‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 21 sur 308 · LE BÉNÉDICITÉ · texte numérisé non relu

LE BÉNÉDICITÉ

MUSÉE. DU LOUVRE

kPhotographie Braun, Clément et Cie

dans une lumière infiniment délicate; le métier est ici léger, simplifié. L'estampe porte l'adresse de Laurent Cars.

La Dame prenant son thé a été exécuté par Filloeul; outre l'adresse de Filloeul et de Le Bas, on lit les vers suivants: Que le jeune Amadis serait heureux, Climëne, Si cette bouillante liqueur Pouvait échauffer votre cœur, Et si le sucre avait la vertu souveraine

D'adoucir ce qu’en votre humeur Cet amant trouve de rigueur.

Le mêtier est plus épais, moins souple que celui de Flipart; le sujet est délicieux d'intimité.

L'Instant de la Méditation porte la date de 1747, l'adresse et la signature de Surugue, et les vers suivants de Lépicié:

Cet amusant travail, cette lecture aimable, De la sage Philis occupent le loisir;

Quand on sait joindre l’utile à l'agréable L'innocence est toujours la base du plaisir.

La figure est tournée de gauche à droite, le métier rend avec finesse les délicatesses du visage, de la soie, des dentelles du peignoir, du bonnet légèrement noué; cette femme a fermé le livre, les mains croisées elle réfléchit; son rêve s’est rencontré avec celui de l'auteur; autour d'elle un intérieur simple, mais élégant et confortable.

La Mère laborieuse, de Lépicié (1740), est une composition retraçant une amusante scène domestique: une mère gronde sa fille de n'avoir pas avancé beaucoup son ouvrage:

Un rien vous amuse, ma fille, Hier, ce feuillage était fait;

Je vois par chaque point d’aiguille, Combien votre esprit est distrait.

Croyez-moi, fuyez la paresse,

Et goûtez cette vérité

Que le travail et la sagesse

Valent les biens et la beauté.

Le travail du burin fait valoir l'expression des mains, qui tiennent l'ouvrage de tapisserie, la beauté des étoffes, la physionomie ironique de la mère qui gronde, l'air contrit de la petite fille. On lit enfin que

le tableau original est dans le cabinet du roi, et que l’estampe se trouve chez l’auteur et chez Surugue.

La Ménagère, de Dupin l'aîné (avec l'adresse de Crépy, rue Saint- Jacques, à Saint-Pierre), donne l'impression d’un burin lourd, gauche; le geste de la servante qui balaye est un peu figé; celui de la fillette qui fait reluire un meuble est plus mouvementé; et les quatre vers de la légende, obscurs, ne contribuent pas le moins du monde à effacer cette

impression pénible :

Que maudit soit le jour où la vanité

Vint ici de nos mœurs souiller la pureté!

Dans ces temps bienheureux du monde en son enfance Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence.

Avec la Collation, nous revenons à C.-N. Cochin, graveur du roy, rue Saint-Jacques; le métier est délicat, tout à fait à l'opposé de celui de Dupin. Deux vers expliquent l’action de la jeune fille:

Simple dans mes plaisirs, en ma collation, Je sais trouver aussi ma récréation.

La Lettre cachelée est une composition exquise de Chardin, une de celles où il a mis le plus d'élégance, où il s'est le plus approché de son étoffe; comment dire la beauté de ce peignoir Watteau, la vérité physionomique de la femme agacée par la lenteur de gestes du valet au front borné, l'impatience des mains qui attendent. Les vers le disent joliment :

Hâte-toi donc, Frontin, vois ta jeune maîtresse,

Sa tendre impatience éclate dans ses yeux;

Il lui tarde déjà que l'objet de ses vœux

Ait reçu ce billet, gage de sa tendresse.

Ah! Frontin, pour agir avec cette lenteur Jamais le Dieu d'Amour n’a touché ton cœur?

Le nom et l'adresse de Fessard, à Paris, rue Saint-Denis, au grand Saint-Louis, chez un Miroitier, près du sépulcre (C.-P.-R.), me donnent l'occasion de signaler Étienne Fessard, né en 1714, graveur, élève de Jeaurat. Son burin a traduit fidèlement, mais avec une certaine lourdeur, la composition si gracieuse de Chardin.

Les Amusements de la vie privée ressemblent, par l'intention, à l'Instant de la Méditation; ici encore il s’agit d’une femme qui s'est arrêtée dans sa lecture, a fermé le livre, et rêve de choses semblables; la disposition toutefois est différente : la lectrice est ici assise dans un fauteuil, presque de face, les mains croisées: le visage rêveur est délicatement traité; le reste, quant au métier du graveur, est un peu lourd. Dans cette chambre, un arrangement très simple: un rouet, une console sur laquelle on voit des livres reliés et une coupe. En somme, l'œuvre fait honneur à L. Surugue, dont elle porte le nom et l'adresse (1747). On voit, d'après la légende, que «le tableau original a été dédié à Madame la comtesse de Tessin, sénatrice de Suède, par son très humble et très obéissant serviteur Chardin, peintre du roy et conseiller en son académie, et qu'enfin le tableau original est dans la galerie de Drontingholm en Suède, qui fait pendant à un autre du même auteur représentant une dame qui vérifie des livres de dépense domestique, peint en 1747. »

La Bonne éducation a été gravé par Le Bas; l’estampe porte son nom et son adresse; la légende nous renseigne sur le tableau original qui est dans le cabinet de la reine de Suède, et lui a été dédié par Chardin. Un jour limpide pénètre par la fenêtre de droite, se joue en caprices délicieux, éclairant un bonnet blanc, l'extrémité d’un nez, une nuque, des mains, le livre, et décrivant ainsi une courbe souple et continue Chardin a mis là toute sa tendresse et le graveur a su retrouver cette émotion tout entière.

L'Enfant au tambour de basque, qui fait partie de la collection H. de Rothschild, a été gravé par C.-N. Cochin. La gravure porte son nom et son adresse, rue St-Jacques. L'air un peu fripon de la fillette, exprimé par les réserves des yeux en blanc, contraste avec les deux vers de la devise :

Sans soucis, sans chagrin, tranquille en mes désirs, Un moulin, un tambour forment tous mes plaisirs.

Ici le faire est un peu lourd.

De même en l'estampe que Dupin a exécutée de l'enfant sur un cheval de bois: ceci est tout à fait inférieur.

L'Inclination de l'âge est meilleure sans être tout à fait remarquable; elle est due au burin de Surugue qui a signé et mis son adresse, en 1743. Ce

quatrain suivant, de Pesselier, commente l'amusement paisible de cette petite fille qui joue avec une poupée habillée en religieuse :

Sur les frivoles jeux dont s'occupe cet âge, Gardons-nous de jeter des regards méprisants; Sous des titres plus imposants, Ils sont aussi notre partage.

Le Volant, de Lépicié (1742), est une bonne estampe, encore que le type de la fillette y soit un peu alourdi; un distique sert de légende:

Sans souci, sans chagrin, tranquille en mes désirs; Une raquette et un volant forment tous mes plaisirs.

Enfin, on peut y lire l'adresse de Gentot, à Lyon, rue Mercière.

Je ne cite que pour mention une jeune fille jouant avec un chat, qu'elle tient sur ses genoux, gravure exécutée par le burin lourd de Dupin.

J'indique le portrait d'Antoine Louis, «secrétaire perpétuel de l'Académie royale de chirurgie, professeur et censeur royal, chirurgien consultant des armées du roy, de la Société royale des sciences de Montpellier, inspecteur des hôpitaux militaires et de charité du royaume, docteur en droit de la Faculté de Paris, avocat au Parlement», dit la légende. Ce portrait a êté gravé par S.-C. Miger en 1766; c'est un médaillon, sans grande personnalité, et fait à la manière des innombrables médaillons-portraits de Cochin.

Enfin, le portrait de Marguerite Simon Pouget, gravé par Chevillet en 1777, et vendu chez ce graveur, rue des Maçons, à Paris, en la maison de M. Fréville, est franchement mauvais. Il y a un détail amusant: au-dessus de la cheminée Louis XVI, on voit le fameux portrait de Chardin avec son binocle sur le nez et son bonnet sur la tête. Cet accessoire est ce qu'il y a de mieux dans cette estampe.

J'ai pensé qu'il était intéressant de signaler ainsi, avec quelque détail, ceux qui avaient contribué à la gloire de Chardin, en la répandant, en la vulgarisant. Tous ces artistes ont vécu dans l'intimité du peintre, ils lui ont demandé conseil, et dans leur interprétation par l’eau-forte et le burin, il y a comme un commentaire des œuvres du maître, fait

LRPESIENGE PEINTRE

MUSÉE DU LOUVRE

tbhotographie Braun, Clément et Cie

CHARDIN 69 par le maître lui-même. Ses intentions n'ont pas été trahies; un proverbe italien dit: «traduttore e traditore». Il n'en a rien été pour les artisans consciencieux qui ont su mettre en leurs planches tout ce que Chardin avait mis d'intimité bourgeoise en ses tableaux. Eux aussi, par l'émotion de leur intelligence, sont des «intimistes», et la vie bourgeoise, simple, honnête, faite d'attachement et de fidélité à la parole, se dégage de leurs devises, de ces vers où il y a partout l'éloge des vertus familiales, partout le trait ironique décoché à la paresse, à l’oisiveté, à la coquetterie, vertus d’un autre monde. Et mieux que tout document, ces adresses naïves de graveurs éditant eux-mêmes leurs gravures, nous initient à la vie de ce milieu de travailleurs. La plupart de ces artistes rivaux sont des amis; l'un est édité chez l’autre, à charge de revanche.

À feuilleter ces estampes, des noms se dégagent nettement: Lépicié, Laurent Cars, Cochin, Surugue le fils; au-dessous d'eux, Filloeul; plus loin, Dupin, Chevillet, Louis-le-Grand. Goncourt, qui aimait le métier improvisé, le xvui siècle dans sa fleur, dans sa grâce, dans sa légèreté, prétend quelque part que les premiers états de la Blanchisseuse, de la Fontaine par C.-N. Cochin, «donnent une impression bien plus juste, bien plus exacte, bien plus claire des compositions de Chardin que les compositions terminées.» Il dit que la même chose peut se vérifier pour les états d’eau-forte du Singe antliquaire, des Amusements de la vie privée, de l’'Aveugle, de la Blanchisseuse, de la Fontaine, de la Dame prenant son thé, du Dessinateur, de l'Ouvrière en tapisserie, de l'Écureuse, du Garçon cabaretier, de l’Inclinalion de l’âge, de la Petile fille à la raquelle, de «Sans soucis, Sans chagrin», de «Simple dans mes désirs», par d’autres graveurs que C.-N. Cochin. Je ne partage pas, sur ce point, l’avis de Goncourt, dont les jugements d'art sont généralement si délicats, si documentés et si avertis. Dans ces gravures qui existent à l'état d’eau-forte d’abord, puis à l’état d'eau-forte précisée de burin, ma préférence va aux dernières. Sans doute une esquisse a la saveur de l'inspiration toute pure, mais quand elle est une imitation directe de la nature; quand il s’agit au contraire de la copie d'un tableau, et d'un tableau achevé comme seul Chardin savait les achever, en une pâte solide, pure, transparente, refléètée, complexe et robuste, le travail robuste et gras tout à la fois du burin et de l'eau-forte combinés peut seul donner

quelque idée de la solidité technique de ces peintures. Goncourt avait la passion de ces petits riens improvisés, de ces menus, de ces invitations, de ces programmes, de ces catalogues de ventes annotés de croquis, comme Eisen, Moreau, Cochin, les Saint-Aubin en ont tant fait, au xvur Siècle MB ainsi s'explique, à mon avis, leur préférence. Notre époque a, c'est entendu, fait triompher la gravure à l'eau-forte. Mais n'oublions pas que c'est une nécessité plus qu'une légitimation. La gravure à l’eau-forte est plus rapide, plus facile que la gravure au burin. Je demeure convaincu que le plus beau travail du graveur est celui du burin. Et je terminerai en répétant ce que je disais au début de ce chapitre : les gravures de l'école de Rubens et celles du xvir siècle français, qui en sont la suite légitime, marquent le triomphe esthétique de la gravure en général. Ce procédé honnête convenait mieux que tout autre à l'expression intégrale du génie honnête de Chardin.

Enfin, comme un livre d’art doit toujours être fait et considéré comme un guide de l’amateur et de la curiosité, j'indiquerai les prix suivants atteints par les estampes dans une vente faite à l'Hôtel Drouot, en mars 1906, et que j'ai notés moi-même. Ces prix sont irréguliers et incohérents, comme ceux de toutes les ventes en général qui sont mal dirigées et mal suivies. Toutefois, les prix maxima sont bien inférieurs à ceux qu'atteignent des estampes dont la polissonnerie délibérée fait oublier les incertitudes de métier. Je cite, dans l’ordre du catalogue :

Les Amusements de la vie privée, par Surugue, belle épreuve: 100 francs. — L'Antiquaire, par Surugue, à l'état d'eau-forte pure; l’Aveugle, par Surugue fils, deux pièces, très belles épreuves: 8 francs. — Le Bénédicilé, par Lépicié, très belle épreuve: 206 francs. Le même sujet, par Lépicié, belle épreuve: 120 francs. — La Blanchisseuse, par C.-N. Cochin, la Fonlaine, deux pièces faisant pendants, belles épreuves: 65 francs. — La Bonne éducalion, par Le Bas, très belle épreuve: 215 francs. — Les Bouleilles de savon, par Filloeul, deux épreuves: 20 francs. — Le Château de cartes, par S. Duflos, très belle épreuve: 41 francs. — Dame cachelant une letlre, très belle épreuve: 41 francs. — Dame prenant son lhé, par Filloeul, belle épreuve : 80 francs. — Le Dessinateur, par J.-J. Flipart, très belle épreuve: 105 francs. — Le Dessinaleur, par Cécile Magimel; l'Ouvrière en tapisserie ou l'Amusement utile, deux pièces faisant pendants, très belles épreuves : 30 francs. — L'Ecureuse, par C.-N. Cochin; le Garçon cabarelier, deux pièces faisant pendants, très belles

épreuves avant les mots: du Cabinet: 30 francs. — Ænseigne de chirurgien, par J. de Goncourt; Jeune dessinateur, par Faber; la Bonne Mère, par Weis, trois pièces, très belles

épreuves (j'ai cité à cause de la pièce de Faber) : 36 francs. — L'Etude du dessin, par Le Bas, très belle épreuve: 141 francs. La même pièce, belle épreuve, doublée: 63 francs. — L'Incli-

nation de l'âge, par P.-L. Surugue, superbe épreuve : 151 francs. — L’Instani de la Méditation,

par L. Suruge, deux épreuves : 42 francs. — Le Jeu de l’Oye, par P.-L. Surugue, très belle

Ne épreuve (sans marge sur 3 côtés): 61 francs. — La Jeune fille à la raquette, par Lépicié, belle 1h épreuve: 131 francs. |

Goncourt fait à ce propos une remarque intéressante : « C'est, dit-il, une épreuve dont la planche, qui n'avait pour ainsi dire pas tiré, a été trouvée ces années-ci et dont les épreuves modernes se vendent dans les |

ventes tous les jours. Pour l'avoir ancienne, il faut la posséder à l’état d’eau-forte ou avant la lettre.»

La Maîtresse d'école, par Lépicié, très belle épreuve avant le changement dans l'adresse : 175 francs. — La Mère laborieuse, d'après Lépicié, très belle épreuve: 60 francs. La même estampe, deux belles épreuves : 43 RE La même estampe, belle épreuve: 28 francs. — Le Négligé ou la Toilelle du matin, par Le Bas, belle épreuve : 50 francs. — Les Osselets, par Filloeul, très belle épreuve : 30 francs. — L'Ouvrière en lapisserie, par J.-J. Flipart, belle épreuve : 34 francs. — Le Peintre, par P.-L. Surugue, très belle épreuve : 27 francs. — La l. Petite flle aux cerises, par C.-N. Cochin, deux épreuves : 40 francs. — Pouget (Marguerite), femme de Chardin, par L. Cars, très belle épreuve: 25 francs (les portraits se vendent toujours beaucoup moins cher). — La Ée reuse, par Lépicié, très belle épreuve du premier état: 71 francs. — La Serinelle, par L. Cars, belle épreuve: ro1 francs. — Le Souffieur, par Lépicié, très belle épreuve : 18 francs (le Souffleur est un portrait). — Le Toton, par Lépicié, très belle épreuve du premier état : 131 francs. La même estampe, belle épreuve : 33 francs. — Les Tours de cartes, par P.-L. Surugue, très belle épreuve du deuxième état: 110 francs. La même estampe, belle épreuve du troisième état: 90 francs. Dans la même vente, de petites pièces par Demarteau, d’après Boucher, représentant des Vénus et Amours, dépassaient 200 francs. Ce chiffre se passe de commentaires.

rares = om ———— = ia - a = = .

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