PE TOTON
Dans les mains du caprice auquel il s'abandonne, L’homme est un vrai toton, qui tourne incessamment; Et souvent son destin dépend du mouvement
Qu'en le faisant tourner la fortune lui donne.
DÉRSEREIBMORPE
Es ist des Menschen Glück, Wie diser Topf beschaffen, der sich bal da, bal dort, bald so, bald anderst dreht. bey manchem stellt sichs ein der ruhigpflegt zù schlaffen ein andrer wird beglückt, der wenig offt versteht.
Suit la signature: Joh. Jac. Haid excud À. V.
Il s'agit sans doute d’un des Haïd, graveurs allemands établis à Augsbourg, et qui pratiquaient surtout la manière noire, dans le courant
du xvur siècle. Toutefois le plus connu des Haid, Jean-Elie, l'est surtout pour avoir gravé des portraits. C’est un des rares noms qui se dégagent de l’histoire de la gravure en Allemagne au xvui* siècle.
L'Aveugle est dû à Surugue fils. Il a été payé 39 francs à la vente Soleil, en premier état d’eau-forte pure, avant toute lettre, et 61 francs à la vente Roth. Je cite ces prix qui sont donnés par Ch. Le Blanc, l’auteur du Manuel de l'Amateur d'estampes.
La Maîtresse d'école a été gravé par Lépicié, en 1740; c'est une délicieuse estampe au burin, mêlée d’eau-forte; les blancs délicats sont admirablement préparés par des passages très déliés; l’enfant vu de face, au visage concentré, le poing crispé sur cette lettre qui est pour lui un hiéroglyphe, la jeune fille d’un âge indécis, sont fort bien rendus. L'adresse indiquée est celle de Surugue. Des vers de Lépicié indiquent l'intention malicieuse :
Si cet aimable enfant rend bien d’une maïtresse L'air sérieux, le dehors imposant;
Ne doit-on pas penser que la feinte et l'adresse Viennent au sexe, au plus tard en naissant.
Les Bouleilles de savon, les Osselets sont deux estampes de Filloeul ; et là se mesure toute la distance qui sépare un Filloeul d'un Laurent Cars ou d’un Lépicié. Il y a là encore matière à confusion. Il faut distinguer entre Filloeul Gilbert, le père, mort vers 1750, et Filloeul Pierre, son fils, qui vivait au milieu du xvu siècle à Paris, et dont nous reverrons une autre estampe d’après Chardin, la Dame prenant son thé.
Le Souffleur est de Lépicié, année 1744. Cette planche porte l'adresse de Surugue et de Lépicié. Une devise du graveur commente le sens de ce lecteur obstiné, éclairé d’un jour délicat se jouant sur le bonnet fourré, sur le visage et les doigts qui feuillettent le livre:
Malgré tes veilles continues, Et ce vain attirail de savoir;
Tu pourrais bien trouver au fond de tes cornues, La misère et le désespoir.
On sait qu'en effet, le souffleur est celui qui cherche la fameuse
pierre philosophale, le souffleur est donc un savant chimérique et inutile. Laurent Cars a gravé la Serinetle; une jeune femme, éclairée par le
jour très doux d’une fenêtre, à droite, habillée d'une robe de satin et d'un fichu blanc très lumineux, joue de la serinette, un petit orgue qui sert habituellement à instruire les serins; quelques accessoires complètent le tableau: une cage avec un oiseau, un réticule qui pend, un tableau qu'on devine au mur; le travail du burin est très délicat, surtout dans le nu du visage et de la main. Au bas de l’estampe, on lit la dédicace du tableau qui a servi de modèle au graveur: À Monsieur de Vandières, conseiller du Roy en ses conseils, directeur et ordonnateur général de ses bâliments, jardins, arts, académies el manufactures, par son trés humble el très obéissant serviteur Chardin. Suit l'adresse du graveur. On peut lire enfin les initiales À. P. D. R., qui signifient Avec privilège du Roi, et qui s'écrivent quelquefois en latin C. P. R.: Cum privilegio regis.
Le Bénédicilé est certainement la pièce la plus connue de l’œuvre de Lépiciè (1744). Elle porte l'adresse de Lépicié et de Surugue, et, en devise, les vers suivants de l'artiste:
La sœur, en tapinois, se rit du petit frère Qui bégaie son oraison;
Lui, sans s'inquiéter, dépêche sa prière, Son appétit fait sa raison.
Il y a un autre Bénédicité, précisément de Renée-Élisabeth-Marie Lépicié, femme du graveur et mère du peintre; il me paraît sensiblement inférieur à l'épreuve précédente qui mérite la réputation dont elle jouit, par la délicatesse dont elle est coutumière en presque toutes ses parties, notamment dans les étoffes.
Le Négligé ou la Toilette du matin est une des plus délicates compositions de Chardin, au point de vue de l’arrangement, de l'élégance et de la finesse du visage, du bras, du soulier de satin qui se hausse d’un talon Louis XV; la robe retroussée, la mante noire, les minauderies de la petite fille qui se regarde dans la glace, tout cela est rendu par le métier très fin de Le Bas (1741). L’estampe indique que le tableau a été tiré du cabinet de M. le comte de Tessin; elle porte l'adresse de Jacques-Philippe Le Bas, graveur du Roy, dans la porte cochère au bas de la rue de la Harpe, et quelques petits vers qui font allusion à la coquetterie précoce de la fillette:
Avant que la raison l’éclaire, Elle prend du Miroir les airs séduisants; Dans le désir et l'art de plaire, Les Belles, je le vois, ne sont jamais enfants.
L'Économe est aussi de Le Bas (1754), avec son adresse; une indication précieuse et honnête nous apprend que la gravure n'a pas été faite directement d’après le tableau original qui appartient au roi de Suède, mais d’après un dessin que Renu aurait exécuté d’après le tableau original. La devise en dit long sur les mœurs du xvur siècle :
Quel prodige! une femme à des soins plus flatteurs Dérobe un soin qu'elle donne au ménage, Ce tableau simple du vieux àge Est pris dans la nature et non pas dans nos mœurs.
Une jolie lumière argentée vient par la fenêtre de gauche; elle éclaire cette ménagère idéale, tournée vers la clarté; elle joue sur l’encrier d'où sort une plume blanche, sur le papier, les fichus, le visage fin, les flacons et les bouteilles en un joli métier d’eau-forte et de burin.
De la Ratisseuse, Lépicié a bien su exprimer le caractère un peu rude par une exécution appropriée au sujet; la ratisseuse, qui épluche les radis et les raves, est tournée de droite à gauche; un détail est criant de vérité, les raves toutes blanches dans la transparence de l'eau limpide. L’estampe porte l'adresse de Lépicié et de Surugue, et, comme presque toujours, une légende que voici et qui prouve qu'il y avait déjà de célèbres et délicats empoisonneurs à cette époque :
Quand nos aïeux tenaient des mains de la nature Ces légumes garants de leur simplicité, L'art de faire un poison de notre nourriture
N'était point encore inventé.
Avec la Blanchisseuse, nous rencontrons un graveur très souple, très illustre du xvur siècle, Charles-Nicolas Cochin. J'ai vu deux états de cette gravure. Un état avant la lettre, inachevé. Un deuxième état, qui porte le nom de Chardin et celui de C.-N. Cochin, aïnsi que la mention
suivante: d’après le tableau original, du cabinet de M. le Chevalier de La Roque, de dix pouces et demi de large, sur quatorze pouces de haut.
À Paris.sur le Pont Notre-Dame, chez Cochin, à Saint-Charles, avec le privilège du Roy.
Ceci nous donne toute l'indication du tableau, et celle du logis de C.-N. Cochin. Je trouve le métier de Cochin séduisant, souple, mais moins consistant, moins robuste, et, pour ne pas dire le mot, moins consciencieux que celui de Laurent Cars, Jacques-Philippe Le Bas ou Lépicié.
Je préfère la Fontaine, exécuté par C.-N. Cochin «d’après un tableau original du cabinet de M. le chevalier de La Roque de quinze pouces et demi de large sur quatorze pouces de haut». J'aime surtout les accessoires, une fontaine en cuivre; la différence de matière entre les différents objets est très sensible; les blancs sont très intelligemment ménagés et disent bien la délicatesse de cette nuque de femme penchée pour tirer l'eau de la fontaine; les parties les plus robustes sont au contraire renforcées de burin. De la Fontaine, il existe une épreuve avant la lettre, non achevée.
La Pourvoyeuse, de Lépicié (1742), est suivie de ces vers dont il était coutumier :
A votre air j'estime et je pense,
Ma chère enfant, sans calculer,
Que vous prenez sur la dépense, Ce qu'il faut pour vous habiller.
L'éclairage, ici encore, est délicieux, donnant aux blancs toute leur valeur.
Au bas du Pardon, on lit le nom d’un autre artiste, P. Dupin l’aîné et la date de l'estampe (1743), ainsi que l’adresse du marchand:
A Paris, chez Crépez, rue Saint-Jacques, à Saint-Pierre.
Pierre Dupin, né à Paris en 1718, a surtout gravé au burin d'après Rigaud et Largillière. Le Blanc signale de lui deux estampes d’après Chardin, la Ménagère et le Pardon. Cette dernière est assez jolie dans certaines parties, comme les fichus et la robe blanche de la femme, qui ont bien gardé toute leur valeur, mais un peu lourde dans l’arrangement des accessoires et surtout de l'enfant qui implore son pardon. On lit ce commentaire :
Qui toujours pour un autre enclin à la douceur Se regarde soi-même sévère censeur,
Rend à tous ses défauts une exacte justice
Et: fait sans se flatter le procès à son vice.
La Gouvernante a été gravé par Lépicié (1739) et c’est toujours d’un travail délicat; le petit garçon avec son habit à la française et son catogan, la raquette, le volant qui gisent à terre, la gouvernante qui brosse le tricorne, tout cela est d’une élégance raffinée, d’un laisser-aller qui sentent la meilleure compagnie: les vers du graveur ne gâtent rien à
l'affaire :
Malgré le minois hypocrite Et l'air soumis de cet enfant, Je gagerais qu’il prémédite De retourner à son volant.
Au-dessous, se trouve l'indication du tableau original, dans le cabinet de M. le chevalier Despuechs, et l'adresse du marchand, L. Surugue.
Le Garçon cabaretier existe à l’état d’eau-forte pure non achevée, et à un autre état avec les mentions suivantes: du cabinet de M. le comte de Vence.
À Paris, chez Cochin, rue Saint-Jacques, vis-à-vis les Mathurins, à Saint-Charles,
avec privilège du Roi.
L'épreuve est très jolie; Charles Courtry a fait d’après le même tableau une eau-forte pure qui est assez agréable: il existe enfin du même sujet une lithographie passable de Simon Teissier.
L'Écureuse, toujours de C.-N. Cochin, comporte également deux états : l’un inachevé avant toute lettre, l’autre achevé avec l'adresse de Cochin. Le personnage est tourné de gauche à droite; c'est une de ces ménagères alertes et fines, comme Chardin se les figure volontiers; la robe forme de larges pans de lumière et d'ombre suivant un éclairage de droite à gauche; les accessoires: une bassinoire, une passoire, une cuve en bois cerclée, sont traités sans mièvrerie. Charles Courtry a gravé ce sujet à l’eau-forte.
J'aime mieux encore cettte gravure par Jean-Jacques Flipart (1757), qui représente une femme cherchant dans un panier des pelotes de fil;
son bras, sa nuque, sa gorge entr'ouverte sont baignés pour ainsi dire