CHAPITRE IV
"HISTOIRE de la gravure est indispensable à qui veut étudier celle de la peinture. En effet, nous connaissons beaucoup de peintres par les reproductions gravées qui existent de leurs œuvres. Beaucoup de peintures ont disparu, ou noirci. Les Batailles d'Alexandre, de Charles Le Brun, sont bien sombres, en certaines parties du moins, l’harmonie générale, c’est-à-dire le rapport des valeurs et des tonalités, est perdue; si Gérard Audran n'avait pas consacré six années à les reproduire fidèlement par le burin et l’eau-forte, il serait difficile aujourd'hui de s’en faire une idée très exacte; le graveur a excellé non seulement à exprimer les
lumières et les ombres, mais par ses tailles savantes, plus ou moins profondes, plus ou moins retouchées d’eau-forte, il a réussi à donner l'impression même de la couleur. De même Rubens avait décoré l’église des jésuites d'Anvers de peintures d'un sentiment superbe, et d'une fougue vraiment extraordinaire; l’église des jésuites a été dévorée par un incendie, et si des graveurs n'avaient pris soin de populariser ces œuvres, nous n'en aurions aucune idée, et nous serions réduits à accepter bénévolement l’enthousiasme des contemporains. De tout temps, d’ailleurs, les peintres ont compris le profit qu'il y avait pour eux à ne pas rester dans une tour d'ivoire, à étayer leur réputation en se vulgarisant un peu; les graveurs ont été les vulgarisateurs des peintres. Rubens, sans doute, a exécuté fort peu d’estampes par lui-même; à part une pièce de tout premier ordre, la Sainte Catherine, on ne peut conclure de la formule «Rubens, fecit, invenit ou excudit», à la personnalité du maître en tant que graveur. Mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu’il eut soin de grouper autour de lui toute une pléiade d'artistes, qu'il dirigeait lui-même, les aidant de ses conseils, quant à l’interprétation de ses œuvres; et ainsi son œuvre peint, gravé par des artistes tels que Bolswert, Paul Pontius, Lucas Vorsterman, Pierre de Jode, — pour ne citer que les principaux, — jouit en son temps d’une immense réputation. Il en va de même pour Van Dyck, qui a relativement peu gravé par lui-même, a répandu partout ses portraits célèbres de grands hommes grâce aux gravures parues chez Martin Vander, Enden et Gilles Hendriex. Au moment où Chardin parut, la gravure française était dans tout son éclat. Par l’édit de Saint-Jean-de-Luz, en 1660, Louis XIV débarrassait les graveurs des gênes de la maîtrise, faisait de leur art un art libre, distinct des arts mécaniques, et le mettait au rang de la peinture, de la sculpture et de l’architecture. Robert Nanteuil, fin portraitiste quant aux visages, Gérard Edelinck, Gérard Audran par le burin, Jean Morin par la pointe sèche et l’eau-forte, certes très inspirés par l'école flamande qui les avait précédés d’un demi-siécle, avaient assoupli leur technique, et l'avaient amenée au plus haut degré de la perfection. Les peintres du xvin° siècle se rencontrèrent donc avec une série d'artistes en possession de tous leurs moyens, et prêts à les faire bénéficier de toutes les ressources de leur métier et de toute l'intelligence de leur savoir-faire. Watteau et les peintres qui allaient suivre trouvaient devant eux des hommes de la valeur de Laurent Cars, Benoît Audran,
Nicolas Cochin, Michel Aubert, Nicolas de Larmessin, Jacques-Ph. Le Bas, L. Surugue, Henri-Simon Thomassin, Jean Moyreau, Louis Desplaces et Bernard Lépicié. Beaucoup de ces noms, nous les retrouverons au bas des planches gravées d’après Chardin. Chardin a-til gravé lui-même? Non. J'imagine cependant que son esprit probe, minutieux, méthodique, se fût appliqué à merveille au métier soigneux de buriniste. Tout son œuvre ne pouvait être gravé. Ses natures mortes, répétées à l'infini, qui valaient surtout par les vibrations infinies de la couleur, par les reflets complexes des objets entrevus dans l’ombre des intérieurs paisibles, par la couleur, ne devaient tenter que médiocrement des artistes travaillant pour le compte d'éditeurs soucieux avant tout du succès. L'œuvre gravé de Chardin se compose donc des tableaux de Chardin, mais des tableaux à figures, gravés par d’autres artistes, dont un, notamment, Lépicié. J'ai donc feuilleté à la Bibliothèque nationale et dans les collections d'amateurs, cet œuvre gravé, et j'ai ressenti la même impression que devant les peintures du maître, une impression d’honnêteté, de correction, de vie simple et heureuse; j'ai éprouvé la même sensation qu'auprès du portrait qu’il a exécuté de luimême au pastel, et où il s'est représenté si bonhomme, et si malicieux tout à la fois.
Le voici tout d’abord, ce portrait, gravé par Chevillet. Chardin y est représenté, un large binocle pinçant l'extrémité inférieure du nez, cependant que ses yeux pétillent et regardent en dessus, et que la lèvre inférieure, proéminente, dit tout l'esprit de cette bonhomie.
Charles Courtry a exécuté une eau-forte excellente d’après ce même portrait.
Le Bas a gravé le Modèle. Les valeurs, excellentes, sont déterminées par un éclairage de gauche à droite; le jeune artiste copie une rondebosse: il est assis tourné de droite à gauche; derrière lui, un de ses camarades, debout, considère son travail; c’est d’une grâce et d’un naturel incomparables. C'est une estampe au burin, légèrement retouchée d'eau-forte, dans les parties ombrées. Jacques-Philippe Le Bas compte dans l'histoire de la gravure. Il est né à Paris, le 8 juillet 1707, et y est mort le 12 mai 1783. Des artistes anglais, notamment Strange et Guillaume Wynne vinrent lui demander des conseils, et ceci prouve une réputation très établie. Ses pièces les plus connues sont: l’Assemblée galante,
(A d'après Watteau; la Conversation galante, d'après Nicolas Lancret; une | | suite de 12 planches, prises dans la série des Ports de France, de Joseph Vernet; le Portrait de Grandval, d'après Nicolas Lancret; si l’on ajoute à cette courte énumération les planches gravées d’après Chardin, on aura
l'idée d’un talent extrêmement souple et pouvant reproduire des œuvres aussi variées que celles que nous venons d'indiquer.
Il existe de ce tableau une variante très sensible, gravée par Jean- Jacques Flipart, en 1757. Le copiste y est assis à terre, de dos; il dessine
| d’après le Mercure de Pigalle; sur un caisson à gauche, on voit un | buste de Junon, dans le style grec classique; deux rouleaux de papier,
une palette accrochée au mur, un couteau à terre, complètent l’attirail
| | de cette scène très pittoresque et amusante. Jean-Jacques Flipart, qui a | | gravé, comme Le Bas, les célèbres Musiciens ambulants du maître allemand | | contemporain Dietrich, a vécu à Paris de 1723 à 1782; ses planches sont | généralement très avancées à l’eau-forte; il excelle à rendre avec la pointe | l'aspect des touches mates d’un pinceau; son burin, il ne l’utilise guère que (|| | pour accentuer les colorations. Il est surtout connu par ses estampes d'après fl | Greuze, notamment l'Accordée de village, le Paralytique et le Géleau des Rois. Il a aussi donné de bonnes planches d’après Ch. Natoire, Vénus et Énée, et un beau portrait de Jacques Dumont le Romain, d'après Maurice Quentin de La Tour.
L'estampe en question porte la devise: «A Paris, chez Laurent Cars, graveur du Roy, rue Saint-Jacques, vis-à-vis le collège Duplessis. »
La rue Saint-Jacques était l'habitat préféré des graveurs; nous voyons au bas de beaucoup d'estampes, à Paris, chez un tel, rue Saint-Jacques. Laurent Cars, graveur, vendait directement ses épreuves au public; de même Surugue, de même Lépicié, de même Filloeul. Donc, l'intermédiaire n'existait pas, ou peu, à cette époque; enfin, — et ceci est un garant de la valeur artistique des estampes d’alors, — le maître lui-même était là, surveillant l'impression, l'exécution matérielle de ses estampes, leur débit; donc la part de personnalité était plus grande, et la contrefaçon plus difficile. Je ne cite que pour mémoire une lithographie de Soulange Tessier, d'après le même tableau; elle diffère d’ailleurs par quelques variantes de la gravure si remarquable de Flipart.
. = a ur à # L'Antiquaire ‘et le Peintre ont été gravés tous deux par Pierre-