‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 23 sur 308 · RE NET E — EE · texte numérisé non relu

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fait en général. Nous voulions parler ainsi de l'élégance frivole et un peu tapageuse. À côté de celle-là, il y a aussi une coquetterie faite d’un rien, la ménagère occupée, mais enjolivée d’un bout de ruban, d’une étoffe retroussée avec esprit, d’une cheville fine que laisse à découvert un petit soulier et qui fait songer à la Perrette de La Fontaine, qui

Avait mis, ce jour-là, pour être plus agile, Cotillon court et souliers plats.

La ménagère, c'est-à-dire la femme d'intérieur, Chardin nous la décrit avec une persistance sincère et émue. On la suit dans l'emploi de son temps, de chacune des heures de sa journée.

Voici la toilette du matin: une mère habille sa fille, on sent confusèment l'ombre qui se dissipe, le jour qui apparaît. Une chandelle brûle encore, éclairant la pièce d'une clarté indécise et confondue avec celle du jour naissant. Le rayon de soleil précise l'heure qu'indique le cadran d’une pendule. Et, dans ce désordre du petit lever, la fillette déjà en mal de coquetterie, glisse un regard vers la glace, cependant que la mère, en fichu noir, la jupe retroussée, donne «le coup de fion» à cette toilette ingénue.

On aperçoit dans la pièce la bassine d’eau chaude, un gros livre de messe sur un tabouret. Et cette peinture est la représentation fidèle, sentie, de la vie quotidienne, médiocre, avec les levers peu confortables, le feu modéré, l'économie des jours d'hiver, mais aussi l’impression du devoir consenti et d’habitudes un peu rudes qui font l'honnêteté de cette vie humble.

Voici la Mère économe: assise en face de la fenêtre dont le jour met pour ainsi dire de la pureté dans cette scène, elle établit le relevé de ses dépenses et de ses recettes; elle a fait un peu de toilette, et parmi les dentelles et les fichus blancs, cette femme penchée sur ses comptes est fort séduisante. Son mari va rentrer tout à l’heure, il s’approchera d'elle à pas de loup, et déposera sur la nuque blanche un baiser sonore comme droit de bienvenue. La Mère laborieuse, le sourcil froncé, non pas assez cependant pour dissimuler sa véritable tendresse, considère l'ouvrage mal fait, gaspillé, que lui tend sa petite fille, et qui trahit les distractions incohérentes d’une enfant occupée de tout autre

chose.

Ailleurs, en une besogne plus humble, la ménagère s'occupe de préparer les légumes du pot-au-feu: c'est la Ratisseuse. Les couleurs mêmes dont Chardin s'est servi indiquent mieux la rudesse de cette action: un bonnet blanc, un fichu blanc et bleu, une sorte de boléro brun, une jupe rouge; devant elle un baquet d’eau, où transparaissent les raves, toutes blanches. De même la Pourvoyeuse, avec un bonnet, un casaquin blanc, un tablier bleu qui monte jusqu’au cou, un fichu fleureté, des bas violacés, dispose sur le buffet, un buffet en noyer brillant qu’on se transmet dans la famille de génération en génération, les lourdes miches de pain, enfarinées et appétissantes. Le jour pur du matin entre par la porte du fond, et nimbe d’or une autre jeune fille qui cause sur le seuil, et fait chanter doucement la fontaine de cuivre, qu'on aperçoit au second plan. Aïlleurs, en un tableau qui est à Vienne, c’est les Aliments de la convalescence. Une femme

coiffée d’un bonnet que serre une fanchon, vêtue d’une petite casaque à fleurettes avec un dessus d'un rose très délicat, enjuponnée de rose et de gris et chaussée de souliers gris-vert, se tient debout, près d’une table.

On voit sur la nappe blanche, un œuf, une assiette et un coquetier, un broc en faïence. Une serviette sur le bras, elle tient la queue d’une poêle où va cuire un autre œuf. Dans le Bénédicilé, c'est l'instant où les enfants bégaient leur prière avant le repas; dans la soupière d’étain fume le potage odorant, la mère et la grande sœur s'amusent de l'embarras de la petite fille qui hésite en son oraison. Dans la Bonne éducation, une maman fait réciter l’évangile à sa fille, une jeune fille qu'on devine presque femme, type d’ingénuité cher à Chardin.

Ailleurs, comme dans la Fontaine, par exemple, la femme est occupée à la grande affaire du blanchissage, ou, comme dans l'Écureuse, elle raccommode des bas, le linge de famille, et l’on voit dans une corbeille les pelotes de gros fil qui serviront à ajuster les pièces adroitement juxtaposées et à repriser les accrocs des petits impertinents.

S'il a montré si volontiers la ménagère, c'est qu’elle représentait son idéal, à lui homme simple et ému de la simplicité. Cette femme, il l'a vue habillée toujours ainsi, les manches relevées par un ruban et laissant à découvert un bras nu très potelé, avec un peu de rose à la

coudée; par-dessus sa jupe aux rayures de couleur, elle n’a pas oublié de mettre, car elle est économe, son tablier à bavette, un fichu de den-

SR

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