‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 24 sur 308 · ESS RE · texte numérisé non relu

ESS RE

L'AVAAG LE

COLLECTION DE M. LE BARON H. DE ROTHSCHILD

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telle, et enfin, car il faut bien aimer Dieu et le craindre, une croix, l'unique et austère bijou. Dans l'ombre, on devine des paniers, un vieux bahut aux teintes chaudes, des tonneaux même qui gardent encore l'odeur âpre des anciennes vendanges. Mais le soleil entre et fait chanter tout cela, le soleil, richesse du pauvre et joie de tous! Et l’on songe à l'intimité des vieux maîtres hollandais, à un Pieter de Hooch, à un Gérard Dow, à un Terburg, à un Téniers même, et bientôt à un Van der Meer, dont il approche le plus pour la qualité de sa touche et la fraîcheur de son inspiration. C'est qu'ils ont aimé, comme lui, les ménagères proprettes, les intérieurs reluisants, et la tranquillité du chez-soi, en compagnie d'une femme douce, tendre, dévouée.

Cette imagination honnête apparaît comme une oasis fraîche et verdoyante dans la corruption générale du xvin* siècle. Rappelez-vous ce passage des «Liaisons dangereuses » de Choderlos de Laclos, où Valmont, après toutes les scènes de corruption qui précèdent, arrive dans un village juste à point pour sauver les meubles d’une famille misérable qui ne peut payer la taille (cinquante-six livres!) et dont les meubles vont être saisis par le collecteur d'impôt. Tous ces pauvres gens entourent leur sauveur inattendu; le vieux grand-père le bénit, et la famille s’agenouille devant lui, en un élan de reconnaissance émue. L'œuvre de Chardin, plus que celui de Greuze, fait songer à cette page émouvante.

M. Gustave Geffroy a écrit là-dessus quelques lignes très senties. Elles résument au mieux la psychologie particulière de Chardin, son âme attendrie devant les choses vraiment populaires.

«Voyez-les maintenant, ces personnages de Chardin. Ils vont et viennent doucement dans la clarté grise des toiles du maître. Ils sont fixés dans le travail et la distraction où leur peintre les a vus sans cesse, accomplissant les simples rites de l'existence quotidienne, acceptant l'intérêt de leur vie là où il se trouve. C'est une jeune fille tirant de l’eau à une fontaine, une petite fille qui apprend à savonner, un garçon cabaretier, une ouvrière en tapisserie, une récureuse, la pourvoyeuse qui revient du marché, la mère laborieuse, la réunion du Bénédicité. C’est la représentation des jeux de l'enfance, le château de cartes, le volant, le toton, la poupée, les bulles de savon, le jeu de l’oye. C'est la vie studieuse de l’adolescence, les écoliers qui dessinent, qui lisent.

«Dans ce milieu d'honnête bourgeoisie, dont il faisait partie, Chardin continue l'histoire des habitudes et des travaux des petites gens que les Lenain avaient contée pour la vie paysanne. Il occupe, dans l'art du xvi‘ siècle, une place bien à part, une place bien à lui. Il n'a pas la poésie rêveuse et ardente de Watteau, il n'assiste que de loin aux embarquements pour Cythère, si beaux, si mélancoliques, il n'a pas l’âme embrasée des feux passionnés du couchant, il n’erre pas dans les parcs, la nuit, alors que le chant douloureux du rossignol fait tressaillir la nature entière. Il craint les aventures où le hasard mène les cœurs, où le doute et l'inquiétude ravagent la pensée. Il est pied-à-terre, tranquillement épris du réel qu'il peut atteindre. Mais il n’enseigne pas l'égoïsme et la dureté. Il est comme le consolateur fraternel de ceux qui ont vécu toute leur vie dans le même espace mesuré. Avant le poète qui a célébré l'horizon proche et l'intimité du bonheur paisible, il a dit, en son langage mesuré: «Tout bonheur que la main n’atteint pas n'est qu'un rêve».

«Il n’a pas choisi la vie. Mais on ne choisit pas la vie. C'est elle qui dispose de vous, qui vous offre ses biens, sa réalité, qui vous convie à la comprendre et à la goûter à votre heure. Scrutez-la, aimez-la, et vous saurez la voir telle qu'elle est et l’agrandir par le rêve. Chardin, qui n'est pas un chimérique, n’est pas non plus un pleurard. Il ne se résigne pas à contre-cœur, il accepte d'un cœur joyeux. Ce logis bien tenu, ce décor ordonné, cela lui suffit, et il vous conseille de vous en contenter. Sa muse, c'est cette femme en bonnet blanc assise devant le dévidoir, ou qui préside au goûter de ses filles, ou qui apporte les provisions pour toute la maisonnée. Elle est honnête de visage, et son labeur est vaillant... Cet art de raison, cette poésie de chez soi, c’est Chardin. »

Je n’ai rien à ajouter à cet éloquent éloge; le xvin° siècle généralement évoque en nous des idées frivoles, mascarades, jets d’eau, «sveltes parmi les marbres», et des élégances déployées en la splendeur automnale des parcs, près des bassins d'amour, et des cabinets de verdure... L'œuvre de Chardin est loin de tout cela! Les petits appartements de Louis XV, les folies de la Du Barry... rien d’analogue ne transparaît ici;

et la couleur préférée du maître, celle où il excelle, c’est la couleur idéale de son âme, un blanc qui n'est qu'à lui.

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