‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 9 sur 308 · GALERIE LICHTENSTEIN, VIENNE · texte numérisé non relu

GALERIE LICHTENSTEIN, VIENNE

(Photographie Braun, Clément et C

La plus ancienne mention qui soit faite de ces expositions est relative à l’année 1722; mais il y en eut, semble-t-il, d’antérieures à cette date. La dernière eut lieu en 1789, non plus à la place Dauphine, mais rue de Cléry, en la salle de vente du peintre Le Brun. À la place Dauphine, les tableaux, dessins et gravures étaient exposés en plein air, sur un fond de draperies tendues le long des maisons et du reposoir; au moment du défilé de la procession, en usage le jour de la Fête-Dieu, on les décrochait. Chardin figurait régulièrement à ces salons, et quoique devenu académicien, il exposa une quinzaine d'œuvres à la place Dauphine, en 1734, pendant une interruption que subirent les Salons officiels, et c'est ainsi qu'il avait vendu une peinture imitant un bas-relief en bronze, à Jean-Baptiste Van Loo, le neveu du grand Carle Van Loo, celui-là même qui peignit cette toile si heureusement mouvementée, du Musée du Louvre, Le Premier chapitre de l'Ordre du Saint-Esprit. Une telle distinction, venant d’un artiste qui avait une haute situation officielle, eût enorgueilli tout autre. Chardin, lui, dans sa simplicité bourgeoise, ne songea pas pour cela à briguer la charge d’académicien, et se contenta de se faire recevoir maître de l’Académie de Saint-Luc.

Mais voici qu'en 1728, il exposait à la place Dauphine La Raïe, qui est véritablement une œuvre très belle, et qu'on peut étudier au Musée du Louvre. Ce tableau excita la curiosité des académiciens, et Chardin, doutant toujours de lui-même, voulut se convaincre de l'opinion favorable de ces messieurs, et pour cela eut recours à un stratagème. L'épisode est compté dans les Mémoires inédits de la vie des membres de l'Académie royale.

«Désirant pressentir les opinions des principaux officiers de ce corps, Chardin se permit un innocent artifice. Il plaça dans une petite salle, comme au hasard, ses tableaux, et se tint dans la seconde. M. de Largillière, l'un des meilleurs coloristes et des plus savants théoriciens sur les effets de la lumière, arrive, frappé de ces tableaux; il s'arrête à les considérer avant d'entrer dans la seconde salle de l’Académie, où était le candidat: «Vous avez là, dit-il, en y entrant, de très beaux tableaux, ils sont assurément de quelque bon peintre flamand, et c'est une excellente école pour la couleur, que celle de la Flandre; à présent, voyons vos ouvrages:

— Monsieur, vous venez de les voir.

— Quoil ce sont ces tableaux que...»

— Oui, Monsieur.

— Oh! dit M. Largillière, présentez-vous, mon ami, présentez-vous. »

M. Cazes, son ancien maître, trompé par cette même petite supercherie, accorda également un éloge des plus marqués à ces tableaux, ne se doutant pas qu'ils étaient de son élève. On dit qu'il fut un peu blessé de ce tour, mais il lui pardonna aussitôt, l'encouragea et se chargea de sa présentation. Ainsi M. Chardin fut agréé avec un applaudissement général. Ce ne fut pas tout: comme M. Louis de Boullongne, directeur et peintre du roi, entrait à l’Assemblée, M. Chardin lui observa que les dix ou douze tableaux qu'il exposait étaient à lui, et qu'ainsi l’Académie pouvait disposer de ceux dont elle serait contente. «Il n’est pas encore agréé, dit M. de Boullongne, et il parle déjà d’être reçu. Au reste, ajouta-t-il, tu as bien fait de m'en parler.» (C'était une habitude qu'il avait de s'exprimer ainsi.) Il rapporta, en effet, la proposition, elle fut saisie avec plaisir; l’Académie prit deux de ces tableaux.

L'un et l’autre figurent au Musée du Louvre (salle XVI), sous les numéros 96 et 97 du vénérable catalogue de Villot. Le premier représente un intérieur de cuisine: sur une table, au-dessus de laquelle est accrochée une raie ouverte, on remarque, à gauche, un chat, des huîtres, deux poissons. À droite, sur une nappe, un grand pot en terre vernissée, un couteau, un bassin de cuivre, une bouteille de grès, une écumoire appuyée sur un chaudron. L'autre est intitulé: Fruits sur une table de pierre, et animaux. Sur une table de pierre, ornée d’un bas-relief et recouverte d’une nappe, sont placés un grand plat où des pêches, des poires, des prunes, etc., s'élèvent en pyramide; en avant, des huîtres dans une assiette; à côté, un citron, deux carafes contenant de l’eau et du vin, des tasses: à gauche, deux verres, dont un rempli de vin, un grand pot en argent. Dans le fond, un perroquet perché. Au premier plan, un chien épagneul brun levant la tête, un vase à rafraîchir avec deux bouteilles.

Et ainsi Chardin fut agréé à l’Académie comme peintre de fleurs, fruits et sujets à caractères, le 25 septembre 1728. Il n’était pas agréé comme peintre d'histoire, et le xvin‘ siècle, qui eut toujours tant d'esprit, n'en eut cependant pas assez pour abolir cette distinction subtile et plus littéraire que plastique. Greuze, qui eut la même déception, prit l’aventure avec moins de philosophie. Il est vrai que le «distinguo» n'allait pas sans dommage. En effet, on était reçu agréé sur la présentation d’une œuvre, admis

académicien sur un ouvrage dont le directeur de l’Académie fixait ordinairement le sujet, et qui devenait la propriété de l’Académie: et c’est par ce moyen que le Louvre s'est enrichi de tant de morceaux de réceplion, lorsqu'on eut supprimé l'Académie. L'académicien devenait ensuite conseiller. Mais là s'appréciait le fâcheux discernement dont il s’agit: seul l'acadèmicien reçu comme peintre d'histoire, pouvait devenir adjoint à professeur, puis professeur, puis recleur, et enfin directeur. Et l’on ne s'étonnera plus si Greuze, chargé d’ennuis domestiques, se fut impatienté de ce surcroît.

A défaut de ces charges éminentes, Chardin eut en compensation d’autres avantages et d’autres honneurs. Le 28 septembre 1743, il fut fait conseiller; le 22 mars 1752, trésorier; la même année, pensionnaire du roi. On sait d'autre part que le Palais du Louvre, abandonné au xvimn‘ siècle par les rois de France, donna l'hospitalité à nombre d’artistes; or, en 1757, Chardin obtint un logement au Louvre. Le 30 janvier 1765, l’Académie de Rouen le nommait officier de l’Assemblée, en remplacement de Slodtz. De 1752 à 1774, il fut trésorier, charge difficile à exercer après un trésorier qui avait jugé à propos de consommer à l'avance une année de revenu de la pension accordée par le roi; il ne quitta cette fonction qu'en 1774, et de son plein gré, à cause de la fatigue qu'elle lui causait, ainsi qu’à sa femme. Il remplit également des fonctions non moins délicates, celles de tapissier du Louvre. On appelait ainsi l’arrangeur et l’ordonnateur du Salon; on sait que de pleurs, de grincements de dents on peut ainsi provoquer bien involontairement souvent; là encore, Chardin fit preuve de la plus grande activité, du plus grand tact, et trouva le moyen, chose incroyable, de contenter presque tout le monde. Il est vrai qu’il prêchait d'exemple la résignation, et ne se réservait pas la place d'honneur.

Parvenu à l’âge de vingt-deux ans, Chardin fut conduit par son père dans un bal de société bourgeoise: on le présenta à une jeune fille; les deux jeunes gens se plurent, s'aimèrent, s’accordèrent; mais comme Chardin n'avait pas encore une situation suffisamment solide, les parents de la jeune fille demandèrent que le mariage fût différé. L’attente dura plusieurs années, après quoi la fiancée perdit sa fortune, toute sa fortune, et fut bien près de la misère; le père du fiancé voulut à son tour décommander les noces, mais le fiancé, droit, honnête et généreux, se garda

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bien de manquer à sa parole, et les registres de la paroisse Saint-Sulpice ont consacré l'acte de mariage. Le voici en entier, dans son orthographe originale :

« Le 1° janvier 1731 a été célébré le mariage de Jean-Siméon Chardin, peintre de l'Académie royale, âgé de trente et un ans, fils de Jean Chardin, maître menuisier, et Jeanne-Françoise David, présents et consentants, de cette paroisse depuis plusieurs années, y demeurants rue Princesse, — avec Marguerite Saintar, âgée de vingt-deux ans, fille des défunts Simon- Louis Saintar, marchand, et de Françoise Pantouflet, assistée de Pierre Perant, marchand de son, demeurant rue de la Verrerie, paroisse de Saint-Mery, créé tuteur de l'épouse par acte passé devant M. le Lieutenant civil en date du 27 novembre 1730, de fait de cette paroisse, y demeurant rue Ferou, de droit de celle de Saint-Mery sans opposition; fiançailles faites hier, présents et témoins, Pierre Naudin, arquebusier des menus plaisirs du roy, demeurant rue de la Pelleterie, paroisse de Saint-Jacques-la-Boucherie, cousin de l'époux; Juste Chardin, menuisier des menus plaisirs du roy, rue Princesse, frère de l'époux; Claude Saintar, bourgeois de Paris, demeurant rue Saint-Denis, paroisse de Saint-Jacquesla-Boucherie, oncle de l'épouse; Pierre Saintar, négotiant, demeurant rue Neuve et paroisse Saint-Mery, cousin de l'épouse, qui nous ont certifié le domicile des parties ci-dessus et leur liberté pour le présent mariage soussigné. »

Ce document précieux a l'avantage de nous faire pénétrer dans l'intimité du peintre, et, comme son acte de naissance, nous montre le milieu de petits bourgeois, dont l'esprit est partout latent dans les œuvres de Chardin.

Nous verrons plus loin que Chardin fut bien le peintre de la vie bourgeoise: il faut en chercher la raison dans ces vieux papiers, dans ces actes de baptême, de mariage, où signent tout un monde de petites gens honnêtes, aux ambitions limitées, et dont la devise semble être: «Fais ce que tu fais».

Marguerite Saintar, femme Chardin, ne vécut pas longtemps, et faible, malade de la poitrine, elle s’en alla de ce monde, laissant Chardin seul avec son enfant, après une union de quatre ans: « Le 15 avril 1735, a été fait le convoi et enterrement de Marguerite Saintar, femme de Jean-Siméon

Chardin, peintre ordinaire du roy, morte hier en sa maison, rue Princesse, âgée d'environ 26 ans, et y ont assisté Claude Saintar, oncle; Justin Chardin, beau-frère; Noël-Sébastien Chardin, aussi beau-frère de la défunte, qui ont signé.»

Ici encore le document est intéressant et nous montre Chardin habitant rue Princesse, c'est-à-dire dans cette rue tracée, ainsi que la rue Guisarde, sur le territoire de l'hôtel Roussillon, où la fille du duc de Guise, princesse de Montpensier, avait réuni les partisans de la Ligue, dits Guisards, et où il existe encore aujourd’hui des maisons datant de la Ligue, et notam- MONUIES M 10, 12, ie...

Il devait d’ailleurs perdre ce fils unique qui promettait un avenir brillant; le fils de Chardin, en effet, obtint en 1754 le grand prix de Rome. Le sujet du concours était: l’'Asmonéen Malhathias, père des Machabées. D'autre part, il y a au Musée de Nantes un tableau italien de Chardin fils, qui, d’après ces données, semblerait avoir été un peintre d'histoire. En réalité, le jeune artiste quitta bientôt la grande peinture, ou plutôt la peinture de grandes dimensions, pour suivre l'exemple de son père. Ainsi il existait de lui, paraît-il, dans la collection de M. Laperlier, un tableau fait dans la manière de son père, et figurant une tête en plâtre du Mercure, de Pigalle, émergeant d'accessoires divers des arts et des sciences, tels que des étuis, des instruments de mathématiques, des livres, des rouleaux de papiers, etc...

Quoiqu'il en soit, le mariage de Marguerite Saintar, très heureux au point de vue sentimental, le fut moins dans la vie pratique, par suite de la gène dont il eut constamment à souffrir.

Dès cette époque cependant, Chardin était connu et goûté; et n’ai-je pas dit que Jean-Baptiste Van Loo, en 1728, avait acheté une de ses toiles, et que la même année il avait été agréé par ces messieurs de l’Académie: or, l'union du peintre et de M" Saintar, eut lieu en 1731. Mais les prix auxquels l'artiste vendait ses tableaux ne furent jamais bien élevés; le Dessinateur et l'Ouvrier en lapisserie, deux tableaux se faisant pendant, ne se vendirent que 100 livres; le Toton, 25 livres; la Fontaine et la Blanchisseuse, ensemble, 482 livres. Ces prix datent de 1745, et ont été atteints, lors de la vente de la collection du chevalier de La Roque, le célèbre amateur à la jambe de bois, qu’une toile de Watteau a rendu immortel. Ces

prix de vente peuvent servir de types à tous les autres. Si l’on ajoute à leur modicité les conditions dans lesquelles travaillait Chardin, l'absence absolue de dot chez sa femme, que nous avons déjà signalée, et la production consciencieuse mais très lente de l'artiste, et aussi l'inaptitude complète au commerce des œuvres d’art, on concevra facilement que la vie familière du peintre fut loin d’être brillante. Cette incapacité de gérer avec fruit ses affaires éclate tout particulièrement dans une lettre de Berch, adressée au comte de Tessin, en octobre 1745, et que M. Philippe de Chennevières a publiée dans ses Portrails inédils d'artistes français:

«L'affaire des tableaux rencontre un peu de difficultés du côté de M. Chardin, qui avoue naturellement qu'il ne pourrait pas donner les deux pièces que dans un an d'ici. Sa lenteur et la peine qu'il se donne doivent, dit-il, déjà être connues à Votre Excellence. Le prix de 25 louis d'or par tableau est modique pour lui, qui a le malheur de travailler si lentement; mais en considération des bontés que Votre Excellence a eues pour lui, il passera encore ce marché et laissera à la volonté de cet ami de Votre Excellence, s'il veut y ajouter quelque chose quand l’entreprise sera achevée. De cette façon, Votre Excellence a encore du temps pour se déterminer si elle veut qu’il travaille. Un tableau qu'il a chez lui l'’occupera encore probablement un couple de mois. Jamais, chez lui, plus d'un entrepris à la fois.»

Comme ce dernier trait est instructif! Une seule œuvre sur le chantier, la probité du métier, le désintéressement; deux tableaux par an! Que nous voilà loin des artistes mondains d’aujourd’hui, pilotés en Amérique par un manager où un barnum de la peinture, et gagnant leur million dans leur année! Aussi bien, la peinture de Chardin n’a pas bougé, et à défaut de richesse et de faux honneurs, de réputation de mauvais aloi, elle lui a donné la vraie gloire, celle qui résiste à l'examen des générations aux goûts différents.

Mais Chardin allait bientôt connaître, et fort heureusement pour le développement harmonieux et sûr de son talent si pondéré, la sûreté du lendemain et le calme de la vie matérielle. Après dix ans de veuvage, il épousait la veuve de Charles de Malnoë, Françoise-Marguerite Pouget, dont nous connaissons par une gravure de Cochin le profil séduisant: un œil noir, un regard vif, un nez dont les narines disent tout l'esprit, une bouche

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