LES TOURS DE CARTES
Gravé par P.-L. Surugue, en 1744, d'après Chardin.
Papa d'ailleurs est là qui travaille à son bureau dans la pièce à côté. Si on allait le déranger! Alors, on s'asseoit à une table, on joue à des jeux
I. Les enfants sont nombreux dans l'œuvre de Chardin. Voir, par exemple : Un Enfant avec un moulin et un tambour, gravé par Cochin ; un autre avec une raquette et un volant, gravé par Lépicie', 1742; mte autre avec une poupée représentant une sœur de charité, gravé par Surugue fils, 1743; les Tours de cartes, gravé par Surugue filf, 1744; le Château de Cartes, gravé par Fillneul, etc.
-J.-B. SIMÉON CHAR DIN 5i tranquilles, au toton ', aux osselets, -à loie renouvelée des Grecs. En pareil cas, les cartes s,ont .précieuses; on en fait de magnifiques châteaux qu'un souffle jette à bas,; on apprend des tours qu'on répétera aux petits amis pour les éblouir quand on ira les voir. La journée se passe et la
LA MAITRESSE d'ÉCOLE.
GravÉ pat Lépicier en lyio, d'après Chardin.
mère est contente. Amuse-toi sans faire de bruit, disent les mamans parisiennes, comme si faire du bruit n'était pas le plus délicieux des amusements. Fen de brut, dit Tartarin. Il a raison à Tarascon, mais à Paris
I. Le Toton, gravé par Lépicié, 1742. L'original, d'après les Concourt, est dans la collection du marquis de Montesquieu. M. le D'' Boutin, à Paris, en possède une re'pétition.
52 LES ARTI STES CH LÈBRES
les mamans n'ont pas tort. Seulement, à cette vie d'oiseaux en cage les enfants perdent leurs belles couleurs de pomme rouge; le corps s'etiole si l'esprit s'aiguise, le teint se plombe, les épaules se resserrent, les gestes deviennent rares et compassés. La physionomie se masque d'une sorte de précocité grave, un peu vieillotte, qui jure avec l'âge véritable des traits C'est justement l'air et l'aspect qu'ont les enfants et les jeunes gens de Chardin.
Dans ces intérieurs domestiques il est rare que l'homme soit là. Aussi est-il presque toujours absent des tableaux du maître. La femme au contraire y tient la place d'honneur. C'est qu'elle ne quitte guère la maison. Elle en est l'âme et la raison d'être. Le mari rapporte bien à la maison son argent de la semaine ou du mois : mais il n'est la plupart du temps qu'un grand enfant, souvent moins raisonnable que les petits. Dans Chardin, la petite bourgeoise est telle que nous la voyons encore dans les ménages de pauvreté décente, si nombreux à Paris : aussi instruite que l'époux — et souvent ce n'est pas beaucoup dire — elle est plus intelligente, plus appliquée, plus économe. Quand les balayeurs passent, elle est déjà au travail: tous les siens sont au lit le soir qu'elle peine encore à revoir les effets, à raccommoder les boutons, nettoyer les taches, préparer le déjeuner du lendemain. Qui dira l'inutilité oisive des femmes riches ? qui dira aussi, en manière de contraste, l'incalculable somme de labeurs, d'efforts, de souffrances amassés pierre par pierre sur les épaules de la petite bourgeoise ? Chardin l'a bien comprise et l'a bien rendue. On la voit chez lui à toutes les heures de la journée, dans ses multiples occupations, et aussi sous toutes les formes honnêtes que lui imposent les nécessités de la vie. La voici en toilette du malin qui fait ses comptes '-. S'.ir ses genoux un registre qu'elle consulte, la plume à la main. A côté d'elle un panier de vin, deux bouteilles de liqueurs, un pain de sucre, des paquets. Il s'agit d'inscrire ces articles, de comparer leur prix à ce
1. Voir, par exemple, !a Mjitie.^se d'école, gravée par Le'picie', 1740. C'est une petite tille qui apprend les lettres à son petit frère. C'est le type des petites filles si nombreuses dans la petite bourgeoi»iie et la chisse ouvrière à Paris; elles remplacent leurs mères, vont chez l'épicier ou le marchand de vin, conduisent et morigènent leurs petits frères, quelquefois plus âges qu'elle. A cinq ans, elles ont déjà l'air sérieux d'une grande personne qui a le sentiment de sa responsabilité.
2. L'Économe, gravé par Le Bas, 1754. Le tableau original est au musée de Stockholm.