CHAPITRE III
Le Renard sublime du graveur .Wille. — Chardin peintre de nature morte. — Où il est prouvé que la nature morte ne l'est pas autant qu'on veut bien le dire. — La Raie de Chardin : qualités principales du peintre, son coloris. — Autres tableaux de nature morte. — Ce qu'en pensaient les contemporains. Jugements de Diderot.
Il y a dans les Mémoires du graveur Wille, l'ami intime de Greuze, une scène de haute comédie où sont prises sur le vif l'infatuation et l'jgnorance de certains peintres de son temps : on y voit, à quel point, dans les ateliers de second ordre, la pratique du métier, l'habileté de main, la convention, - et, pour tout dire en un mot, le chic, avaient remplacé l'étude pure et simple de la nature. Wille, encore tout jeune, manifeste des dispositions pour la peinture: son père, après quelque résistance, pense sagement que le mieux est encore de lui donner un maître, et il s'achemine avec lui vers le logis du peintre le plus connu de la ville. L'artiste est chez lui; il daigne les recevoir et la conversation s'engage. Après quelques mots sans importance, le peintre prend un tableau dans un coin de son atelier, souffle sur la poussière qui le couvrait et dit en se rengorgeant au père de Wille:
— Voici, monsieur, un enfant de moti génie : c'est un renard qui croque une poule, et quoique je n'aie jamais vu de renard en vie, je l'ai si bien peint qu'il doit vous paraître parlant.
— Ah! c'est un renard? dit d'un air bonhomme le père de Wille, qui ne manquait pas d'esprit : j'en ai vu quelque fois, mais je ne suis pas grand connaisseur.
— Je le vois, dit le peintre, je le vois, et il ajoute pour achever d'accabler le philistin qu'il a devant lui : Mon renard, monsieur, est un renard sublime^ mais pour ce qui est des poules, j'en ai mangé en nature
et avec plaisir, lorsque l'occasion se présentait. De plus, continua-t-il, je suis très estimé ici. Preuve de ça : chaque fois n'ayant rien à faire et que je me promène par les rues avec un chapeau bordé d'or, ma veste rouge galonnée aussi, mon habit marron, des souliers carrés et l'épée au côté, tout le monde me donne le salut, le bonnet à la main.
— Je vous en fais mon compliment, dit le père de Wille, que la sottise du personnage amusait, mais qui se garda bien de lui contier son Hls
Wille était Allemand et il habitait encore son pays d'origine quand cette petite aventure lui arriva; mais les renards sublimes n'ont pas de patrie et la France n'en laissait pas à cette époque le monopole à l'Allemagne. Walteau et Greuze,*'pour n'en pas citer d'autres, ont passé leurs années d'apprentissage et de misère noire dans des officines d'industriels aussi originales que celle où Wille faillit échouer^.
Plus estimable sans doute que ces charlatans. Gazes, le maître de Chardin, n'était guère plus consciencieux, et son élève, en sortant de chez lui, fut obligé de se remettre à l'école du bon sens et de la probité artistiques. Son goût l'entraînait vers les natures mortes — peut-être aussi s'y joignait-il, pour le détourner des grands sujets, une défiance secrète de ses propres forces.
Chardin, élevé péniblement par un père honorable et borné, n'avaitreçu aucune culture littéraire. II s'exagérait la valeur d'un pareil outil dans les mains d'un peintre, et toute sa vie il souffrit cruellement d'en être privé. C'est autant à cette circonstance qu'à ses penchants naturels qu'il faut attribuer la demi-teinte où il se plut à rester toute sa vie. Fin et d'un amour-propre d'autant plus profond qu'il était plus 'contenu, n'ayant rien dans son éducation et ses souvenirs qui pût alimenter une imagination naturellement paresseuse, il se restreignit tout d'abord à des sujets qui semblaient réclamer avant tout de la conscience, de l'application et du savoir-faire. La première chose qu'il fit, dit un de ses biographes, fut un lapin ^. C'était le cas ou jamais de faire un lapin sublime. Chardin
1. Mémoires et Journal, de J. G. Wille, graveur du roi, publiés par G. Duplessis, lib. Renouard, iSôy, t. I", p. 17.
2. Cf. Antoine Watteau, par d'Argenty, p. 17, et Greu^e, par Charles Normand, p. 4. (Collection des Artistes célèbres.)
3. Mémoires sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie de peinture et de sculpture, t. Il, p. 42S et suiv. Éloge de Jean-Baptiste-Siméon Chardin, par Haillet de Couronne.