‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 22 sur 308 · COLLECTION-:ERE D · texte numérisé non relu

COLLECTION-:ERE D

{Photographie Braun, Clément et Cie)

CERXPIERREY

HARDIN a été avant tout, dit-on, le peintre de la bourgeoi-

sie. Cette opinion ne doit pas être prise absolument à

la lettre. On ne saurait accepter que Chardin ait repré-

senté toute la bourgeoisie. Et l’on serait mal venu de

chercher dans son œuvre beaucoup de renseignements

précis sur le Tiers état. Par la répétition de ses sujets,

il n'en exprime qu'une idée incomplète, et toujours la même. Mais, quelle intimité, quelle atmosphère, quel sentiment il en donne!

Chardin est bien plutôt le poète de la bourgeoisie, de l'intimité

douce, de la tranquillité, des mœurs paisibles. Ses tableaux sont comme

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[ ouatés, les personnages y vivent d’une belle santé, entourés de soins, de | prévenances, de douceur, par des ménagères accortes et travailleuses, et |! s'y égaient du soleil qui fait resplendir les vieux meubles, des rires, des | cris joyeux et des espiègleries des enfants. Il existe aujourd'hui une { société de peintres qui s'intitulent «intimistes», car ils ont pour idéal les || joies du home, et, comme dit Verlaine: « La clarté douce de la lampe...»

Chardin, qui avait éprouvé après un premier mariage malheureux le | charme d'un intérieur confortable et la confiance d’une compagne dévouée, devait être le premier des «intimistes». Il se dégage de son œuvre comme un parfum de lavande, l’exquis parfum des vieilles armoires | provençales dont le soleil fait chanter le bois clair et les gonds d'acier. C'est le parfum du linge honnête, correctement plié suivant les principes

| d’une saine tradition.

| L'élégance n'est pas de mise dans ce monde modeste où Chardin | fréquente volontiers, et qui est le sien. Elle est plutôt l'exception. Dans la Dame prenant son thé, qui est un de ses premiers tableaux et qui a figuré à l'exposition de 1734, à la place Dauphine, il y a évidemment beaucoup de grâce, de coquetterie même. Les cheveux sont relevés avec élégance, le peignoir de soie forme un pli gracieux, à la manière des scènes galantes de Watteau; un peu de dentelles, des perles, de la volupté

dans cette nuque qui s'offre aux regards, du luxe et de la richesse dans les tons du tapis, dans le fauteuil doré, dans le dais de brocart, dans le laquais Frontin, si maladroit au gré de sa maîtresse impatiente, dans la chienne qui semble demander une caresse. Il y a dans toute cette élégance un souvenir de Watteau, si l'on veut, encore qu’elle s'aggrave ici d'un peu de lourdeur; toutefois l'on songe surtout au peintre de Troy, qui

s'était plu à quitter la peinture d'histoire pour s’'attarder aux déshabillés nonchalants, aux promesses d'amour, aux ajustements gracieux, à la dernière mode de la Régence. Mais, je le répète, de tels accents sont rares dans l'œuvre de Chardin.

Il y a bien aussi un souci de grâce et de mondanité dans l’/nslant de la médilalion, et cette femme qui a fermé le livre et se perd en rêveries,

n'a-t-elle pas laissé la réalité de tous les jours pour la chimère romanesque? La Gouvernante, où un enfant très svelte, très pincé en son habit à la française qui fait déjà songer à l’adorable série du «Costume physique

et moral» de Moreau, révèle, chez Ch

ardin, le même souci d’arrangement, les mêmes tendances.

Mais, généralement, le monde qu'il peint vit dans une heureuse médiocrité. Si l’on se reporte aux actes de baptême, de mariage, de décès de Chardin et de sa famille, actes que nous avons reproduits par ailleurs in extenso, on voit que les témoins de ces cérémonies ont été de petits bourgeois, des menuisiers, des travailleurs modestes. Ils habitent dans les parages de la rue Saint-Sulpice, qui les a vus entrer dans la vie et disparaître à jamais, près de la rue Saint-Jacques où il y a tant de vieux logis d'honnêtes gens. Leurs fêtes, ce sont les fêtes religieuses, les anniversaires de leur famille. De temps à autre, on s'invite à manger «un chapon au Plat-d'Étain»: et enfin, quand on médite un mariage, les jeunes filles mettent leurs plus délicates dentelles et l'on va au bal honnête, où l'on rougit beaucoup, et d’où l'on sort fiancée. Et les artistes mêmes amis de Chardin, ce sont de modestes graveurs qui tiennent boutique de leurs estampes dans la rue Saint-Jacques, sur le quai des Orfévres. Le Bas et Wille n'appartiennent pas à cette catégorie d'artistes mondains qui vivent à la Cour et se grisent de la parole et de la flatterie des grands. Le Bas, l'excellent buriniste, change un jour sa veste contre un tableau de Chardin.

C’est dans ce monde humble que le grand maître a puisé le meilleur de son inspiration; c'est là qu'il a pris les personnages de ses tableaux, les accessoires dont il les entoure, les choses de la vie courante, les riens qui créent une atmosphère particulière à ce milieu. Et comment représentera-t-il ses personnages? Dans le travail quotidien, dans l'occupation

banale, dans les gestes de l'existence familiale et ménagère.

Que nous voilà loin de cette bourgeoisie de la fin du xvur siècle, qui a ses salons où l’on cause, ses philosophes attitrés, où Madame est un «bas bleu », et où Monsieur a son laboratoire, de cette bourgeoisie qui est toute férue des idées philosophiques, c'est-à-dire économiques, et rêve incons-

ciemment la Révolution, non parce qu'elle est loin de la noblesse, des ordres privilégiés, mais parce qu'elle en est tout près et qu'il serait bon d’en recueillir l'héritage de privautés, aux dépens du vrai peuple.

Les écrits du temps, ceux qui retracent la vie familiale, ne produisent pas cette impression profonde que nous impose, pour ainsi dire, la vision

émue de Chardin. Les contemporains ne s’y méprenaient point, et une brochure de l'époque, qui est une «Lettre à M. de Poiressin-Chamarande, lieutenant général, au sujet des tableaux exposés au Salon du Louvre», dit textuellement ceci:

«Il ne vient pas là une femme du Tiers état qui ne croie que c’est une idée de sa figure, qui n'y voie son train domestique, ses manières, ses occupations journalières, sa morale, l'humeur de ses enfants, son ameublement, sa garde-robe. »

La brochure du temps a raison, en spécifiant que c'est la femme du Tiers état qui se reconnaît en ces toiles inoubliables. Car l’homme est très peu fréquent en l’œuvre de Chardin. Dans le chapitre consacre à Chardin peintre de figures et de portraits, je n'ai guère eu l’occasion de signaler que le portrait d’Aved, autrement dit «Le Souffleur», un homme qui lit; l’Aveugle, un mendiant vêtu de haïllons, au profil maigre, et qui tend son écuelle au passant. Je ne parle pas des portraits de Chardin, dans sa vieillesse, par lui-même. Et enfin, il y a toute une série de jeunes gens, de jeunes garçons dans l'adolescence, et dont le visage indécis convenait mieux aux incertitudes de Chardin devant la figure humaine en général. Ce type de jeune homme qu'il a volontiers répété, et que l’on retrouve dans la composition intitulée Le garçon cabarelier, est dégingandé, maigre; c'est ce qu’on est convenu d'appeler «l'âge ingrat». Et voyez ce qui a séduit Chardin: c'est de montrer ces jeunes gens dans l’ardeur du travail; ils sont amusants à force d'attention et d’oubli de soi-même dans l'effort.

L'un d'eux, dans son zèle, s’est même assis par terre, et tourne le dos au spectateur; un autre suit avec intérêt son camarade. Autre part, voici un garçon qui joue au Toton, c'est-à-dire fait tourner sur la table une toupie de mie de pain qu'il a modelée avec ses doigts; amusement modeste, jouet peu coûteux, à la portée de toutes les bourses. Un autre édifie laborieusement un château de cartes. Un autre joue au

jeu de l’oye. Ün autre enfin amuse les petites filles d’un tour de prestidigitation, passe-temps des jours de pluie, récréations des vacances d'écoliers pauvres.

Mais le triomphe de Chardin, c'est la représentation de la femme. Nous avons déjà eu l’occasion d'indiquer que l'élégance n’était pas son

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