‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 16 sur 308 · UNE FILLETTE · texte numérisé non relu

UNE FILLETTE

DESSIN AUX CRAYONS DE COULEURS

GALERIE :ALBERTFINA. VBENNE

on voit un coffret et un carlin; à droite, un dévidoir; au fond, une cheminée et un paravent verts. Ici encore, il faut faire la part des qualités du peintre: une harmonie délicieuse des blancs où passent des reflets ambrés, la transparence d'un ruban bleu sous un bonnet de dentelle, une robe qui laisse à découvert un bout de bas bleu, auquel répond dans l’ombre le vert très sourd du paravent, les parties bleues de la tapisserie; et, d'autre part, dans la gamme chaude, les bois clairs des meubles, une robe à larges rayures jaunes, l'éclat d'une torchère en bronze doré, le rouge vif d'une pelote de fil, et la clarté pâle d’un écheveau de laine rose. Tout cela est délicieux, à la manière d’un beau tapis. Mais je dois avouer que le visage contrit de la fillette est insuffisant, que la mère grondeuse n'affirme pas suffisamment son mécontentement. Ici encore, ce qui exprime la signification de cette petite scène d'intérieur, beaucoup plus que l'expression des visages, ce sont les gestes, les attitudes, l'accablement des mains qui disent le travail inachevé et le mécontentement d’un ouvrage minutieux de tapisserie à recommencer.

Le Buffet, qui fut le morceau de réception de Chardin à l’Académie (1728), a été placé sous Napoléon [* au palais de Compiègne, puis est revenu au Louvre en 1851. C’est un tableau de nature morte; aussi, à ce point de vue, nous en reparlerons dans un autre chapitre; mais son autre titre Fruits, chiens et perroquet, indique une ou deux figures animées : un épagneul lève la tête vers un perroquet qui domine les victuailles. Ce chien est étudié largement, en pans de lumière et d'ombre; son poil marron, très soyeux, s’harmonise avec les reflets qui passent dans l’ombre chaude du buffet et la bassine de cuivre où trempent deux bouteilles. Il vaut par l'attitude, par le mouvement, et il est traité bien différemment des chiens d'Oudry ou de Desportes. Dans la salle XVI, il y a, notamment, dans le portrait d’un Chasseur par Desportes, une étude de chien très poussée, très serrée, beaucoup moins large, mais plus minutieuse que celle de Chardin. Autrement dit Chardin se comporte toujours en peintre, subordonnant tout détail à une caractéristique, à une étude de lumière et

de couleur.

La Pourvoyeuse, qui date de 1720, et qui a figuré au Salon de 1730, a été vendue 164 livres au chevalier de La Roque, en 1745. Après avoir passé

dans les collections du D' Maury et de Giroux père, en 1831, elle a été

achetée, en 1867, à M. Laperlier au prix de 4.050 francs. Il en existe une variante, à Vienne, dans la galerie Lichtenstein. C’est à propos de ce tableau que l’auteur de la Description raisonnée du Salon du Louvre de 1739, a écrit les lignes suivantes: «M. Chardin est toujours lui-même et lui tout seul pour ses petits sujets amusants. On aime tout ce qu'il produit; mais ce qui semble avoir la préférence, cette année, c'est une cuisinière revenant de la boucherie et du marché au pain. » L'éloge comporte des restrictions. Voyons ce qu'il en est. À droite, debout, de face, la tête de trois quarts à gauche, une servante, en bonnet et corsage blancs, tablier lilas, jupe rayée, dépose un pain sur une huche; de la main droite, elle tient un gigot enveloppé dans une serviette; au dernier plan, une soubrette en robe jaune, cause sur le pas de la porte avec un visiteur dont on n’aperçoit que le visage’. Le tableau est d'une harmonie délicate: au gris bleu du tablier de la pourvoyeuse, répondent la lumière ambrée qui circule partout, la miche de pain à la croûte dorée, un bras potelé, mais hâlé par le soleil, le bois brun du buffet, et l'éclat assourdi d’une fontaine de cuivre; il est modelé de gauche à droite, rigoureusement. Lépicié, nous le verrons dans le chapitre consacré à l'œuvre gravé de Chardin, a donné un commentaire piquant de cette scène de genre, et il a insinué que cette pourvoyeuse pourrait bien être une coquette, tout comme les autres femmes. Quelques détails sembleraient lui donner raison, les manches élégamment relevées par un ruban délicat, par exemple. Je dois ici encore remarquer que les deux figures de femmes sont traitées avant tout au point de vue de la lumière; par contre, ce qui est remarquablement saisi et rendu, c'est le geste, c'est l'attitude d’une personne qui pose un fardeau trop lourd. La pourvoyeuse est peut-être une coquette mais, en tout cas, tout ce qu’elle rapporte du marché m'incline à croire, à l'encontre de Lépicié, qu'elle n’a pas pris sur la dépense «ce qui lui faut pour s'habiller. »

Le Singe antiquaire est une parodie beaucoup plus qu'une étude de peintre animalier. Ce n'est pas au hasard que j'emploie le mot de parodie. En l’occasion, il est un éloge ; Chardin, en effet, a exprimé avec intensité le geste un peu ridicule du «connaisseur» qui examine un

1. Pour ces descriptions minutieuses, je me réfère en général, sauf erreur vérifiée, au Catalogue officiel du Musée du Louvre. I] importe d'indiquer les moindres détails des tableaux, pour qu'aucune confusion ne soit possible entre les variantes et les répliques.

objet d’art à la loupe: il a ridiculisé ainsi l'amateur, qui se comporte un peu avec l'art comme l’avare avec son trésor. Le tableau achevé a gardé dans l'exécution toute la fraîcheur, tout l’imprévu de la première pensée. L'exécution est large, Chardin ne s’y attarde pas aux minuties du détail, il voit vite, clair et grand; les oppositions de lumière et d'ombre, le contraste simultané des couleurs valent sans qu’on s’y arrête. Point de bagatelles dans le regard, mais des raffinements: une harmonie chaude, où vibre un feu de charbon, le velours rouge d’un tabouret, la tranche d’un vieux livre relié en maroquin, avec des échos dans les bleus, gris bleu du museau de l'Antiquaire, bleu assourdi d’un tapis. L'œuvre avait paru au Salon de 1740 sous le titre: le Singe de la philosophie, et après avoir passé par la collection Baroilhet, avait été achetée en 1852, par M. Laneuville, au prix global de 3.000 francs pour ce tableau, y compris deux natures mortes : le Menu de maigre et le Menu de gras.

Le Catalogue du Louvre le décrit ainsi et, en insistant sur ces détails, je n’entends pas suppléer à la vue du tableau, mais donner une référence précise pour la vérification des variantes et des répliques: «A droite, un singe assis, de trois quarts tourné à gauche, en robe de chambre jaune, regardant avec une loupe une médaille; à sa droite, une table, un casier à médailles et, sur un tabouret, des livres ; au fond, un poêle allumé. »

Le Château de cartes a figuré au Salon de 1741, n° 72, sous le titre suivant: «Tableau représentant le fils de M. Leloir s'amusant à faire un château de cartes.» Il était autrefois de forme octogonale. Il en existe une réplique achetée 40 livres par M. Devouges en 1782, et une autre variante, gravée par Filloeul, dont nous parlerons ailleurs. Là, le jeune garçon est assis devant une fenêtre. Portrait! c’est un portrait! un des rares que nous puissions signaler dans l'œuvre de Chardin. Le visage est attentif, sans être très poussé comme expression; il y a dans la ressemblance un point culminant fugitif et presque insaisissable; en deçà le portrait n'est qu'un tableau ordinaire; en delà il peut devenir une caricature. Chardin reste plutôt au-dessous du point qu'il ne faut pas dépasser; mais en revanche, au point de vue seulement pittoresque, quelle revanche! Le modelé du visage et des mains, la matière des étoffes, tout est admirable; et que dire de ces jeux de la lumière qui éclate joyeusement sur le château d'Espagne, suit amoureusement le profil d’un carton; de la couleur, une harmonie de gris et bleu

avec des résonances d’or; des ombres transparentes enfin, où l’on retrouve l'écho assourdi de toutes ces délicatesses. Le type du jeune homme représenté est celui que Chardin semble avoir affectionné pour modèle. Ce garçonnet un peu niais, dégingandé, «dans l’âge ingrat», comme on dit communément, on le retrouve dans le Dessinaleur, dans les Bulles de savon; et Chardin semble ainsi avoir ses types bien déterminés: un jeune homme dans l’indécision de la croissance, une ménagère proprette et appétissante, de petites filles où l’on devine la femme, par avance, et c'est à peu près tout; la répétition même de ces modèles, presque constante dans ses tableaux de genre, n’est pas révélatrice de la variété et de la souplesse habituelle d'un peintre de portraits.

Le Singe peintre, qui se trouve également au Musée du Louvre, dans la salle La Caze, a figuré au Salon de 1740, de même que le Singe antiquaire. Il est entré au Louvre dans la collection du docteur La Caze après avoir passé dans la collection de J.-B. Lemoigne, en 1778. Au point de vue de l’expression, il est plus poussé que son pendant. L'attention de ce singe qui esquisse un autre singe (on dirait d'une joyeuse fantaisie de rapins) est tout à fait amusante; j'en dirai autant du geste, de l'attitude, des pattes qui se croisent, de la «main» qui tient la palette, de celle qui dessine, de l'œil qui observe. Ici le peintre raille le peintre avec une bonhomie délicieuse. La lumière joue sur le rouge du costume, sur un mouchoir blane, sur l’or des broderies, sur l’anse d’un vase, sur un carton à dessin, absolument prodigieux; l’ensemble est plus clair que celui du Singe antiquaire.

J'ai décrit les tableaux qui sont au Musée du Louvre. Dans d’autres collections privées ou publiques, les scènes de genre que Chardin a peintes m'amènent aux mêmes conclusions touchant l'insuffisance des figures, la lourdeur de sa touche dans la chair, qui manque de transparence. C’est pour cette raison que Goncourt l’a justement comparé à Metzu ; et ce défaut, qui passe inaperçu dans de petits tableaux où l’on est séduit par les reflets, par l’atmosphère, par les fantaisies de la lumière, par les détails de nature morte, est beaucoup plus apparent et pénible, c'est-à-dire significatif d’un effort, dans les tableaux de plus grande dimension.

Les Amusements de la vie privée sont au Musée de Stockholm: mais nous les connaissons par la gravure excellente de Surugue. Cette femme qui s'est arrêtée de lire et se laisse aller à la rêverie, ce n’est pas une autre

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