CHAPITRE Il
AI déjà eu l’occasion d’indiquer que l'éducation de Chardin, dans l'atelier Cazes, fut très élémentaire. Cazes se contentait de donner ses propres œuvres à copier à ses élèves; jamais en son atelier on ne peignait d’après le modèle. Et, nous l'avons vu également, il fallut que Chardin entrât dans l'atelier de Noël-Nicolas Coypel pour qu'il
se révélât à lui-même sa véritable vocation qui était de peindre des natures mortes; il fallut que le maître lui donnât à peindre un fusil dans un portrait de chasseur, pour que l'élève comprit toute la complexité du problème artistique, et par les précautions infinies que Coypel apporta
dans l'éclairage et la disposition de l’objet, et par la difficulté de rendre consciencieusement les plans, valeurs, et les couleurs de la réalité. Peintre de natures mortes, nous verrons dans d’autres chapitres que Chardin ne fut guère autre chose, et que s'il le fut par hasard, il y resta parfois audessous de lui-même, ce qui est encore très haut. Est-ce à dire que Noël- Nicolas Coypel fut véritablement l’initiateur de Chardin, et qu’il faille lui attribuer l'honneur d’avoir produit un tel élève?
Noël-Nicolas Coypel était d’une de ces familles françaises où l’on était peintre de père en fils, pendant plusieurs générations, comme chez les maîtres des corporations d'artisans. Il y eut plusieurs Coypel, comme il y eut plusieurs Le Nain, comme il y eut plusieurs Clouet; et je n’en finirais pas de citer des exemples. Noël Coypel, le premier artiste de ce nom, que je sache (1628-1707) avait collaboré à l'œuvre gigantesque de Le Brun, premier peintre du roi sous Louis XIV. Les tableaux qui nous restent de lui au Louvre, comme Ptolémée-Philadelphe donnant la liberté aux Juifs, révèlent un artiste fort imprégné du Poussin. Il avait dirigé l’École française de peinture à Rome, pendant quatre ans; et son jeune fils, Antoine, qu'il avait emmené, prit là-bas le goût des œuvres d'art, et surtout de celles du Bernin. D'un second mariage, Noël Coypel avait eu un autre enfant, qui fut Noël-Nicolas (1691-1734), précisément le maître de Chardin. De son côté, le fils aîné de Noël Coypel avait eu un fils, Charles-Antoine, qui fut premier peintre du roi, sous Louis XV. Noël-Nicolas Coypel, nous l'avons vu par les dates de sa naissance et dé sa mort, appartient tout entier au xvin* siècle.
Comme son contemporain, Charles De la Fosse, il occupe une place toute spéciale dans l’histoire de la peinture française, par une recherche de grâce et de clarté tout à fait inconnues dans les compositions de la génération dominée par Le Brun. Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, et que je tiens à établir avant tout, c'est le côté traditionnaliste des Coypel. Bien entendu, il s’agit de la bonne et de la saine tradition.
A notre époque férue de galanteries xvnr siècle, on hausse trop volontiers les épaules, et on tourne trop vite les talons devant les peintures italiennes du xvir siècle, qui traitent très souvent d'histoire religieuse, et ont été, la plupart du temps commandées par l’Église catholique et romaine,
mais une Église qui n'a rien du côté païen des papes du xvi° siècle, une Église influencée et dominée par l’organisation jésuitique qui triompha à la suite du concile de Trenté. On ne voit, ou plutôt on n'a pas le temps de voir que ces peintres au sentiment contestable, à ne les envisager qu'au point de vue littéraire, — ce qui est un tort, — sont d'admirables artistes plastiques, préoccupés avant tout de valeurs, d'éclairage, de modelé, pour ne pas dire le mot, et à qui le sujet traité n'est pas un sujet à composition éclairée ou colorée. Aussi bien, les maîtres français du xvi* siècle ne s'y trompèrent point. Ils allèrent de préférence à ces maîtres italiens de second ordre, si l'on veut, moins olympiens, mais plus près d'eux que les génies du xvi° siècle. Poussin, Lorrain, Le Guaspre, Milliet, tous les excellents paysagistes comprirent à merveille les leçons qu'on en pouvait tirer, et que les maîtres qu'une critique légère range commodément sous la rubrique de décadence italienne, connaissaient et surtout enseignaient admirablement leur métier, en le rendant plus visible. En littérature, il en va de même; on apprend mieux le style dans La Bruyère, dont les habiletés sont évidentes, que dans Bossuet, où le métier se dissimule avec plus de coquetterie; et l'apprenti écrivain doit se mettre à l’école du premier, de peur que l'autre ne le décourage par l'indifférence de son génie. Ce n’est pas au hasard que j’emploie ce mot métier; beauté du métier, tout est là; voilà comment il faut juger la plupart des artistes français du xvir siècle ; la beauté du métier, ils y ont tendu tous leurs efforts. Or, quelle est la formule qui peut mieux définir Chardin que la beauté du métier? Un éclairage méticuleux et systématique, parce que, classé et ordonné, une lumière partant d'un point pour aboutir à un autre, et étageant les objets divers suivant la place qu'ils occupent par rapport à l'éloignement du foyer lumineux, une belle pâte, de la belle matière propre et que le temps a convertie en émail transparent et limpide, sans richesses de mauvais aloi, sans éblouissement tapageur, mais sans lendemain désastreux; et par-dessus cette ordonnance classique qui est celle des Poussin, des Le Brun, des Le Sueur, des Claude Lorrain, la retombée des écharpes de couleurs, l’enchantement des reflets se croisant et se superposant sans rompre l'équilibre primordial des contrastes colorés; modelé rigoureux, voilà qui nous classe Chardin dans la tradition française de clarté et de belle ordonnance lumineuse; richesse de la parure, voilà qui l’apparente aux Vénitiens et qui en fait l'ancêtre d’un Fantin-Latour.
Mais d’une manière plus précise, je veux essayer de caractériser le moment où Chardin fait son apparition. Je ne crains pas d'être contredit en prenant la date de 1728, pour situer son avènement dans l’histoire de la peinture française. 1728! Chardin avait alors vingt-neuf ans, étant né en 1699. Il exposait depuis quelques années déjà aux Expositions de la jeunesse, et y avait eu du succès. La même année, Jean-Baptiste Van Loo lui achète un de ses tableaux. La même année, il est agréé à l'Académie comme peintre «d'animaux et de fruits», et le procès-verbal aurait pu mentionner, dès lors, sans exagération, ses qualités comme « peintre d’accessoires, de fruits, d’attributs, d’ustensiles de chasse, de cuisine ». Le Chat dans le garde-manger, qui est au Louvre, dans la salle XVI, et qu'on peut considérer comme une œuvre excellente de Chardin, est précisément son morceau de réception de l’Académie, ainsi que Fruits, chien el perroquel, dans la même salle de notre Musée national. Ces deux œuvres nous donnant du talent de Chardin une idée suffisante, on peut donc sans crainte prendre la date de 1728 comme base de discussion.
Or, que voyons-nous en France en 1728? Je ne veux pas m'attarder à de longs développements historiques sur le milieu qui produit les œuvres d'art. Mais encore est-il, qu'ici, l’histoire a quelque importance. Au règne solennel et fastueux de Louis XIV, à cette fin ennuyeuse et étouffée d'un souverain assombri par les deuils de famille, par une religion étroite, par des influences néfastes, et par les désastres de la guerre de la succession d’Espagne, avaient succédé l'aimable Régence du duc d'Orléans, et les espérances que faisaient naître un souverain encore jeune, très populaire, très aimé du public. Le déplacement des fortunes à la suite du système de Law, les mœurs plus relâchées de la Régence, la disparition d’un souverain autoritaire avaient apporté plus de laisseraller dans l'existence ; et enfin, le bien-être résultant de la paix, l’influence prépondérante de la politique pacifiste du cardinal Fleury, en France, et de Walpole en Angleterre, avaient amené une certaine détente dans les esprits, qui se traduisit par un renouvellement des conceptions artistiques, soit dans les arts majeurs, soit dans les arts mineurs. En architecture et en décoration, Robert de Cotte avait succédé à Le Brun;
l'affinement des boiseries, leurs moulures et leurs arabesques infiniment gracieuses rendirent inutiles les grandes compositions mythologiques, et le