‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 42 sur 308 · Un autre représentant le Bouquet · texte numérisé non relu

Un autre représentant le Bouquet

Ces deux tableaux appartiennent à M. le comte de Saint- Florentin.

60. — Autre tableau de Fruits, appartenant à M. l'abbé Pommyer, conseiller en Parlement.

61.— Deux autres tableaux, représentant, l’un des Fruits, l’autre les débris d’un Déjeuner.

Ces deux tableaux sont du cabinet de M. Silvestre, de l'Académie Royale de Peinture et Maitre à dessiner deS. M.

62. — Autre petit tableau, appartenant à M. Lemoyne, sculpteur du Roi.

Autres tableaux sous le même numéro.

C’est avec d'autant plus de plaisir que nous allons parler des tableaux de fruits et autres objets du genre de M. Chardin, que cet illustre artiste semble, dans l’exposition de cette année, avoir renouvelé toute la force de son talent. On ne peut avoir d'effet plus piquant, plus vrai, plus naturel, et de touche plus sçavante et plus artificieuse que ce que présentent en général les petits ouvrages dont il a orné le sallon et éntr'autre un déjeuné qui est la nature même des objets qu'il a imités et qui sont offerts aux yeux sous l'aspect le plus attrayant.

On reconnait et l’on doit avouer que ce grand peintre est encore le maître et le modèle du genre qu'il a pour ainsi dire créé. Indépendamment de ce que M. Chardin a contribué par l’agrément de ses ouvrages à la décoration des sallons, on lui doit encore un juste tribut d’éloges pour l’ordre qu'il a été chargé de mettre dans la disposition de tant de chefs-d'œuvre divers. On est convenu généralement au premier coup d'œil, comme après un examen plus recherché, que jamais on n’avoit distribué avec plus d'intelligence les différentes parties de cette riche collection, tant pour la beauté de l’ensemble que pour l'avantage particulier de chacun des morceaux qui la composent.

Description des tableaux exposés au Salon du Louvre. Extraordinaire du Mercure de France de septembre. A Paris,

1709 De07e

Les tableaux que M. Chardin al donnés cette année représentent un bouquet, des fruits, des débris de déjeuner, etc. Ils sont dignes de soutenir sa réputation, et ils en feroient une à quelqu'un qui n'en auroit pas. Des effets de couleur bien entendus, un beau fini et surtout une imitation très parfaite de la nature, ont fixé depuis longtemps le rang de M. Chardin dans notre École. Il a trouvé l’art de plaire aux yeux, même quand il leur présente des objets dégoutants. Je voudrois qu'il en fut fait usage plus rarement et qu’il se fut attaché davantage à rendre ses tableaux intéressans par de jolies figures comme celles qu’il a données quelquefois. Les hommes aiment à en retrouver partout; ce penchant secret est le germe de la sociabilité. La musique qui imite le son d’une cloche, ou le bruit du tonnerre, ne plait pas comme celle qui exprime le sentiment. Les paysages, les fruits, les animaux mêmes se font admirer; mais ils n’intéressent jamais autant qu’une bonne tête.

Lettre à Mme X** sur les peintures, les sculptures et les gravures exposées dans le Salon du Louvre en 1763. Paris. 1763. Deuxième lettre, p. 37 (par Mathon de la Cour).

.… PHyLakEI. — Je n'ai point attaqué M. Chardin; pour le coup tu me sauras gré de ma modération.

ARDÉLION.— Tu n’a pas osé l’attaquer directement de peur d'attirer contre toi tous les connoisseurs: mais tu tes enveloppé, selon ta coutume, d'une phrase louche qui équivaut à un trait de satire; i/ parvient à des effets qui répondent à ses vues; beaucoup de gens en font autant; il s’agit de savoir si leurs vues sont justes; tu ajoutes, et qui satisfont les amateurs de ce genre. Ne satisfait-il pas aussi le public et les connois-

seurs?...

PayLaker. — C'étoit une manière honnête de faire entendre que je n’en étois pas satisfait.

ARDÉLION. — Ainsi l’on te doit des remerciements quand

tu veux bien t'interdire des injures grossières!.…

Les Misotechnites aux enfers ou Examen des observations sur les arts par une société d'amateurs. À Amsterdam, 1763. Entretien III, p. 48 (par Cochin).

C'est celui-ci qui est un peintre; c’est celui-ci qui est un coloriste!

Il y a au Salon plusieurs petits tableaux de Chardin; ils représentent presque tous des fruits avec les accessoires d’un repas. C'est la nature même; les objets sont hors de la toile et d'une vérité à tromper les yeux.

Celui qu’on voit en montant l’escalier mérite surtout l’attention. L'artiste a placé sur une table un vase de vieille porcelaine de la Chine, deux biscuits, un bocal rempli d'olives, une corbeille de fruits, deux verres à moitié pleins de vin, une bigarade avec un pâté.

Pour regarder les tableaux des autres, il semble que j'aie besoin de me faire des yeux; pour voir ceux de Chardin, je n'ai qu'à garder ceux que la nature m’a donnés et m’en bien servir.

Si je destinais mon enfant à la peinture, voilà le tableau que j’achèterais. « Copie moi cela, lui dirai-je, copie moi cela encore ». Mais peut-être la nature n'est-elle pas plus difficile à copier.

C’est que ce vase de porcelaine est de la porcelaine; c'est que ces olives sont réellement séparées de l’œil par l’eau dans laquelle elles nagent; c’est qu'il n’y a qu'à prendre ces biscuits et les manger, cette bigarade l'ouvrir et la presser, ce verre de vin et le boire, ces fruits et les peler, ce pâté et y mettre le

couteau.

C'est celui-ci qui entend l'harmonie des couleurs et des reflets, O Chardin! ce n’est pas du blanc, du rouge, du noir, que tu broies sur ta palette; c'est la substance même des objets, c’est l'air et la lumière que tu prends à la pointe de ton pinceau et que tu attaches sur la toile.

Après que mon enfant aurait copié et recopié ce morceau, je l’occuperai sur la Raïe dépouillée du même maitre. L'objet est dégoutant, mais c'est la chair même du poisson, c'est sa peau, c'est son sang; l'aspect même de la chose n’affecterait pas autrement. Monsieur Pierre, regardez bien ce morceau, quand vous irez à l'Académie, et apprenez, si vous pouvez, le secret de sauver par le talent le dégout de certaines natures.

On n'entend rien à cette magie. Ce sont des couches épaisses de couleurs appliquées les unes sur les autres et dont l'effet transpire de dessous en dessus. D’autres fois, on dirait que c'est une vapeur qu'on a soufflée sur la toile, ailleurs, une écume légère qu'on y a jetée. Rubens, Berghem, Greuze, Loutherbourg vous expliqueraient ce faire bien mieux que moi; tous y feront sentir l’effet à vos yeux. Approchez-vous, tout se brouille, s’aplatit et disparait; éloignez-vous, tout se recrée et se reproduit.

On m'a dit que Greuze, montant au Salon et apercevant le morceau de Chardin que je viens de décrire, le regarda et passa en poussant un profond soupir, Cet éloge est plus court et vaut mieux que le mien,

Ah! mon ami, crachez sur le rideau d’Apelle et sur les raisins de Zeuxis. On trompe sans peine un artiste impatient et les animaux sont mauvais juges en peinture, N’avons-nous pas vu les oiseaux du jardin du Roi aller se casser la tête contre la plus mauvaise des perspectives? Mais c’est vous, c’est moi que Chardin trompera quand il voudra.

Diderot. Lettre à Grimm sur le Salon de 1763. Ed. Assézat, t, X, p. 194.

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