LA FILLETTE AUX CERISES
COLLECTION DE M. LE BARON H. DE ROTHSCHILD
Louis Surugue, qu'il ne faut pas confondre avec son père Louis Surugue (1695-1758) et qui a gravé l’Inslant de la Méditation (1747), d'après Chardin, sans parler de ses autres pièces les plus connues: Arlequin, Pierrot et Scapin, le Concert, d’après Watteau, le Portrait de Louis de Boullongne, d'après Mathieu. Pierre-Louis Surugue est né à Paris en 1717 et y est mort en 1771. Les deux planches en question sont précisément les meilleures qu'il ait laissées, avec le Projet d'un Salon à Saint-Cloud, d'après une esquisse de Ch. Coypel, et le Portrait de René Fuémin, d'après Maurice Quentin de La Tour. Aussi bien, elles atteignent des prix honorables dans les ventes.
Ch. Le Blanc, dans son Manuel de l'Amateur d'eslampes, signale les prix suivants pour les deux planches réunies : vente Amsler, 12 marks; vente Herzog, 100 francs; vente Béhague, 160 francs; vente Roth, 217 francs; vente Mulbacher, 260 francs. Ces prix n’ont évidemment rien de comparable avec ceux qu'atteignent actuellement des planches bien inférieures comme qualité, mais plus dix-huilième siècle! Au bas du Peintre, on peut lire cette
devise:
Le Singe, imitateur exact ou peu fidèle, Est un animal fort commun; Et tel homme ici-bas, est le peintre de l’un Qui sert à l’autre de modèle.
L'auteur de ces petits vers sans prétention a tenu à passer à la postérité, et il a signé « Pesselier » à côté de Chardin et de Surugue. Enfin, on remarque l’adresse de Surugue, graveur du Roy, rue des Noyers, à côté du magasin de papier, vis-à-vis Saint-Yves. Et ainsi se vérifie ce que je disais plus haut à propos de Laurent Cars. La gravure elle-même est un burin retouché d’eau-forte; les accessoires du peintre sont très amusants: deux fleurets, un amour nu, un cartable déchiré, une carafe, un pilon; le singe esquisse sur la toile la figure d’un autre singe. Chardin aimait à étudier ces animaux et à les transformer, comme plus tard Decamps, en parodistes des ridicules humains.
L'Antiquaire est aussi une satire dans ce goût. Au bas, on lit ces vers, toujours de Pesselier :
Dans le dédale obscur des monuments antiques,
Homme docte, à grands frais, pourquoi t'embarrasser?
Notre siècle, à des yeux vraiment philosophiques, Offre assez de quoi s'exercer.
En fait, le Singe antiquaire est tout aussi amusant que le Singe peintre: il considère, avec la loupe inévitable de l'amateur, une pièce de métal; sur la table un tiroir à médailles, un médaillier auquel il manque le tiroiren question; aucun détail n’est omis. L'adresse de Surugue est indiquée également.
J'ai dit, au début de ce chapitre, que des graveurs anglais étaient venus en France se mettre à l’école de Jacques-Philippe Le Bas. Les sujets familiers de Chardin devaient réussir en Angleterre, où l’on a toujours raffolé de ces gravures célébrant les joies de la vie domestique.
Faber qui doit, comme la plupart de ses compatriotes, la plus grande partie de sa notoriété à l'exécution en manière noire des portraits célèbres du temps, a gravé, d’après Chardin, un jeune dessinateur taillant son fusain, assis devant une table où il y a un carton à dessin; c'est une œuvre assez délicate, d’un aspect brillant, mais que, pour ma part, je place au-dessous des planches au burin et à l’eau-forte. Le procédé de la manière noire a quelque chose d’un peu sommaire. Au bas de cette estampe, on lit les vers suivants de Lokman:
The happy youth whom Strength of Genius fives; Who, smit with Science, to fain Fame aspires, Thro’all her Windings, Nature must pursue; Nor quit the Nymph till he obtain the Clue.
Et ainsi qu’en France, suit l'adresse du graveur: Fold by Faber at the golden Head Bloomsbury square.
Avec le Tour de cartes (1744), nous revenons à un artiste déjà mentionné, Pierre-Louis Surugue. Un jeune homme, habillé à la française, assis sur une chaise de paille, tourné vers la gauche, exécute sur une table des tours de cartes; deux fillettes le regardent, à la fois émerveillées et méfiantes. C’est une gravure au burin, retouchée d’eau-forte. La légende porte que le tableau original est dans le Cabinet de M. Chev. Despuechs, et un poète du temps, Danchet, a ajouté ces petits vers:
On vous séduit, faible jeunesse, Par ces tours que vos yeux ne cessent d'admirer; Dans le cours du bel âge où vous allez entrer, Craignez pour votre cœur mille autres tours d'adresse.
Enfin, suit l'adresse de Surugue, que nous avons déjà reproduite. Du même graveur encore, voici le Jeu de l'Oye (1745). Même adresse, même indication quant au tableau original: et, comme toujours, des vers en légende:
Avant que la carrière à ce jeu soit finie, Que de risques à craindre et d’écueils à franchir: Enfants, vous ne pouvez trop tôt y réfléchir: C'est une image de la vie.
Un jeune garçon compte les cases; une petite fille, accoudée sur la table, regarde avec attention. Une autre, appuyée sur une chaise, qu’elle incline de son bras blanc, délicatement modelé, tient en mains le cornet aux dés; elle est délicieuse d'attention, d'ingénuité, et de cette grâce qu'on devine chez la jeune fille qui n’est pas encore tout à fait femme.
Le Château de cartes a été gravé par Filloeul. Il y a deux Filloeul: Gilbert, le père, mort vers 1730; Pierre, le fils, qui vivait à Paris au milieu du xvin siècle. Il devait être en bons termes avec Jacques-Philippe Le Bas, si l'on en juge par l'adresse qui est au bas de cette gravure: À Paris, chez Filloeul, à l'entrée de la rue de Fouarre, au bâtiment neuf par la rue Galande, avec privilège du roi, et chez Le Bas, graveur du roi, rue de la Harpe. Un jeune homme, en costume très gracieux, la chevelure en catogan avec le ruban noir, est tourné de gauche à droite, debout près d'une table. Le jour, qui entre par la fenêtre de droite, détermine d'excellentes valeurs, les cartes, le visage; le burin est mêlé d’eau-forte;: les traits sont affirmés dans le sens de la forme; les lumières sont souvent laissées en blanc, sans aucun travail, un pointillé exprime le grain de la peau. En un mot, le métier est extrêmement varié. Des vers précisent encore, s’il est possible, le sens allégorique de cette gracieuse image:
Vous vous moquez à tort de cet adolescent, Et de son inutile ouvrage, Prêt à tomber au premier vent.
Barbons, dans l’âge mème où l'on doit être sage, Souvent il sort de vos cerveaux De plus ridicules châteaux.
Un autre Chäleau de cartes a été reproduit par le burin d’Aveline. L'enfant est ici tourné de gauche à droite, il ne porte pas de coiffure,
les cartes sont rangées différemment; il n'y a pas de fenêtre ni de tentures; le modelé est moins énergique. Au bas, on lit ces vers:
Aimable enfant que le plaisir décide, Nous badinons de vos frèles travaux:
Mais entre nous, quel est le plus solide, De nos projets ou bien de vos châteaux?
L'adresse suit:
A Lyon, chez Gentot, marchand d'eslampes, Grande-Rue Mercière.
Enfin, un troisième Chéteau de cartes a été édifié par Lépicié, d’après Chardin. L'enfant y est tourné de gauche à droite; l’estampe est très jolie, supérieure à celle d’Aveline, moins transparente que celle de Filloeul. Au bas, sont inscrits les mêmes vers que sous l’estampe précédente, et qui étaient dus à Lépicié lui-même, poète à ses heures.
Enfin, on peut voir, avec l'adresse de Surugue, que nous avons déjà signalée, celle de Lépicié:
A Paris, chez l'auteur, au coin de l’Abreuvoir du Quai des Orfèvres.
Les adresses sont indiquées avec une telle bonhomie, qu'on est délicieusement ému. Le nom de Lépicié évoque le souvenir d'un excellent artiste. Il ne faut pas confondre François-Bernard Lépicié, peintre-graveur français et historiographe de l'Académie de peinture (1698-1755) avec son fils Michel- Nicolas-Bernard Lépicié, peintre délicieux, aux couleurs reflêtées, au modelé très sûr, que Diderot, critique souvent contradictoire, ne sut pas apprécier à sa juste valeur, et dont il faut admirer, au Musée du Louvre, la Cour de la Ferme et le Portrait de Vernet. I ne faut pas le confondre, non plus, avec sa femme Renée-Marie-Élisabeth qui est morte en 1752, et qui a gravé, elle aussi, au burin, d’après Téniers, Raphaël, Claude Mellan, Rigaud, Boucher, Van Loo, Noël Hallé. Peut-être a-t-elle aidé son mari dans l'exécution de ses travaux; quoi qu'il en soit, nous aurons tout à l'heure l’occasion de signaler d'elle une gravure d’après Chardin, qu’elle a signée de son nom. François- Bernard, le père, a gravé beaucoup d'estampes d’après Raphaël, Coypel, Jules Romain, Rembrandt, Téniers. Mais ses pièces les plus célèbres sont précisément des estampes d’après J.-B.-S. Chardin; un Portrait d'Antoine de La Roque, d'après Watteau; de Louis de Boullongne, d'après Rigaud; de
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MUSÉE DU LOUMRE
{Photographie Braun, Clément et Ci
CHARDIN s9
Charles Richer de La Molierre, d'après Maurice Quentin de La Tour, donnent aussi une idée très haute de son talent. II habitait donc ce Quay des Orfèvres, commencé au xvr siècle par le président de Harlay, et où il y a encore quelques balcons et quelques souvenirs intéressants. C'est probablement là qu'il écrivit cette Vie des Peintres du Roi, à partir de Le Brun, qui est un document si précieux à consulter.
Le Toton est une piece fort jolie; l’acajou brillant de la table, le gilet de satin de l'enfant, sa chevelure poudrée, sa physionomie éveillée, ses narines frémissantes, ses paupières battant d'émotion, le pouce et l'index encore réunis après le mouvement imprimé au toton, tout cela est rendu avec un burin complété de l'eau-forte, en un métier très souple et très délicat. Au bas de l'estampe, on peut lire ces vers, de Lépicié:
Cet aimable écolier, aussi fin que solide, Parait méditer sur ce ton.
Des choses d’ici-bas le caprice décide, Et tout prend le train du Toton.
Il existe du Tolon une épreuve en manière noire, moins légère, moins nuancée, mais belle cependant; le joueur y est tourné de droite à gauche, et non plus de gauche à droite, comme dans l’œuvre de Lépicié. Elle est suivie d’une double légende en français et en allemand. Les voilà toutes deux en leur intégrité orthographique :