LA LECTURE
AUX CRAYONS DE COULEURS
ALBERTINA,
VNTENNE
assez mince, et un sourire où se traduit la mélancolie du souvenir et de l'expérience. Elle avait trente-sept ans, il en avait quarante-quatre; elle possédait une petite fortune, de quoi le laisser travailler sans hâte, en toute sécurité, il était dans toute la force de son talent, et d'âme bien trempée; l'union parfaitement assortie ne pouvait être qu'heureuse. Elle le fut en effet. Et, soucieux de documenter de mon mieux le lecteur, je ne puis résister au plaisir de citer l'acte de mariage des deux nouveaux époux :
«Paroisse Saint-Sulpice, 1744. Le jeudi 26 novembre, a été célébré le mariage de Jean-Siméon Chardin, âgé de quarante-quatre ans, peintre du roy, veuf de Marguerite Saintar, avec Françoise-Marguerite Pouget, âgée de trente-sept ans, veuve de Charles de Malnoë. Les deux parties de cette paroisse y demeurants depuis plusieurs années, rue Princesse, un ban publié en cette église sans opposition, dispense de deux bans obtenue de Mgr l'archevêque de Paris, en date du 23 du présent mois, insinué et contrôlé le même jour, fiançailles faites hier, présents et témoins Jean Daché, agent de change et banquier, rue et paroisse Saint-Sauveur; Jean-Jacques Lenoir, négotiant, bourgeois de Paris, rue Mauconseil, paroisse Saint- Eustache, amis de l'épouse; Juste Chardin, menuisier-ébéniste du rOY, rue Princesse, frère de l'époux; Jacques-François Aved, peintre du roy, conseiller en son Académie royale de peinture et sculpture, rue de Bourbon, amy de l'époux, qui nous ont tous certifié le domicile des parties ci-dessus, leur liberté pour le présent mariage, et ont signé.»
Le décor est le même, et il s'agit toujours de la rue Princesse; mais la qualité des témoins et signataires a changé, et à côté du frère de Chardin, menuisier, il est vrai, on voit un banquier, un peintre du roy, un conseiller en l’Académie royale de peinture. Voilà une famille du peuple montant, par une progression lente et raisonnable, par la puissance seule de son consciencieux effort jusqu'à cette bourgeoisie distinguée qui a fait la Révolution.
À part ces deux mariages qui furent l’un et l’autre relativement heureux, et la fin de son fils qu'on prétend s'être noyé à Venise, et qui selon toute vraisemblance mourut en France, à son retour d'Italie, la vie de Chardin ne connut pas d’autres épisodes. «Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire», dit le proverbe; à ce compte-là, Chardin fut heureux. Sans grande ambition, à tel point qu'à l'encontre de Greuze il se résigna fort
bien à ne faire partie de l’Académie qu'en qualité de «peintre de fleurs, fruits et sujets à caractères», simple de mœurs, sorti d'un milieu humble et n'ayant jamais voulu être un peintre de cour, brillant, fêté, il ne connut pas les déceptions ni les mirages décevants des esprits aventureux: il ne fut en aucune manière le Van Dyck de son temps; et l'amitié des grands de ce monde ne lui mit point la cervelle à l'envers. C'était un homme laborieux mais lent, et à nul plus qu'à lui ne peut s'appliquer cet aphorisme que «le génie est une longue patience». Cette lenteur, cette conscience finirent même par lasser la critique, et, comme l'existence de Chardin n’est guère que la patiente élaboration de ses œuvres, un événement de sa vie, et bien dramatique celui-là, fut sa volonté soudaine, à soixante-dix ans, dans l’âge de la maladie, de la lassitude, de l’affaiblissement, de se renouveler, et de paraître sur la scène artistique nouvellement paré. Diderot, son admirateur enthousiaste, avait lui-même écrit en 1767 que «Chardin s’en allait». Chardin, dès lors, semble se redresser devant la critique, et bravement, il tente «l'effort, comme dit une plaquette contemporaine, de ces athlètes qui, chancelant après un combat terrible, rappellent toutes leurs forces pour aller expirer dans l'arène». Et l'effort réussissait; Chardin, qui s'était attaqué au pastel, réalisait des œuvres qui égalaient celles de Perronneau et de La Tour. Et comme s'il avait voulu donner une idée complète de lui-même qu’un tel effort désignait si bien, il s'était choisi comme modèle, dans cet essai qui est véritablement un coup de maître. Comment va-t-il se représenter? Dans toute la bonhomie de sa vie familière, dans le déshabillé, en bonnet de nuit, l'abat-jour du travailleur au front, sur le nez des bésicles, au cou un foulard des Indes. Et comme pour dédoubler sa personnalité, pour l’élargir, et lui donner une définition attendrissante, n’a-til pas, dans le même essai, réalisé l'effigie de cette Marie Pouget, à qui il devait la douce tranquillité, l’heureuse médiocrité, et ce contentement modeste, mais sûr, que ne peut effleurer le doute et la vision craintive du lendemain. Et le portrait qu'il nous a laissé, ce n’est pas celui d’une vieille coquette, un attirail de grâces passées et ridicules; non, mais plutôt la femme qui a vieilli près de lui, une femme vraiment vieille, avec un « front d'ivoire, des yeux plissés, un regard d’où le sourire est absent à jamais, un nez mince, une bouche creusée et à moitié fermée, un fruit d'hiver. » Que voilà bien l'honnêteté bourgeoise, et l'esprit
véritable du bonhomme Chrysale. D'ailleurs, la tentative de Chardin ne fut point perdue; elle fut très goûtée, et ce fut pour l'artiste une belle compensation quand Madame Victoire, voyant de lui une tête de laquais au pastel, s’enquit du prix. Chardin, avec sa bonté coutumière et sa noblesse de véritable artiste, déclara que l'honneur que la princesse voulait bien lui rendre était pour lui la plus belle des récompenses; sur quoi, Madame Victoire ne voulut pas retarder et lui dépêcha, par l'intermédiaire du comte d'Affry, une boîte d'or.
J'ai dit que de toute sa vie il n'avait connu d’autre ambition que celle d'élaborer ses tableaux ; que, né d’une famille de menuisiers, sans instruction, sans culture générale, il était avant tout un honnête artisan, de la race de ces artistes dont la vie se confondait avec celles de leurs corporations, de la race des Le Bas, des Wille, pour qui l'existence fut toute d'intimité bourgeoise. Et que peint-il en général? Ce n’est pas la fantasmagorie des costumes tout ruisselants de chamarrures, ce n’est pas le luxe des intérieurs d'Ollivier ou de Boucher, ce n'est pas la splendeur des Noces de Cana de quelque Véronèse, c’est la vie simple, l'ombre d’un buffet, le verre de vin sur la table, des fruits, un vase de grès, l'humilité des choses dont on se sent tout près quand on est un vrai humble; et ses modèles, de bonnes ménagères, sans un soupçon de coquetterie, des enfants jouant avec des jouets peu coûteux, et s’ingéniant à tromper le loisir par des trouvailles bien modestes, et c'est l'exception que de voir en son œuvre l'élégance très réelle et sans rien d’emprunté de cette dame qui cachète une lettre. Aussi bien, cette simplicité, il l'apportait dans tous les actes de son existence. Il y a dans le catalogue de Le Bas une note manuscrite qui conte une anecdote très significative de cette manière d’austérité très populaire. Un jour, Chardin peignait un chat guettant un lièvre mort. Arrive son ami le graveur Le Bas. Le Bas s’enthousiasme, et veut acheter le tableau. Et Chardin de répondre, en toute candeur: «On peut s'arranger, tu as une veste qui me plaît fort.» Le Bas s’en alla sans veste, mais avec le tableau.
Et, avec cela, une modestie que bien peu connurent. Il allait répétant sans cesse «que la peinture était une île dont il avait côtoyé les bords ». De jalousie, point: il achetait volontiers les dessins et les toiles de ses contemporains. Et vis-à-vis des jeunes artistes il n’affectait point cette morgue dédaigneuse que donne trop souvent le succès, encore que tard
venu, et en dépit des débuts difficiles, mais oubliés. Nul document n’est plus propre à faire revivre sa proverbiale bonté, la générosité de son cœur que cette déclaration qu'il fit à Diderot. C'est comme un miroir où se reflète à la fois l'esprit consciencieux de l'artiste et l'âme si noble et si généreuse de l'homme: «Messieurs, messieurs, de la douceur. Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais; et sachez que deux mille malheureux ont brisé contre leurs dents le pinceau, de désespoir de faire jamais aussi mal. Parrocel, que vous appelez un barbouilleur, et qui l'est, en effet, si vous le comparez à Vernet, ce Parrocel est pourtant un homme rare, relativement à la multitude de ceux qui ont abandonné la carrière dans laquelle ils sont entrés avec lui. Lemoine disait qu'il fallait trente ans de métier pour savoir conserver son esquisse, et Lemoine n'était pas un sot. Si vous vouliez m'écouter vous apprendriez peut-être à être indulgents. On nous met, à l’âge de sept ou huit ans, le porte-crayon à la main. Nous commençons par dessiner, d’après l'exemple, des yeux, des bouches, des nez, des oreilles, ensuite des pieds et des mains. Nous avons eu longtemps le dos courbé sur le portefeuille, lorsqu'on nous place devant l'Hercule ou le Torse; et vous n'avez pas été témoin des larmes que ce Satyre, ce Gladiateur, cette Vénus de Médicis, cet Antée ont fait couler. Soyez sûrs que ces chefs-d'œuvre des artistes grecs n’exciteraient plus la jalousie des maîtres s'ils avaient été livrés au dépit des élèves. Après avoir séché des journées et passé des nuits à la lampe, devant la nature immobile et inanimée, on nous présente la nature vivante, et tout à coup le travail de toutes les années précédentes semble se réduire à rien: on ne fut pas plus emprunté la première fois qu’on prit le crayon. Il faut apprendre l'œil à regarder la nature; et combien ne l'ont jamais vue et ne la verront jamais! C’est le supplice de notre vie. On nous a tenus cinq ou six ans devant le modèle, lorsqu'on nous livre à notre génie, si nous en avons. Le talent ne se décide pas en un moment. Ce n’est pas au premier essai qu’on a la franchise de s’avouer son incapacité. Combien de tentatives, tantôt heureuses, tantôt malheureuses! Des années précieuses se sont écoulées avant que le jour de dégoût, de lassitude et d’ennui ne soit venu. L'élève est âgé de dix-neuf à vingt ans lorsque, la palette lui
tombant des mains, il reste sans état, sans ressources et sans mœurs; car d’avoir sans cesse sous les yeux la nature toute nue, être jeune et sage,
cela ne se peut. Que faire, que devenir? Il faut se jeter dans quelques-unes de ces conditions subalternes, dont la porte est ouverte à la misère, ou mourir de faim. On prend le premier parti; et à l'exception d'une vingtaine, qui viennent tous les deux ans s’exposer aux bêtes, les autres ignorés et moins malheureux peut-être, ont le plastron sur la poitrine, ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment, ou l’habit de théâtre sur les tréteaux. Ce que je vous dis là, c’est l’histoire de Belcourt, de Lekain, et de Brizard, mauvais comédiens de désespoir d’être médiocres peintres.» Et, après avoir dit ironiquement d’un tambour de régiment, fils d’un de ses confrères, qu'il avait quitté la peinture pour la musique, il concluait avec gravité: «Tous les pères de ces enfants incapables et déroutés ne prennent pas la chose aussi gaiement. Ce que vous voyez est le fruit des travaux du petit nombre de ceux qui ont lutté avec plus ou moins de succès. Celui qui n’a pas senti la difficulté de l’art ne fait rien qui vaille; celui qui, comme mon fils, l'a senti trop tôt, ne fait rien du tout, et croyez que la plupart des hautes conditions de la société seraient vides si l’on n’y était admis qu'après un examen aussi sévère que celui que nous subissons... Adieu, Messieurs, de la douceur, de la douceur.»
Mélange de gravité et de bonhomie, de gaieté et de pessimisme, qui fait le fond du caractère de Chardin et qui apparaît bien dans le portrait où La Tour l’a représenté, le visage incliné, les yeux demi-clos, le nez et la lèvre révélant par un pli tout particulier une malice finaude.
On pourrait croire Chardin heureux, ou à peu près satisfait, dans une douce philosophie qui fait la force de l’homme sage. Mais la mort de son fils, qu'il ne parvenait pas à oublier, la sensibilité de l'artiste, la malveillance de la critique qui semblait lui reprocher des redites que son art lui infligeait, son amitié pour Cochin qu'il eut à soutenir envers et contre tous, la maladie enfin, la pierre, l’enflure des jambes, l’hydropisie envahissant la poitrine, tel fut le lot de Chardin dans sa vieillesse. Au début du mois de décembre 1779, Desfriches, l'ami intime du peintre, recevait de Doyen une lettre ainsi conçue: «Je suis chargé de la part de M" Chardin de vous faire des excuses de ce qu’elle n’a pas eu l'honneur de vous remercier et de vous faire part de sa situation, qui est douloureuse. M. Chardin a reçu le bon Dieu; il est dans un état d’affaiblissement qui donne les plus grandes inquiétudes; il a toute sa tête; l’enflure des jambes a percé dans différentes
parties de ses jambes, on ne sait ce que cela deviendra.» Et on lit, dans le même mois, sur les registres de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, le samedi sept: «M. Jean-Baptiste-Siméon Chardin, peintre du roy et de son Académie royale de peinture et de sculpture, ancien trésorier de ladite Académie, de l'Académie royale des sciences, belles lettres et arts de Rouen, âgé de quatre-vingts ans passés, veuf en premières noces, de dame Marguerite Saintar, et époux de dame Françoise-Marguerite Pouget, décédé hier à neuf heures du matin, a été inhumé en cette église en présence du sieur Juste Chardin, ancien entrepreneur des Bâtiments du roy, et du sieur Noël-Sébastien Chardin, marchand menuisier, ses frères. » Suivent les signatures de quatre membres de la famille Chardin.
Il laissait derrière lui la femme qui lui avait été si bonne et si secourable dans la vie. On a des détails sur son existence de veuve, par une lettre de Cochin à Descamps: «Madame Chardin demeure maintenant rue du Renard-Saint-Sauveur, chez M. Atger, agent de change. M. Dachet, oncle de M. Atger, avait épousé une sœur de M" Chardin. Ils ont été toujours liés d'amitié. M. Dachet est mort, M. Atger a offert à M" Chardin de la recevoir chez lui, où elle coulerait la vie douce, n'ayant plus le souci de rien que de sa santé; M" Chardin a accepté et s'y trouve heureuse. Ils ont une maison de campagne où ils vont passer la plus grande partie de l'été, au moyen de quoi elle jouit d’un doux repos, d’un bon air, et fait de l'exercice sans fatigue. Elle a cependant essuyé une violente maladie l'automne dernier, mais il n'y paraît plus, et elle a à présent une très bonne santé.» Marguerite-Françoise Pouget ne devait mourir qu'en 1791,
l’âge de quatre-vingt-quatre ans, et elle fut inhumée dans la paroisse Saint-Sauveur, le 16 mai de ladite année.