CAP LE RE SONT
HARDIN est le grand peintre de la nature morte. L'Académie royale de peinture l’agréa et l'admit comme tel, le 25 septembre 1728. On peut contester sa valeur souveraine comme peintre de figures et de portraits. Mais dans les natures mortes, dans les tableaux d'animaux, lapins, lièvres, perdrix, c’est-à-dire dans «les retours de chasse », comme on disait au xvin‘ siècle, dans les fruits, les fleurs, les accessoires, dans l'atmosphère des intérieurs bourgeois, dans leur ameublement le plus humble, il approche des plus grands maîtres flamands et hollandais, et c’est tout dire, Wilhem Kalf, Van Huysum,
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Abraham Mignon, Snyders. Il les dépasse même et il est l’égal de Piéter de Hooch, et de ceux qui ont célébré avec une belle pâte et une touche franche et moelleuse la beauté de la maison et des joies domestiques.
Les peintres de nature morte, c'est-à-dire ceux qui ont consacré leur talent aux instruments de cuivre ‘et d’argent, aux faïences, aux porcelaines, aux casseroles, et aussi parfois aux coupes de cristal et de vermeil, ainsi qu'aux fleurs, aux fruits et au gibier de tout poil, avaient été nombreux en Hollande, au xvi siècle. Un des plus célèbres, on le sait, est Willem Klaasz Heda, qui est né à Haarlem en 1594 et y est mort après 1678; tout ce qu'il a laissé, si l'on en juge par les exemplaires du Musée du Louvre et du Musée de Gand, se réduit à peu près au type suivant: une coupe en argent ciselé, une assiette et un citron entamé, et quelques accessoires s’élevant sur un fond brun. Willem Kalf (1630-1693) traita les mêmes sujets que Heda, mais avec une pâte plus robuste, avec moins de souci d'élégance, non pas seulement dans la manière de rendre les objets, mais dans les objets eux-mêmes, pris indifféremment à la cuisine et à la salle à manger. Enfin Jacob de Witt, plus près de Chardin dans l’ordre chronologique, puisqu'il est nè à Amsterdam en 1695, et y est mort en 1754, a excellé à reproduire les objets sculptés en bronze et en bois, et principalement les frises de marbre blanc. Dans ce genre, il arriva à de véritables trompe-l'œil.
Jean-Baptiste-Siméon Chardin avait donc derrière lui tout un passé glorieux. Est-ce à dire qu’on doive le rattacher à ces artistes néerlandais, sous prétexte qu'il vient après eux dans le temple? Ce serait absurde. Chardin est son maître à lui. L’anecdote qui lui attribue à lui-même la révélation de son propre talent, tandis qu'il peint pour de Troy, le fusil dans le portrait d’un chasseur, est significative à ce point de vue. Et le seul examen des tableaux de Chardin suffit à le dispenser de toutes lettres de noblesse. Ce qu'il a n'appartient qu'à lui; il ne le doit qu’à sa conscience, à sa probité artistiques. En indiquant, tout à l'heure, cette liste de peintres hollandais qui le précédèrent, mais dont les œuvres ne
le feront jamais oublier, je voulais simplement indiquer des analogies et montrer ces ressemblances fortuites qui se constatent fréquemment en art.
Dans la nature morte, Chardin est inimitable. C’est ainsi que l’Académie l'avait apprécié. C’est ainsi que les critiques du temps l’estimaient. Diderot, notamment, le proclamait le premier peintre de son temps, et à tout venant: «C’est le grand coloriste..., le grand magicien... c'est le sublime du technique..., c'est la nature même!» Une lettre à la marquise S. P. R., écrite en 1738, vante ce goût de peinture qu’on ne trouve qu'en lui; une autre lettre, écrite en 1730, fait l'éloge de son naturel charmant ; l'auteur des Réflexions sur quelques causes de l'état présent de la peinture en France loue l'originalité que Chardin apporte à représenter les choses ordinaires de la vie, et encourage le public qui fait bon accueil aux gravures exécutées d’après ce maître. Tel autre dit que ce peintre sait traiter les sujets les plus humbles, sans tomber dans la bassesse. En 1748, on le proclame l'émule des maîtres flamands. En 1754, on remarque avec justesse que seul il sait voir dans la nature des naïvetés et des raffinements particuliers, et connaît à fond le jeu de la lumière. Et un critique semble résumer le sentiment général, quand il s'écrie en 1759 : «O Chardin! l'œil s’abîme, l'œil se perd dans ta touche!»
Les amateurs aussi goûtaient fort ce genre de peinture. Le prince de Lichtenstein achetait quatre de ses œuvres pour sa galerie de Vienne. Le comte de Tessin s’en procure plusieurs également pour sa galerie de Drotningholm; le prince de Suède partage cet enthousiasme. L'impératrice de Russie lui fait des commandes pour le musée de l’'Ermitage. M. de Ménars témoigne du même empressement. Le chevalier de la Roque recherche les œuvres de cet artiste. Il est vrai qu’on ne payait pas beaucoup ce pauvre Chardin; mais l'estime du public n'était en rien diminuée, et ne se lassa guère que par la répétition constante du même ouvrage.
Après la Révolution et l’Empire, c’est-à-dire après le triomphe de David et de son école, qui compte surtout des peintres de figures, la vogue a définitivement abandonné Chardin, ainsi que tous les maîtres du xvnr siècle en général. Il semble qu'on en ait honte, et on ne veut plus les saluer au passage. Pendant cinquante ans, ce fut une déroute.
Un artiste devait remettre en honneur ce grand peintre. Decamps, de 1830 à 1850, fit à sa manière une véritable révolution, et par son enthousiasme, par sa ténacité, par son imitation respectueuse et attendrie des procédés de Chardin, contribua peut-être à lui rendre la place qui
lui était due. Des amateurs vinrent ensuite, épris de couleur, de qualités vraiment techniques. Les Goncourt, les La Caze, les Eudoxe Marcille, les De Chennevières, se mirent à fouiller les boutiques, et eurent d’invraisemblables bonnes fortunes. M. Marcille père, qui avait acheté sur les quais une quantité considérable de natures mortes de Chardin, disait qu'il les avait toutes payées de 12 à 20 francs, et n'avait jamais dépassé ce prix. Goncourt raconte une très jolie anecdote:
«Aubourg, brocanteur de tableaux, place Pigalle, avait acheté une nature morte de Chardin dans ces conditions. Il avisa, chez un savetier en échoppe, un châssis crevé qui lui servait à se défendre les pieds du froid. — Une planche ferait bien mieux votre affaire lui dit Aubourg. — Mais il faudrait avoir une planche, repartit le savetier. Et le marché fut conclu pour une planche et un litre. Le tableau représentait une mappemonde et divers instruments d’art et de mathématiques groupés autour d'un Mercure de Pigalle».
C'était un de ces tableaux figurant les attributs des lettres, des sciences et des arts, comme Chardin en avait peint quelques-uns, et comme il en existe encore, soit dans la collection Jahan-Marcille, soit au Musée du Louvre, dans la salle XVI, réservée aux maîtres du xvi° siècle français.
Mais la salle de notre Musée national où se trouve le plus grand nombre d'œuvres de Chardin est la salle 1, consacrée à la collection La Caze. En effet, elle n’en contient pas moins de 16, dont deux, il est vrai, ne sont qu'attribués à Chardin. Tous sont de première qualité, et ont vraiment «la tatouille», comme disait leur possesseur. Le Docteur La Caze entendait par là qu'ils procuraient cette impression de trouble délicieux que l’œil ressent devant les tableaux des vrais coloristes.
Je laisse de côté ici, bien entendu, les tableaux de figure, comme le Singe peintre, le Château de cartes, le Retour de l’école; il en est question dans les deux chapitres consacrés l’un à Chardin peintre de figures et de portraits, l’autre à l’œuvre gravé de Chardin. Je ne veux m'occuper à cette place que des tableaux de nature morte, très heureusement groupés sur la même paroi.
Un musée doit être un enseignement. Et le meilleur enseignement est celui qui se dégage de l’abondance même des documents. Quand on