TION
COBLE C
{Photographie Braun: Clément
prend, mais en même temps la Fortune lui en ôte une partie, et tandis qu'il regarde la Paresse qui lui sourit d’un air indolent, l’autre tombe de ses mains.» Rien n'est plus injuste que cette critique. On y reproche à Chardin de pouvoir travailler à son aise: on eût dû se réjouir de ce qui lui donnait au contraire le loisir de l’œuvre consciencieuse: on reproche à l'artiste de se répéter: mais on ne comprend pas que cette répétition n'est qu'apparente, et que parmi tous ces objets inanimés, aucun n’est peint de pratique, chacun est né, observé, transcrit fidèlement, avec des variations si subtiles, si raffinées, que l’auteur du pamphlet ne les a pas vues et a conclu rapidement à une similitude apparente.
J'ai cherché précédemment des ancêtres à Chardin dans la peinture française; il en est un que j'ai volontairement omis, car je voulais d’abord définir Chardin comme coloriste, à l'aide des citations de Diderot. Largillière, car c'est à lui que je fais allusion, est vraiment le plus grand coloriste que nous ayons eu en France avant Chardin. Les idées de Largillière sur la couleur, on les connaît par une conférence qu'Oudry fit à l'Académie, le 7 juin 1749, «sur la manière d'établir la couleur en comparant les objets les uns avec les autres» et dont il reporta l'honneur à Largillière. Le titre de cette conférence est significatif, et me dispose à entrer dans le détail même du sujet. Lorsque Diderot définissait le grand coloriste, «celui qui a su accorder son tableau», ne résumait-il pas excellemment l’objet même de la conférence d'Oudry. Or, Largillière venait en ligne droite des Flamands, dont il avait saisi tous les secrets. Et, dans la patience même de Chardin à représenter la nature dans toute son humilité, n'y a-t-il pas quelque chose du génie flamand et hollandais, l'accent des Téniers, des Terburg, des Metsu, des Snyders, des Peter de Hooch, leur robuste fidélité? C’est là véritablement, dans les Flandres ou dans la Néerlande, qu'il faut chercher ses véritables ancêtres.
Chardin eut des imitateurs et des successeurs. En première ligne, dans l'ordre chronologique, il faut citer Étienne Jeaurat, son contemporain, année pour année, qui fit, lui aussi, de la peinture dite «de genre», et y réussit mieux que dans la grande peinture allégorique ou historique. Il peignit comme Chardin des ménagères, des éplucheuses de salade, des écosseuses de pois, et ses pièces les meilleures, vulgarisées par la gravure, sont certainement des scènes familières: le Déménagement d'un peintre, la
Conduile des filles de joie à la Salpétrière, les Fêles villageoises, n'ont pas la transparence, la profondeur, le moelleux des scènes bourgeoises peintes par Chardin, mais en rappellent la bonhomie, la bonne humeur, et la probité morale.
Ensuite, c’est Roland de la Porte, né en 1724, et mort en 1793, sur qui on ne possède pas de renseignements biographiques, mais que l'on sait avoir été admis à l’Académie comme peintre d'animaux, le 26 novembre 1763, avec la peinture qui se trouve actuellement dans la salle XVI, au Musée du Louvre, et intitulée ainsi: «Vase, globe et instrument de musique ». Ce morceau, et la nature morte qui est exposée dans la salle La Caze, révèle un artiste très près de Chardin, et certainement au-dessus des critiques sévères de Diderot, qui le mettait «à mille lieues du grand maître».
La Révolution arrivait, avec David et l’école néo-classique. On se mit à adorer de nouveau l'Olympe et le Parnasse, et on méprisa les maîtres charmants du xvnr siècle. On unit dans le même mépris tous les peintres de cette époque, et on y engloba Chardin, qu’on ne pouvait pourtant pas accuser d’un dessin superficiel et consciencieux. L'Embarquement pour Cythère servait de cible aux rapins de David? Des portraits de La Tour se vendaient 20 à 25 livres. Un d'eux ne dépassa pas 3 francs. On enveloppait, chez les brocanteurs de la rive gauche, de vieilles toiles encrassées dans des gravures de Moreau ou de Saint-Aubin, et les collectionneurs éclairés faisaient d’invraisemblables bonnes fortunes. En 1826, à la vente Denon, les deux Bénédicilé de Chardin faisaient 219 francs; l'excellent critique d’art Thoré-Burger achetait pour 10 francs, à Vendôme, le Menu du Maigre et le Menu du Gras. Ces deux tableaux étaient revendus ensemble 155 francs en 1845. Déjà en 1782, le Chéleau de cartes n'avait été payé que 40 livres. Tels sont quelques-uns des prix inimaginables auxquels des collectionneurs tels que le docteur La Caze, Marcille, Goncourt, de Chennevières, pour ne citer que les principaux, purent acquérir les plus beaux, les plus purs Chardin. Ceux des Goncourt et du marquis de Chennevières ont été dispersés par les soins du commissaire-priseur ; mais le docteur La Caze n’en a pas donné moins de quatorze au Louvre, et il en existe un nombre au moins égal chez M Jahan-Marcille, la fille du distingué collectionneur Eudoxe Marcille. La vogue revint à ces chefs-