‹ J. Barbey d'Aurevilly; impressions et souvenirsChapitre 9 sur 12 · V.)i> liAUliKV d'aUREVILLV · texte numérisé non relu

V.)i> liAUliKV d'aUREVILLV

longtemps,.. Pour ma part, parmi les écrivains catholiques de l'heure présente, je ne connais personne de cette ardeur, de cette violence d'amour, de ce fanatisme pour la vérité. C'est même cet incompressible fanatisme dont il se vante comme de sa meilleure faculté qui a empêché M. Léon Bloy de prouver aux regards du monde ses autres facultés et sa supériorité d'écrivain. Polémiste de tempérament, fait pour toutes les luttes, tous les combats, toutes les mêlées, et sentant cette vocation pour la guerre bouillonner en lui, comme bouillonne cette sorte de vocation dans les âmes, quand elle y est, il a de bonne heure demandé instamment à ceux qui semblaient penser comme lui, sa place sur leurs champs de bataille, mais ils lui ont toujours fermé l'entrée de leur camp.

a Quoi de surprenant? Dans une époque où le génie de la concession qui gouverne le monde va jusqu'à lâcher tout, un esprit de cet absolu et de cette rigueur, a épouvanté ceux-là même qu'il aurait le mieux servis. L'héroïque Veuillot, par exemple, qui n'a jamais tremblé devant rien, excepté devant les talents qui auraient tenu à honneur de combattre à côté de lui pour la cause de l'Église, Veuillot prit peur, un jour, du talent de M. Léon Bloy, et, après quatre ou cinq articles acceptés à VUnivers, il le congédia formellement. Alors, cet homme, avec qui on se conduisait comme s'il était un petit jeune homme, quand il était un homme tout à fait, et qui, depuis dix ans, s'attendait et s'impatientait, accumulant et ramassant en lui des forces à faire le plus formidable des journalistes, fut étouffé parla force lâche du silence des journaux, et des journaux sur lesquels il aurait dû le plus compter! Enfermé, comme le prophète Daniel, dans la fosse aux bêtes, mais aux bêtes, qui n'étaient pas des lions, il recommença de faire ce qu'il avait fait toute sa vie. Il recommença d'attendre avec le poids de son talent méconnu et refoulé sur son cœur, l'occasion favorable où il pourrait prouver, à ses amis comme à ses ennemis, qu'il en avait.»

Je ne sais plus quel moraliste a dit qu'on doit juger de la valeur d'un homme parle nombre de ses ennemis. A ce compte, Barbey d'Aurevilly ne serait plus contesté, car il est peu d'écrivains qui aient amassé contre leurs écrits et leur personne tant de colères; il est vrai d'ajouter qu'il en est peu qui fussent plus indifférents à la médisance et aux rancunes. 11 avait, de parler d'eux, une manière si miséricordieusement impertinente, qu'on finissait par ne plus s'inquiéter des haines soulevées par ses terribles polémiques. Il jugeait de très haut, superbe et nonchalant, d'une placide ironie toujours, et déclarant qu'il n'avait peur que des griffes de femmes, et encore comme Alphonse Karr avait eu peur du petit couteau que M""® Louise Collet lui avait donné.... dans le dos. Mais l'injustice du journalisme à l'égard de M. d'Aurevilly lui était peut-être plus sensible pourtant qu'il ne voulait le montrer. Elle remplaçait la conspiration du silence organisée contre lui durant tant d'années,

et qui arrachait à M. Alcide Dusollier, dans son livre : Nos gens de lettres, cette page indignée :

< Ah ! voiJà peut-être le fin mot — du silence des critiques ! M. d'Aurevilly ne pense pas comme la plupart d'entre eux : — On ne saura pas qu'il pense ; c'est un catholique; — on ne saura pas que c'est un romancier ; c'est un absolutiste; — On ne saura pas que c'est un écrivain. — Mais ses amis religieux et politiques, direz-vous, pourquoi ne parlent-ils pas ? Ils n'ont aucune raison, eux, de cacher ce talent au public? Si fait ! Et cette raison, c'est l'extraordinaire indépendance, c'est la franchise invincible de M. Barbey d'Aurevilly. Homme de conviction, logicien inébranlable, allant toujours tout droit et jusqu'au bout, dédaigneux des ménafrements hypocrites, il frappe aussi fort sur les catholiques qui ont de lâches complaisances pour le progrès, que sur les athées et les panthéistes. Amis (amis !) comme adversaires le trouvent d'un sans-façon terrilDle et ne lui pardonnent point que son style soit une épée, lorsqu'ils se permettent tout au plus — pour leur compte — le coup d'épingle, mouchetée encore ? M.Granier de Gassagnac lui disait un jour : « Quand on acceptera votre talent, on le subira. Tout le temps qu'on ne l'acceptera pas, il fera trop peur par son éclat (et par ses éclats, aurait-il dû ajouter), pour qu'on l'aime et qu'on vienne à lui. »

Après avoir esquissé quelques portraits d'amis, il nous sera permis de tracer quelques silhouettes, non pas d'ennemis, seulement d'adversaires ou de commensaux. D'abord, un personnage appelé à devenir légendaire, et qui vécut en grande partie de M. d'Aurevilly pendant des années i.

1 Voir aussi l'étude fantaisiste que lui a consacrée récemment M. Paul Bourget dans le Journal de: Débats, il y a quelques mois.

Il s'agit de M. Louis Nicolardot, mort il y a peu de temps, et dont la mort, que ses amis lui cachaient, connaissant la bonté de son cœur, attrista beaucoup M. d'Aurevilly. « Malgré tout, on ne connaît pas impunément un homme pendant des années », dit-il, en l'apprenant par un journal quelques mois après par hasard, et qui passa toute son existence àfureterdans des bibliothèques, à y compiler des livres aussi bizarres que perfides, en se donnant pour unique récréation d'aller chez les<amis> qu'il honorait de ses faveurs, quérir la sportule, et la payer en calomniant autrui. Il fut, par exemple, du moins l'affirm ait-il, le confident et le commensal de Sainte-Beuve. Il avait même hérité de l'académicien un paletot à peine fripé qu'il endossait aux jours de cérémonie. « Mettre son Sainte- Beuve » équivalait pour lui à se décorer de tous ses ordres. Honnête et probe, sans doute, dans le sens rigoureux du mot, mais ayant perdu jusqu'à la notion de la dignité, il aimait à emprunter des pièces de quarante sous, qu'il rendait avec ponctualité. C'est lui qui, obligé de la sorte, et vêtu pendant plusieurs années par un critique célèbre, demandait à celui-ci défaire un article sur son dernier livre, et répondait au refus obstiné du feuilletonniste par ce reproche topique : « Ah! tenez, vous n'êtes qu'un ingrat! »

Or, le livre en question n'était autre que la Confession de Sainte-Beuve^ un formidable étalage de linge sale, combiné pour profaner et déshonorer le cadavre du bienfaiteur. « M. Nicolardot, écrivait M. Jean Richepin, a eu bonne intention de planter son bec dans le mort. Mais il arrive trop tard à la curée. Il ne reste

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donc plus de viande pourrie à picorer sur la carcasse. D'autres en ont eu l'étrenne, et elle a été nettoyée jusqu'à l'os par ces aigles dépeceurs que l'histoire naturelle appelle les secrétaires. »

M. Nicolardot fouillait, du reste, la lessive de Saint- Beuve après avoir fait celle de Voltaire, dont il contait qu'il volait les bougies àPostdam, énumérant par surcroît les remèdes à la Pourceaugnac desquels il se délectait. Il montre, d'ailleurs, le sinistre Arouet tel qu'il fut, avare, usurier, fripon, négrier. Qu'il se divertît à entasser les injures contre le philosophe, on le conçoit : il se donnait pour catholique de l'école de Yeuillot et se targuait, aux jours d'expansion, d'être un lévite raté. Mais il accusait tout le monde, et Louis XVI lui-même, victime expiatoire des fautes de sa race, ne trouva point grâce à ses yeux. Le livre qu'il publia sur le roi-martyr est une vilenie.

«Nicolardot, dont les cendres se refroidiront vite, fut un scribe de haine, un malpropre et un raté ; un révolté d'esprit qui s'imagina pouvoir devenir grand en montant les échelons des soupentes des portiers de la littérature.

« Drapant sa frueuserie avec son arrogance », ce mendiant à qui Ton donnait les vieilles redinj^otes, clamait sur les places publiques que feu les rois n'avaient point de chic et que les républicains manquaient de prestige. Le linge lui manquait davantage, cependant ce grossier personnage acceptait une pension que lui servait, par bienveillance, le gouvernement de la République *.

M. Jean Richepin se montre plus tendre pour ce forban littéraire : c Ce n'est pas le premier venu que

' Article de M. Alfred Barbou, dans le Journal iUus&é.

nUlvLOUI-lS K.NNE.MlS ^03

M. Nicolardot, dit-il. Il a de l'esprit, et du plus mordant. Il a de la fantaisie, à sa manière. Il écrit d'un style alerte, déluré, bien français. C'est, en outre, un fureteur de toutes sortes de livres. Il a dépouillé, ce qui vaut mieux que les confidences de Sainte-Beuve, force bouquins rares dans force bliothèques peu connues. Il sait de la sorte une infinité de choses curieuses, et, comme il les a digérées à sa façon, qui n'est pas celle de tout le monde, il en tire les conclusions les plus inattendues, les théories les plus paradoxales qu'on puisse imaginer. C'est un régal de drôlerie. » La grande idée de feu Nicolardot était de soutenir que les ennemis de l'Eglise, les libres-penseurs, et surtout les écrivains hostiles à la religion, sont punis dès ce monde par l'impuissance physique, et le diable seul peut dire quel acharnement il employait à soutenir cette thèse ridicule, à grand renfort d'anecdotes scandaleuses ! Lui qui titrait les vieilles femmes des étouffoii's de concupiscence^ il se plaisait à décrire minutieusement les vices les plus malpropres, mêlant à ses analyses de péchés honteux de singulières théories sur la beauté. Or, il était fort laid, grisonnant, les dents avariées, la barbe inculte, ce qui ne l'empêchait point de se parer de cravates bleues, de gants devenus noirs à force de crasse, et de se plaindre qu'il ne pouvait se promener dans les rues sans que toutes les femmes se retournassent pour le regarder. M. Barbey d'Aurevilly disait : « Nicolardot est ma vertu. Quand Dieu me jugera, je lui dirai : Seigneur, je suis plein de péché, mais considérez que j'ai supporté Nicolardot^ et prenez mon âme en pitié. >

Une anecdote montrera quelles étaientl'indulgence et la mansuétude du maître à l'égard de celui-ci. Nicolardot l'avait fait prévenir qu'il le viendrait chercher pour aller avec lui chez Dentu, parce qu'il souhaitait, lui, Nicolardot, que Dentu lui fît l'avance de quelque somme sur un livre en cours de publication, et il espérait en l'éloquence de M. d'Aurevilly, toujours si disposé à rendre service. Or, on venait justement de révéler à M. d'Aurevilly quelques traits de noire perfidie de cet homme, entre autres certaine lettre à un grand éditeur catholique * où les accusations les plus lâches et les plus calomnieuses étaient bavées par le protégé sur son bienfaiteur. La mesure était comble. 11 devenait urgent. d'exécuter le traître, au risque d'un abominable pamphlet, et les amis du grand écrivain, faisant violence à ses indulgences dédaigneuses, obtinrent enfin de lui qu'il en finît une bonne fois avec cet animal venimeux et malfaisant.

Si bien que lorsque Nicolardot entra dans la chambre de la rue Rousselet, la bouche en cœur, l'air goguenard et content de soi, demandant à quelle heure il trouverait, le soir, chez Dentu, M. d'Aurevilly; celui-ci, d'abord contenu, s'anima au son de sa propre voix et tout d'un trait fît le procès du triste hère.

Nicolardot, le chapeau pendant au bout des doigts, s'était accoudé, debout à la cheminée, et le nez baissé, contemplait le bout de ses bottines. Impassible, immobile, un sourire figé sur les lèvres, il écouta.

M. d'Aurevilly, vite apaisé, — il ne pouvait en vou-

' J'en ai tenu l'original entre mes mains.

loir longtemps à personne et sans ses amis n'eût fait que plaisanter le pauvre hère avec sa verve railleuse et ironique; désarmé d'ailleurs'par son attitude passive, par son silence, — cessa ses reproches. Alors Nicolardot, relevant la tête et balançant au bout de ses doigts son pitoyable couvre-chef, décroisa ses jambes, et de sa voix nasillarde, tranquillement, il proféra ces mots :

— Eh bien ! à quelle heure viendrez-vous, ce soir, chez Dentu ?

C'est à lui que fut adressé un jour ce mot sanglant, au moment où, la main tendue, il s'avançait vers un ancien ami : « Vous ne voyez pas que je vous tends la main ? » dit Nicolardot, avec son affreux sourire.

< Je le vois bien, répondit l'autre, en reculant ; mais que voulez-vous? Je n'ai rien à mettre dedans ! »

J'aurais voulu ne pas dire que M. Armand de Pontmartin fut l'ennemi de Barbey d'Aurevilly, et n'avoir à lui infliger que l'épithète d'adversaire; mais on doit aux morts la vérité. Un moment en relations, aux temps reculés de la seconde République, ils ne tardèrent pas à rompre, et peut-être convient-il de ne chercher que dans la divergence d'idées politiques la cause de leur rupture.

Barbey d'Aurevilly est venu dans un temps où le parti royaliste, longtemps écrasé sous la terreur de la Révolution et de l'Empire, relevait enfin la tête et se persuadait qu'il allait revoir les beaux jours du XVII® et du XVIII" siècle, son apogée de puissance et de

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grandeur. Les Bourbons de la branche aînée étaient de nouveau en possession du trône et l'ère nouvelle s'annonçait brillante et prospère, sous les plis de la bannière blanche à fleurs de lys d'or; la jeunesse de Barbey d'Aurevilly s'écoula rapide dans ce renouveau d'enthousiasme royaliste et religieux, dont les efl'ets se propagèrent jusqu'aux provinces du littoral, et de toutes les gentilhommières surgirent les partisans toujours fidèles du trône, secouant la poussière des habits à la française qui depuis trente ans dormaient dans l'oubli des armoires ^ Mais au fond, M. d'Aurevilly était un autoritaire, et bien qu'il écrivît dans les journaux de l'Empire, se rattachant à un gouvernement qui lui semblait assez fort pour résister au courant révolutionnaire, il se désintéressa promptement de la politique, et ses ouvrages ne donnèrent jamais prise à la moindre critique d'opinion.

Lorsque le comte de Pontmartin publia les Jeudis de Madame Charbonneau^ un livre à clef, dans lequel il déversait toutes ses rancunes littéraires, et se payait des nombreuses déceptions que lui avaient valu ses débuts dans la critique et le roman, il fit de M. d'Aurevilly un portrait si violemment exagéré, si dur et si injuste qu'on n'y pouvait répondre que parle silence, sous peine de compromettre sa dignité. Quelques années plus tard, M. Grétineau-Joly — un des amis du comte de Ghambord, pourtant! — dans son livre ^onaparte^ le Concordat de 1801 et le Cardinal Consalvi, traça du feuilletonniste de la Gazette de France un terrible portrait :

* Léon KîOTOR, Etude sur Barbev (rAurevilly. dans la Minerve.

(f M. Armand, comte de Pontmarlin, est un gentilhomme qui daigne écrire, comme ce bon M. Jourdain, de Molière, daignait vendre du drap à ses amis et connaissances. Il est né, celui-là, ou du moins, il s'en targue. Je ne sais pas s'il remonte aux Croisades, mais, à coup sûr, son zèle et sa foi ne- l'y auraient jamais poussé.

« Si vous découvrez sur Tasphalte du boulevard un roseau qui marche, emmailloté dans des vêtements d'homme, si vous entendez son aigrelet soprano piailler entre des ossements collés l'un après l'autre, ne détournez pas la tête. Autrement, vous verriez sourire de pitié ou rougir avec de petits cris de pudeur effarouchée toutes les femmes comme si, de loin, elles apercevaient le grand eunuque noir. Ce gentilhomme fait dans la littérature industrielle et le roman provençal, le roman qui sent beaucoup l'ail et peu l'huile. Il commerce de tout et ne gagne sur rien ; puis, chaque soir, il va déposer sa copie au mur des journaux à images. Il passe du blanc au bleu, du bleu au rouge, sans savoir si, après avoir fané les lys, il grignotera une crête orléaniste de coq gaulois ou s'il goûtera au miel des abeilles napoléoniennes. »

M. d'Aurevilly s'était contenté de dire dans le Réveil:

« M. de Pontmartin, mixte négatif, qui n'est pas tout à fait Gustave Planche et qui n'est pas tout à fait Janin, composé de deux choses, qui sont deux retlets : un peu de rose, qui n'est qu'une nuance et beaucoup do gris, qui est à peine une couleur. »

Cette gouttelette de mépris ne fut jamais essuyée, et M. de Pontmartin ne pardonna jamais. Lorsque parut V Ensorcelée^ il attaqua avec une extrême vivacité la préface de ce livre, refusant à l'auteur le titre qu'il revendiquait si hautement, dans sa préface, de moraliste catholique,

r.AUnEY D AUREVILLY

< Je comprends très bien, écrivit-il, que, dans l'église, du haut de la chaire, le prédicateur, maître de son auditoire, aborde la passion pour la combattre et la fasse voir pour la faire haïr ou craindre. Je comprends mieux encore que le prêtre, seul en présence du pénitent, touche résolument aux plaies et aux souillures, pour en sonder la profondeur, pour indiquer le remède. Là, la religion est sur son terrain; elle est souveraine; en faisant comparaître la passion à son tribunal ou à sa barre, elle est sûre de la dominer, de diriger le débat, de ne laisser la paroleà son ennemie qu'autantqu'il le fautpourla dompter, l'humilier et la confondre. Mais dans un roman qui se vend boulevard des Italiens, qui a pour chaires les cabinets de lecture et pour fidèles les lecteurs de Balzac et d'Eugène Sue, ne craignez-vous pas que les rôles ne changent, que la passion ne redevienne à son. tour victorieuse et maîtresse, qu'elle ne profite de cette grande largeur catholique, pour faire entrer en fraude bien des éléments de trouble et de désordre ? »

On pouvait répondre au noble comte que le catholicisme libéral se trouvait ici bien près du jansénisme. C'est un résultat déjà considérable que d'arriver à faire entendre aux « lecteurs fidèles de Balzac et d'Eugène Sue », lesquels ne vont guère à l'église et ne se pressent point autour de la chaire, ce que la doctrine catholique enseigne touchant les passions, leur origine, leur développement, leurs conséquences dans ce monde et dans l'autre. Les ravages que la passion fait dans le cœur humain; l'étude psychologique profondément fouillée de leur influence sur l'âme et sur l'intelligence, tel est le thème favori de M. d'Aurevilly. La passion n'y saurait être plus victorieuse que dans maint écrit, peut-être plus calme dans

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la forme, et, dans le fond, aussi ardent. Les Confessions de saint Augustin, la Cité de Dieu, et, pour chercher des comparaisons plus précises, Télémaque^ Don Quichotte, Andromaque, Phèdre, peuvent-ils être lus par tout le monde? Faut-il défendre aux catholiques de lire Dante, Shakespeare, Gœthe?

Il ne s'agit nullement de montrer la religion en accommodement avec la passion. La religion estle frein unique et nécessaire de la passion. Nous est-il donc interdit, à nous autres catholiques, de retracer d'une plume vigoureuse les émotions d'un cœur que la conscience et la passion se disputent? Est-ce que nous n'avons pas, pour lire jusqu'au fond de l'àme humaine, la lumière supérieure qui, seule, éclaire ses mystérieuses ténèbres : la foi? Ce n'est pas contre des obstacles matériels et misérables que nous mettons aux prises la passion, mais avec la conscience et la foi. « Le catholicisme étant un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément d'ordre social, » a dit Balzac dans la préface de la Comédie humaine. Donc le catholicisme peut servir de base à une étude complète et parfaite de la société, et de même que le prêtre pour combattre le mal est obligé de le connaître, de même pour dompter le vice, il faut dévoiler ses conséquences. Je crois que celte répulsion des catholiques pour ces œuvres puissantes où certains problèmes psychologiques sont expliqués et résolus, tient à un défaut d'optique. On s'est imaginé que les romans catholiques devaient être faits pour les jeunes filles, pour les adolescents, et nul homme. ayant dépassé le cinquième lustre de

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son âge ne consent à avouer qu'il lit des romans. C'est placer mal son amour-propre : le roi d'Espagne, Philippe II, qui n'était rien moins qu'un esprit frivole, lisait volontiers Don Quichotte. Un prince de l'Eglise, le cardinal Wiseman, n'a pas cru déroger en écrivant Fabiola. On étudie l'anatomie des animaux, leurs mœurs, leurs habitudes, les moindres détails de leur existence; pourquoi n'étudier pas cet animal, autrement curieux dans ses mœurs et divers dans ses types, qui est l'homme? Et qui décrira son caractère, ses passions, ses grands sentiments, ses travers, ses vices? L'historien voit de trop haut !.. Le romancier, comme le peintre, tourne et retourne son modèle, met en lumière les points saillants, rejette dans l'ombre les défectuosités, drape à sa guise les étoffes, voit à sa façon les traits, crée enfin le type complet dans lequel il incarne son idée.

Mais M. Armand de Pontmartin, à qui maintes fois furent présentées ces objections, ne se tint pas pour battu, et lorsque VHistoire sans nom parut, un nouveau feuilleton, d'une violence alors sans mesure, parut dans la Gazette. Un journal y répondit par un article signé r Ensorcelé; cette fois, Barbey d'Aurevilly, se départant de sa réserve, écrivit à ce journal le Gil-Blas :

u C'est une flatterie ; mais l'article signé ainsi n'en était pas une... Il répondait à un article de la Gazette de France, signé Pontmartin. qui a paru je ne sais quel jour. D'habitude, je lis peu M. de Pontmartin, mais je n'ai été nullement étonné de l'attaque d'un homme qui, quand il s'agit de littérature, se met à parler politique, — comme

il se mettrait à parler politique s'il s'agissait de littérature ! — Tout ce que je sais, c'est que, hors de propos d'un article, lointain déjà, publié par le Gil Blas sur Mgr de Ghambord, et dans lequel mon royalisme, absolument désespéré, exprimait le plus respectueux des regrets sur la politique qui a, depuis trente ans, cloué au fourreau une épée qu'une autre politique aurait pu en tirer, M. de Pontmartin ait eu la logique de me reprocher de n'avoir pas été zouave pontifical ou franc-tireur dans la guerre de 1870, comme si littérairement, c'était là la question 1 M. de Pontmartin n'est pas plus logicien qu'il n'est diable... Seulement, puisqu'il tient à savoir ce que j'ai fait en 1870, faites-lui dire par un de vos garçons de bureau qu'alors j'étais à Paris, le fusil sur l'épaule : faisant mon service de garde national volontaire, sous les obus, qui ne manquaient pas dans mon quartier.

< On ne se vante pas de ces choses-là. C'est par trop simple. Je ne demande pas, moi, à M. de Pontmartin ce qu'il a fait en 1870. Gela ne m'importe pas, ni à la France non plus 1

« Quant à la littérature de M. de Pontmartin, je n'en ai, jusqu'ici, parlé nulle part encore. J'ai pourtant publié déjà six volumes de critique intitulés les Œuvres et les Hommes, et dans lesquels, en attendant les autres qui vont suivre, j'ai relevé les hommes et les œuvres du xix® siècle... M. de Pontmartin n'y est pas. Pour l'y mettre. je lui ai donné le temps de croître, mais il n'a pas profité de la patience que j'y mettais. Aujourd'hui, les gens qui l'emploient lui trouvent du talent. Nous verrons, un jour, ce que c'est.... Et, ma foi, puisque nous ne sommes jeunes ni l'un ni l'autre, et que la mort peut interrompre tous les comptes, je lui promets de ne pas le faire attendre bien longtemps...»

On comprendra donc les indignations de M. de Pontmartin, dans cette lettre familière qu'il adressait, en 1879, à un jeune écrivain :

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« Je suis révolté, exaspéré de l'espèce de fétichisme dont nii certain groupe catholique entoure cet homme étrange qui a deux écritoires ; l'une pour la critique absolutiste, l'autre pour les romans obscènes. Vous n'avez donc pas lu une Vieille Maitressey et, plus récemment, les Diaboliques, livre qui a eu maille à partir avec la justice et la police ? Il y a dans cette tolérance, dont je crois, hélas ! que Louis Veuillot a donné l'exemple, quelque chose de si scandaleux, de si monstrueux, que j'en deviendrais libre-penseur, si j'étais moins convaincu. Comment des hommes d'esprit peuvent-ils être dupes de ce double jeu ? Gomment ne voyez-vous pas que, en flattant, en caressant tout ce qu'il y a de sensuel, de vicieux, de malpropre dans notre misérable nature humaine, M. Barbey d'Aurevilly obtient carie blanche pour ses excès d'absolutisme auprès des atbées, des sceptiques, des réalistes, qui ne nous passent rien, à nous, assez bêtes pour essayer de mettre d'accord notre religion et notre morale ? L'athéisme de Sainte- Beuve ne s'y était pas trompé. Il avait flairé la truffe, et voilà pourquoi ce trop spirituel cochon a toujours eu un faible pour l'homme que le brave Féval traite d'admirable et d'homme de foi. »

Quelques années plus tard, il écrivait, dans une autre lettre :

« Je n'ai aucun sentiment de haine contre M. Barbey d'Aurevilly. En février 1878, je consacrai un feuilleton bienveillant à son livre des Bas-bleus, quoiqu'il y eut attaqué la marquise de B***. Quelques années auparavant, j'avais dit h Dentu, qui pourrait vous le répéter : « Je voudrais en finir de cette espèce de brouille avec M. Barbey d'Aurevilly. Je pars pour la campagne : s'il publie un nouvel ouvrage, ayez l'obligeance de me l'envoyer, et je le traiterai de mon mieux. > Dentu se le tint pour dit, et il m'envoya... les Diaboliques ! ! !

«Non, je n'ai pas de haine personnelle; mais, tant

qu'il me restera un souffle de vie et un tronçon de plume, je ne me lasserai pas de signaler à la méfiance des vrais catholiques cette littérature en partie double qui alterne entre une critique absolutiste et des romans tels qu'une Vieille Maîtresse^ les Diaboliques et ['Histoire sans nom. ))

Ces quelques citations démontrent assez que M. d'Aurevilly fût une des haines littéraires de M. de Pontmartin. Ce dernier s'imagina constamment que le principal obstacle à sa renommée était son titre nobiliaire ; que ses confrères du journalisme et des librairies affectaient de ne voir en lui que « Monsieur le Comte ». Peut-être fut-il quelque peu vexé de constater que la noblesse de naissance n'était un obstacle que pour lui, car il n'admettait point que son genre de talent fût pour quelque chose dans ses insuccès. Cependant il fut un moment l'idole du noble faubourg, et le leader de la Gazette de Finance .

C'est ce que reconnaît dans une page, peut-être un peu agressive, un écrivain qui eut à se plaindre de lui :

« M. Armand de Pontmartin passe pour un critique de ::rande autorité. L'extrême médiocrité de ce temps l'a ainsi voulu. Ce qu'il écrit a une prise étonnante sur certains esprits tempérés et précieux qui se défient de la magnificence et qui redoutent l'originalité. Le sousentendu de sa manière insinuante et correcte fait la joie d'une foule de gens aimables ou vertueux, mais dont l'idéal esthétique ne crève pas la voûte du ciel. En tant que journaliste, il donne à peu près le niveau intellectuel de ce qu'on est convenu d'appeler la bonne compagnie. Il peut donc être signalé comme un type exquis de cette médiocrité renseignante et prétentieuse qui mène aujourd'hui l'opinion d'une partie élevée de la société en

sens inverse de toute grandeur. M.Armand de Pontmartin a un mot qui le caractérise, c'est le mot exagération *. »

Au lendemain de la mort de Barbey d'Aurevilly, le comte de Pontmartin garda un silence prudent : on faillit lui en savoir gré ; on en conclut que ce vieillard, lui-même aux portes du tombeau, désarmait sa haine devant la tombe à peine fermée. C'eût été noble et digne que le chrétien vivant priât pour le chrétien défunt, et que, si proche du suprême jugement, il se défendit de juger. Il n'en fut pas ainsi.

Cinq mois après la mort du grand écrivain, le feuilletonniste de la Gazette de France publiait un article delà dernière violence, où. chaque mot distillait l'envie, chaque phrase une jalousie féroce, une haine implacable. Il accusait l'illustre mort de s'être rallié à l'Empire, de n'avoir pas fait le coup de feu en Vendée, de ne s'être pas battu en 48, de n'avoir jamais combattu l'erreur, l'impiété, le mensonge, de s'être fait une cour de bohèmes, de pornographes et d'athées, de n'avoir été qu'un matamore, orgueilleux et ridicule. Et tout cela, vigoureusement assaisonné d'injures que le gentilhomme n'eût pas voulu que ses laquais proférassent dans ses antichambres. Jouvin, d'ailleurs, n'avait-il pas dit, au Figaro : a M. de Pontmartin, fils de gentilhomme, a l'invective aussi facile que M. Veuillot, fils de marchand de vin. »

Et Sainte-Beuve : « M. de Pontmartin a, en littérature, des opinions de position. Quand il écrit à la Revue des Deux-Mondes, il n'est plus le même homme

* LÉON Bloy. Préface au Révélateur du Globe.

que quand il écrit dans le Correspondant ou dans le Nain jaune. Il est plusieurs. »

Il serait, hélas ! trop facile de riposter au feuilleton de la Gazette de France. Mais nous avons le respect du sépulcre, et d'autres occasions nous seront données de juger l'espèce d'influence que l'ancien maire de Gigondas exerça dans cette fraction de la société qui prétend être « la Société j» par excellence. Il suffira, pour le présent, de citer ici quelques lignes dédaigneuses d'Aurélien Scholl, son ancien collaborateur au Nain Jaune :

« On ne peut pas dire que M. Armand de Pontmartin vient de s'éteindre, car il n'a jamais brillé, et sa mort n'a été suivie d'aucunes ténèbres. Il a cependant tenu une place dans la littérature de son temps, c'està-dire qu'il a beaucoup écrit et que son nom figure sur un grand nombre de couvertures jaunes ou bleues, toilette peu somptueuse d'un volume toujours gris. Un grand nombre de romans honnêtes et de nouvelles d'une indéniable probité sont sortis des plumes de M. de Ponlmarlin. La maison Michel Lévy réunissait chaque année en un volume ses feuilletons du samedi dans la Gazette de France^ critiques qui auraient voulu être méchantes, et qui n'étaient que désagréables. Ces volumes, tirés à 500 exemplaires et distribués aux rédacteurs des différents journaux de Paris, étaient toujours honorés de la publicité des quais, où ils s'étalaient en pleine lumière pour attirer l'attention des amateurs de bains froids.

« Le comte de Pontmartin était grand, maigre et sec. Une esquinancie rebelle à tous les traitements ne

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m'a pas permis de le juger comme orateur. En me rappelant le son de sa voix, j'ai l'idée qu'il avait trouvé le phonographe avant Edison, mais qu'il l'avait avalé pour que personne ne profitât de l'invention. *

« M. de Pontmartin était non seulement clérical, mais dévot. Il pratiquait, — avec la pratique de Polichinelle.

« M. de l*ontmartin croyait en^Dieu, mais Dieu ne croyait pas en lui et l'a toujours abandonné. * »

On se rappelle que M. Emile Zola donna pendant une année au Figaro une série d'articles hebdomadaires qu'il réunit ensuite en volume sous le titre : « Une Campagne ». Il s'y montrait critique assez féroce, et revendiquait pour les littérateurs le respect de la multitude, la liberté du style et de la forme, ne les rendant justiciables, pour ainsi dire, que de la postérité.

Pourquoi faut-il que M. Zola ait si singulièrement trahi ses propres idées et réfuté lui-même son plaidoyer en faveur de la dignité des lettres, dans les nombreux articles qu'il a consacrés à M. d'Aurevilly, dès les années lointaines de sa jeunesse? Peut-être ces deux hommes ne se sont-ils jamais vus, et par con* séquent n'ont- ils pu s'expliquer l'un à l'autre par leurs physionomies. Tous les deux autoritaires, vail-

* Dans le journal Le Matin.

lanls, acerbes, de parti pris comme ceux de qui les convictions sont enracinées, ils ont été antipathiques l'im à l'autre dès qu'ils se sont connus. Je ne parle, bien entendu, que d'une antipathie littéraire : le tempérament intellectuel de l'un est hostile au tempérament intellectuel de l'autre, et même, si l'un reproche à l'autre ses élégances fantaisistes, en plébéien que l'aristocratie offusque, le désinvolte seigneur des an ciens temps reproche, avec autant d'âpreté, au démocrate, la lourdeur de ses allures, la vulgarité de son concept. Antipathie de Normand à Méridional peutêtre, car M. Zola est né sur les bords de l'étang de Berre, d'un père italien et d'une mère provençale, encore qu'il n'ait hérité ni de la fougue, ni des enthousiasmes de sa race.

Lequel des deux ouvrit le feu? On l'ignore ; mais la bataille fut rude. M. d'Aurevilly démolissait impitoyablement chaque œuvre nouvelle de l'historiographe des Rougon-Macquard. Il le poursuivait dans le roman, au théâtre, sans trêve, sans pitié, — avec une violence de passion qui le rendait peut-être injuste, car enfin M. Emile Zola est et restera çm^/ç'w'mtï dans l'histoire littéraire de ce temps. A propos de V Assommoir il écrivait :

« Ce livre n'assomme pas, du reste, mais il éclabousse. On sort de sa lecture comme du bourbier sortent les cochons, ces réalistes à quatre pattes. Bourbier, en effet, bourbier de choses, bourbier de mots , un irrespirable

i)0urbier! Etalée d'abord dans un journal, toute cette

fange a eu son succès de puanteur. Elle a fait crier, et les cris vont recommencer plus fort peut-être, à présent

qu'elle n'est plus soulevée, cette fange, par pelletées

dans un feuilleton, mais passée en bloc dans un livre

M. Zola proteste dans sa préface de la pureté de ses intentions. Laissons cette plaisanterie. »

Six mois plus tard, M. Zola ripostait dans la Vie littéraire, par un article « que je signale, dit M. Jean Richepin, à ceux qui désirent connaître jusqu'à quel point de honteuse polémique la rancune peut pousser un auteur piqué dans son amour-propre... Oui, cet article est une mauvaise action. Au lieu de s'en prendre à l'œuvre de M. Barbey d'Aurevilly, M. Zola l'attaque dans sa personne. Muni de renseignements de seconde main, abusant des confidences que lui ont faites des amis communs qu'il transforme ainsi en espions, il se plaît à décrire l'intérieur et la mise chez lui de M. Barbey d'Aurevilly. Il le représente, au milieu de « meubles étriqués », devant une « maigre armoire à glace de aamelotte », faisant < des effets de cuisse », chauffant « le soir ses douleurs à deux maigres tisons ». Il le trouve comique, touchant. II lui reproche son âge, sa pauvreté. C'est honteux, vous dis-je, et indigne d'un écrivain qui se respecte!... Tous ceux qui ont eu l'honneur d'approcher M. Barbey d'Aurevilly savent quelle haute dignité d'homme de lettres prouve cette pauvreté que M. Zola lui reproche. Tous ont souffert comme moi de la voir bafouée *. »

Dans une autre étude à propos des Diaboliques, M. Emile Zola disait de M. d'Aurevilly :

* L'article de M. Zola fut reproduit m extenso dans une revue, appelée le Biographe, IV' volume, 8" livraison. Juillet-août 1880.

« C'est un croyant que l'idée du diable tourmente, et qui c^de parfois à la rébellion de l'enfer... Ajoutez J'allure satanique, des étrangetés d'ange que la malédiction attire

« Etudiez-le. Il part du fait extraordinaire, anti-naturel ; nous partons du train ordinaire et naturel des choses. 11 n'a derrière lui que l'enfer, le diable mis à la place de Dieu ; nous avons derrière nous la science. Et c'est ici que la séparation est décisive. Les deux philosophies se

combattent et s'excluent Nous autres, quand il nous

arrive de toucher à l'ordure, ce n'est que pour la cons- •tater et la définir; nous soumettons les monstruosités à l'expérience, afin de nous en rendre les maîtres ; nous ne sommes pas les ouvriers de la foi, mais les ouvriers de la science. »

M. d'Aurevilly ripostait par son terrible feuilleton -sur Nana, taillée en pièce par M. W. Busnach :

« La déception a été immense. Que dis-je ? Ç*a été une suite de déceptions ! Je les raconterai. Ah! cette Nana! €omme tu m'as trompé, infidèle ! Cette fameuse, cette retentissante Nana! Que n'en disait-on pas? Que n'en espérait-on pas ? Qui faisait tant de bruit avant d'être jouée ! Elle n'en fera plus, la pauvre diablesse !....

« On espérait un vrai festin de Trimalcion en fait de saletés recherchées; intellectuellement une espèce de grande orgie romaine, et on se disait que le directeur de l'Ambigu avait fait mettre, pour les besoins de la salle, des vomitoria dans les coins.

« Mais tout cela était un roman sur un roman... La. Nana àe ce soir a été pour le naturalisme une lâcheté et une trahison. Au moment où la bataille engagée par le naturalisme devient belle, l'auteur de Naiia a reculé comme un conscrit. Il n'a pas osé être seul au feu. Il s'est fait deux. Ce n'est plus M. Zola, c'est M. Zola et M. Busnach. C'est même M. Busnach sur M. Zola, devenu son

humble pilotis. L'un des deux auteurs a nettoyé l'autre. Il l'a peigné, m'a lavé et ilTa rendu presque propre. Encorf^ une pièce comme cette Nana et M. Zola finira peut-être par arriver à la chasteté par la platitude! Joli chemin 1 j>

Dans sa Campagne du Figaro^ M. Zola ne put se tenir de décocher encore une flèche à son vieil adversaire, et cette fois, s'occupant non plus de sa personne seulement, mais aussi un peu de son œuvre, il s'éveriu.l -à démontrer en quelques centaines de lignes que l'auteur de Un Prêtre marié et de V Ensorcelée n'était qu'un bourgeois!

Il commençait par déclarer avec un grand sérieux qu'il tient au groupe des jongleurs et des faiseurs de tours, qu'il est un critique aussi tumultueux qu'impuissant, et il concluait en ces termes :

« Vous ignorez tout de l'heure actuelle, vous ne savez; même pas que nous sommes les artistes, nous autres qui avons renoncé aux guenilles de 1830, et qui vivons simplement, sans carnaval, tout entiers dans nos œuvres. Visitez les ateliers de nos peintres, ne vous en tenez pas aux quatre pauvres jeunes écrivains que fascinent vos yeux d'aigle, renseignez-vous, apprenez au moins où est l'art de l'époque. En vérité, je vous le dis,, vous avez l'ahurissement d'un bourgeois, les ignorances d'un bourgeois, l'obstination et le rabâchage d'un bourgeois.. Bourgeois! Bourgeois! »

A cette attaque, si violente, et qui serait, par certains côtés, odieuse, si l'on ne faisait la part du tempérament excessif de M. Zola, M. d'Aurevilly se contenta de répondre par la lettre suivante, qui parut dans le Triboulet :

« Mon cher Monsieur de Gastyne,

« Je vous remercie de mettre votre Triboulei à ma disposition, pour le cas où je voudrais répondre à l'article de M. Zola publié hier dans le Figaro.

« Mais je ne profiterai pas de votre offre obligeante : je ne répondrai point à M. Zola. J'ai pour cela des raisons plus hautes quelui. Pourquoi lui répondrai je? 11 ne discute pas mes idées sur Gœthe. Ce n'est pasGœthe qui l'intéresse: c'est sa personne à lui, M. Zola, et la mienne: la sienne pour la surfaire, la mienne pour la blesser. Seulement il ne Ta pas blessée. Je suis de bonne humour après l'avoir lu, et aussi calme que Frédéric de Prusse, qui disait d'un placard imbécile contre lui : « Mettez-le donc 2) lus bas, on le lira mieux ! »

« Je n'ai pas à me défendre des ridicules que M. Zola me trouve. Être ridicule aux yeux de M. Zola, c'est mon honneur, à moil Je ne suis pas dégoûté!... Parbleu! je ne suis pas du tonneau qu'il aime!. Je sens autre chose que ce quïl brasse. Cul-de-plomb qui a de bonnes raisons pour haïr la souplesse, il me reproche d'être une espèce de clown en littérature et j1 ne sait pas combien il me fait plaisir, en me comparant à un clown. « Les clowns, il ne sait pas combien je les ainje, moi, l'habitué des samedis du Cirque, et qui trouve le Cirque beaucoup plus spirituel que le Théâtre-Français. Il ne sait pas combien je les admire, ces f:aillards-là, qui écrivent avec leur corps des choses charmantes de tournure, d'expression, de précision et de grâce, que M. Zola avec son gros esprit n'écrirait jamais !

« Je refuse donc la passe d'armes dont vous m'offrez le teirain, mon cher Monsieur de Gastyne. Je ne veux pas renouveler la scène de Vadius et de Trissotin chez Philaminte, que refait toujours plus ou moins un auteur quand il défend son amour-propre. Il n'y a que le public qui gagne à ces spectacles, parce qu'il se moque des acteurs. Ces combats de coqs des amours-propres, je les ai toujours

haïs et méprisés. L'honneur, la dignité des duels, c'est le silence dont on les enveloppe. La galerie n'y vaut rien, et elle diminue toujours un peu ceux qui se sont battus pour elle. »

Moins violente dans la forme, aussi profonde peutêtre, dans le fond, était l'antipathie que Barbey d'Aurevilly ne cessa d'inspirer à Alexandre Dumas fils et à Gustave Flaubert. De son côté, tout en reconnaissant son grand talent (voir Dernières Polémiques), il « éreintait » tour à tour les écrits de M. Dumas sur la question du divorce, et l'approbation qu'il avait donnée au livre à peu près fou, l'Appel au Christ, de je ne sais quelle dame russe, affaire oii se mêla fort maladroitement un religieux dominicain d'un libéralisme exagéré qui ne s'en tint pas à cette première erreur. Il fit enfin le procès à l'auteur dramatique, dont il ne savait ni ne pouvait admettre aucune des idées.

Quant à Flaubert, après avoir trouvé beaucoup de talent dans Madame Bovary, il disait de lui qu'il <r a travaillé toute sa vie avec une vigueur d'application qui, moralement, l'honore, mais il n'a rien produit dans la mesure de son application, et, chose plus déplorable encore! ce qu'il a produit est toujours allé, à chaque fois qu'il produisait, en s'affaiblis-

sant Gustave Flaubert est un ouvrier littéraire,

quia la probité de son métier, bien plutôt qu'un artiste inspiré. Cest le casseur de pierres ou le scieur de /o/^p de la littérature >. Et il ajoute que « la haine

du bourgeois était chez lui une espèce de folie, clabaudante et sonore >. La notice que M. de Maupassant a mise en tête des Lettres d-e Gustave Flaubert à George Sand donne bien exactement la mesure de cet « ouvrier littéraire », et n'infirme que dans la forme, trop brutale, le jugement du critique :

« 11 avait une conception du style, dit-il, qui lui faisait enfermer dans ce mot toutes les qualités qui font, en même temps, un penseur et un écrivain. Aussi, quand il déclarait : « II n'y a que le style, » il ne faudrait pas croire qu'il entendît : « Il n'y a que la sonorité ou Tharmonie des mots » .

« Car il n'imaginait pas des « styles» comme une série de moules particuliers dont chacun porte la marque d'un écrivain et dans lequel on coule toutes ses idées ; mais il croyait au style, c'est-à-dire à une manière unique, absolue, d'exprimer une chose dans toute sa couleur et son intensité.

« Pour lui, la forme, c'était Toeuvre elle-même.

« Obsédé par cette croyance absolue qu'il n'existe qu'une manière d'exprimer une chose, un mot pour la dire, un adjectif pour la qualifier et un verbe pour l'animer, il se livrait à un labeur surhumain pour découvrir, à chaque phrase, ce mot, cette épithète et ce verbe. 11 croyait ainsi à une harmonie mystérieuse des expressions, et, quand un terme juste ne lui semblait point euphonique, il en cherchait un autre avec une invincible patience, certain qu'il ne tenait pas le vrai, l'unique.

« Ecrire était donc pour lui une chose redoutable, pleine de tourments, de périls, de fatigues. »

Flaubert n'était pas insensible aux attaques. On le voit dans ses lettres à George Sand :

< Chère bon maître, écrit-il en 1870, votre vieux troubadour est fortement dénigré par les feuilles. Lisez le

Constitutionnel de lundi dernier, le Gaulois de ce matin, c'est carré et net. Ou me traite de crétin et de canaille. L'article de Barbey d'Aurevilly [Constitulionnel) est, en ce {cenre, un modèle, et celui du bon Sarcey, quoique moins violent, ne lui cède en rien. Ces messieurs réclament au nom de la morale et de l'idéal ! J'ai eu aussi des éreintements dans le Figaro et dans Pam, par Cesena et Duranty. Je m'en fiche profondément, ce qui n'empêche pas que je suis étonné par tant de haine et de mauvaise foi. »

Dans une autre lettre il ajoute :

« Sarcey a republié un second article contre moi. Barbey d'Aurevilly prétend que je salis le ruisseau en m'y lavant [sic). Tout cela ne me démonte nullement. »

Quatre ans plus tard, en 1874 :

« Ça va bien, cher maître, les injures s'accumulent ! C'est un concert, une symphonie où tous s'acharnent dans leurs instruments. J'ai été éreinté depuis le F/garo jusqu'à la licvue des Deux-Mondes, en passant par la Gazette de France et le Constitutionnel. Et ils n'ont pas fini ! Barbey d'Aurevilly m'a injurié personnellement, et le bon Saint- René Taillandier, qui me déclare illisible, m'attribue des mots ridicules. Voilà pour ce qui est de l'imprimerie. Quant aux paroles, elles sont à l'avenant. Saint-Victor (est-ce servilité envers Michel Lévy?) me déchire au dîner de Brébant, ainsi que cet excellent Charles Edmond, etc., etc. En revanche, je suis adm.iré par les professeurs de la faculté de théologie de Strasbourg-, par Renan, et par la caissière de mon boucher ! sans compter quelques autres. Voilà le vrai. »

Heureux ceux qui sont discutés ! Ils vivent. Léon Gladel, qui est un excellent cœur, et qui aimait Flaubert et Barbey d'Aurevilly d'une égale affection,

tenta de réconcilier ces deux hommes qui avaient, naguère, du plaisir à se rencontrer. Il alla leur proposer, à chacun séparément, de les réunir à la même table, se donnant à Tun comme envoyé par l'autre, et chargé d'exprimer le désir de voir cesser toute froideur. Flaubert, tout d'abord, accepta ; M. d'Aurevilly s'empressa de l'imiter. On prit rendez-vous. Les invitations furent lancées. Puis, au dernier moment, Flaubert, ayant mandé Léon Gladel, lui déclara que, décidément, il refusait de revoir son compatriote normand. Et comme Gladel, navré, insistait, Flaubert dit en soupirant :

— « Je ne peux pas, mon cher, je ne peux pas... Vous comprenez !... On dit qu il parle mieux que moi!

C'est chez Gladel que Barbey d'Aurevilly, peu de mois après la guerre, fît la connaissance de son jeune voisin François Goppée, qu'il apprécia si vivement dès le premier moment de leur rencontre, et qui fut son fidèle ami jusqu'au dernier jour.

Il y connut aussi son futur éditeur Alphonse Lemerre.

Le vicomte Arthur de Gumont, qui fut ministre de la République et journaliste, disait un jour que, s'il devait se trouver en l'autre monde à la droite du Père Eternel, en compagnie de Louis Veuillot, il préférerait d'ores et déjà renoncer à sa part de paradis. Je crois qu'il s'aventurait un peu : il n'y a pas de paradis pour les journalistes.

Balzac a-t-il prédit juste? « La presse fera des rois, disait-il, et défera des monarchies, parce qu'en France l'esprit est plus fort que tout, et les journaux ont, de plus que l'esprit de tous les hommes spirituels, l'hypocrisie de Tartufe. » C'est peut-être un peu excessif. Le terrible poète de la Comédie humaine avait raison, cependant, lorsqu'il parlait de l'influence considérable qu'elle devait acquérir. A l'heure présente, en France et ailleurs — même sous la férule des plus sévères gouvernants — on n'a plus besoin de réclamer la liberté de la presse, qui s'impose d'ellemême. Devant cette puissance, les pouvoirs publics

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sont contraints de s'incliner. Elle règne, elle gouverne ; elle ressuscite; elle tue; elle renverse; elle édifie ; — elle est à son apogée, elle ne prévoit pas sa décadence.

Les Romains demandaient aux Césars du pain et les jeux du cirque. Les Français demandent, eux, des journaux et des spectacles, — et se passent volontiers de pain. Du haut en bas de l'échelle sociale, on est l'esclave delà presse. Paysan, grisette,, ouvrier, lisent le journal toutainsi que l'opulent bourgeois. Fouillez les bas fonds, vous y trouverez des gens affamés, qui ramassent des chiffons de papier dans les immondices pour en repaître ce qui leur reste d'intelligence. Et ceux qui ont intérêt à égarer le peuple sur ses droits font croire tout ce qu'ils veulent à ces lecteurs naïfs qui accueillent avec d'autant plus de faveur les raisonnements qu'on leur offre, que ces raisonnements sont plus passionnés et plus illogiques. C'est ainsi qu'on sème la révolte dans ces âmes terrassées par l'oppression de la misère, et qu'on fait du journal l'instrument de la révolution, — le meilleur, puisqu'il est irresponsable en apparence, — car les crimes collectifs n'engagent personne!

Tout journal, disait encore Balzac, est une boutique 011 l'on vend au public des paroles de la couleur dont ils les veut... C'est vrai : mais que de couleurs !... Et dans combien de ces boutiques d'esprit vend-on une marchandise frelatée ! La suprême habileté consiste maintenant à se mettre à la remorque de l'opinion, au heu de la diriger. On suit le courant, ce qui est facile; on ne se donne point la fatigue de le remonter:

et quand la barque chavire, on accuse celui qui tenait la barre.

Cette manie du journalisme à outrance durera-telle? Deviendrons-nous assez Américains pour accorder une si durable importance aux feuilles publiques? Je n'en crois rien. L'abondance des journaux met la confusion dans la presse, celte tour de Babel où l'on parle trop de langues différentes. L'écrivain alerte, spirituel, incisif, expressionniste y omni-savant, prompt à l'attaque et à la riposte, est remplacé par le re/9or<er, auquel suffisent de bonnes jambes, de bons yeux et de bonnes oreilles. On supprime la discussion. Le journal n'est plus un oracle, c'est un calendrier; il n'expose pas des idées, il énumère des faits: il revient enfin à ses origines : le diarum de l'antiquité ! Est-ce un bien grand mal? Peut-être plus que nous ne le pensons. Accoutumées à recevoir leurs opinions toutes faites, — car il n'est rien qu'un journal ne fasse accepter à qui le lit tous les jours — les masses, non dirigées, tomberont dans le scepticisme oii nous avons chu, — nous, les intelligents! Et lorsque chacun, de par ses propres lumières, se formera une opinion irraisonnée, ce sera un étrange chaos. Chacun s'arrangera une foi politique, à l'instar des chrétiens qui se fabriquent une religion commode, pour leur usage personnel. Et nous atteindrons l'extrême limite de l'indifférence en matière politique. Cette insouciance •dédaigneuse sera peut-être un remède excellent à nos discussions, et conformément à la doctrine des r nombreux docteurs Pangloss, qui font de la philosophie... en actions — cotées à la Bourse, — tout ira

pour le mieux dans la plus aimable des Républiques!

Il y a eu beaucoup de grands journalistes en ce siècle, et il yen a encore, après Louis Yeuillot, Yillemessant et Emile de Girardin, qui étaient aussi, — les deux derniers, au moins, — des journaliculteurs. Barbey d'Aurevilly ne fut pas, à proprement parler, un journaliste. Dès qu'il écrivait, le parti pris lui naissait de ne dire que ce qu'il voulait, et comme il le voulait. Il fut plutôt un homme d'esprit, à la Rivarol, « un improvisateur sublime, — ainsi que luimême l'appelait — le génie spontané et prodigieux de la causerie ».

Il serait bien difficile de le suivre dans tous les journaux auxquels il collabora. Ne sufïira-t-il point de parler ici du Réveil^ en laissant de côté le Nouvelliste, la Sylphide^, la Mode^, du Pays et du Constitutionnel, où il combattit pendant tant d'années, et du Figaro, où il ne fit que passer, mais où il écrivit quand même, car il fallait que tout ce qui a su tenir une plume, en France, depuis un demi-siècle, devînt tributaire de ce journal et de Villemessant, — l'un portant l'autre. Il écrivit aussi au Nain jaune, Paris- Journal et au Gaulois, à plusieurs reprises.

M. Granier de Gassagnac, né la même année que M. d'Aurevilly, entrait dans la mêlée politique et littéraire à vingt-cinq ans, au lendemain de la révolution de Juillet. Il devenait l'ami de Victor Hugo, le défenseur des idées de M. Guizot, et entrait de plain-pied au Journal des Débats et à la Revue de Paris.

* Où parut le Dandysme, en 1845.

* Où parut Jacques II, en 1850.

Après la célèbre polémique, si passionnée, qu'il soutint en faveur du maintien de Tesclavage, il fît un voyage aux colonies d'où il revint marié avec i\P® de Beau vallon. Il dirigea dès lors le Globe, puis r Epoque ^ et prépara, par ses articles du Constitutionnel, après 1848, le coup d'Etat du prince Louis-Napoléon. L'Empire fondé, il devint député du Gers, fonda le Pays, le Réveil, publia entre temps une Histoire des classes^ nobles et bowgeoises, une Histoire des massacres de septembre, ses Mémoires, et même deux romans, Danaë, et le Chevalier de Médrane. L'Empire tombé, il essaya de reconstituer la légende napoléonienne dans le Drapeau, édité à Londres, et il mourait en 1884, après une existence bien remplie.

M. d'Aurevilly l'a jugé dans un éloquent article :

« Granicr de Cassagnac, dit-il, est, avant tout, pendant tout, après tout, un grand journaliste. C'est le journaliste qui fera bomber, sur son fond d'œuvres, le relief de sa médaille historique. 11 est le journaliste, toujours armé, dans la mêlée des principes et des intérêts de son temps, lui, qui aurait pu être un écrivain de choses éternelles ! 11 avait, d'origine et de culture, tout à la fois, la gravité, Tétoffe, l'impeccable correction, les larges manières de dire, le port de la phrase de ceux qui écrivent des livres sévèrement et laborieusement pensés. Il avait les qualités des hommes qui gravent sur le marbre ou le bronze pour des siècles, et avec toutes ses qualités de durée et d'immortalité , il écrivit sur ces feuilles éphémères et enflammées, qui tombent en cendres, après avoir brillé et brûlé comme des torches! Esprit profondément historique d'instinct, de connaissances et d'études, le jeune Granier trouva devant lui, après 1830, un pays si opiniâtrement monarchique encore, qu'il avait refait immédiatement

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1111 trône avec les débris du trône qu'il avait renversé ; et le polémiste, qui, jusque-là, n'avait été que littéraire, se dévoua à défendre ces quatre planches qui sont un trône, — disait Napoléon, — mais qui n'avait plus son velours ileiirdelisé, usé par les siècles et déchiré par la Révolution ! Pour ce mâle esprit de réalité pratique qu'était déjà Granier de Cassagnac à cette époque, pour lout homme qui croyait, comme lui, que le salut de la France tenait impérieusement à l'institution monarchique (et il a vécu toute sa vie et il est mort dans cette pensée), ily avait strict devoir de dresser et d'affermir contre la Révolution cette épave d'un trône qu'on lui avait encore une fois arrachée, et ce fut cette idée qui fit journaliste un écrivain de plus haut parage qu'un journal ! Ce fut cette idée qui, au lieu de la plume calme et majestueuse du xvii« siècle, qu'il semblait avoir héritée des grands écrivains de Louis XIV, lui mit la plume de guerre du xix<^ siècle à la main ! »

Le Réveil naquit le 2 janvier 18o7. Il avait pour rédacteur en chef Granier de Gassagnac et pour collaborateurs Barbey d'Aurevilly, Louis Veuillot, Paulin Limayrac, Théophile Silvestre, le marquis de Lauzières-Thémines, le poète Amédée Pommier.

Dès ses premiers numéros, le Réveil faisait scandale, et le Figaro qui, en ce temps-là, étrillait aussi volontiers ses amis que ses ennemis, publiait une avalanche de « Nouvelles à la main >, dues à la verve un peu lourde de M. Gustave Bourdin.

Le grave Journal des Débats attaquait avec plus de fougue et moins d'atticisme. Tout le monde entrait dans le concert.

Gomme les meilleures choses, le Réveil eut une Qn, et l'un des auteurs des lettres de Junius^ Alphonse Duchesne, en célébra la chute dans cette prosopopée :

« On se rappelle encore les éclatantes fanfares, les pindariques réclames elle concert de dithyrambes dont les propagateurs de bons principes saluèrent le berceau rédempteur du Réveil. On se souvient de l'ambitieux programme de ce journal de boxe et de pugilat, qui devait à lui seul tout détruire et tout restaurer, ramener les choses à leur juste proportion et remettre les hommes à leur juste place, pourfendre impitoyablement les romantiques et les manichéens, bafouer le temps présent au profit du moyen âge glorifié, ravager nos vignes littéraires, saccager nos champs philosophiques, attacher au pilori nos historiens, abêtir nos gens d'esprit, couvrir de confusion nos poètes, et ne laisser debout, sur ce champ de bataille fumant, que le triomphant Nicolardot foulant de son pied d'airain la statue mutilée de cet imbécile de Voltaire »

C'était dur, mais le goût était déjà aux polémiques violentes, à ces mots à Femporte-pièce qui blessaient plus douloureusement qu'un coup d'épée. M. de Pontmartin avait sa part dans les volées de bois vert, tout comme Yeuillot. On leur décochait des historiettes de ce genre :

« Le retour des chaleurs inspire de vives inquiétudes aux amis de M. de Pontmartin. — Invité dernièrement à diner dans une maison ofi il devait se rencontrer avec quelques grands dignitaires de la littérature, — ceux-ci n'ont consenti à se mettre à table qu'après avoir vu M. de Pontmartin boire, sans manifester aucune répulsion, une énorme carafe d'eau.

« En homme bien élevé, celui-ci a compris l'inquiétude que pouvaient causer sa présence, et aussitôt le dîner terminé, il a remis sa muselière. »

< M. de Pontmartin vient de terminer un roman intitulé VEcu de six francs ou la sûreté des familles. Gomme il lisait cet ouvrage à un de ses amis et lui demandait son opinion, l'ami, qui ne partage pas sa balzacophobiey lui aurait répondu :

« — Vous avez beau manger du Balzac, votre nourriture ne vous profite pas. «

« Le journal ["Univers a été pris dernièrement d'une attaque d'indignation morbus en lisant Madame Bovary,— les vomissements ont duré huit colonnes.»

Ces aménités étaient signées « Schaunard », pseudonyme d'Henri Murger.

Lorsque M. d'Aurevilly, le Réveil trépassé, redevint l'habituel critique littéraire du Pays, il ne fut point épargné. Chacune des Semaines littéraires de M. Habans contenait une mention plus ou moins bienveillante. On lui passait volontiers son apologie du livre de M»"" Héfelé surXiménès, mais on épiloguait sur toutes ses phrases, on affectait de ne pas le comprendre. Son style par trop brillant, trop imagé peut-être pour la besogne courante de la chronique au jour le jour, étonnait autant que son érudition en histoire et en littérature. On ne comprenait pas qu'il appelât Silvio Pellico une Iphigénie mâle, qu'il définît le naturalisme « une doctrine de marcassins et de glands tombés, » qu'il infligeât à M. Ernest Feydeau, après Fanny, l'épithète fort expressive de « Byron d'épiderme ».

Ce fut à cette époque, vers 1859, que M. Edmond

About, déjà célèbre par ses démêlés avec la presse, et qui attaquait avec une sorte de rage un peu tous les écrivains, reçut enfin de M. d'Aurevilly ce que Villemessant, reproduisant l'article dans le Figaro, appelait « la plus belle tripotée du monde j.

Parlant des romans d'About, M. d'Aurevilly disait :

< Ses livres ne sont pas des livres. Ils sont tout ce qu'on voudra: des feuilletons, des causeries, de vieux jeux de cartes battus et rebattus avec plus ou moins d'adresse, des entrelacements de ficelles plus ou moins redoublées et dénouées, des pilules contre l'ennui, arrangées pour s'avaler d'une station à l'autre dans le mouvement d'un chemin de fer, mais ce ne sont pas des livres, des compositions ordonnées et réfléchies, des choses d'observation et d'art. Dans une société toujours en chemin de fer, même quand elle n'y est pas, et beaucoup trop pressée pour lire attentivement et avec suite, il faut écrire à son usage, de manière à ce qu'elle comprenne et même s'intéresse, si cela se peut, à ce qu'elle lit, en pensant au sort de ses colis et de ses affaires ; il faut enfin une littérature de transport, de défaite et de pacotille, et M. About l'a compris.

« Pour cela, on prend des livres généreux et puissants; et l'on en exprime ce qu'il faut pour tenir dans son rouleau d'eau de Cologne. On prend, par exemple, les Parents pauvres et les Intimes, et en y ajoutant le perpétuel ricanement de ce personnage d'un des romans de Frédéric Soulié qui dit, à propos de tout, les choses les plus affreuses ou les plus dégoûtantes, « histoire de rire, » on écrit très bien la Germaine de M. Edmond About. Qu'on nous passe l'expression familière, ce n'est pas plus malin que cela. »

A la suite de cet article, tout le monde au Figaro et dans la presse, connaissant le caractère agressif et

haineux de M. About, croyait à un choc épouvantable, à quelque terrible rencontre, à un combat sans trêve ni merci, à l'épée ou à la plume. Il n'en fut rien. Seulement, c'est à Yillemessant que About garda rancune, et quelque temps après, lorsque le fondateur du Figaro céda ce journal à son gendre Jouvin et au chroniqueur Villemot, il leur écrivit la lettre suivante :

« Je vous fais compliment des articles de notre nouvelle recrue, M. Sarcey de Suttières, mais, comme dans la Dame blanche^ je n'y puis rien comprendre; car, lorsque ce pauvre garçon m'envoyait de Grenoble des bourriches d'articles qu'il signait Satané Binet, ce n'était qu'à

frrand'peine que j'en pouvais extraire quelques colonnes.

Défiez-vous! 11 est très lié avec M. About, qui pourrait bien, par ce moyen, infiltrer dans le Figaro quelques vieilles rancunes. J'ai dans l'idée qu'au premier jour il vous glissera un éreintement sur d'Aurevilly.

« Faites comme Sobrier, de républicaine mémoire : veillez ! »

M. de Yillemessant, par retour du courrier, recevait de Jouvin cette réponse laconique :

« Mon cher Yillemessant,

« C'est la scène de Rosine dans le Barbier, et la lettre, la voici. — Nous avons l'article sur d'Aurevilly.

« B. Jouvin. »

L'article ne fut pas publié dans le Figaro. M. Sarcey fut le porter avec M. About à la Gazette de Paris; mais lorsqu'ils allèrent corriger les épreuves, M. Dollinger ayant exigé une signature, ces messieurs refusèrent.

LE JOURNALISTE i237

Moralité de cette historiette ?

Il n'y en a pas !

La comtesse Dash (la vicomtesse de Saint-Mars, sur laquelle les mémoires de Viel-Castel donnent de si typiques renseignements), publia dans le Figaro sous le nom de Jacques Reynaud toute une série de portraits à la plume qui furent très remarqués, et dont la paternité fut attribuée aux plus illustres écrivains, avant qu'on sût qu'ils étaient d'elle. Il serait dommage de ne pas citer ici, au moins en partie, celui de M. d'Aurevilly. Il n'est pas sans valeur:

« Barbey d'Aurevilly est devenu une actualité, grâce au Fcnjs et aux journaux qui se sont constilués ses adversaires. Il écrivait depuis vingt ans des livres sérieux ou frivoles, des critiques littéraires, et presque personne ne s'en occupait ; la lumière était sous le boisseau, elle est découverte et chacun la voit. Elle n'est pourtant ni plus ni moins brillante : c'est le même homme, c'est le même talent, ce sont les mêmes défauts et les mêmes qualités. Tant il est vrai que nous avons notre heure pour toutes choses, il ne s'agit que de l'attendre, elle est marquée d'avance, elle doit venir.

< M. d'Aurevilly est une étrange figure à peindre ; il faut le bien connaître pour oser l'entreprendre : des contrastes frappants se rencontrent chez lui ; quand on le regarde (le profil, il ne ressemble point à ce qu'il était tout à l'heure quand on le regardait de face. Il est plus qu'original, il est bizarre. C'est en même temps un philosophe et un étourdi; c'est un ascète et un épicurien ; c'est un moine et un courtisan de femmes ; c'est un penseur et un esprit

léger. Il est sévère, il est ironique, il est bon, il est facile, il est exclusif, il est doux, il est emporté, non pas à ses heures, mais dans le même moment, tout à la fois.

« Ce caméléon porte avec lui, dans son cerveau, une bibliothèque inépuisable. Parlez-lui de l'histoire, il la sait dans ses dé tails les plus secrets et les plus étendus. Parlez lui philosophie, sciences, religion, littérature, théâtres, géographie, métaphysique, ce que vous voudrez, il vous répondra, et dans quels termes! Quelle conversation que la sienne ! Je n'en connais pas de plus complète; elle réunit tout. Il est profond et il est gai, il l'est jusqu'à l'excès, pour peu que vous lui donniez la réplique. Vous pouvez le voir longtemps, si vous êtes superficiel, sans vous douter de ce que renferment cette tête et cette mémoire. 11 vous servira selon votre goût, vous n'aurez de lui que des folies et des épigrammes. Il possède au suprême degré l'art de railler les gens sans qu'ils s'en doutent ou qu'ils aient le droit de s'en fâcher. Il vous débitera une parade aussi sérieusement qu'un sermon de Bourdaloue, qu'il sait par cœur, et si sa mémoire lui fait défaut, il y suppléera de son chef ; vous ne vous en apercevrez pas, à moins d'avoir le livre sous les yeux. »

Au Nain jaune, oxx i\ publia les quarante médaillons de l'Académie française sous le pseudonyme de Old Noll, M. d'Aurevilly donna une quantité d'articles, depuis lors en partie réunis en volume sous le titre de Les Ridicules du temps.

Ce sont surtout les ridicules littéraires de ce siècle qu'il fustige; il traduit à sa barre, pour défaut de probité, la critique etlalittérature. Une desplusbelles pages de son livre est une invective indignée et légitime contre la « Blague » la hideuse « blague » ,qui salit tout, déflore tout, se moque de tout. Il donne aussi de terribles coups de lanière au positivisme

LE JOURÎ^ALISTE 239

philosophique, au matériahsme intellectuel, au cabotinisme des mœurs, à « l'encanaillementde l'histoire ». Tout le livre est à relire. Il est écrit avec cette rutilance de mots, avec cette verve à Temporte-pièce, parfois avec cette licence rabelaisienne, dont l'auteur a le secret.

M. d'Aurevilly appelait la collection de son œuvre critique son t Monument ». Il y tenait d'autant plus qu'il y avait sacrifié davantage de son temps et de sa vie. Pendant les regrettables années oii il ne [«ublia aucun roman, — entre les Prophètes du Passé (Hervé, 1851), f/w<? Vieille Maîtresse {C^&oi, 1851), et VEnsorcelée, qui parut en feuilletons dans V Assemblée Nationale en janvier 1852 jusqu'au Chevalier Destouches {Nain jaune, 18 juillet 1863), — il entra au Pays, le 6 novembre 1852, et il y donna régulièrement un article par semaine.

Après avoir fait longtemps la critique littéraire au Pays, M. d'Aurevilly prit au Constitutionnel la succession de Sainte-Beuve, et ne l'abandonna qu'à la fin de sa vie. La mort de M. Gibiat l'atteignit dans ses sentiments d'estime et d'amitié, mais il resta en très bonnes relations avec le journal sous la direction de M. Henri des Houx. Depuis, les anciens journaux officieux de l'Empire passèrent aux mains de diverses coteries qui n'en maintinrent nullement la réputation. Comment parlerde l'innombrable armée d'arti clés que le critique fournit au Constitutionnel ? 11 en a, il est vrai, réuni un assez grand nombre déjà dans les onze premiers volumes des Œuvres et les Hommes, mais il en reste certainement au moins quinze volumes à pu-

:24U BARHiJY d'alrevilly

blier, et les cinqpremierssontépuisésetàréimprimer.

Il y juge tout le monde avec une implacable sévérité ; il trouve toujours le mol vrai, le mot « heureux » , qui fixe dans la mémoire l'image de l'individu, comme le soleil fixe la photographie sur la plaque de coUodion. S'il parle de Mérimée, c'est un chat de -palais, un cynique volontaire, réfléchi et froid ; Berryer^ ce sera « le Patru politique et parlementaire du règne en expectative éternelle du comte de Ghambord » : Lanfrey, n'est « qu'un pamphlétaire contre Napoléon,, dont on n'aurait jamais rien dit, sans l'ambition de son injure ». Quant à Musset, voici une jolie phrase: « A cette époque, l'auteur des Contes d'Espagne et d'Italie se donnait la torture de jouer au dandy, mais il n'était pas de force à porter ce corselet de soie plus étreignant qu'un corselet d'acier. Il était d'une nature trop naïvement poétique, trop capricieuse, trop agitée et tendre pour être continuellement un dandy. Le dandysme s'arrête à l'amour... j

Et ce curieux souvenir de Roger de Beauvoir, à propos de poésie :

€ Roger de Beauvoir, ce soupeur de la Maison d'Or, qui s'enivrait de son esprit, comme on s'enivre de la poudre,, et qui le brûlait comme la poudre, au milieu de toutes les furies et de tous les délires de cet esprit, dont il abusait, retrouvait parfois, insensé superbe, même dans l'orgie, tout à CDup ce soupir de llûte, cette note triste et irrésistible qui est pour moi la note fondamentale du poète... J'ai assisté quelquefois au triomphe de la note divine. C'était à la fin de soupers fous... On n'en pouvait plus, on pleurait à force de rire ; les éclats de ces riresfaisaient danser les vitres et les chansons déchevelées

bondissaient comme des Bacchantes jusqu'à ce plafond qui semblait tourner comme Je ciel et contre lequel elles jetaient et brisaient leurs verres. C'était la gaîté déchaînée, et puisée à cette coupe de Gircé qui change les hommes en bêtes rugissantes. Eh bien ! si la note mélancolique et inattendue se mettait soudainement à vibrer dans quelque couplet de Beauvoir, cette note faisait à l'instant le silence et créait la rêverie. Les femmes qui étaient là, imbéciles de tout, excepté de beauté physique, ces femmes, qui n'avaient guère plus d'esprit que des pêches et plus de cœur que des ananas, sentaientleurs pulpes traversées. Emues, elles mettaient Je front dans leur main et peut-être qu'une larme furtive tombait dans leur verre!.. »

Mais ce sont fleurettes, à côté de certains jugements portés sur d'autres personnages : ainsi M^"" Dupanloup, évéque d'Orléans, c'est le « Mazzini de l'épiscopat »; — Rossini et Auber sont « les vieillards gâtés de la Fortune 5 ; — le duc de Brunswick, c'est une « haute caricature héraldique », un « princecocotte; » M. de la Guéronnière, c'est « le peuplier delà politesse», long, mince, flexible, et Paulin Limayrac, une « russie de paroles » ; — le baron Taylor, « un grand intrigant au miel, qui se fait réclame de cercueils ^ » .

Ces polémiques n'allaient pas toujours sans aventures. On me permettra d'en conter une, ou plutôt de l'emprunter à un livre de M. Auguste Lepage, les Boutiques d'Esprit.

1 Voir le volume Les Vieilles Actrices et le Musée des Anti- <iues. Chacornac, 1889.

« Un jour, une femme publia, sous le titre les Enchantement?, de Prudence, un volume tout rempli de récits très vifs. C'étaient ses fredaines que racontait l'aathoress, et elle mettait les noms de ceux qu'elle avait daigné remar- «îuer. M. Barbey d'Aurevilly ne dissimula point le dégoût que lui inspirait une œuvre semblable. Son article avait paru depuis quelques jours lorsque le gérant du ConstUntionnel, M. A. Matagrin, reçut lavisite d'un individu qui lui dit être le fils de celle qui avait écrit les Enchantements ; il ajouta que M. d'Aurevilly l'avait indignement traitée et qu'ilvoulaitune rétractation ou une réparation. M. Matagrin envoya promener ce visiteur qui se fàcba, menaça, et qui, passant des paroles aux actes, empoigna le gérant par la cravate et lui allongea des coups de pied et des coups de poing. Les garçons de bureau accoururent et tirèrent M. Matagrin des mains de ce forcené, qui se nommait Marcus Allard. Il fut condamné pour ce bel exploit à la prison, l'amende, sans compter les dommagesintérêts que M. Matagrin donna aux pauvres de Tarare, sa ville natale. »

A la suite de cet incident, M. d'Aurevilly adressa à un journal, au Gaulois, je crois, la lettre que voici :

« 23 mai.

i Puisque vous avez cru devoir publier une lettre dan& laquelle se trouve mon nom, vous aurez la justice de publier ces quelques mots; — non comme une réponse à cette lettre, mais comme un renseignement pour vous et pour vos lecteurs.

« M'"« de Saman s a publié un livre intitulé lesEnchantements de Prudence. Michel Lévy me l'a envoyé. Ce n'est pas moiquisuis allé à ce livre, c'est ce livre qui estvenu à moi.

u L'éditeur Lévy me l'a envoyé parce que je fais la critique littéraire au Constitutionnel. Il était de ma fonction,, et, je dis plus, de mon devoir d'écrire ce que je pensais de ce livre, et je l'ai écrit. Franchement, c'est un livre odieux.

L'auteur s'y vante de tout ce que les autres femmes cachent avecle plus de soin: les faiblesses elles désordres de leur vie. C'est une production de la plus profonde immoralité, et je m'en rapporte à tout le monde, depuis le premier venu jusqu'à M. le procureur de la République, s'il veut bien nous en dire son avis.

«Dans mon compte rendu, sévère, mais compatissant pour les têtes troublées qui écrivent de ces choses, j'ai dit que c'était M"'^ de Samans « qui se diffamait... que si quelqu'un disait d'elle ce quelle en dit, elle aurait le droit de lui faire un procès en diffamation; et que certainement elle le gagnerait... y> J'ai dit « que c était bien triste pour des enfants ou des maris, si elles en avaient, que des femmes pussent écrire et publier de pareils livres ». Et c'est mon opinion encore. 11 serait bon qu'elles eussent des conseils de famille pour les en empêcher.

« Là-dessus, un M. Allard, — Marcus Allard, — que je n'ai jamais vu, m'envoie des témoins et me demande une réparation par les armes,

ft Bien entendu, je ne reçois point les témoins de M. Allard, qui laissent une lettre non seulement de provocation, ïna.is de menace, et je réponds par ces mots très froids, mais très concluants dans l'espèce : que je n'ai de réparation à faire à M. Allard ni par les armes, ni autrement, puisque je n'ai écrit ni jamais dit un mot sur M. Allard.

< C'est alors qu'il est allé faire au secrétaire de la rédaction du Constitutionnel cette scène ignoble dont il répondra devant les tribunaux.

ce Vous voilà édifié, monsieur. Je ne sais pas au nom de quel droit ou de quel sentiment M. Allard intervient pour le compte d'un livre de M"^<^ de Samans; mais s'il veut une réparation, qu'il la demande à M"^^ de Samans elle-même, car ce n'est pas moi, mais c'est elle, qui, dans son livre, s'est insultée.

« La morale de cela, c'est qu'il y a de bien lamentables fous dans cet agréable temps! »

En dehors du Constitutionnel, Barbey d'Aurevilly

fit une campagne intéressante, dans le Triboulet quotidien, journal légitimiste quotidien dirigé par le baron Harden-Hickey, et qui eut un moment de succès. A propos d'un fait bien moderne, la précocité des criminels et Vexcessivité des crimes, il y écrivait :

« Allons! il faut en convenir, ils vont bien, les bébés, sous la Répuplique — sous ce soleil de République qui mûrit tout,. — qui avance tout. Ils vont bien. Ils progressent. Us s'élancent vite et furieusement àrbomrae.En quelques jours ils nous changent merveilleusement de monstres et de monstruosités. Us empêchent Je 6Zasé du crime. Nous avons eu la majesté des vieillards de Bordeaux. Nous avons maintenant Tinnocence de ces amours d'enfants!... car ce n'est pas seulement des bébés d'hier, comme cet adolescent qui vient d'ouvrir le ventre à un garçonnet de six ans, qui tuent à Vdge heureux de quatorze ans, — l'âge de Colette dans les romances — on a plus jeune que cela dans la tuerie; on a des bébés d'aujourd'hui, devrais bébés, qui tuent très bien, non pas « à jDeine au sortir de f enfance », mais presque au sortir du berceau! A propos justement de ce chérubin sangla-nt, d'âge de page, et qui vient de se mettre hors de page par un égorgement, des journaux ont rappelé ces deux charmants bébés qui tout récemment aussi ont tué, pour un sou, leur petit camarade, l'un d'eux lui tenant, de force, la tête sous l'eau pour qu'il fût noyé plus vite, pendant que l'autre, avec une prudence déjà virile, faisait le guet...

« Un joli groupe, n'est-il pas vrai? que ce petit groupe de trois enfants au bord de Teau, dont un dedans, pour ceux-là qui aiment les idylles! »

L'un des plus célèbres articles de M. d'Aurevilly, journaliste, fut celui qu'il écrivit dans le Figaro, en 1886, contre M. Buloz, et qui n'a jamais été réim-

primé. L'omnipotent directeur de Id. Revue des Deux- Mondes se jugea gravement offensé par ce vigoureux pamphlet, et c'est aux tribunaux qu'il s'adressa pour €n obtenir réparation. L'avocat de Barbey d'Aurevilly fut Gambetta, alors fort jeune; il n'avait pas préparé l'affaire, il arriva à l'audience lorsque l'avocat de la partie adverse avait déjà parlé, et malgré toute l'éloquence du futur tribun, surlaplaidoiriedeNogens Saint-Laurent pour Buloz, et un réquisitoire du procureur-général Aubepin, Barbey d'Aurevilly etB. Jouvin furent condamnés à 2,000 francs d'amende que paya seul l'auteur de l'article.

Ce n'est pas excéder le droit du biographe que de reproduire l'article incriminé, devenu un document de l'histoire littéraire du temps. En voici donc les principaux fragments :

«C'est une desplus désagréables puissances de cetemps- ■ci ; mais, il faut bien en convenir, quoique le cœur en saif^ne pour l'honneur de l'esprit français, c'est une puissance. Il a réussi et il a duré. 11 a bâti ce gros ^pignon sur rue littéraire qui s'appelle la 'Revue des Deux-Mondes, laquelle a trente ans passés d'existence, des abonnés fossiles d'une fidélité de moutons antédiluviens, et qui rapporte, tous frais couverts, quatre-vingt mille francs de rente à son directeur. Je ne compte pas les actionnaires. <^uelle raison de respect pour les sots! Ajoutez que la Hevue des Deux-Mondes est la seule Revue comptée par l'opinion française. Les autres qui ont essayé de la sinf-'ei-, — qui lui ont rendu ce flatteur honneur de la sin- ^[6rie, — ont pu se croire de la même force d'ennui, et Tétaient peut-être, mais l'Opinion, cette reine du monde, qui a ses favoris, a toujours trouvé ses bâillements infiniment plus savoureux quand ils lui venaient par la Revue

des Deux-Mondes que par le? autres recueils créés, à son exemple, pour entretenir les mâchoires humaines dans cette vinoureuse et morale gymnastique du bâillement. Enfin il y a plus encore : ces Revues qui ont dressé leurs petites têtes et leurs petites rédactions contre le ventre majestueux et prépotent delà Revue des Deux-Mondes, ont fini par se taire devant elle, comme l'univers devant Alexandre. Elles ont disparu.

« Eh bien ! c'est l'histoire du succès deM. Buloz que je voudrais écrire. Je voudrais vous parler un peu de cette illustration contemporaine. Je laisse les charmes de son visage aux photographes littéraires, qui peuvent le ramasser, s'ils savent par où le prendre. Moi je suis beaucoup moins frappé de la physionomie individuelle que tout le monde peint par le même mot, et qu'il est impossible à ma délicatesse d'écrire, que des causes, oui des causes du succès solide, inébranlable d'un homme qui a l'avantage dangereux et peu commercial de déplaire et d'être assez confortablement détesté. Là est' selon moi, un problème plus intéressant qu'un portrait. Si la figure de M. Buloz revient à travers cet article, tant pis ! ce sera plus fort que moi, sans doute. Mais ce que je veux, surtout, c'est traiter M. Buloz comme une idée générale... Je veux lui faire cet honneur.... Je ne connais d'ailleurs personne qui soit plus que lui sain à étudier, car le succèsest peut-être la plus grande corruption de l'âme humaine et M. Buloz le fait dédaigner.

« M. Buloz est né en 1803, à Vulbens, près de Genève, pays commerçant, protestant et puritain *. Il n'est donc

* C'est une erreur, M. Buloz était Français. Vulbens est une conjmune de l'arrondissement de Saint-Julien dans la Haute- Savoie. Il était né sujet sarde, et devint Français par l'annexion de 1860.

L'erreur géographique de M. d'Aurevilly fut relevée alors, il y répondit dans le Figaro ; ... « Vulbens, près de Genève ; là s'arrête le texte Vapereau, et moi j'ajoute : pays protestant, commerçant et puritain, etc. »

pas Français, ce qui, aux yeux de quelques personnes, eût pu être vexant pour la France. Mais on y a remédié. L'in^'énieux M. Vaoereau, Thistoriog-raphe de nos grands hommes, a tourné la difficulté affligeante et écrit cette phrase de consolation qui nous rend M. Bul.oz sans le prendre à Ja Suisse : < Buioz (François), littérateur français, d'origine étrangère. > Et c'est si bien trouvé, et c'est si joli que tout le monde ! a été content, et moi surtout, M. Vapereau, dont l'honnête désir est d'entrer vraisemblablement à la Revue des Deux-Mondes, et qui se sent, parbleu ! aussi littérateur, dans son genre, — que M. Buloz, — nous dit fermement, dans son dictionnaire, que le jeune Helvétien vint à Paris — non pour être suisse,

— mais pour finir ses études (françaises, hein?) et qu'il y fut d'abord prote d'imprimerie, — ce qu'il est encore,

— car, malgré ses transformations successives M. Buloz ne pouvait être et n'a jamais été que cela.... Ce n'est pas l'avis de M. Vapereau, et j'en suis désolé pour le mien. < M. Buloz, — dit M. Vapereau dans cette langue originale qu'on lui connaît, — débuta dans la littérature par des traductions de l'anglais. » Mais M. Vapereau a oublié de nous dire les titres des ouvrages que M. Buloz a traduits, et dont il nous aurait été si doux de rendre compte; ne pourrait-il pas nous les indiquer dans saprochaine édition?

«Quelque soit lemérite ignoré, du reste, de ces traductions que l'avenir s'arrachera peut-être, l'instinct commerçant de son pays parlant plus haut que son génie de traducteur poussa bientôt M. Buloz à l'entreprise littéraire qui, pour M. Vapereau, en a fait un littérateur. En 1831, il reprit Vidée de la Revue des Deux-Mondes * de moitié avec M. Bonnaire, qui publiait plus tard la Hcvue de Paris. Bendons justice à M. Buloz, comme s'il était aimable ! Ce fut là certainement, du moins pour moi, Tépo-

* Il paraît qu'avant 1831, il y avait une i^evue qui s'appelait la Revue des Deux-Mondes. Les fondateurs réels ne seraient donc pas MM. Buloz et Bonnaire, mais MM. Ségur-Dupeyron et Mauroy»

que qui plaît le plus de sa vie, le moment où il déploya le mieux les qualités ! sans inconvénient encore !! de sa nature robuste, âpre, alpestre. Il se passa bravement autour du corps les bricoles de son entreprise et tira ferme... Un Suisse, c'est un Auvergnat ! 11 avait le large pied des races montagnardes. Il l'utilisa. Il fut un trottin intrépide. C'est lui-même qui portait sa B-evue à domicile chez les abonnés... en espérance ! On le voyait aller de la barrière de Fontainebleau à la barrière du Trône, chargé d'exemplaires à distribuer, plié en deux sous cette chose lourde déjà, maintenant accablante, ne craignant pas la pluie et nageant dextrement dans la crotte avec un courage que nous estimons et que nous voudrions lui voir «xercer encore ! Jamais, — dans aucune administration de journaux, — on ne vit porteur de ce jarret, matinal et infatigable, pas même quand M. Victor Hugo et son frère, ces demi-dieux, Castor etPollux des portes cochères sous lesquelles ils apparaissaient tour à tour, alternaient comme porteurs d'un journal qu'ils avaient fondé, — et par la très excellente raison qu a eux deux ils n'avaient qu'une paire de bottes î M. Buloz, lui, aurait porté le sien nu-pieds, comme un pasteur antique... Printemps attendrissant de la Revue des Deux-Mondes ! Ce fut l'âge d'or de ses écrivai\is. Tout y était encore à sa place naturelle. M. Buloz portait sa Revue : il ne la dirigeait pas !

« Aussi eut-elle, sinon immédiatement, un succès qui se consolida et avec une telle force qu'on put le croire indestructible... Pendant vingt-cinq ans pour le moins, eu eiiet, ni les fautes de M. Buloz, — de piéton modeste et incomparable devenu directeur assis et incompétent, — ni ses humeurs peccantes qui feraient le bonheur d'un médecin de Molière, ni sa tyrannie bourrue et tracassière ni son orgueil durci par la fortune, ni les bornes sourdes de son esprit, ni ses procédés hérissons, ni ses grognements ursins, ni l'horreur de ses meilleurs écrivains mis en fuite par cet ensemble de choses charmantes, ni l'ennui enfin le plus compacte qui soit jamais tombé d'un recueil périodique sur le lecteur assommé, rien n'a pu le

diminuer, ce succès étrange, ou l'interrompre un seul jour... Gest à n'y pas croire ! Pendant vingt-cinq ans, M. Buloz a pu se montrer impunément M. Buloz !

» Fils des circonstances, comme Napoléon, c'a été saseule manière de lui ressembler, car il n'était guère besoin de génie pour deviner que l'établissement d'une Revue était une excellente affaire, au moment où il se trouva pour une moitié d'idée dans l'établissement de la sienne. A cette époque-là éclatait dans tout son enthousiasme la Révolution romantique. On s'abreuvait à toutes les sources de la littérature étrangère qui ne suffisaient pas... et l'exigence universelle était pour la France (pour la jeime France, comme on disait alors) de n'être inférieur en quelque production intellectuelle que ce put être, à l'Angleterre où à l'AUemag-ne. Or, justement l'Angleterre et l'Allemag-ne pulluilaient de Revues, sérieuses et variées, véritables encyclopédies, mensuelles ou hebdomadaires, de l'esprit humain. L'Ang-leterre surtout s'était fait avec ce genre de composition collective une gloire à part dans sa gloire littéraire si grande déjà... La génération de 1830, qui, comme masse de talents et somme de vie, n'a pas encore été remplacée et attend toujours ses successeurs, crut, quand la Revue des DeuX'Mondes parut, tenir sa Revue d'Edimbourg. Elle ne se trompait que de Jetïrey. Tout ce qui était jeune et possédait un peu d'intensité intellectuelle se précipita à y écrire. Balzac, Stendhal, Mérimée, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Victor Hugo, M™® Sand, alors dans une fraîcheur maintenant llétrie, Sainte-Beuve, Vitet, Gustave Planche, Philarète Ghasles, etc., etc., acceptèrent MM. Bonnaire et Buloz pour les quartiers-maîtres de l'entreprise avec la naïveté de gens à talent, toujours un peu forts, et qui se croient irrésistibles. On leur prouva bientôt qu'ils ne l'étaient pas; que cette bête de pièce de cent sous ne change pas de nature parce qu'elle s'associe avec de l'intelligence, et que les entrepreneurs de littérature sont encore au-dessous des entrepreneurs de maçonnerie... Nabuchodonorisé par un .'>uccès dans lequel l'heure et tout le monde étaient plus

que lui, M. Buloz devint très vite tout ce que nous l'avons vu depuis... Proie parvenu, il se crut le dictateur de la littérature française parce qu'il payait le talent et quelquefois ]e génie, deux cents francs la feuille d'un texte dévorant, et, à ce prix-là, il put se venger de Tinsupportable supériorité littéraire, en portant ses mains d'ouvrier sur €lle et en les encourageant 1

« Les temps modernes ne sontpas^tellement beaux pour la littérature qu'elle ne puisse supporter beaucoup de choses cruelles, et qu'elle n'y soit même accoutumée, mais la condition d'avoir M. Buloz pour correcteur, — non plus d'épreuves, mais de son style et de sa pensée, lui sembla cependant trop dure pour la supporter et on vit, en très peu de temps, tout ce groupe de talents que je viens de nommer, se détacher de la Revue des Deux-Mondes s'égrener et complètement disparaître d'un recueil d'où Ja rédaction, pour qui aurait le sentiment de sa valeur propre ou de son œuvre, était une douleur, quand ce n'était pas une indignité. Tous les brillants écrivains de la première heure se brouillèrent successivement avee M. Buloz et s'en allèrent, les uns après les autres; les uns à travers des éclats publics, les autres discrètement, en gens fiers, blessés, qui avaient la fierté pudique. Ils croyaient peut-être, — toujours fats, — que leur retraite serait une vengeance. Ils jugeaient l'esprit de leur temps par le leur, et voilà pourquoi ils se trompèrent... Le public de ce temps-ci est très indifférent au talent. Il s'en passe très bien et c'est même pour lui une volupté égalitaire... Hier, (voyez !j M. Louis Veuillot quittait un journal que sa personnalité remplissait comme le bon vin remplit la coupe. Eh bien, pas un abonné de ce journal, dont il était la vie et la gloire, n'a bougé, et je crois même qu'il en est venu d'autres ! M. Taconnet a gagné à la perte d'un homme de talent qu'il fallait appointer, et qui économiquement s'est trouvé un luxe inutile. M. Buloz, vingt ans à l'avance, avait-il deviné cela ?... Il remplaça tout aussi simplement qu'on remplace des fauteuils par des chaises, les premiers écrivains de sa Revue par des

médiocrités plus commodes qui se Jaissèrent manier^ opérer et traiter par ce vétérinaire d'articles, sans les cabrements du talent qui ne veut pas qu'on touche maladroitement à sa gourmette ! Mais ces médiocrités elles-mêmes, il les fatigua et elles finirent par s'insurger. Ce qui avait fait toujours horreur à ce prote, à cet homme près de Genève, c'était la personnalité de l'écrivain, quand elle était très vive ; ce que sa nature lourdaude et terne haïssait comme le bœuf haït Técarlate, c'était l'éclat, la fantaisie, la grâce, tout ce qui fait du talent une chose qui flamboie, scintille et remue comme la lumière des astres. Seulement au début de son entreprise, il avait pensé que le succès de son affaire dépendait des talents qu'il devait employer, et pour cette raison, il avait supporté cette lumière du talent, en grommelant et en clignotant, comme une taupe offensée. Mais quand il vit que le succès de sa Revue avait d'autres causes que le talent des écrivains, ô bonheur 1 il put se donner le plaisir d'éteindre, comme des quinquets, les écrivains de son recueil qui pouvaient avoir encore quelque étincelle, et de faire autour de lui le gris qu'il aime, ce hibou albinos ! J*our ne plus être choqué d'aucune couleur, il voulut que désormais la Revue des Deux-Mondes fût revêtue, en tous ses articles, d'un uniforme qui ressemblait à l'habit des pauvres dans certains hôpitaux, et ce fut aussi chez lui l'habit des pauvres! Religion, philosophie, roman, critique, histoire, ^économie politique, toutdut prendre ce galant uniforme et s'en habiller comme le spectre d'Hamlet^ de sa toile cirée... Et tout cela s'est exécuté ponctuellement, et la Revue des Deux-Mondes a toujours paru le même intéressant recueil à ses abonnés impassibles! Certes, après cela M. Buloz pouvait tout, il avait le droit de toutes les impertinences et de toutes les sottises. 11 était heureux ! 11 aurait pu prendre au coin de la rue cinq conmissionnaires, avec leur plaque, et leur faire faire la Revue des Deux-Mondes. Personne ne se serait désabonné! « Oui, ilétaihheureux, et c'est toujours le même mystère Ce qui aurait perdu un autTe homme lui réussissait. Je

ne connais guère qu'une personne de ce temps-ci qui ait eu un bonheur égal à celui de M. Buloz, et c'est M. Véron, ce gros mauvais sujet de Philibert devenu le docteur Véron, •vers le tard. Gomme M. Buloz a fait sa fortune dans la direction de sa Revue, M. Véron a fait la sienne dans la direction de l'Opéra, et pour cette raison les voilà tous deux en posture d'hommes infiniment habiles aux yeux de •ces forts jugeurs qui s'imaginent que le succès fait toujours équation avec le génie !

« Quant à M. Véron, pourtant, cette habilité a été longtemps contestée. On lui a reproché souvent d'avoir refusé d'abord avec une sagacité à la Buloz, l'opéra de Robert le Diable, ce chef d'œuvre qui fut depuis la cause de sa fortune, mais ce serait une calomnie, s'il l'on en croit les Mémoi?'es d'im Bourgeois de Paris. M. Véron ne les a écrits <que pour renseigner l'opinion. Il s'y peint comme le plus intelligent et le plus patriarcal des directeurs, et il a raison, puisqu'il parle de lui!... Il n'y a que le premier pas qui coûte aux gens modestes! En ces incroyables Mémoires qui ressemblent à un conte des... Mille et une Nuits, M. Véron se drape en calife qui, quand il y a des actrices ■à dîner, offre, au dessert, à ces demoiselles, deux cent mille francs de diamants et de perles sur des assiettes qu'il fait passer, pour que chacune y prenne, comme si <i'était de simples pralines 1 Voilà un procédé qui paraîtrait encore plus insupportable à M. Buloz qu'une belle page! Du reste, il y a d'autres différences qu'il faut noter en ces deux favoris de la fortune. Ils n'ont pas dans l'humeur la même tonalité. Le suisse delaileuue des Deux-Mondes a le puritanisme riche d'un homme des •environs de Genève. G'est le bourra de Goldoni, sans répithète. Le docteur Véron, au contraire, le bourgeois de Paris, est aimable. Il a l'onctueux de cette fameuse pâte Regnault qu'il a inventée. M. Buloz est toujours de l'humeur d'un portier qu'on réveille la nuit. G'est le chien Brusquet avec les premiers symptômes de la rage. M. Véron, ce joyeux Pococurante de la médecine, ce docteur qui n'exerce pas et qui semble porter toute sa clien-

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tèlp dans sa cravate, a de la rondeur pour un Turcaret. Il lui sera d'ailleurs beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup donné à dîner, même sans perles au dessert, et qu'il a Sophie, tandis qu'à M. Buloz, chez qui on ne dîne point ou chez qui Ton dîne mal, et qui n'a que M. de Mars pour la cuisine... de sa littérature, il ne lui sera rien pardonné du tout ! Cette ressemblance par le bonheur, malgré les différences dans la manière de s'y prendre pour y arriver, entre l'ancien directeur de l'Opéra et le directeur présent de la Revue des Deux-Mondes, M. Véron l'a si bien sentie, qu'elle a décidé de sa bienveillance pour M. Buloz. M. Véron est le seul homme, en effet, en France, avec M. Vapereau, qui se soit risqué à dire du bien de M. Buloz. Dans ses ineffables Mémoires dhin Bourgeois de Paris, il a consacré une page à Vhonnête typographe, comme il l'appelle avec une suffisance de patron satisfait, et cette familiarité flatteuse, qui donne une petite tape sur la joue ou sur le ventre, selon le sexe et Fâge! Certes, je sais bien tout l'avantage qu'il y a, dans ce temps-ci, à être ouvrier, et je concevrais le mérite de M. Buloz s'il l'était encore ; mais il faut bien le dire, de fait, il ne l'est pas resté !

« Il ne l'est resté que d'intelligence; mais de fonction il ne l'est plus ! Il a été, et il a voulu être ce qui demande les facultés les plus littéraires, les plus délicates, les plus élevées, et il ne les avait pas. Il a été profondément déplacé là oîi il s'est mis. Malgré le résultat extérieur, malgré l'abonnement et l'encaissement, il a été au-dessous de sa besogne, et chose irritante, et contre laquelle il n'y a ni propriété, ni possession, ni prescription, ni succès qui tienne, il n'a pas rempli dignement son genre d'emploi. Ce n'était là nullement pour personne un vrai et grand directeur de Revue. C'était un entrepreneur de littérature qui s'oubliait... Ce que je dis là publiquement ici, tout le monde le sait et se le chante à Foreille depuis vingt-cinq ans. Les anecdotes n'ont jamais manqué sur M. Buloz, tout à la fois grotesques et déplorables pour la littérature et pour lui. Il y en a, comme celle de Pierre Leroux,

apporlant un article sur Dieu à M. Buloz qui le rejette: « Dieu, dit-il, ça manque d'actualité! » Insolence qui vous donne la mesure de Tintellectualité de cette tête, que M. Cousin aurait appelé une caboche. Il y en a d'autres qui vous donnent l'idée du goût péremptoire de ce châtreur qui ne reçoit qu'à mutilation les articles qu'on lui adresse. J'ai parlé déjà de cette haine instinctive du style et de la couleur qui est si caractéristique dans M. Buloz; mais son amour de la platitude est encore plus fort que cette haine. Un jour, un rédacteur lui envoya un travail sur les sociétés littéraires. On y parlait au début de Platon et des siens, et le pauvre rédacteur, épris d'antiquité, disait élégamment : « Lorsque les brises de la mer Egée parfumaient l'atmosphère de l'Attique, quelques hommes préoccupés de l'éternel mystère, venaient dans les jardins d'Acadème, se suspendre aux lèvres de Platon, etc. » M. Buloz prit peur pour cette phrase, comme de la plus audacieuse harvliesse, et de sa patte dictatoriale et effarée, il supprima le tout et mit à la place : « Il y eut aussi dans la Grèce des sociétés savantes. » Une autre fois, dans une étude sur la Mystique chrétienne, on disait : « L'amour de la vérité cherche celle-ci dans les solitudes intérieures de Tàme, » mais M. Buloz, qui ne connaît pas les solitudes intérieures de l'âme, traduisit d'autorité : « Les esprits curieux fuient les embarras des villes » qu'il connaît.

• « Telle pourtant s'exerce, sans échouer jamais, depuis trente ans, la capacité littéraire de M. Buloz, de cet homme à la fois obscur et célèbre, que j'ai appelé une puissance, une puissance qui aurait pu être bienfaisante

et féconde, et qui n'a été que malfaisante et stérile

Ne vous demandez pas quels sont les talents qu'il a distingués et formés, mis en évidence et en lumière, à qui on l'ait vu prêter généreusement l'épaule ou la main ? Ne vous demandez pas quel est le lord Macaulay français qui soit né de la Revue des Deux-Mondes ? Demandez-vous plutôt combien de jeunes talents, qui comptaient trouver cians cette Bévue une porte ouverte vers le public, ont été

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révoltés, dégoûtés, démoralisés par M. Buloz ? Veut-on que nous citions des noms? Veut-on que nous parlions de de ce pauvre Jules de la Madelène, cette charmante espérance littéraire, détruite dans sa fleur par questionnaire qui ne donne pas la torture qu'aux œuvres? Hésiode nous apprend que, de son temps, les rois s'appelaient mangeurs de présents : AwpocpaYoç. M. Buloz est un mangeur d'écrivains. C'est une espèce de Minotaure littéraire qui a son labyrinthe de difficultés^ de chicanes, d'interminables discussions. Veut-on que nous rappelions des choses inouïes et presque des pugilats entre M. Buloz et ses propres rédacteurs? Faut-il invoquer le témoignage de ceux qui sont sortis de sa Revue sans esprit de retour ou de ceux qui en sont sortis pour y rentrer sous l'empire de je ne sais quelle terreur, car M. Buloz exerce sur quelques uns de ses écrivains un véritable terrorisme. Ils savent, en effet, les traditions intérieures de la Revue des Deux- Mondes. Ils savent que là l'ordre est donné d'orienter systématiquement tous les producteurs qui ne portent pas leur miel à la ruche et à ne plus reconnaître de talent à ceux qui l'ont abandonnée. Us se rappellent le sort de Balzac, brouillé avec M. Buloz et attaqué par lui, non de son vivant, mais dès qu'il a été mort, et par la main d'un avocat général, que M. Buloz, toujours heureux, avait déterré pour cette besogne ! Ce n'est pas tout. Une Revue comme celle de M. Buloz, à l'épreuve de l'ennui qu'elle cause, n'est pas seulement une réalité redoutable. C'est aussi un préjugé tout puissant. On ne prend jamais les hommes pour ce qu'ils valenf, mais pour ce qu'ils se donnent, et c'est là une explication de l'importance de M. Buloz qui vit sur son passé et sur ses restes d'influence. Sous Louis-Philippe, M. Buloz s'était donné, et on l'avait pris, comme le chef d'emploi de tous les hommes célèbres, comme le cornac de tous les éléphants littéraires, qu'il

devait amener par la trompe Il maquignonnait pour le

compte du gouvernement et pour le sien.... Il laissait croire avec des airs discrets et importants, que la Revue des Deux-Mondes était le chemin qui conduisait à. la dépu-

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talion, à la diplomatie (elle y avait conduit M. Loève Weymar) à l'administration, au haut ensei;,'nement. Elle l'avait, lui, mené au Théâtre-Français en qualité de commissaire. Louis-Philippe, qui était spirituel, le mit là peut-être pour adoucir ses mœurs. Quoi qu'il en soit, il le crut utile. Il agit avec lui comme avec Arnaud Bertin, c'est-à-dire sans intermédiaire. Gomme on lisait dans le langage mystico-politique d'alors : M. B\i\oz recevait du roi sans transmettre. Position qui n'existe plus 1 Beaux jours évanouis ! mais dont il reste toujours quelque chose aux yeux des hommes, tellement adorateurs du succès qu'ils en respectent le spectre encore !

«Aujourd'hui, M. François Buloz n'est plus que le propriétaire de sa Revue, mais il sait la mettre au service des petites oppositions parlementaires et académiques du moment. M. Guizotdont le genre de talent, chauve-souris pour la couleur, et buffle pour la gravité, doit paraître presque auguste à un homme organisé, comme M. Buloz, n'y a jamais écrit davantage. M. Michelet, avant de faire paraître chaque volume de sa.sca.ndsi\euseHistoire de France, y fait des communications qui ne révoltent nullement la pudeur de M. Buloz, de ce farouche, comme dirait M. Sainte-Beuve, qui trouvait autrefois qu'un éloge de Bi'ummell était bien léger pour sa Revue, et qui ordonnait de ne pas rire en ce grave sujet, à M. John Lemoine, lequel, si vous vous le rappelez, fut superbe d'indignation puritaine contre les pots de pommade du dandy et l'immoralité de ses rouleaux d'eau de Cologne ! Des écrivains de la première heure, M'"^ Sand est le seul dont la rédaction y soit habituelle. Gustave Planche avait interrompu la sienne ; puis il l'avait reprise en ses derniers jours. M. Emile Montégut, qui lui succéda dans la critique, après être bruyamment sorti de la Revue, y est rentré silencieusement et sur la pointe du pied. Qui n'a pas entendu parler dans la littérature des démêlés éternels de M. Emile Montégut avec M. Buloz, — avec M. Buloz vieillissant, devenant de plus en plus morose, de plus en plus sourd, et comme on dit avec une énergie familière, de plus en plus

mauvais coucheur ? L'humeur célèbre du directeur de la Revue des Deux-Mondes est arrivée à ce point que son visage, qui n'a pas précisément la beauté de Saint-Mégrin, quoi qu'il soit borgne comme lui, ne donne point une idée de l'intérieur de son âme. Pour l'harmonie des choses on le voudrait plus laid. Puisque M. Véron a tant parié d'ouvrier et tant félicité M. Buloz d'en être un, disons que M. Buloz en a gardé l'air et la tenue. C'est un ouvrier à son dimanche. Quand vous le voyez passer, ce singulier directeur d'une Revue littéraire, vous diriez quelque chose comme un scieur de long et la physionomie n'est pas trompeuse ! Vous venez de le voir, c'en est un aussi ! »

Il va sans dire que, même lorsque l'amende eût été payée, et payée par le seul délinquant, si contraire que ce fût aux habitudes généreuses du Figaro et de M. de Yillemessant, son directeur, M. Buloz ne désarma point. Barbey d'Aurevilly n'entra jamais à la Bévue des Deux-Mondes, et n'en obtint jamais les faveurs.

Comme journaliste, il n'eut que des succès éphémères : il effarouchait l'abonné. Au Paris-Jourmal, malgré la vive amitié que lui portait Henry de Pêne, il ne put conserver le feuilleton des théâtres : il avait scandalisé M. de Pontmartin, à propos des jambes d'une comédienne, et rebuté la Comédie-Française en disant sa façon de penser du plus célèbre des sociétaires.

Mais quel journal il eût fait, avec la souplesse de son esprit, les ressources de son style, sa verve étourdissante et l'âpreté de ses polémiques, s'il eût acquis une de ces boutiques « où Ton vend au public des

J paroles de la couleur dont il les veut ! » Ses fantaisies au jour le jour dans le Trihoulet quotidien le

prouvent assez, et l'on se souviendra longtemps de l'aphorisme qu'il donnait comme conclusion à l'un de ses meilleurs articles : « L'homme fait la fille avec toutes les filles qu'il défait. > C'est hardi ! mais c'est net. . . et si vrai !

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