‹ J. Barbey d'Aurevilly; impressions et souvenirsChapitre 10 sur 12 · LE POÈTE ET L'ARTISTE · texte numérisé non relu

LE POÈTE ET L'ARTISTE

« Rude labeur que celui du poêle ! Tous les autres artistes ont quelque chose dans les mains, qui travaille avec eux : le musicien a son piano d'où les sons jaillissent dès qu'il le touche et commencent la mélodie ; le sculpteur a la terre glaise, le peintre a les couleurs, et parfois quand il est impuissant à peindre l'écume de son cheval, il lui jette son éponge à la tète, et l'éponge fait l'écume pour lui. Le poète n'a que son cerveau. Le sculpteur, le peintre et le musicien puisent dans la matière, le poète puise dans l'Intini. Lui seul fait quelque chose de rien. Il saisit l'insaisissable il montre l'invisible. L'idéal résiste et fait ce qu'il peut pour rester libre; c'est un combat terrible que Virgile a raconté dans la lutte d'Aristée et de Frôlée ^ »

Le XIX® siècle est fécond en poètes, sans doute parce que tout être qui pense, qui souffre et qui aime, c'est-

^ Auguste Vacquerie, Profils et Grimaces»

à-dire tout être qui vit, veut se soustraire aux tristesses du monde réel. C'est aussi que la poésie est une des formes de la religion. Ceux qui ne veulent pas, n'osent pas ou ne savent pas chanter le Créateur, chantent la création, et souvent la créature. Mais les grands poètes du siècle sontmorts. Musset, Lamartine, Victor Hugo appartiennent déjà au passé. L'un demeurera toujours et malgré tout le poète de la jeunesse, ainsi que M. d'Aurevilly l'appelait; l'autre, disparu à la veille de nos désastres est presque oublié de la multitude ; enfin, le Maître, emporté dans une apothéose héroïque vers le Panthéon profané, n'a laissé que le souvenir grandiose des œuvres de sa jeunesse, à ceux qui refusent d'admirer en lui l'apotre des idées révolutionnaires.

En revanche, on peut dire que jamais il n*y eut un si grand nombre de poètes, ou, pour mieux dire de jeunes gens qui se croient des poètes, et qui, d'une force extraordinaire en prosodie et en versification, se persuadent que la gloire les attend, qui sacra Hugo et fit mourir de faim Lamartine. Les dénombrer, énumérer leurs œuvres — et j'entends ne point parler ici des Vulgaires, des médiocres, — serait un travail d'Hercule; l'on formerait un gros volume de ce catalogue, qui ne serait pourtant ni un livre ennuyeux, ni un livre inutile.

H y a d'abord les maîtres , que l'Académie française a élus, et celui qui a dédaigné l'Académie : Leconte de Liste, Sully-Prudhomme, François Goppée, — et Théodore de Banville. Il y a quelques aînés, dont la renommée s'est occupée, et qui possèdent au

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