‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 32 sur 55 · CHARDIN · texte numérisé non relu

CHARDIN

Gravé par Géry Bichard, d'après le pastel de Chardin. (Musée national du Louvre.

fois il est représenté presque de face, un peu tourné vers la droite. Une paire de lunettes a remplacé les besicles, au-dessus des yeux fatigués

est attaché un abat-jour vert et la tête est encore affublée du sempiternel bonnet de nuit. Cet objet de toilette n'était pas encore devenu ridicule et permettait d'échapper dans l'intimité au joug odieux de la perruque. Je me rappelle, dans les Révolutions de Paris (avril 17911, une grossière gravure qui a la prétention de représenter Mirabeau sur son lit de mort; le grand orateur y est coiffé d'un bonnet bien fait pour exciter la sensibilité de ses contemporains mais qu'un homme politique de nos jours, même à son heure dernière, n'aurait pas le droit de porter. Nos descendants, par contre, trouveront amplement de quoi rire dans nos chapeaux haute forme qui déshonorent sj étrangement quelques-uns de nos portraits. Autres temps, autres ridicules.

Je sais gré d'ailleurs à Chardin de ses bonnets de nuit. Il est pris là sur le vif, dans le trivial de l'intimité domestique où il s'acoquinait si volontiers. Pour goûter pleinement, dans ses deux pastels, l'originalité de son oeuvre, il n'y a qu'à la rapprocher du pastel qu'a fait de lui La Tour, et qui est également àu Louvre. Le célèbre pastelliste qui se flattait — et non toujours à tort — de descendre jusque dans l'âme de ses modèles, s'est cette fois arrêté à mi-chemin. Chardin, en habit noir, avec jabot et les cheveux poudrés y apparaît sous les espèces d'un bourgeois de l'époque, sans que rien puisse faire soupçonner son individualité. Combien plus vrais les deux instantanés que le peintre a pris sur lui-même : hachés, sabrés, enlevés dans les détails avec une prestesse et une vigueur singulière, ils font surgir devant nous la physionomie doucement narquoise de l'homme, en même temps qu'ils nous disent son mépris de la convention et son amour, presque cru et effronté, de la vérité.

A ce dernier point de vue, ce qu'il y a encore de plus merveilleux, c'est le portrait de sa femme. Marguerite Pouget avait alors (1775) soixante-huit ans. Chardin l'a peinte, telle qu'elle se présentait à ses yeux de tous les jours, avec line implacable conscience — mais aussi avec un respect et une affection bien visibles. Dans les deux portraits qu'il a faits de lui-même et dont nous parlions tout à l'heure il y a une note malicieuse — comme un éclat de rire jeté sur la décadence de son propre individu — qui n'existe pas dans celuide sa femme. En nous dégradant par des atteintes insensibles, mais qu'elle ne se lasse pas de répéter, la nature, à mesure que nous vieillissons, ébauche de nous une caricature qu'il suffit de quelques coups de crayon pour achever. Quant il a fait

le portrait de sa femme, Chardin n'est pas tombé dans ce défaut : il a dit la vérité telle qu'il la constatait; il n'a pas voulu voir la vérité telle qu'il pouvait la prévoir. Marguerite Pouget est là devant nous, vieillie, fatiguée, visiblement au déclin de la vie, mais laissant encore deviner sous les chairs affaissées et à travers son regard éteint la femme qu'elle avait

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