terray, près de la maison de Robert Poquelin, frère de Molière, près de celle de Madame Vigée, donnant dans son salon ses fameux repas à la grecque, puis y faisant dire secrètement la messe, près de l'hôtel où M. Lebrun hospitalise quelque temps l'Exposition de la Jeunesse, tenue autrefois place Dauphine.

En 1765, le voici près de l'hôtel de Hollande, rue du Bouloir6, dont le nom rappelle un jeu de boules, et non loin de cette maison de la rue Croix-des-Petits-Champs où habitait la Gourdan, célèbre entremetteuse du XVIIIj, siècle.

En 1770, il s'installe près de la me de Soly7, dans la maison de M. Burct, rue de la Jussienne qui tirait son nom par corruption d'une église consacrée à S= Mariel'Egyptienne, à qui les filles venaient demander dans leurs neuvaines de ne pas devenir

1 On trouve la trace de son passage à Hambourg dans le portrait d'Heinrich Christoph Siemers (1719 — 1777), conservé à Hambourg chez M. Siemers, l'un de ses descendants. Cf. le catalogue.

2 Aujourd'hui rue Thouin, entre les rues du Cardinal Lemoine et de l'Estrapade.

3 Aujourd'hui rue Pasquier.

* Planche XIV.

5 Plan Turgot, planche XIV — rue de Cléry entre la rue Montmartre à peu près, jusqu'à la rue Beauregard, N^ôO, et au B^. de Bonne-Nouvelle; sur l'emplacement où est actuellement la rue de Mulhouse, s'élevait l'hôtel de Cuisy, qu'habitèrent Necker et M™ de Staël.

6 Aujourd'hui, la rue du Bouloi va de la rue Croix-des-Petits-Champs à la rue Coquillière, N<l27.

7 Plan Turgot, planche XIV, tout près de la rue de Cléry. En 1883, la rue Soly fut supprimée; elle commençait rue de la Jussienne et finissait rue des Vieux-Augustins (aujourd'hui rue d'Argout).

enceintes. Dupleix, le défenseur de Pondichéry, et après lui, à la mort de Louis XV, la du Barry occupait au Ng 2 un joli hôtel aux belles ferronneries.

En 1771, la liste de l'Académie lui donne comme résidence le » Petit Charonne, dernière maison neuve à gauche «, cette maison de la banlieue qu'il semble avoir achetée pour les relevailles de sa femme.

En 1 772, il revient en deçà de l'enceinte fortifiée, mais à l'extrémité de Paris, au coin de la rue du Bout-du-Monde, chez une marchande lingère, dans cette rue des Petits-Carreaux, accaparée en effet par les lingères établies dans ce quartier depuis plus de deux siècles.

En 1 780, il retourne au Petit-Charonne, pour se trouver enfin en 1 783 dans la maison de M. Dufresnoy, rue Saint- Victor, où l'on voit encore de vieilles échoppes, non loin de la rue des Fossés -Saint- Victor, où il avait autrefois demeuré. Il semble qu'il ait pris comme devise celle de Regnard, gravant sur un rocher du Cap Nord: »Sistimus hic tandem nobis ubi defuit orbis.«

Pourquoi cette course errante, sans répit? L'Abbé de Fontenay dit: »Son instabilité fut une des singularités de sa vie. Rien n'a pu le fixer dans le même endroit, quelqu' avantage qui s'y présentât « Pidansat de Mairobert ajoute: »L'inconstance de son caractère l'avait empêché de se fixer nulle part.«

Cependant tout le retient à Paris. L'hostilité de La Tour semble n'avoir été qu'un mythe ingénieux, inventé par les folliculaires pour corser l'intérêt d'une lutte d'émulation; si l'on excepte Diderot, et deux ou trois publicistes sans doute fatigués de l'entendre appeler le Juste, les journaux, les correspondances et les mémoires de l'époque s'ingénient à mettre les deux pastellistes sur le même plan, à grouper leurs deux noms et à faire de Perronneau, plus jeune de dix ans, le continuateur de son aîné. Ses amis, et Fourqueux »qui lui veut du bien« insistent pour qu'il soit »stable«, et luimême, ne le désire-t-il pas? L'amour de l'intimité familiale, du »chez soi« transparaît dans son œuvre, dans ses actes et dans ses paroles. Il a laissé d'adorables portraits d'enfants, des couples patriarcaux, des figures féminines qui expriment une certaine poésie infiniment paisible; et ce qu'il aime à traduire, c'est la vie simple, intérieure; la monotonie même de ses arrangements révèle un homme qui découvrirait volontiers un monde de joies autour de sa chambre. S'il voyage, c'est que les charges qu'il a voulu assumer pour réaliser un certain idéal à la manière d'Oudry et de Mademoiselle Froissié sont un fardeau trop lourd, et ce fils d'un bourgeois de Paris, né pour passer de longs jours, comme Chardin, entre le Louvre et les boutiques d'estampes de la rue Saint-Jacques, n'a pas le droit de »vivre entre ses parents le reste de son àge«.

Certains écrivains de nos jours, confondant volontiers l'histoire avec le scandale, font injure à cette mémoire incertaine, et insinuent, sans preuves, que cette instabilité a son secret dans la vie privée de Perronneau.1 En réalité, jamais il ne songe à faire grief à sa femme d'une succession qui a dû le grever. Comme il » craint qu'elle ne soit un peut attaqué de la poitrine«, il fait »une folie«, lui qui n'est pas riche et qui gagne »par

1 M. Marcheix, bibliothécaire de l'Ecole des Beaux-Arts a bien voulu nous communiquer le document suivant qu'il a retrouvé dans les Archives de l'ancienne Académie royale de peinture et de sculpture, et qui explique d'une manière nouvelle cette «instabilité» de Perronneau. Le 20 Mars 1784, Renou réclame, en vertu de l'article 11 de la déclaration du roi du 15 Mars 1777, le droit absolu pour les élèves de l'Académie d'être exempts de la milice. Et il ajoute cette phrase caractéristique: tL'homme qui par ses talens est peut-être à la veille d'être reçu de l'Académie court les risques de porter le mousquet. M. Peronneau avant d'être académicien a couru toutes les provinces, et après son admission il y a retourné . . . J'en ai donné (des certificats) à des élèves qui partaient pour Dijon, Rennes et Angoulême, sur le vû de leurs certificats, on ne leur a fait aucune difficulté. Il y a plus, ces certificats leur servent de passeport. <

mons et veau« 20000 livres en cinq ans; il achète une maison dans la banlieue, le Petit Charonne, car »l'aire i est excellent«. Ailleurs, il lui rend un hommage maladroit, mais cette maladresse même ne prouve-t-elle pas sa sincérité? »J'ay trouvé M^à Perronneau, écrit-il à Desfriches, dans la plus grande mélancolie qui a tellement prie sur son tempérament qu'el est tombé bien mallade; je n'ay point de ses nouvelles depuis quelque temp; je ne lui ay pas rendu assé de justice sur son économie et sur ses soins; sa vertu a esté trop haustère et a prie sur sa santée; c'est son état qui m'a rendu mallade depuis que je suis à Lion où j'ay languie. «

L'homme nous apparaît sentimental, modeste, sans un soupçon d'ironie, franc et un peu perdu dans le vaste monde. Diderot, qui n'est pas suspect de bienveillance, l'appelle «l'innocent artiste* et le déclare «trop franc pour ne pas reconnaître son infériorité«. Perronneau ne s'abaisse pas, mais se fait petit, demande des conseils, n'a pas l'autorité de son talent, ni l'envergure d'un La Tour, et timidement, vers 1772, à l'âge de 57 ans, cet académicien se risque enfin à s'affirmer: »J'ose dire que j'ay aquie dans mon petit tallans«. Partout dans ses lettres, ce ne sont que déboires, spéculations malheureuses, héritages embrouillés, prières à ses amis, requêtes aux grands: ce n'est pas le ton d'un homme à bonnes fortunes. Il quitte le monde discrètement, comme un salon trop rempli où il ne veut rien interrompre. Trois mois après sa mort, sa femme épouse le peintre Robin1. Là encore, une tradition2 veut que Perronneau ait été dans la logique de son rôle et lui prête la générosité d'avoir conseillé, à ses derniers moments, cette nouvelle union.

Qu'il y a loin de cette discrétion à la hauteur d'un La Tour! Prié à Versailles pour le portrait de M^l de Pompadour, celui-ci répliquait: »Dites à Madame que je ne vais pas peindre en ville «, et il lui réclamait pour ce faire quarante - huit mille livres. Perronneau n'exige pas tant. Desfriches, dans ses inventaires, estime ses portraits entre 30 et 100 livres. On lui paye mille livres celui du Prince de Soubise, voilà ses prétentions. Cependant — et là encore il s'éloigne de ses contemporains pour se rapprocher des nôtres — il ne manque presque jamais de donner à l'œuvre achevée la consécration de son paraphe. Il signe largement, d'une écriture inclinée, régulière, appliquée, ennoblissant son nom d'une magnifique initiale; peu lui importe l'orthographe! Tantôt il redouble l'r, tantôt il redouble l'n, parfois il se contente d'un seul r et d'un seul n, ailleurs il donne au mot toutes ses consonnes, et je crois qu'il faut adopter cette dernière manière, qui est celle de son contrat de mariage.

Si les documents ne laissent pas le moindre doute sur ses habitudes morales, dans quelle incertitude sommes-nous en ce qui concerne son portrait physique! Il existe

1 Jean-Baptiste-Claude Robin, né le 24 Juillet 1734, agréé de l'Académie royale, fut choisi par l'architecte Louis pour peindre le grand plafond du théâtre de Bordeaux. Il fit des tableaux d'histoire et aussi quelques portraits. Diderot fut aussi sévère pour lui que pour Perronneau: »I1 faudrait renvoyer cet artiste pour 5 à 6 ans à l'Académie, écrit-il dans son Salon de 1775«; en 1781, il juge une transfiguration* de Robin par ces mots: »Détestable de tout point — Passez.» C'èst à l'âge de 62 ans que Robin épousa, en deuxièmes noces, Madame Vï5 Perronneau; il habitait alors la Pigeonnière, commune de Chailles, arrond^ de Blois. Il mourut le 23 novembre 1818, à l'âge de 84 ans; Mad^ Robin, veuve Perronneau, était morte à cette époque. — Dans le registre des oppositions aux hypothèques (Archives de la Seine — 1123), j'ai relevé un acte d'opposition, du 4| jour de Pluviôse, an III de la République, à la requête de Jacques-Charles-Alexandre Keguelin, officier retiré et Louise Barbe Marie Rozières, son épouse,

demeuré à Strasbourg sur Jean-Baprf Claude Robin, peintre et Charlotte -Louise Aubert, sa

femme, elle avant Vï5 de Jean-Baptist| Perronneau, au sceau des lettres de ratification de la vente d'immeubles réels et fictifs, situés dans le ressort du Tribunal du district. — Dans les Compte-Rendus des Sociétés départementales des Beaux-Arts, M. Marionneau a publié un travail sur J. B. C. Robin.

2 Rapportée par M. Maurice Tourneux.

au musée de Tours, un fort beau portrait d'homme, signé, et qui passe pour être celui de Perronneau par lui-même; il s'y présente de face, vêtu d'un habit rouge brun à boutons d'or, d'un gilet rose à broderies vermeilles qui s'entrouvre sur un jabot de dentelle, festonné, attaché à un tour de cou en linon blanc; les cheveux poudrés se nouent en catogan; la physionomie révèle l'âge, trente ans au plus, ce qui assignerait à l'œuvre la date de 1 745, mais rien ne trahit la profession. Charles-Nicolas Cochin, ami de Desfriches, n'a pas manqué de ranger le peintre -pastelliste dans sa galerie de médaillons. J'avoue qu'en général ses profils me semblent dénués d'accent; cependant celui de Perronneau échappe à cette uniformité. Ici le modèle paraît plus âgé; mais autant qu'on puisse comparer deux portraits d'âge et d'arrangement différents, la ressemblance est frappante: un front dégagé, un regard direct, un menton accentué, un visage ovale, des traits marqués, une certaine énergie qui d'ailleurs s'accorde mal avec tout ce que nous savons du personnage.

Le voilà donc entré dans la postérité, et là encore, il retarde sur La Tour; avec lui, il fut englobé dans le mépris général que le XIXl siècle, dans ses premières années, manifestait pour tout ce qui touchait au siècle précédent. Desfriches, qui connaissait la valeur marchande des tableaux, n'allait guère au delà de cent livres pour un pastel de Perronneau1. En 1904 on adjugeait à l'hôtel Drouot soixante-dix mille francs un portrait de femme en robe vert céladon. Lentement le pastelliste s'est élevé à cette gloire précise. Pour exalter le génie de La Tour on se croyait obligé, il y a un demi-siècle encore, de rabaisser celui de Perronneau. Vers 1856, E. Beaudemont, imagine les vers suivants:

»Peuple, découvre-toi devant la majesté De l'un de tes enfans illustrant la cité!

La richesse des tons en magiques couleurs, Le dispute à l'éclat de nos plus fraîches fleurs;

Dans ce regard perçant, on devine Voltaire. Et vous tous, Crébillon, d'Alembert, Marmontel, Sylvestre, Perronneaux, Pommier et Parocel, Et toi, divin Rousseau, toi, chantre de Julie, De ton âme de feu s'exhale le génie.

Il fut peintre d'un roi, mais son titre immortel Fut d'être Delatour et le roi du pastel !«

1 Voici les œuvres de Perronneau que mentionne Desfriches dans les différents inventaires de son cabinet, avec les prix d'estimation qu'il leur assigne:

Le 29 Juillet 1752: 2 testes d'enfant. — 1 contre épreuve d'Apollon — 1 teste d'après l'antique plus grande que nature — 1 académie — 1 teste de fleuve — 4 testes de Peronneau — Le 3 Septembre 1760: Le portrait de Gillequin par Peronneau, présent qui m'a esté fait (la bordure 12 1.) 30 1. — Le portrait de Robbé, sous glace, par Peronneau (la glace et la bordure 36 1.) 72 1.

Le 28 Juin 1774: Le portrait de Gillequin, 72 1. — Un pastel représentant le matin, 721. — Portrait d'une femme, 24 1.

Le 23 Janvier 1778: Le portrait de M. de Sabran, 24 1.— Teste de femme tenant un coq, 72 1. — Le portrait de Robbé sous glace, 1 20 1.

Le premier, à notre connaissance, Arsène Houssaye, en 1858, dans une gentille comédie en un acte »Le Pastel de Mademoiselle Fel, maîtresse de La Tour*1 relève le mérite de Perronneau. En voici quelques extraits:

Personnages:

La Tour, pastelliste.

Péronneau, pastelliste.

M. de La Popelinière, fermier général.

Mademoiselle Fel, chanteuse d'Opéra.

Rose, sœur de MUs Fel.

Othello, négrillon de M. de La Popelinière, personnage muet. Le théâtre représente l'atelier de La Tour.

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