Diderot, œuv. compl., t, p. i3o. (Salon de tvGi
3. Diderot, œuv. compl , t, X, p. 195. (Salon de 1763.) , . ■.
Ho LES ARTISTES CÉLÈBRES
jours indulgente dont il enveloppait ses conseils ou ses critiques. A un autre point de vue cette conversation ou plutôt cette sorte de monologue n'a rien perdu de sa saveur et contient plus d'une observation que l'École des Beaux-Arts pourrait méditer avec fruit. Nous en avons déjà cité quelques passages au début de cette étude; le voici cette fois tout en entier ^ Ceux de nos lecteurs qui auront la patience de le lire jusqu'au bout n'auront pas perdu leur peine.
« Rappelez-vous ce que Chardin nous disait au Salon : « Messieurs, messieurs, de la douceur. Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais, et sachez que deux mille malheureux ont brisé entre leurs dents le pinceau, de désespoir de faire jamais aussi mal. Parrocel, que vous appelez un barbouilleur^ et qui l'est en effet si vous le comparez à Vernet, ce Parrocel est pourtant un homme rare, relativement à la multitude de ceux qui ont abandonné la carrière dans laquelle ils sont entrés avec lui. Lemoine disait qu'il fallait trente ans de métier pour savoir conserver son esquisse et Lemoine n'était pas uti sot. Si vous voulez m'écouter, vous apprendrez peut-être à être indulgent. »
Chardin semblait douter qu'il y eût une éducation plus longue et plus pénible que celle du peintre, sans en excepter celle du médecin, du jurisconsulte ou du docteur de Sorbonne. « On nous met, disait-il, à l'âge de sept à huit ans le porte-crayon à la main. Nous commençons à dessiner, d'après l'exemple, des yeux, des bouches, des nez, des oreilles, ensuite des pieds, des mains. Nous avons eu longtemps le dos courbé sur le portefeuille, lorsqu'on nous place devant l'Hercule ou le Torse et vous n'avez pas été témoins des larmes que ce Satyre, ce Gladiateur, cette Vénus de Me'dicis, cet Antinous ont fait couler. Soyez sûrs que ces chefs-d'œuvre des artistes grecs n'exciteraient plus la jalousie des maîtres s'ils avaient été livrés au dépit des élèves. Après avoir séché des journées et passé des nuits à la lampe, devant la nature immobile et inanimée, on nous présente la nature vivante, et tout à coup le travail de toutes les années précédentes semble se réduire à rien : on ne fut pas
1, Diderot, œuv. compl. Ed. Assézat, t. X, p. 234 et suiv. (Salon de 1765.)
2. Ce malheureux Parrocel est la téte de Turc de Diderot « de par Apollon, dieu de la peinture, nous condamnons le sieur Parrocel, auteur de cette maussade composition (Agar chassée par Abraham), à sécher sa toile jusqu'à ce qu'il n'y reste rien et lui défendons de choisir à l'avenir des sujets qui demandent du génie ». Diderot, ceuv. compl. Ed. Assézat, t. X, p. 10 1.
J.-B. SIMÉON CHARDIN 8i plus emprunté la première fois qu'on prit le crayon. II faut apprendre à l'œil à regarder la nature, et combien ne l'ont jamais vue et ne la verront jamais. C'est le supplice de notre vie. On nous a tenus cinq à six ans devant le modèle, lorsqu'on nous livre à notre génie, si nous en avons. Le talent ne se décide pas en un moment. Ce n'est pas au premier essai qu'on a la franchise de s'avouer son incapacité. Combien de tentatives tantôt heureuses, tantôt malheureuses ! Des années précieuses se sont écoulées, avant que le jour.de dégoût, de lassitude et d'ennui soit venu. L'élève est âgé de dix-neuf à vingt ans, lorsque la palette lui tombant des mains il reste sans état, sans ressources et sans moeurs; car d'avoir sans cesse sous les yeux la nature toute nue, être jeune et sage, cela ne se peut. Que faire alors? que devenir? Il faut ou mourir de faim ou se jeter dans quelques-unes de ces conditions subalternes dont la porte est ouverte à la misère. On prend ce dernier parti et à l'exception d'une vingtaine qui viennent ici tous les deux ans s'exposer aux bêtes, les autres, ignorés et moins malheureux peut-être, ont le plastron sur la poitrine dans une salle d'armes ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment ou l'habit de théâtre sur les tréteaux. Ce que je vous dis là, c'est l'histoire de Bellecour, de Le Kain et de Brizard, mauvais peintres que le désespoir a rendus comédiens.
Chardin nous raconta, s'il vous en souvient, qu'un de ses confrères dont le fils était tambour dans un régiment, répondait, à ceux qui lui en demandaient des nouvelles, qu'il avait quitté la peinture pour la musique ; puis, reprenant le ton sérieux, il ajouta : « Tous les pères de ces enfants incapables et déroutés ne prennent pas la chose aussi gaiement. Ce que vous voyez est le fruit des travaux du petit nombre de ceux qui ont lutté avec plus ou moins de succès. Celui qui n'a pas senti la difficulté de l'art ne fait rien qui vaille. Celui qui, comme mon fils, l'a sentie trop tôt ne fait rien du tout. Et croyez que la plupart des autres conditions de la société seraient vides, si l'on n'y était admis qu'après un examen aussi sévère que celui que nous subissons.
— Mais, lui dis-je, monsieur Chardin, il ne faut pas s'en prendre à nous si
.... Mediocribus esse poetis "Non di, non homines, non concessere columnœ
Et cet homme qu'irritent les dieux, les hommes et les colonnes contre
PEINTRES. I RANCK. J.-R. SIMliON CHARDIN. — 6
les médiocres imitateurs de la nature n'ignorait pas la difficulté du métier.
— Eh bien! me répondit-il, il vaut mieux croire qu'il avertit le jeune élève du péril qu'il court que de le rendre apologiste des dieux, des hommes et des colonnes. C'est comme s'il lui disait : < Mon ami, prends garde, tu ne connais pas ton juge. Il ne sait rien et n'en est pas moins cruel. Adieu, messieurs. De la douceur, de la douceur. »
Ainsi parla Chardin, et, qu'il ait ou non converti son entourage, ce qu'il dit ce jour-là n'était pas d'une âme vulgaire. On y sent un jugement droit, un esprit affranchi des préjugés à la mode, une vue nette et lucide des choses que le succès, venu avec l'âge, n'a pas réussi à obscurcir ; on y sent aussi et surtout une profonde sympathie pour les humbles ou les ratés qui n'est pas commune dans la profession. Qu'il ait, dans cette sortie d'une simplicité éloquente, fait un retour sur lui-même, cela n'est pas douteux : la leçon en est-elle moins utile et moins juste? Mais sans doute, en soulageant son cœur, Chardin ne s'illusionnait guère sur les résultats que sa critique pouvait avoir. Il y a plus d'un siècle et demi qu'il censurait l'enseignement de l'école : s'il reparaissait au milieu de nous, aurait-il le droit d'être moins sévère? Les méthodes ont-elles changé et la tourbe des rapins, auxquels Chardin criait :
— Soyez plutôt tambour, si c'est votre métier
est-elle moins nombreuse et moins famélique? Le pis est, qu'en cette matière, les plus sensés sont sujets à des défaillances, quand il leur faut, au milieu des brutalités de l'existence, passer à l'application de leurs théories.
Chardin, lui-même, si bon, si doux, si clairvoyant, en a fait la lamentable expérience. Il avait pris pour élève Fragonard tout jeune encore : mais Fragonard, fraîchement débarqué de Grasse, en était à l'A B C du métier. Boucher, le trouvant trop faible, n'en avait pas voulu dans son atelier, et Chardin qui le reçut ne devina pas le futur grand artiste dans l'humble débutant qui se présentait devant lui. Au lieu de le mettre directement à l'étude de la nature, comme lui-même l'avait conseillé tant de fois, il ne lui donna que des estampes du temps à dessiner. C'était faire justement ce qu'il reprochait avec tant de force et de raison à l'enseignement de l'école. Comment accorder une pareille conduite avec les paroles que lui prête Diderot et que confirme d'ailleurs le Nécro-
J.-B. SIMÉON CHARDIN 83 loge: « Il répétait souvent à ses élèves que la main, les pinceaux, les couleurs n'étaient que les instruments de la peinture, que les principes n'étaient que les moyens dont le peintre se servait, mais que ce qui constituait'véritablement l'artiste, c'était le génie et la vérité ^ » Toujours est-il que Fragonard, dit-on, se dégoûta, ne fit rien de bon et Chardin fut obligé de le rendre à sa mère en déclarant qu'il ne réussirait jamais.