VI AVANT-PROPOS
villy il n'y a rien à cacher. Mais il s'est souvenu de l'esprit miséricordieux du Maître.
On ne trouvera, dans ce livre, que des pages bienveillantes. Même en rapportant les opinions du critique, du poète, du romancier, l'auteur n'a point entendu les faire siennes. Il a jugé avec autant d'impartialité qu'il se pouvait et n'a cherché nulle occasion de faire pièce à telle ou telle personnalité littéraire.
Son but unique a été de rendre justice à un homme que la gloire vint chercher trop tard, et qui ne fut pas toujours bien compris de ceux même qui l'approchaient. La tâche assurément pouvait être 'au-dessus de ses forces : il s'y est essayé de bonne foi, et la seule récompense qu'il ambitionne est d'avoir, au moins en quelque façon, réussi.
Des amis lui sont venu en aide, en lui fournissant les renseignements, les documents qu'il ne possédait pas. Il les remercie tous également sans les nommer. Ils se reconnaîtront assez, et seront fiers, ce semble-t-il, d'avoir participé à une œuvre qui est un hommage sincère à une mémoire profondément respectée.
Saint-Sauveiir-le-Vicomte est une petite ville normande, placée dans un site charmant. Lorsqu'on y arrive de Valognes, à l'endroit où la route, décrivant une courbe gracieuse et laissant à sa gauche Rauvillela-Place s'engage dans une avenue de cytises et d'acacias, on descend lentement et on traverse un pont jeté sur un ruisseau échappé de la Douve dont il va rejoindre le lit, après avoir donné la vie à un moulin caché dans un fouillis d'arbres verts, comme un nid dans l'aubépine.
Au-dessous de la rampe ombragée d'arbres superbes Foeil embrasse un paysage admirable. En bas, coule indolente et limpide la Douve dont le petit port forme le premier plan du tableau. Saint-Sauveur s'échelonne un peu plus loin. A droite s'élève, comme un guerrier des temps héroïques, l'antique château d'Harcourt dont le donjon crénelé semble veiller comme autrefois sur la bourgade assise à ses pieds. Rien de
beau comme ces vieux murs troués par la mitraille et revêtus d'un épais manteau de lierre dont la teinte sombre augmente encore la sévérité.
A gauche, dans un massif d'arbres verts, on aperçoit le clocher de l'ancienne abbaye des Bénédictins.
Au delà se déroule un vaste panorama semé de collines, de bouquets d'arbresvigoureux, de magnifiques prairies oii la Douve serpente en répandant la fraîcheur et la vie. L'œil plonge dans ces perspectives sans fin que le soleil revêt de couleurs chatoyantes : c'est l'Italie avec ses plaines si vantées et son ciel si doux.
De l'autre côté, sur la droite, le décor change tout à coup. L'aspect en est grandiose et sévère. La Douve coule resserrée entre deux collines dont les roches dégarnies de toute verdure accusent le travail de l'homme. C'est sur un de ces contreforts naturels, situé à droite de la rivière, qu'est adossé le vieux château.
En face, sur l'autre colline, à l'endroit même où fut tiré le dernier coup de canon qui termina la guerre de Cent ans, s'élève la chapelle de Notre-Dame de la Délivrance d'où l'œilembrasse le pays tout entier. G'estBesnevilie, avec ses vieux mouhns, pittoresquement afourché sur le sommet d'une éminence ; c'est Taillepied dont le blanc clocher perché comme une aire d'aigle sur la pointe d'un rocher se détache d'un rideau de sapins. C'est Doville et sa vieille église. Aux pieds du voyageur s'étale Saint-Sauveur-le-Yicomte, caché comme dans un nid à l'abri de ces collines et de ces montagnes.
Saint-Sauveur-le-Vicomte joua un rôle important pendant la guerre de Cent ans. Prise et perdue alternativement par les Anglais et les Français, cette petite ville était par sa position au milieu de la presqu'île normande une des principales clefs de la province, et ce ne fut qu'après la chute de cette place, en 1450, que les Anglais abandonnèrent la Normandie qui redevint française. Ghandos avait fait du château fort une citadelle redoutable démantelée quelques siècles plus tard par Richelieu, qui fit décapiter le donjon et les tours. Elle occupe encore un vaste quadrilatère élevé dans l'angle formé par deux ruisseaux, affluents de la Douve. A chaque coin s'élève une haute tour, privée de ses créneaux. L'une d'elles sert de prison. Le donjon carré de Ghandos, ouvrage grandiose, soutenu par d'immenses contreforts, domine tristement, avec les difformités qui le déshonorent, ces vastes ruines. Les anciens remparts, avec leur chemin de ronde, qui reliaient les tours au donjon, chaussés de terres rapportées pour protéger leurs fondements furent convertis en hôpital par Louis XIV sur la demande d'un Jésuite. Et. c'est dans cette maison que voulut mourir il y a peu d'années, par humilité, l'abbé Léon d'Aurevilly, frère du grand écrivain.
Au midi de la ligne de murailles qui rattache le donjon et la prison est une cour triangulaire par laquelle on accédait à la forteresse. Les énormes gonds des portes bardées de fer, sont restés enfoncés dans les murs. Tous les vieux ferrements sur lesquels la rouille n'ose pas mordre, qui servaient à lever ou à baisser les herses et les ponts-levis, sont restés là, débris
1V\RHI:Y D AUREVILLY
inarrachablej;, depuis le xv" siècle, mais défigurés par les outrages du temps et des hommes.
La grande porte d'entrée de la forteresse, flanquée de deux tours encastrées dans les murs cyclopéens, s'ouvre sur la ville dont la partie antérieure et moderne s'élève sur les anciens fossés, sur les douves comblées et sur de vastes souterrains changés en caves.
C'est à l'ombre de ces ruines amoncelées, rappelant tant de souvenirs et d'exploits, au milieu de ces souvenirs des luttes géantes du moyen âge, que Barbey d'Aurevilly trouva son berceau.
« La maison où Barbey d'Aurevilly vint au monde se trouve à une centaine de mètres au-dessus de l'église, à droite, en montant la longue voie paisible qui va vers le sud. C'est un charmant hôtel du xviii^ siècle, très complet, avec de superbes jardins enclos de grands murs, qui révèle tout d'abord chez ceux qui le bâtirent et l'occupèrent un état social important, une véritable fortune.
« Chose poignante et qui peint l'homme intime I Animé par un sentiment spécial, oii l'orgueil et la pose n'avaient certes aucune part, Barbey d'Aurevilly, dans les derniers temps de sa vie, venait parfois passer un bout de semaine à Saint-Sauveur, où il ne possédait plus rien que des souvenirs. Parents, amis, tout était mort. Il ne descendait pas à l'hôtel. Il s'installait chez un menuisier qui lui louait à la journée une chambre proprette juste en face de l'habitation paternelle, tombée en des mains étrangères. Accoudé à la fenêtre de cette chambre d'emprunt, ses regards
errant sur la maison qui fut celle des siens, n'apparaîtil pas plus touchant que Ravenswood à qui restait du moins le fidèle Galeb et la tour de Wolfgraf planant sur la mer du Nord * . »
Les pays, les familles qui, dans l'histoire, ont fait acte de vertu, de généreuse abnégation, de grandeur et de magnanimes sacrifices, portent comme récompense future, au dedans d'eux, d'impérissables et silencieux germes de félicités, de fortune ou de gloire. Cet épanouissement est une loi providentielle. Et nous voyons cette loi s'accomplir. Pendant les siècles d'héroïsme, oii la France se formait dans les luttes sanglantes, Saint-Sauveur fut toujours patriotique, religieux et valeureux. La sainteté s'y montra au xvn*' siècle dans la personne d'une femme, Catherine de Longpré. La valeur guerrière y a laissé partout son empreinte. Il n'y manquait plus que la gloire littéraire. Elle y est maintenant.
Pourtant, comme tous les hommes- de génie, Barbey d'Aurevilly a dû subir la sentence Nemo Propheta inscrite aux Livres Saints. Sa gloire si lumineuse à Paris, dans les régions les plus élevées de l'intelligence, est à peine connue de ses compatriotes. Et pourtant ses pas sont encore fraîchement marqués sur cette terre d'oubli. Sans compter le ravissant petit manoir des Tuileries, à deux pas du bourg, appartenant autrefois à sa famille et où s'éteignit en Î83o, le fameux abbé de Percy, ancien chapelain de Madame Laetitia, mère de Napoléon P'", il existe encore
* M. AiusTiDE P^REMiNE, (laiis le journal la Justice.
dans les deux plus belles rues de Saint-Sauveur, deux superbes hôtels du xviii® siècle. Dans l'un, à la façade d'aspect granitique, — un vrai symbole! — naquit l'illustre écrivain. L'autre appartenait à son oncle, à l'entrée de la rue des Lyces, et borde un des côtés de la place du Fruitier.
Ce n'est pas du dedans, c'est du dehors qu'il faut décrire à grands traits Saint-Sauveur-le-Yicomte. De quelque côté qu'on y aborde, ses hautes tours enlierrées, avec leur grand air antique, dominent tout.
Du temps des fières et nobles rivalités de ville à ville, Valognes regardait Saint-Sauveur comme son Versailles et son plus aristocratique faubourg.
On arrive de l'une à l'autre cité après un parcours de quatre lieues. La route est bordée de fermes, de châteaux et d'églises. La merveilleuse flèche de Colomby, œuvre hardie du plus pur xiif siècle a été décrite par d'Aurevilly. La poésie a éternisé une seconde fois la poésie de l'artiste qui a lancé cette téméraire aiguille de pierre dans les airs ! Au bout du plateau des Hauts-Vents, légèrement courbé, en son milieu, comme l'évasement d'une corbeille de verdure, le sol semble se dérober tout à coup comme un effondrement. L'abord de ce territoire qui tombe si soudainement forme le mont de la place, piédestal de la chapelle de la Délivrande et surplombe, en balcon, toutes ces ondulations dévalant jusqu'aux bords de la rivière.
De là, par-dessus l'opulente vallée de la Douve, on admire Saint-Sauveur qui ressemble à une vaste
arène romaine, dont les gradins en cercle s'étagent jusqu'à la cime bleue des collines de Normandie. C'est un spectacle oriental que cette foret de coupoles, de pointes d'arbres et de pinacles de vieilles tours, dont les éclairs font un sinistre albâtre, dans les nuits d'orage.
Des coteaux de Rauville, on ne découvre au delà des prairies que les dômes et les arêtes de l'abbatiale de la basilique, et de longues files de maisons conventuelles. Les pommiers, les hautes avenues de chênes vieux comme les clochers, les platanes et les ormes séculaires, enveloppent, de toutes parts, ce vénérable monastère bénédictin d'une robe d'un beau vert d'émeraude que teinte d'un peu d'austérité le sévère climat neustrien. De toute la basilique qui a l'ampleur d'une cathédrale et unit au roman du onzième les trois phases de l'ogive, il n'y a que le chevet ogival, avec ses clochetons pointus qui reçoive dans ses splendides verrières à deux étages, chaque matin, les premiers feux de l'aurore.
A cent pas de là, s'élève l'église paroissiale, fière de ses tombeaux historiques et d'une inappréciable statue de VEcce Homo^ dont l'auteur est inconnu.
Ce paysage avec ces églises et le vaste château de Ghandos composent un tableau à enivrer d'enthousiasme artistique le plus Imaginatif des paysagistes! Rien que copier cela, en peintre réaliste, serait faire un chef-d'œuvre ; les siècles et la nature, ces deux grands artistes, ont jeté en silence, aux flancs décrépits de ces illustres ruines, un indicible prestige d'idéal, de rêveuse lividité de glorieux tombeau! Il
y a là des pleurs résignés et des désolations Iranquilles, pleines de voix douloureuses, dans ce kigubre veuvage des choses! L'âme profonde, sympathique et sonore, a des oreilles, des yeux, d'irritables sensibilités, sous la brise de ces souvenirs, et le sunt lacrymse rerum de Virgile s'est envolé sur tant de régions 011 l'infortune passe ! Le poète écrivait d'avance des notes de tristesse, dont les siècles, ces impitoyables, aiment à semer leur route, et ils ont jeté jusqu'à nous aussi, sur cette terre martiale, une poignée de cette cendre funèbre dont leurs mains sont pleines !
Pour entrer dans la ville, on traverse trois ponts riches de légendes. La Douve chargée de ses barques blanches, descend avec elles à la mer, d'un cours profond et calme à travers les prairies, et baigne la jolie petite ville que d'Aurevilly trouvait aimable comme un village d'Ecosse.
Adossé à son ancienne et giboyeuse forêt, aujourd'hui en partie abattue et morcelée en oasis de bois de hautes futaies, ceintures et parcs de châteaux modernes, Saint-Sauveur s'étale sur les pentes orientales, comme s'il y rêvait mystérieusement à une résurrection. Car ce pays a de la gloire oubliée. Les caveaux de son église abritent des souvenirs et des restes renommés; comme le vieux château du Quesnoy, couvert d'humiliations, à quelques milliers de pas dans la campagne, garde à son ombre l'étang noirâtre et désert, oii périt, comme OEdipe à Golone, Jean Gourgue Sombreval, l'un des plus dramatiques héros de Barbey d'Aurevilly.
Le Qaesnoy, dans sa tristesse et ses délabrements, est le temple des Eumémides de Saint-Sauveur, au seuil duquel aurait pu venir s'asseoir l'illustre écrivain, victime des révolutions et des rapacités humaines, et qui, à sa naissance, trouva vide de tous ses biens et de son patrimoine, la maison de ses pères. Mais quand il serait venu s'y asseoir, ce vieux monarque de la plume et du génie, pour y éteindre la vie de son nom, aurait-il pu se glorifier de recevoir sur la poussière des noblesses mortes la visite d'un Thésée sympathique, roi comme lui, et assez ému de ses malheurs pour verser des larmes royales sur ses royales infortunes?
Ce fut donc à Saint-Sauveur-le-Yicomte que Jules- AmédéeBarbey d'Aurevilly naquit le jour de Toussaint l'^'" novembre 1808, en pleine épopée napoléonienne ^ Son père, Théophile Barbey, fils d'une demoiselle de
' Extrait des registres de catholicité de l'église de Saint-Sauveur-le-Vicomte, année 1808. — Du mercredi 2 novembre 1808, Julle-Amédez Barbey, né d'hier du légitime mariage de Monsieur André-Marie-Théophile Barbey et de dame Ernestine- Eulalie-Théose Ango, son épouse, a été baptisé par M. Dubost, vicaire de ce lieu, et nommé par Monsieur Henri Lefevre de Montréselle, ancien capitaine d'infanterie, assisté de Madame Louise Lablairie Lucas, veuve de Monsieur Barbey, grand-mère de l'enfant, soussignez.
Lablairie Lucas Barbey Dubost, vie.
Veuve Barbey Lefevre de Montressel.
Pour copie conforme :
Gh. Lefoulon, chapelain des religieuses de la Miséricorde, Abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte.
Ce 20 août 1888.
la Blairie, avait épousé Ernesline Ango, fille du grand bailli du Goteniin, et descendante de cet Ango de Dieppe qui déclarait la guerre au roi de Portugal, sous François P"", venait avec sa flotte bloquer Lisbonne, et traitait directement par ambassadeur avec sa Majesté Très Fidèle.
Le bisaïeul maternel de M. d'Aurevilly, M. Ango, de bonne noblesse de robe, occupait une charge à la cour de Louis XV. Son fils, assurent les chroniques (et plus encore la prodigieuse ressemblance de son petit-fils avec la race des Bourbons), fut un des nombreux enfants de l'amour du roi Bien-Aimé. Quoi qu'il en soit de cette filiation quasi royale, qui n'est peut-être qu'unelégende, et sur laquelle il déplaisait à M. d'Aurevilly qu'on insistât, le jeune Ango fut tenu sur fonts baptismaux parle roi et la belle duchesse de Ghâteauroux. A dix-neuf ans, il était nommé grand bailli à robe rouge. Il épousa M^^° de Marigny et en eut trois enfants : un fils qui fît les guerres de l'Empire, fut fait prisonnier à la déroule de Moscou, fut interné sur les pontons anglais et vint mourir dans sa ville natale; une fille, mariée à M. du Méril ; une autre fille, qui fut la mère de Jules Barbey d'Aurevilly, femme d'un esprit supéi-ieur et dont le mari, était un parfait gentilhomme *.
* Les autres frères de Jules Barbey 'd'Aurevilly étaient : Léon -Louis-Frédéric, né en 1809, mort en 1876. Édouard-ïhéophile, né en 1811, mort officier supérieur dans l'armée du second Empire.
Ernest-Louis Barbey du Mottel, né en 1812, mort en 1868. Voici l'extrait mortuaire, que nous a communiqué l'abbé
On rémarquera sans doute que les actes civils que nous citons en note gardent le silence sur la qualification nobiliaire. Cependant les Barbey sont nobles, et on ne les connaît dans tout le pays que sous le nom de d'Aurevilly ^
Aureville ou Aurevilly, dont les Barbey furent seigneurs et dont ils portaient le nom, est un village de
Lefoulon : « Extrait des registres de catholicité de la paroisse de Saint-Sauveur-le-Vicomte, pour l'année 1868 :
« Le dix-sept mars mil huit cent soixante-huit le corps de M. Marie-André-Théophile Barbey, né à Saint-Sauveur, le quatre juin mil sept cent quatre-vingt-cinq et y domicilit'', fils de M. Vincent-Félix-Marie Barbey, ancien écuier, sieur Dumostel, et de feue dame Louise- Françoise-Jacqueline-Marie Lucas décédée, veuf de Ernestine Angot, décédé le quinze du présent mois à neuf heures du soir, muni des sacrements de l'Eglise, a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse par M. Moulin, curé de Besneville, en présence de M. Avice, chanoine honoraire, curé de Saint-Sauveur et d'un nombreux clergé dont les signatures suivent: Avice, curé de Saint-Sauveur. J. Coste, prêtre Eudiste, sup. du collège de Valognes. V. Lonet, vie. à Saint-Sauveur. P. Moulin, curé de Besneville. Mariette, curé de Rauville. Le Renard, chapelain de l'abbaye. J. Pautret, vie. à Saint -Sauveur. Jh. Dauphin, prêtre Eudiste. »
* Voici le règlement de leurs armoiries d'après Louis-Pierre d'Hozier :
« Nous, comme juge d'armes de noblesse de la France, avons réglé pour armoiries au sieur Vincent Barbey, écuyer un écu d'azur à deux bars adossés d'argent, et au chef de gueules, chargé de trois besans d'or; cet écu timbré d'un casque de profil orné de ses lambrequins d'or, d'azur, d'argent et de gueules, et, afin que le présent brevet dérèglement puisse servir au dit sieur Vincent Barbey, et à ses enfants, mâles et femelles, nés et à naître en légitime mariage, tant qu'ils vivront noblement et ne feront acte dérogeant à la noblesse nous l'avons signé et nous y avons fait mettre l'empreinte du sceau de nos armes, à Paris, le vendredi vingt-cinquième jour du mois d'octobre de l'an mil sept cent soixante-cinq. »
« Siprné: D'Hozier. »
vingt à trente feux, à moins d'une lieue de Saint- Sauveur, sur l'ancienne route royale de Briquebec. Il est très ancien, bâti en maisons riantes, élégantes, riches ; quelques-unes sont entourées de murs percés de belles portes cochères, ombragées d'arbres touffus.
Les deux versants d'Aureville qui ressemblent à de hauts remparts au sommet desquels s'épanouit le village, portent le regard de l'observateur bien loin à l'ouest sur la vallée tortueuse de la haute Douve et sur les frontières de la Hogue, Tancien repaire des Normands de Neustrie.
C'est autour de ce village que s'étendait le domaine important, appelé dans les actes de famille terre d'Aureville, qui a donné, au xviii^ siècle, aux Barbey leur « nom de noblesse ». Il leur fut apporté par les femmes. C'est dans cette terre ombreuse, pleine de grands ormes, que Léon et Jules d'Aurevilly se plaisaient tout jeunes, et qu'ils venaient apprendre à l'école de la belle nature neustrienne, à la peindre mieux que jamais n'ont fait les plus fameux paysagistes.
L'enfance de Jules Barbey d'Aurevilly fut sans doute celle de tous les jeunes gentilshommes de son pays et de son temps. Peut-être s'en est-il souvenu lorsqu'il décrivit celle de Néel de Néhou, le petit chevalier à' Un prêtre marié. Il fut élevé par un père et une mère qui gardaient avec un soin religieux tous les souvenirs de l'ancien régime; il reçut d'eux ces manières chevaleresques, cette haute et sereine politesse qui laisse chacun à sa place, avec l'horreur des vulgaires promiscuités et des camaraderies
familières, cette aisance dans les allures que seuls, nos pères connaissaient, accoutumés aux exercices physiques, sachant monter à cheval, tirer l'épée, comme les preux des anciens âges.
Il commença d'abord ses études à Saint-Sauveur, avec M. Groult, un jeune professeur qui tenait le collège de l'abbé de Boisval, devenu depuis lors curé de la paroisse. Excellent élève, il put, lorsqu'il arriva au collège Stanislas, à Paris, obtenir de brillants succès, et faire ainsi honneur à son maître. Charmé de son esprit brillant et profond, de ses façons qui se ressentaient de son origine et des traditions de la cour où ses ancêtres avaient vécu, l'abbé de Percy, chanoine de Saint-Denis, qui fut aumônier de Madame Mère et qui habitait un ancien manoir des d'Aurevilly, prit en affection le petit Jules. Et celui-ci le lui rendit, car il donnait ce nom de Percy, plus tard, à l'une de ses héroïnes du Chevalier des Touches. Ces Percy, originaires d'Angleterre, étaient cousins des ducs de Northumberland, et, qui sait? de ce Piercy Shafton, euphuiste distingué, dont Walter Scott a tracé, dans le Monastère^ une si amusante caricature.
Jules passait une grande partie de ses vacances à Valognes, chez le maire de cette ville, le docteur du Méril, son oncle. Il y voyait beaucoup la noblesse, qui vivait retirée et boudeuse, au lendemain des désastres de l'Empire, au commencement des vains efforts delà Restauration, gouvernement de passage qui n'avait su, comme on l'a dit trop souvent depuis, ni apprendre ni oublier. Et quoiqu'il ne fut encore qu'un enfant, ses facultés d'observation étaient déjà si
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grandes que rien ne lui échappait. Ses livres ont gardé la trace de ses souvenirs, et il a flagellé plus d'une personne de cette société de petite ville. Car il n'oubliait rien et sa mémoire était prodigieuse ; les moindres détails des choses de son enfance lui furent toujours présents.
Revenu du collège Stanislas, Jules d'Aurevilly fît son droit à Gaen, avec de tels succès que le président de la cour royale voulait le prenokre et le garder avec lui. Mais sa vocation pour la littérature l'appelait à Paris. Comment y vivrait-il, pourtant, dans cette grande ville, où il devait arriver sans fortune et sans emploi ? M. Barbey, son père, avait engagé la plus grosse partie de ses avoirs pour envoyer de l'argent à la duchesse de Berry, au moment de l'étrange expédition en Vendée de 1832. D'autre part, les idées prétendues libérales du jeune homme exaspéraient le rigoureux royaliste, qui ne voulait rien faire pour son fils. Heureusement, le grand-oncle de celui-ci, le chevalier de Montressel, lui avait laissé en mourant une rente de douze cents livres, et ce fut avec ce modeste viatique que Jules Barbey d'Aurevilly put obéir à sa vocation, et tenter la fortune.
Gomme l'a dit M. Paul Bourget, dans sa préface des Memoranda, M. d'Aurevilly, au rebours de la plupart de ses contemporains, et des plus illustres, n'a pas dévoilé dans des « Mémoires » ou des « Confidences » le roman de ses bonheurs ou de ses mélancolies, et
un mystère demeure sur toute sa jeunesse*, sur la période surtout de cette jeunesse dont il ne reste aucune trace littéraire >. On sait pourtant qu'il connut Brummell dès son adolescence, ainsi que, plus tard, il connut le comte d'Orsay, et que la vision de ces deux hommes, se juxtaposant à son éducation première et à ses propres instincts, lui inspira ce goût passionné de r aristocratie, qui fit de lui le dédaigneux et hautain solitaire de la rue Rousselet. Il apprit à s'isoler de la foule, à n'obéir qu'à ses goûts personnels, à inventer pour son usage des luxes qui ne fussent le luxe de personne.
Il ne possédait point la richesse, qui rend tout facile, et ne pouvait réaliser tous ses rêves. Mais le rêve lui tenait lieu de réalité, et M. Emile Zola put se donner l'impertinence de dire que M. d'Aurevilly voyait dans la glace de son armoire, la mer — cette mer normande où ses yeux s'étaient naguère si souvent reposés sur les lames aux larges volutes et sur les'gouffres aux tourbillons d'écume.
Il fut donc, probablement, dès ses jeunes années, ce farouche d'indépendance que l'on compare si volontiers à lord Byron, et qui « aura vécu dans notre dixneuvième siècle à l'état de révolte permanente et de protestation continue. Seulement Byron retranchait ses,dégoûts derrière sa pairie et ses quatre mille livres sterling de revenu, et M. d'Aurevilly k dû conquérir son indépendance avec sa plume et son encrier. Il n'a
* Cependant le Mémorandum (1836) dont il corrigeait les épreuves peu de jours avant sa mort, celui de 1838, et la Correspondance satisferont toutes les curiosités.
pourtant pas accordé une concession de plus à la société que le châtelain de Newstead-Abbey; c'est une destinée moins romanesque peut-être, mais, pour qui comprend tout le sens du mot, aussi poétique, sinon davantage >.
C'est assurément dans ce milieu provincial de la Normandie paresseuse de Saint-Sauveur et de Yalognes, de la Normandie studieuse de Gaen ; c'est dans les souvenirs et les traditions de cette terre antique, dans le reflet demeuré en lui des paysages paisibles et mélancoliques de « cette belle pluvieuse qui a de belles larmes froides sur de belles joues fraîches », que M. d'Aurevilly puisa les idées premières de V Ensorcelée et du Chevalier des Touches. La chouannerie venait à peine de finir, les anciens soldats de l'Empire, licenciés, tuaient leurs loisirs forcés en imaginant des conspirations poétiques; la jeune noblesse, alors comme aujourd'hui, songeait plus à ses plaisirs qu'à ses devoirs, la religion refleurissait sur les décombres du culte de la liberté, et Chateaubriand, dans le Génie du Christianisme, en attifait les splendeurs pures des broderies de son style.
Dès lors germaient dans l'esprit du jeune étudiant de Caen les descriptions pleines de magniflcence des livres qu'il devait gester longtemps, et n'écrire enfm qu'après avoir évoqué, avec ce don de la double vue qu'il possédait certainement, ces visions lointaines embellies par l'efl'acement, et voilées de la brume veloutée que le temps et l'espace jettent sur toutes choses.
Oui, cet étudiant de Caen, si jeune, si peu prédisposé aux luttes littéraires, notait déjà ses impressions ;
déjà son rêve se doublait d'observation ; déjà il se révélait poète, c'est-à-dire créateur, et poète qui séjournait dans un monde de visiohs magnifiques, en conservant la suprême intégrité de sa pensée, pour citer une fois encore M. Paul Bourget.
Ce livre des Memoranda, publié par l'auteur à l'aurore de sa vieillesse, est saturé de mélancolie, et la mélancolie, mal ordinaire, inévitable, de toute créature d'exception, est chez M. d'Aurevilly « une très particulière combinaison du mépris et de l'enthousiasme ». C'est qu'en effet « M. Barbey d'Aurevilly est un superbe sans ambition et sans timidité qui, d'un geste bienveillant de sa cravache armoriée, écarte de lui bourgeois et princes, parce que les uns et les autres manquent désormais de cette distinction dont il ne saurait se passer et que les plus naïfs mendiants du bon Dieu montrent encore quelquefois dans leurs guenilles : ceux-là, il les aime jusqu'à l'enthousiasme ; il les a non pas racontés, mais chantés dans ses livres, et c'est par eux qu'il se venge des haillons littéraires et politiques de tous les mendiants roublards de rinfàme société où il est forcé de vivre ^ »
On ne sait rien, ou fort peu de choses, sur le premier séjour à Caen des deux frères d'Aurevilly, car Léon faisait son droit avec Jules. Tous deux frétquentaientles salons royalistes; ils avaient pour amis tous les jeunes gens de la noblesse et de la haute bourgeoisie. Ce fut là qu'ils ébauchèrent cette amitié si profonde qui, durant de longues années, enchaîna
' Léon Bloy. Propos cl'iai entrepreneur de démolitions.
18 barri: Y d'auriîvilly
l'existence de M. d'Aurevilly à celle de Trébutien ; qui leur fit, en commun, créer de toutes pièces la gloire de Maurice et d'Eugénie de Guérin. Cette amitié si noble, si pure, si pleine de sacrifices, il semble que Balzac, avec son intuition de toutes choses, l'ait devinée, lorsqu'il décrit celle de David Séchard et de Lucien de Rubempré...
C'est de Caen, la ville monastique, l'antique cité du moyen âge et des anciens ducs, que partirent donc un jour les deux frères, abandonnant l'ami que la capitale effrayait, et qui voulait jouir paisiblement de ses travaux, dans une calme et silencieuse retraite.
C'est à Trébutien que Jules d'Aurevilly écrivait en 1834, cette lettre dont nous n'avons pu retrouver qu'un fragment :
€ ... Je me dépense ici, âme, voix et vie, dans d'inénarrables causeries : c'est un charme infini. Mon frère me lit son beau poème et je me laisse entraîner à cette dérive de poésie, qui, à toute les indicibles mélancolies composant sa divine essence, joint de plus pour moi celle des jours écoulés. Ah ! mon ami, que n'êtes-vous entre nous deux ? Nous parlons, ou pour mieux dire nous rabâchons de vous. Hier, je disais à Léon ce que vous aviez de poétique dans votre nature, cette âme échoîque et que j'ai appelée mon clavier, cette répercussion de toute humeur, cet accor(i par/'ai^ de toute harmonie, et le sujet m'inspirant, je disais bien, presque'aussi bien que que vous et plus juste, chez M'^^ Tastu. Je ne voulais que presser du genou le flanc plein d'haleine, solliciter la lyre d'un doigt curieux, jeter l'émeraude comme le roi grec, dans la mer de poésie silencieuse. L'émeraude m'a été rapportée ce matin, et encore plus heureux que celui qui retrouve la sienne dans le ventre du brochet, la mienne m'est revenue tout ornée et entourée de mille
cristallisations. Pour parler sans figure, mon ami, Léon a fait une ode en votre honneur et ^'loire, une ode intitulée « Trébutien,» comme celle de Sainte-Beuve intitulée « Racine ». Vous n'en saurez que l'épigraphe, me réservant de vous lire et de vous remettre le tout :
Le lac de Noémi qu'aucun souffle ne ride A moins de transparence et de limpidité... »
< Par une de ces ineffables délicatesses que les gens qui ne sont pas comme nous traiteraient de niaiserie, et qui à vous, j'en suis sûr, fera monter les larmes dans les yeux, Léon est allé écrire cette ode chez votre mère, et il a mis au bas : Écrit rue Neuvc-des-Carmélitef^, chez madame Trébutien.
< Ce détail m'a semblé on ne saurait plus touchant.
« Je ne sais si c'est la contagion ou quelque corde oubliée qui se retend en moi, mon ami ; mais moi aussi j'ai eu des quarts d'heure de poésie depuis que je vous ai vu. Je vous apporterai trois pièces de vers qui ont eu l'applaudissement de mon frère : Tune est adressée à une jeune fille de quatorze ans, une autre n'est que des stances sur la vie, écrites dans un rhythme que j'ai i nventé (vous savez combien je suis sévère sur le rhythme) et dans un moment où la vie me noyait dans de poignantes amertumes; et enfin une troisième que je crois antique de pureté, d'altitude et de simplicité fière : une réponse au mot d'une femme: Ofil (pourquoi voyager, dont mon frère a fait une exquise élégie. Je vous montrerai les deux morceaux... »
A son retour de Normandie, après la Commune, — car pendant la guerre M. d'Aurevilly resta à Paris, subit le siège et le bombardement, et fit vaillamment son devoir de gentilhomme et de soldat, — il revint dans son logis de la rue Rousselet, faubourg Saint- Germain. Un coin de province, isolé, tranquille, 'Mvec de vieilles maisons à larges fenêtres.
ÏÎO BARBEY D AUREVILLY
C'est là que la marquise de la Sablière vint habiter quand, ayant renoncé au monde, elle voua ses derniers jours au service des malades.
Les petits marchands tiennent cercle sur le seuil des boutiques ; les portiers flânent sur les trottoirs ; des grappes d'enfants s'égrènent sur le pavé. Leurs joyeux éclats de rire se mêlent aux piaillements des moineaux qui peuplent le jardin voisin des frères Saint-Jean-de-Dieu, — les « sergents de Dieu », disent les bonnes femmes du populaire.
Le romancier habitait donc tout près de son ami Goppée, avec lequel il dînait tous les dimanches, et qu'il aimait d'une tendre affection, encore qu'ils ne marchassent pas dans les mêmes sentiers du pays littéraire.
Une maison modeste. La cour, spacieuse, est ornée de plantes grimpantes qui enguirlandent les fenêtres cintrées ; un puits y rappelle les époques reculées où Paris n'avait pas d'aqueducs. L'escalier aux marches de bois et de briques, est bien éclairé. Au premier, un corridor tortueux, une manière d'antichambre, nu, vide, et dont les murs sont blanchis à la chaux. Pour entrer chez le maître, il fallait connaître le secret. Il y avait un geste à faire, un tiroir à ouvrir, un Sésame, ouvre-toi! à prononcer.
Il occupait une seule chambre, une chambre garnie, logis d'étudiant ou d'officier de cavalerie : pour déménager on emporte sa valise. M. d'Aurevilly ne se plaisait que dans ce campement. La tapisserie à fond rose qui couvrait les murailles, les rideaux pompadour, brochés de fleurettes aux coiileurs vives, lui
anni':es !)!•: jeunesse '21
donnaient l'illusion d'un coquet boudoir du siècle passé, un peu terni, un peu suranné, mais si calme, avec ces nuances éteintes et gaies.
Peu d'ornements. Une miniature de Barbey d'Aurevilly, à dix-huit ans. Une figure d'adolescent rêveur, un Byron brun. C'est au-dessous d'une eau-forte, gravée d'après ce portrait, offerte à son ami Michel Ménard, qu'il avait écrit ces vers :
Ce portrait n'est pas un chef-d'œuvre, Mais cependant ne croyez pas qu'il ment. C'étaient bien là mes yeux innocents de couleuvre, Avant que je fusse un serpent !
Un autre portrait, au crayon, le montrait jeune homme, vêtu en lion du boulevard de Gand. On évoque volontiers, sous ce costume, Félégante image d'Alfred de Musset, des héros de Balzac. Rubempré devait s'habiller ainsi pour faire sa cour à la très noble et très maigre Clotilde de Grandlieu !
Une miniature de sa mère, fort belle avec son chapeau Paméla, de paille jaune à rubans bleus et sa robe de velours noir, aux nianches à gigot, selon les modes de i82o à 1840.
A part ces quelques médaillons, deux belles gravures ; un portrait de Démonette par le peintre Ostrowski, un chevalier du Giorgione, une photographie de la Gioconda. Aucune autre décoration ne relevait la simplicité du papier rose à fleurettes blanches.
Démonette est une chatte, ne vous déplaise, qui partageait avec un gros matou nommé Kroumir les
bonnes grâces de l'hôte de céans : un amour de chatte, d'un noir fauve, avec de grands yeux couleur de topaze brûlée, très coquette sur ses coussins roses, et très fière de voir son image timbrée du blason de son maître : d'azur à deux barbeaux accolés d'argent^ au chef de gueules chargé de trois quinte feuilles d'or.
Les mêmes armes étaient sculptées sur le fauteuil de M. d'Aurevilly, une grande chaire en vieux chêne comme la table sans tapis où il travaillait, et qu'un pittoresque fouillis encombrait d'écritoires pleines d'encres de couleur, de papiers, de sébilles débordant de sable doré, de plumes d'oie tordues et déchiquetées, de livres et de journaux.
Sur la cheminée, un verre d'eau en cristal irisé, une tète de mort sculptée dans un bloc de marbre blanc et lamée d'or, la maquette en cire d'un saint Michel, une pendule « à sujet >, un bougeoir fait d'une baïonnette tordue et nickelée. Autour du cadre de la glace, des photographies. Plusieurs de W^^ Marthe Brandès, une de M'^*^ Roselia Rousseil ; quelques dessins lestement enlevés à la plume et coloriés à la gouache d'un fils de Roger de Beauvoir dont c'est la carte de visite familière.
Enfin une armoire à glace, un guéridon poussé dans un coin avec des tas de livres sur son marbre gris, un minuscule bureau chargé de boites de papier à lettres, marqué à la devise : Never More... Et voilà tout!
Ce qui surprenait, dans ce logis d'écrivain, c'était l'absence de bibliothèque. Les livres qu'on y voyait n'étaient que des instruments de trayait, ou les ré-
cents envois d'auteurs naïfs qui s'imaginent que le critique s'amuse à lire tout ce qu'il reçoit. Quelques ouvrages de chevet, comme on dit : les œuvres de Byron, en anglais, souvent relues, et fatiguées; Wal ter-Scott , Balzac, La Fontaine. En cherchant bien, on eût trouvé peut-être quelque roman de l'hôte lui-même : un exemplaire des Diaboliques, relié en noir, avec une grande croix rouge sur le plat, la tranche noire zébrée de croisettes rouges, et précédé d'une préface calligraphiée et enluminée par Léon Bloy avec un admirable talent d'imagier du moyen âge. M. d'Aurevilly aimait les splendides reliures et faisait volontiers présent de ses livres à quelques femmes dont la société lui plaisait, mais il voulait que l'enveloppe fût digne du récit qu'elle renferme.
C'est pourquoi il faisait relier tel de ses romans en moire couleur mauve, avec un encadrement découpé à la mauresque, en maroquin blanc, gaufré d'or. Tel autre était mi-partie vert et rose, à dentelles aux petits fers. Tel autre d'un bleu céleste, ou couvert d'une peluche orange, à coins et à fermoirs d'acier découpé.
En revanche, s'il n'y avait pas de livres dans cette chambre qui sera désormais historique au moins pour les véritables lettrés, il y avait des cannes, et qui se vendront un jour à cent mille exemplaires, comme celles de M. de Voltaire et de M. de Balzac.
Yoici d'abord le < pouvoir exécutif » : un gourdin d'incroijable, énorme, noueux, tordu, peint en vert malachite, avec une pomme taillée dans un bloc de
cette belle pierre, enchâssée dans une couronne comtale d'argent, qui ainsi qu'un stick, en jonc des Indes, à boule d'agate et à glands rouges et un autre stick à pomme de lapis-lazuli, à glands bleu et argent, ont été donnés par le maître à trois de ses intimes qui les gardent comme un précieux souvenir.
Puis, voici celle qu'il appelait « ma femme » : une forte cravache, à manche en corne de cerf, retenu par une bague d'argent, armoriée de son écusson. Quand il se promenait, cette houssine à la main, vêtu de son pantalon blanc à bande de satin, de son « raglan » doublé de soie blanche, à torsades et à brandebourgs de soie, avec une de ses cravates lamées d'or, garnies de points d'Angleterre ou de guipures, il ressemblait à l'un de ces héroïques magyars de la patrie hongroise qui, à la Diète, acclamaient le roi Marie-Thérèse.
On a beaucoup parlé du costume de M. d'Aurevilly, ce qui ne lui plaisait guère. Il voulait qu'on ne s'occupât en lui que de l'écrivain. En quoi, disait-il, ses habitudes et ses fantaisies pouvaient-elles intéresser la foule ?
Paul Féval s'habillait chez lui d'une blouse et d'un pantalon en tartan écossais ; on célèbre la robe de moine de M. Edouard Pailleron, la simarre écarlate de M. Jean Richepin; on glosa naguère sur le froc de Balzac et la chemise débraillée d'Alexandre Dumas — père.
M. Barbey d'Aurevilly portait la tunique, ou plutôt le tabart, ou mieux la dalmatique des chevaliers, en laine rouge, bordée de galons multicolores, blancs,
ANNÉBS DE JEUNESSE 2o
noirs, verts, bleus et jaunes, qui dessinent une croix sur la poitrine. Par-dessus il endossait une ample gellabieh (la robe des Arabes), en étoffe blanche. Il se coiffait de la clémentine en drap rouge ou noir, soutachée d'or, le bonnet papal, celui-là même que portaient les cardinaux du xv° siècle et que Léon X a dans son portrait, peint par Raphaël. Ainsi vêtu, il rappelait Dante dont il avait le port majestueux etaltier. Sabeauté mâle et vigoureuse, ses traits accentués, son nez en bec d'aigie, aillaient bien races vêtements pittoresques.
Quand il sortait, il revêtait une redingote moulant son buste, avec des revers larges et des basques juponnant sur le pantalon collant, à bande de suie, toujours noir ou blanc, ou l'habit à revers de velours, ouvert sur le gilet broché, blanc et argent, ou noir à liseré orange ou bleu. Ainsi paré, ce n'était point un élégant anglomane, plus semblable à un quaker qu'à un gentilhomme, mais un grand seigneur que parait sa fantaisie, et qui faisait valoir, par la grâce de ses manières, l'aisance de ses allures, le charme de son sourire et la justesse de son geste, un costume com biné avec un goût aussi bizarre qu'artistique.
Rien n'était plus désagréable à M. d'Aurevilly que les portraits fantaisistes qu'on faisait de sa personnes Protée qui aimait à changer de formes, il apparaissait toujours herculéen et beau comme ce géant, mais avec des physionomies si diverses qu'il eût fallu, tour à tour, pour le peindre, Zurbaran et Vanloo, Largillière et Goya, ou mieux encore les admirables primitifs de l'école tlorentine, dont les figures conservent
26 BAKBEY D'AUREVILLY
la grandeur farouche des héros du quinzième siècle.
C'est, en effet, un jouteur et un lutteur. C'est un soldat de la plume, ayant flarnberge au vent et feutre sur l'oreille. Il fut une des intelligences les plus complètes et les plus complexes de cette époque où il eut tant de rivaux. 11 aurait pu, au temps jadis, être un condottiere comme Carmagnola, un politique comme César Borgia, un rêveur à la Machiavel, être Manfred ou Lara... 11 se contenta d'être un solitaire, écrivant des histoires pour lui-même et pour ses amis, faisant bon marché de l'argent et de la gloire, et, prodigue éperdu, semant à tous les vents assez de génie pour laisser croire qu'il en avait le mépris.
Quant au logis monacal de la rue Rousselel, c'est là, a dit Paul Bourget, dans un pastel effacé (comme tous les pastels), c'est là que sont venus tour à tour, attirés par le prestigieux feu d'artifice de mots de ce diable d'homme, Charles Baudelaire, qui l'appelait le « mauvais sujet » dans ses jours d'amitié, et le « vieux mauvais sujet » dans ses jours de mauvaise humeur; Théophile Silvestre, qui le surnommait « le laird », et lui amenait un jeune avocat du nom de Gambetta; Amédée Pommier et Hector de Saint-Maur, César Daly et le comte de Gobineau, François Coppée et Paul de Saint-Yictor, Maurice Bouchor et Boussés de Fourcaud; combien d'autres encore ! »
Les autres étaient le comte Roselly de Lorgnes, Paul Bourget, Gaélano Braga, Valadon, Zacharie Astruc, Emile Lévy, Maurice Rollinat, le docteur Robin, le docteur Seeligmann, Léon Bloy, Georges Landry, Léo Trézenik, le docteur Bernard,
ANNl']ES DE JEUNESSE 27
Ostrowski, M. Kleine, Octave et Joseph Uzanne, Huysmans et l'auteur de ce livre.
« La ville (jue j'habite en ces contrées de TOuest, — veuve de tout ce qui la fit si brillante dans ma prime jeunesse, — mais vide et triste maintenant comme un sarcophage abandonné, je l'ai, depuis bien longtemps appelée « la ville de mes spectres » pour justifier un amour incompréhensible au regard de mes amis qui me reprochent de l'habiter et qui s'en étonnent... C'est eux, en effet, les spectres de mon passé évanoui, qui m'attachent si étrangement à elle. Sans ses revenants, je n'y reviendrais pas !
«Que de fois de rares passants m'ont rencontré faisant ma mélancolique randonnée dans les rues mortes de cette ville morte qui a la beauté blême des sépulcres, et m'ont cru seul quand je ne Tétais pas !... »
Celte ville dont parle avec tant de tristesse et d'amertume l'auteur (ï Une Page d'histoire^ estValognes, (ju'il aimait, en effet, à revoir chaque année, pendant l'automne. « La pluie, m'écrivait-il, est le fard de ma presqu'île. « Mais il cessa d'affectionner le séjour de cette « Herculanum du Nord, où il ne vivait que parmi des tombeaux, et ne rencontrait plus que des ombres ».
Cette petite ville, grise, basse, déserte, silencieuse, fouettée de pluie et de vent, sentant le cidre et la marée, a tout l'air de garder au coin de chaque mur, à la porte de chaque vieil hôtel, un de ces secrets domestiques et sociaux que Balzac a su deviner. Ce petit chef-lieu d'arrondissement était jadis chef-lieu
de bailliage, vicomte, sénéchaussée, officialité; et cent soixante-seize paroisses étaient du ressort de son élection.
M. d'Aurevilly habitait à Valognes un appartement de quatre vastes chambres, dans l'ancien et superbe hôtel de Granval-Goligny. Il couchait dans le lit de son père. Sur la cheminée monumentale, il avait placé un magnifique buste de sa grand'tante, une des femmes les plus belles et les plus remarquées de la cour de Louis XV, qui lui a inspiré quelques-unes de ses plus belles strophes : Le Bu&te jaune, et des lampes en cuivre du travail le plus précieux, ayant appartenu, dit-on, à Gharles-Quint.
Chaque fois qu'il retournait à Saint-Sauveur-le- Vicomte, M. d'Aurevilly allait en pèlerinage à Notre- Dame de laDélivrande, vieux sanctuaire bâti après la croisade d'oii saint Louis de France revint mort, et qui s'élève sur une des plus charmantes collines du Cotentin. Il appelait ses « Champs-Elysées > la vaste lande qui environne la Délivrande. Il voyait dans cet édifice abritant une statue de la Vierge, la foi agissante de ses pères, dont l'ombre splendide le suivait partout. Sa jeunesse y avait pris des images ineffaçables, aux temps où il y venait prier chaque année.
Il préférait ce beau site à tous ceux qu'il avait peints et disait un jour au chapelain de la Délivrande *■ que Dieu, en dessinant ce paysage, avait pris des traits de beauté physique, des reliefs, des accidents, des contours, des ondulations, des formes et des profils à
* M;-;'" An^er, chorévêque d'Antioche, à qui nous devons ces notes sur le sanctuaire ainsi que sur Saint-Sauveur,
tous les panaromas de la péninsule Gotentine, depuis le mont Saint-Michel jusqu'à la pointe d'Anderville.
Ce fut en 1843 que Barbey d'Aurevilly publia son premier roman ÏAmoïc?' impossible , qui ne fit pas grand tapage. Deux ans plus tard, il donnait le fameux livre qui est comme la préface de sa vie, comme la synthèse de son talent et de son caractère, Du Dandysme et de Georges Brummell, et le volume était à peine paru qu'Alfred de Yigny lui écrivait une lettre curieuse, que nous avons citée dans une autre étude'.
Brummell ne tirait sa célébrité que de son élégance, et son biographe devait tirer la sienne de la force de sa raison. Sa place est néanmoins dans l'histoire des mœurs anglaises, dans celle des traditions sociales.
« Lorsque sou livre parut, l'auteur du Dandysme et de Georges Brummell, dit M. d'Aurevilly, n'était pas un dandy, mais il était à cette époque de la jeunesse qui faisait dire à lord Byron, avec sa mélancolique ironie: < Quand fêtais un beau aux cheveux boucléi^... », et, à Cft moment-là, la gloire elle-même ne pèserait pas une de ces boucles ! »
Et peut-être pour excuser ses propres exagérations d'élégance, l'historien de Brummell ajoutait ces réflexions si typiques et si impertinentes de vérité :
« Si le Dandysme avait existé de son temps, Pascal, qui fut un Dandy comme on peut l'être en France, aurait donc pu en écrire l'histoire avant d'entrer à Port-
' Médaillons et Camées.
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Royal: Pascal, Ihomme au carrosse à six chevaux! Et Raucé, un autre tigre d'austérité, avant de s'enfoncer dans les jungles de sa Trappe, nous aurait peut-être traduit le capitaine Jesse * au lieu de nous traduire Anacréon ; car Rancé fut un Dandy aussi, — '■ un dandy prêtre, ce qui est plus fort qu'un dandy mathématicien, et voyez l'influence du dandysme ! Doni Gervaise, un religieux grave, qui a écrit la vie de, Rancé, nous a laissé une description charmante de ses délicieux costumes, comme s'il avait voulu nous donner le mérite d'une tentation à laquelle on résiste, en nous donnant l'envie atroce de les porter ! »
Il n'est donc point étonnant qu'à propos de ce livre, Paul de Saint-Victor ait pu dire de M. d'Aurevilly qu'il avait, dans la littérature, une place à part, dont l'isolement est une hauteur.
€ Le talent chez lui est si erand et si éclatant qu'il attire ceux-là même qu'éloigneraient ses idées entières et altières. Le polémiste effraye souvent, l'artiste étonne et charme toujours. Au plus fort des coups qu'elle porte, l'épée maniée par cette main vaillante fait admirer les ciselures de sa poignée, et la splendeur de sa lame. Son style violent et exquis, superbement raffiné, énergique et délicat à outrance, est d'une couleur qu'il est impossible de confondre avec aucune autre. L'empreinte qu'il laisse sur l'imagination ressemble à la morsure de l'eauforte. Dans un pêle-mêle de mille phrases, on reconnaîtrait une des siennes, à son allure et à son accent, à sa façon d'agiter limage et de porter la pensée.
< Ce talent de si grand vol et de si large envergure, le petit livre Du Dandysme le recelait déjà tout entier. R était tassé, quintessencié, concentré dans cet opuscule taillé à facettes, comme le génie des Mille et une nuits dans sa huire de bronze.
* L'avant-dernier bistorien de Brummell.
Les portraits de M. d'Aurevilly furent nombreux. Celui de M. Emile Lévy, offert parle peintre au modèle, qui fit sensation au Salon de 1877, et qui figure au premier rang dans la galerie de M. Charles Hayem, le montre dans sa pose habituelle, debout, les cheveux envolés en touffes soyeuses autour de son large front ; la bouche ayant un sourire ironique soiis ses longues moustaches noires parsemées de fines parcelles de poudre d'or. Une cravate garnie de dentelles s'épanouit en un large nœud sur les revers de satin de sa redingote, et ses manchettes de blanche batiste se rabattent sur les manche*;,. L'attitude, le port de la tête, tout est fort beau dans ce portrait.
Un autre, que fîtde lui le jeune peintre Léon Ostro- '.vski, pour une revue illustrée, le représente chez lui devantsa cheminée, dans une pose familière. Puiscelui deM. de Liphartdans la Vie moderne, celui de l'aquafortiste Rajon pour l'édition de ses œuvres chez Lemerre. Enfin le petit médaillon qu'il montrait avec émotion et qui lui rappelait tant de souvenirs, oij il est représenté à dix-huit ans, coiffé à la mode de 1825, et le torse enveloppé du grand manteau romantique, il le donnait volontiers à ses amis, avec des épigraphes curieuses. Surle mien, il ne mit, tout au travers, qu'un gigantesque paraphe enveloppant son nom d'un zigzag de foudre.
Quand on vit dans la refraitQ, on aime à relire ces livres faits de chroniques, jadis éparSes dans les journaux, et dont l'auteur tire une seconde mouture en les réunissant en volume. Ils rappellent, à ceux qui l'ont connue, cette existence intellectuelle du Paris moderne, faite d'imprévu, de travail sans trêve, de plaisirs sans frein, oii les jouissances de l'esprit ont le pas sur toutes les autres.
Que de fois n'a-t-on pas dit : « On cause à Paris, partout ailleurs on parle. » Cet art de la causerie a pourtant baissé en ce siècle qui est celui de l'action, et les grands travailleurs, souvent, sont des silencieux. Beaucoup d'écrivains sont verbeux et prolixes dans leurs discours, mais combien peu savent causer dans le vrai sens du mot, avec l'expression juste, la répartie prompte, la réflexion rapide, les aperçus toujours nouveaux, la verve et l'humour sans cesse en éveil, avec finesse et sans préciosité, avec cette nuance de raillerie qui n'est jamais acerbe, et suivant toujours la causerie dans les sujets les, plus variés, en partant, par
exemple, des pyramides égyptiennes pour aboutir à l'éternel féminin, en passant par mille extravagances apparentes, oîi se mêlent les théologies, les sciences, la philosophie, les arts, les voyages, les frivolités de la mode, les anecdotes, les médisances, les citations classiques, et tant de noms I
Barbey d'Aurevilly fut un de ces causeurs brillants à la fois et profonds, sachant dire les moindres choses avec une sérénité d'Olympien, d'une mémoire prodigieuse qui lui faisait citer les auteurs les plus oubliés et lui fournissait toujours à propos, le mot topique, effroyablement juste. Sa phrase et sa prose n'avaient jamais rien de vulgaire : l'une ou l'autre était à la fois violente et parée, aristocratique et militaire.
c II ne s'est pas fait cette prose, il a seulement noté la parole intérieure qu'il se prononce à lui-même dans la soitude de sa chambre de travail, et la parole improvisée qu'il jette au hasard des confidences de conversation. J'ai bien souvent remarqué, au cours de mes entretiens avec lui, — un des plus vifs plaisirs d'intelligence que j'ai goûtés, — cette surprenante identité de sa phrase écrite r't de sa phrase causée. Il me contait des anecdotes de Valognes ou de Paris avec cette même puissance d'évocation verbale et la même surcharge de couleurs qui s'observe dans ses romans. Il s'en allait tout entier dans ses mots. Ils devenaient lui, et lui devenait eux. Je comprenais plus clairement alors ce que la littérature a été ['our cet homme dépaysé et quel alibi sa mélancolie a iemandé à son imagination. De là dérive, entre autres
tnséquerices, cette force de dédain de l'opinion qui lui i permis de ne jamais abdiquer devant le goût du public*. »
* Pa( I. BouRGET. Préface des Mémoranda.
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On ferait un volume des mots de Barbey d'Aurevilly. Un des plus beaux est celui qu'il dit, chez moi, un soir qu'on devisait au coin du feu, d'un androgyne presque fameux, déjà célèbre par ses démêlés avec la police correctionnelle : « Ne me parlez pas de cette femme, s'écria tout à coup M. d'Aurevilly : elle déshonore l'impudeur ! »
Je me souviens d'un souper que nous fîmes, Barbey d'Aurevilly, Vallès, Bourget et moi, après la première représentation d'un antique mélodrame, V/ncendiaire ou. V Archevêque et le Curéj qu'on avait monté au théâtre de l'Ambigu pour répondre à ma pièce, le Prêtre, jouée récemment au théâtre de la Porte- Saint-Martin. Vallès appelait à grands cris le garçon — Téphèbe du torchon, disait l'auteur de Cruelle Enigme, — et demandait des verres de pétrole, en guise de punch. Il nous conta, avec des gestes fous, avec un regard qui voyait en dedans, la mort de l'archevêque Darboy, assassiné parla Commune. Et sa voix altérée, ses yeux humides, certains frissons qui lui couraient à fleur de peau nous mettaient fort mal à l'aise. On changea de conversation, mais l'ex-condamné à mort revenait obstinément à son idée fixe. Puis il divagua, parla de revendications sociales, de meurtres nécessaires, et finit par ces mots : « Il nous faudrait quatre -vingt mille têtes de bourgeois! y M. d'Aurevilly, très calme, balançant son verre entre le pouce et l'index, répartit froidement, de sa voix sonore : « Moi, monsieur, celle de Sarcey me suffirait ! »
On connaît ce mot galant dit, je crois, chez la ba-
ronne de Poilly. La marquise de G..., une des beaulés célèbres du second Empire, s'était assise par mégarde sur le chapeau du mattre, ce fameux chapeau à larges bords doublés de velours noir, et l'avait complètement écrasé :
— «Oh ! le pauvre chapeau, murmura-t-elle en s'excusant.
— Plaignons-le tous, madame, s'écria-t-il avec un geste d'une irrésistible bouffonnerie, il n'a pas senti son bonheur ! »
Un jour qu'on parlait devant lui de ces politiciens qui veulent tout réformer, qui parlent à tout propos des vingt années de corruption impériale, il laissa tomber ces paroles dédaigneuses :
— « Ils entrent dans les écuries d'Augias... mais c'est poure;i remettre. »
N'est-ce pas lui aussi, qui disait mélancoliquement à la vieille M™'' de *** qui lui offrait, solitaire, une tasse de thé au coin de la cheminée et proposait une causerie à deux d'excursions dans le passé :
— « De longues histoires, au coin du feu, ce sont les bals de la vieillesse ! )>
On conte aussi qu'une grande dame s'était mise en tête de le convertir, et avait obtenu de lui une entrevue chez le libraire Lemerre. Au jour dit, elle arriva, et lui décocha à brûle-pourpoint cette question :
— « Monsieur, êtes-vous catholique ?
— N'avez-vous donc rien lu de moi, madame?
— Si. J'ai tout lu, au contraire. Mais alors pourquoi choisissez-vous des sujets qui semblent par leur nature... ou du moins je veux dire des histoires qui
pourraient avoir l'air... Excusez-moi, je vous en supplie, mais je m'étais dit que certainement vous devez être catholique. Pourquoi donc?... »
La figure de M. d'Aurevilly s'éclaira d'un sourire de condescendance. Il avait compris les étonnemenls et les angoisses de la dame, et daigna lui donner l'explication qu'elle souhaitait.
— « Madame, je suis catholique, vous l'avez dit, et si je traite de préférence des sujets qui vous étonnent, c'est de propos délibéré : le catholicisme donne plus de saveur au péché, j»
La dame très pieuse, d'abord interloquée, essaya de sourire et feignit de prendre cette réponse pour un brillant paradoxe, et c'était, en effet, un de ces paradoxes qu'il aimait à soutenir.
Mais lui, sans se soucier des fibres qu'il déchirait avec une sereine cruauté, ne s'aperçut même pas de l'affliction où il jetait son admiratrice, et continuant avec feu :
— « Oui, dit-il, je suis un passionné, en état de lutte incessante contre la faiblesse de ma nature, et, s'il faut tout vous dire, j'aime le danger, j'ai comme une folie de bravoure. Alors, l'idée de l'enfer m'attire; je le défie, je le nargue, et c'est peut-être ce qui vous aura scandalisée dans mon catholicisme. »
Barbey d'Aurevilly était un fanatique de l'action .
11 y a quelques années, il se trouvait à Sèvres, chez un écrivain, avec le poète André Lemoyne et quelques autres. On dîna bien et longuement; la soirée, toute pétillante de paradoxale causerie, passa sans qu'on sentit couler le temps, et tout à coup quatre
heures du matin sonnent. On s'étonne, on rit, on veut se séparer, mais le maître et la maîtresse de la maison retiennent leurs hôtes ; on soupe des restes du dîner, jusqu'à ce que les lueurs du jour éclairent la. situation.
— « Décidément, il faut s'en aller, dit André Lemoyne, mais comment ?
— Gomment? Mais à pied, parbleu, répond le laird de Ravenswood.
— A pied !... vous n'y songez pas ?
— J'y songe si bien que je pars et que je vous emmène. »
Et il partit, en effet, allègre et dispos, se redressant de toute sa hauteur, et il parcourut sans le moindre effort apparent le chemin, assez long, qui mène de Sèvres à Paris, tandis qu'André Lemoyne, dont la taille avait un peu l'air de sortir de la poche de son compagnon, trouvait, malgré le poids bien moins lourd de ses années à lui, la route longue, fatigante, et le suivait en répétant entre ses dents: < Quel diable d'homme !.,. mais quel diable d'homme * ! »
Sa liaison avec Baudelaire demanderait, pour être bien contée, un Tallemant romantique. EUecommença par un article sur les Fleurs du mal, dans lequel le critique, fortement touché par le poète, avait parlé avec complaisance du talent et aussi des vices moraux de Baudelaire.
Gelui-ci, agréablement caressé, car il aimait à passer ^pour très corrompu, se rendit chez son critique, et
M. Noël Bazan dans le Semeur.
prit, en mystificateur qu'il était, un air d'homme offensé. Et avec ses façons douces et catégoriques :
— « Voyez, monsieur, dit-il, dans quelle situation délicate vous vous êtes misa mon égard. Vous m'avez donné le droit de vous demander raison, et si, en effet, je vous envoyais des témoins, votre foi catholique vous empêchant de vous battre en duel, vous seriez fort embarrassé.
— Monsieur, répondit Barbey d'Aurevilly, j'ai toujours, malheureusement, mis mes passions au-dessus de mes principes. Je suis à vos ordres ! »
On feraquelquejour le recueil des mots de M. d'Aurevilly, comme on a fait celui des mots de Ghamfort, de Rivarol, du prince deTalleyrand. Il y mettait parfois un certain comique de haut goût, d'un effet irrésistible, souligné par l'œil et l'accent. Toujours imprévu, toujours inattendu, il avait une réserve inépuisable d'anecdotes, connaissant toute l'histoire de l'esprit en France, ayant tout lu, citant avec un aplomb merveilleux des tirades entières de tragédies dont le titre seul a survécu, des vers de Théophile de Viau, les farces macaroniques de Gautier-Garguille et de Galimafré. Où qu'il fût, il tenait son auditoire sous le charme, et nul n'osait détourner les chiens.
Oui, l'on peut vraiment dire avec M. Paul Bourget que « depuis Rivarol et le prince de Ligne personne n'a causé comme M. d'Aurevilly; car il n'a pas seulement le mot, comme tant d'autres, il a le style dans le mot, et la métaphore et la poésie. Mais c'est que toutes les facultés de ce rare talent se font équilibre et se tiennent d'une étroite manière ».
Ce n'est certainement pas lui qui aurait défini la périphrase : « Le cycle circonlocutoire d!une sonorité oratoire, comportant un atome d'idéalité perdu dans une profondeur verbale ».
On lui prête bien des mots qu'il n'a pas dits, bien des aventures qui n'ont pas eu lieu. Donnons-lui la parole à lui-même sur celle de la première représentation de la Lucrèce Borgia de Victor Hugo, en 1869, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont le récit fantaisiste, souvent répété par les journaux, le mécontentait tout particulièrement :
« Je n'ai pas fait la sortie contre la Lucrèce Borgia de Hugo et je n'ai parlé de mameloucks que dans ma critique des Misérables, » écrivait-il à M^^^ R*** il y a quelques années. « C'est toujours la même chose, — le mensonge qui s'attache à moi, même bienveillant! ... Ai-je besoin de vous dire cela, à vous? Mais voilà comme on déplace tout! Qui donc me désentortillera de ce manteau de mensonges à travers lequel on me voit toujours?
Si je n'étais pas maintenant l'endurci de la vie, le Bronzino du mépris, qui aimerait mieux Tobscurité que tout, si j'étais sensible au succès qui m'eût ravi plus tôt, comme cela me gâterait mon succès, — qui est le pre~ mierî N'en parlons plus!... C'est déjà trop. »
11 était alors dans tout l'étonnement que lui causa le succès de Y Histoire sans no7n.
Lorsque Lucrèce fut reprise en 1881, le critique put enfin dire son mot, et il le dit avec la férocité d'un convaincu, avec la violence d'un croyant que la gloire exubérante d'Hugo ne faisait point trembler ni broncher. Son feuilleton du Triboulet mQiidM en pièces le méchont mélodrame du poète, fait de calomnies
historiques, d'insanités, et justifiait terriblement la grande parole de Byron : « La colère du jeune homme est comme une flamme de paille ; mais celle du vieillard ressemble au fer rougi par le feu. »
De Victor Hugo à une comédienne la transition est brusque, alors qu'il ne s'agit pas de Rachel ou de M'^^ Mars. Il faut néanmoins rappeler une historiette qui semble détachée des mémoires secrets du galant xvm^ siècle. La comédienne, Duverger, était plus célèbre par ses diamants que par son talent. Le critique l'avait comparée à Antigone, par allusion à certain tableau que Tibère possédait à Gaprée. L'article, paru dans la Veilleuse, fit grand tapage. La comédienne, furieuse, jura de se venger publiquement. Un soir, à l'Opéra-Gomique, à la première représentation du Premier jour de bonheur, M. d'Aurevilly et un de ses amis, raconte M. Octave Mirbeau, occupaient des places au premier rang de l'orchestre. En se retournant, l'ami aperçut dans une baignoire d'avant-scène M"^ Duverger menaçante, toute rouge de colère, et, près d'elle, le prince Anatole Demidoff", qui, la tête roulant sur le plastron de sa chemise, dormait et ronflait. Pour gagner les couloirs de l'orchestre, il fallait passer devant cette loge.
— <t Duverger est là, dit l'ami à Barbey d'Aurevilly. Elle a l'air furieux, vous ferez sagement de ne pas jl sortir, car elle est femme à faire un scandale. ™
NOTES ET SOUVRNIRS 41
— Un scandale ! vraiment? répondit Barbey. Il ferait beau voir, monsieur ! »
L'acte fini, malgré les prières de son compagnon, Barbey voulut sortir. En approchant de la baignoire, il ralentit le pas, posa sa main à plat sur le rebord de velours rouge de la loge, tandis que de la droite, il jouait avec son stick, indifférent et calme.
c — Gr... I )) cria la comédienne.
Et, saisissant son éventail, elle le brisa d'un coup sec, sur la main de Barbey. Les spectateurs s'étaient arrêtés et contemplaient la scène.
« — Gr... ! » répéta-t-elle d'une voix plus forte.
Barbey ne se retourna pas, ne fît pas un geste, ne daigna pas regarder son insulteuse. Mais, réveillant le prince qui continuait de dormir, en le touchant légèrement à l'épaule du bout de sa canne :
« — Mon prince, dit-il, renvoyez donc cette dame au lavoir ! >
Puis lentement, il passa, laissant Tactrice interdite et honteuse.
La collection des Dédicaces inscrites par Barbey d'Aurevilly sur ceux de ses volumes qu'il offrait à ses amis serait véritablement intéressante et curieuse, et ferait un de ces petits volumes dont raffolent les bibliophiles. Il faut bien que j'en note quelques-unes, dont beaucoup me touchent de fort près. G'est une page amusante à intercaler dans ces notes.
Sur le volume des Memoranda, envoyé à l'abbé Ch. Lefoulon, aumônier de l'abbaye de Saint-Sauveur- le-Vicomte, il écrivait :
i A un ami inconnu gui ne nia pas foulé aux pieds, et pour qui f espère^ grâce à Dieu, rester à la hauteur de sa poitinne. »
Et, sur le même livre, à M'"^ Gh. B... :
Ame de femme comme moi, à âme de femme comme elle ! »
Sur la Vieille Maîtresse : « A M son très sympathique en vieilles maîtresses. »
Sur le Prêtre marié (édition Lemerre) : « A
Madame ma griffe brutale, à la sienne, très fine t> ;
(édition Palmé) : « A mon ami Ch. B..., ce livre, écrit à la louange et pour la gloire de Notre-Seigneur Jésus- Christ, et condamné et proscrit des boutiques catholiques par Monseigneur r Archevêque de Paris. »
Sur V Amour impossible et la Bague d'Annibal,
réunis dans le même volume : « A mon ami deux
chiennes de femmes comme je ne vous eti souhaite pas ! » Enfin sur un de ses livres, offerts à M. Emile Michelet : « Excepté nos liî}res, peut-être, rien nest plus beau que ce qui va mourir. »
Sur Ce gui ne meurt pas, à Madame la comtesse de Molènes : Ce livre désespéré par un homme fwieux de rêtre.
Sur l'admirable récit, le Chevalier des Touches :
A Madame la Comtesse de Molènes, ce livre que son mari aurait signé.
Surles Vieilles Actrices : A Monsieur de Ronchaiid, Dont l'amitié m'arrive trop tard, comme tous mes bonheurs.
Vous, vous êtes le miel, moi, je suis la ciguë.
A Mademoiselle Marie E. (1881) :
Vous savez que je n écris jamais à ceux qui s'en vont. C'est leur punition. . . Mais quel droit ai- je de les punir ?
Du droit du regret qu'ils me donnent en s'en allant.
Tous les sentiments intenses sont des tyrans^ des injustes, des bourreaux, mais c'est comme cela! On naime qu'à ce prix.
Sur l'Histoire sans nom : à M"*^ R. . . — Celle-là qui m'a fait comprendre qu'on ne puisse oublier jamais !
Sur Une vieille Maîtresse, mis sur l'exemplaire rouge et vert de M^^^ Marthe Brandès :
Le rouge, c'est l'amour, — le vert, o'est l'espérance, Que sous ces deux couleurs ce livre dit tout bas... Mais l'amour et l'espoir seraient. . . de la démence. . . Et vous même n'y croiriez pas !
A. M. Théodore Ritter, sur les Sensations d'Art : L'art senti à celui qui le réalise !
Cette mélancolique dédicace des dernières années sur Ce qui ne meurt pas: A Monsieur Léon Ostrowski, Le peintre futur, venu trop tard, d'un visage qui s'en va !
Le tout jeune peintre n*a survécu que bien peu de temps à celui qui lui avait fait l'honneur d'une telle promesse.
A Léo Trézenik, sur les Vieilles Actrices : Fumée d'un cigare qui a brûlé. . .
A M""® G. P... (qui lui avait donné Démonette) :
Madame,
Pour les quatre griffes que je vous dois^ toutes ces griffes !
Sur un exemplaire du Chevalier des Touches:
Ils étaient gais et furent des héros ! Entre deux coups de feu, mettant l'éclat de rire; Nous n'avons plus de bleus à tuer, mais des sots
A camper dans la poêle à frire !
Le Sagittaire.
On a beaucoup parlé des encres de couleur de M. d'Aurevilly ; on a souvent décrit ses manuscrits, enrichis de dessins barbares, de majuscules enluminées, de rubriques, avec des mots soulignés en jaune, et d'autres peints en vert, et d'autres encore rehaussés d'or ou d'argent, comme les manuscrits du xv^ siècle.
La vérité est qu'il avait une prédilection pour l'encre écarlate, et qu'il s'amusait àhérisser de flèches et de dessins plus ou moins étranges ses lettres et ses manuscrits. J'ai vu des pages entières à l'encre noire, avec des mots en rouge, des lignes en vert, des barres dorées ou argentées.
L'écriture est large, ferme, carrée, très nette, un peu écrasée, fort lisible : c'est celle de Mazarin, celle des grands seigneurs du dix-septième siècle. Les mots se suivent régulièrement. Cette écriture trahit le sens esthétique, la volonté, la raison, la certitude, un parfait équilibre des facultés. Les majuscules sont hardies.
calligraphiées, telles que les font les artistes, ceux qui ont le goût du beau et le sentiment de leur propre puissance.
M. d'Aurevilly écrivait sur du papier anglais, timbré de cette devise, dans une banderole verte ou violette : Never more; il cachetait l'enveloppe d'un sceau en cire rouge, portant soit l'écu de ses armes soit ces deux mots : Trop tard.
Au surplus, il écrivait peu, sinon de courts petits billets, pressés où toujours se révèle son esprit sans cesse en éveil. C'est d'une plume alerte qu'il donne de ses nouvelles à ses amis.
« Abbé ! jy suif5 1 écrit-il au chorévôque d'Antioche, Me'' Anger; mais aujourd'hui je ne peux que vous répondre ce mot-là, tant je suis impatient et frémissant d'apprendre la chose heureuse qui vous concerne ! Donc, écrivez-la-moi.
« Vous êtes un railleur, Tabbé, avec votre enveloppe vide, envoyée pour épargner mes moments précieux; cette petite leçon est pleine de gaîté et voilà pourquoi je ne vous la renvoie pus! Qu'elle reste sur ma table 'à écrire pour me faire souvenir des amis que j'ai le bonheur diuquiéter ! »
Au même, il écrit, en mai 1878 :
« Mon très cher abbé, la vie, ce char à quatre roues qui m'emporte, ne me permet pas d'écrire.
« Mais pourtant, je vous dois ceci, à vous qui aimez mon àme encore plus que mon esprit.
« Dimanche, j'ai eu le bonheur de communier. Je suis rentré dans Je chemin droit. J'ai senti vos prières sur mon âme. Que Dieu vous rende le bien que vous m'avez fait! Je suis sûr qu'au regard de Dieu, vous m'avez fait du bien. »
Lorsque l'abbé Anger est nommé chanoine de Carthage, M. d'Aurevilly lui offre sa croix pectorale :
c Oui, mon cher abbé, c'est moi qui vous donnerai celte croix qui vous rappellera que vous avez un ami, à
qui vous devez vos prières Je ne vous écris que ces
quelques mots. J'ai des amis malades autour de moi, et des préoccupations assez noires pour, que le bonheur qui vous atteint soit au moins un coup de soleil ! »
Autre lettre * , bien curieuse dans sa naïveté :
« Paris, 8 mars 1888.
« Mon cher abbé,
« Avez-vous eu quelquefois la grippe ? Vous savez alors que l'un des phénomènes de cette aimable maladie, c'est qu'on secroit guéri chaque jour et qu'oti ne l'est jamais; voilà six semaines (lisez bien : six semaines) que je suis la proie de cette infernale chose que les médecins imbéciles ne veillent pas qu'on appelle une maladie ! Depuis six semaines, je suis chambré et forcé de rester au coin de mon feu, secoué par une toux à d'kaciner des chênes. C'est là ce qui m'a empêché de vous écrire. Le temps, qui n'est pas plus beau ici que là où vous êtes, retarde, me disent-ils, une guérison qui me rendrait à la puissance du travail. J'ai cependant travaillé ! J'ai achevé les corrections et les raccords de mon prochain volume, qui va paraître le quinze du présent mois et qui vous sera immédiatement envoyé, ainsi qu'à notre bien cher ami, l'abbé Lefoulon.
« Voilà le plus intéressant de ma lettre, mon cher abbé, je suis trop bête pour vous en écrire davantage. Si vous avez eu quelquefois la grippe, vous savez où elle vous met le courage et l'esprit, mais comme elle n'arrête pas
^ Au même
les battements du cœur, je me suis souvenu de votre fAte annuelle, et je mets ici un billet de cent francs pour les messes que je vous demande pour Tâme de mon frère Léon et pour la mienne, hélas ! qui ne vaut pas la sienne, 3>
Un jour* qu'il arrive à Valognes, il écrit ce joli billet :
< Abbé de mon cœur et de mon esprit,
« Me voici à Valognes ! mais pas pour longtemps! Je vais repartir dans huit jours! Ecoutez-moi bien.
« J'irai à Saint-Sauveur lundi prochain et j'y dînerai chez mon amie, M^^^ Douillet (dites-le-lui) et je repartirai le mardi matin, mais avec vous, abbé, qui reviendrez dîner chez moi, à Valognes.
« Au moins nous nous serons vus et nous aurons pu échanger quelques menus propos.
« C'est cette tyrannie du théâtre qui m'empêche, cette année, de rester plus longtemps à Valognes.
« Je suis un esclave, comme dit Alfiéri, mais un esclave frémissant. >
Pendant ce séjour à Valognes, il écrivait à Tabbé Lefoulon, après lui avoir envoyé les Memoranda :
« Je vous ai envoyé un volume sur lequel j'ai pris la liberté d'écrire: A un ami inconnu l Eh bien, je voudrais que cet ami inconnu me fût connu, et pour cela il y a un moyen bien simple : c'est de venir me demander à dîner jeudi prochain avec un autre ami (bien connu celui-là), l'abbé Anger.
«J'ai la confiance, Monsieur, que vous accepterez une invitation faite de cœur à un homme qui a goûté mes idées et qui, si j'avais besoin d'être consolé à cet égard, me consolerait de leur impopularité. »
Ce ne sont ici, en fait de correspondance, que les paillettes de cet esprit si brillant à la fois et si solide.
Nous aurons occasion de publier , dans ce livre , d'autres lettres d'un ton bien différent , mais ces menus billets ne sont-ils pas aussi des documents où se révèle le caractère complexe de l'bomme?
Quelques réponses à des invitations, cueillies dans un tiroir plein d'autographes : elles sont écrites, pour la plupart, àl'encre rougé ou noire sur de gigantesques cartes de visite, portant au recto la signature et le paraphe énormes du maître, imprimées en violet ou en vert.
« Je déjeunerai demain sans peur chez vous et je suis sûr que ce sera un déjeuner sans reproche.
« Je n'aime pas le madère, mais je vous aime, et en deux bouteilles, — vous et votre femme !
« Donc, pas d'huîtres — et pas de filles ! Tant pis! mais pourtant on peut déjeuner sans cela...
< Je vous rendrai un dîner, sans filles, pour votre déjeuner, sans filles ! >
A la veille de la première du Prêtre^ il écrivait à l'auteur :
« Mon cher Buet,
< On prépare votre gloire à la Porte-Saint-Martin, — ces im))éciles de journaux disent que c'est pour samedi, et si cela est, Aonno^z-moi une baignoire, soit en compagnie de M"^^ B***, soit en compagnie de M^^® Noémi, qui voudront assister sans doute, a « votre triomphe >.
« Ainsi soit-il 1
c Je me déteste aux orchestres et n'ai de goût que pour les pénombres de l'obscurité.
€ Votre ami, le Prince des Ténèbres,
i< Jules Barbey d'Aurevilly. »
On me permettra bien de citer encore deux de ces lettres, qui révèlent quelques petits dessous de la vie littéraire^ et peuvent faire connaître un peu certain milieu où l'auteur à' Un Prêtre marié se mut, à certain moment de sa vie :
« Valognes, 10 novembre 1877.
« Hôtel de Grandval-Coligny .
« Oui, Monsieur, votre article ^ me plaît pour tout ce qui me concerne personnellement. Vous avez été très aimable pour moi, et j'espère que vous léserez davantage encore pour mon livre, quand vous l'aurez lu (intégralement) d'un bout à Vautre ; car ce que vous me reprochez de n'y avoir pas mis, y eut.
« Je n'ai pas fait de M^^^ de Guérin un bas-bleu. J'ai même dit que le talent qu'elle a tenait, surtout, à ce qu'elle n'était pas un bas-bleu; qu'elle n'avait ni la vanité, ni l'éducation, ni les autres monstruosités de la bande des femmes de lettres.
« Mais ce qui vous a trompé, c'est mon titre. Vous avez cru qu'il n'y avait dans mon livre que de la cravache,
c II y a aussi de la caresse.
« Mon livre n'est pas seulement de la critique. C'est une thèse dont chaque chapitre fait la preuve. La thèse, la voici. C'est que plus il y a de talent dans une femme, quand par rareté il y en a, moins il y a de bas-bleuisrae ; et quand il y a bas-bleuisme, il y a tache dans le talent, — et cela toujours !
« Voilà pourquoi, Monsieur, j'ai voulu que la sœur Emerich (relisez le chapitre; je l'ai assez expliqué) fermât
1 La première est adressée à M. Charles Buet, et la seconde à M. Léon Bloy.
* Un article sur les Baa-bleus, publié dans Paris- Journal, et signé ViNDEX.
le volume, comme l'exemple le plus accablant à l'appui de la vérité de ma thèse. La sœur Hmericli écrase touL, parce qu'elle n'a pas même velléité de littérature, perdue qu'elle est dans Textase et y rencontrant du génie.
« Vous voyez, Monsieur, que vous avez plaidé contre moi, et que pourtant nous sommes d'accord !
« Quant à xM™® de Gasparin, avant dé croire ce que j'en dis, lisez seulement ses Horizons célestes gui sont un livre céleste. C'est là une âme qui échappe au protestantisme et qu'il faudrait lui arracher. Elle ! une momière de Genève ! Ah ! Monsieur, vous lui avez fait le dernier des outrages : vous l'avez prise pour son mari !
« J'ai tenu. Monsieur, à vous dire ceci sur un livre dont peut-être vous parlerez encore. Dans tous les cas, je vous suis reconnaissant de ce que vous en avez parlé le premier. »
« Hôtel de Grandval-Coligny .
« Mon cher monsieur Bloy, — merci d'abord de vos corrections, et prière d'aller an Constitutionnel me prendre pour me les envoyer trois numéros de mon article. Vous les demanderez à mon ami, M. Azambre, qui vous les donneraou qui mêles enverralui-même.M.Nicolardot, qui croyait que je paraissais le lundi {ut mos est), m'a envoyé trois numéros du lundi, ce qui ne fait nullement mon affaire, puisque c'est le mardi que j'ai paru... exceptionnellement. Mais pourquoi l'exception? Je ne le sais pas.
« Cela dit, parlons de vous.
« Je suis enchanté que Veuillot, stylé par Saint-Bonnet, vous arrache aux horreurs du tabellionage. J'ai, avef votre lettre, reçu une autre lettre dudit Saint-Bonnet, qui m'annonce avec joie qu'il croit vous avoir mis à Ilot. Es muy bien; cette lettre que je vous montrerai, à mon retour à Paris (les premiers jours de janvier), m'engage à
VOUS donner des conseils de sagesse intellectuelle dans vos travaux futurs à VUnivers; mais je suis peu propre à donner de pareils conseils. Moi, je suis un intense! Cependant Saint-Bonnet a raison. 11 ne le dit pas comme moi ; je ne le dis pas comme lui, mais il faut plaire aux imbéciles de VUnivers, et Veuillot excepté, bien entendu, il y en a là un fier bataillon.
« Or, les imbéciles sont toujours envieux; ils peuvent circonvenir Veuillot, et vous démolir.
« Et les imbéciles sont comme les bêtes à cornes (ils en ontsi souvent !). Les couleurs éclatantes les rendent fous et féroces. Défiez-vous donc , dans vos prem^'ers articles, de l'éclat de votre style et même de l'éclat de vos opinions.
< Rappelez-vous qu'à moi (même à moi !) Veuillot, qui craignait mon trop de race, parlait de me mettre un joli petit mors d'acier fin. Je n'en ai pas voulu, mais il l'a peutêtre ^'ardé pour vous.
€ Quant à Colit;ny, c'est un homme, mais c'est une vertu à la protestante, c'est-à-dire une vertu dont la colonne vertébrale est Torgueil. Bien loin de la grandir, cela la diminue. L'orgueil se casse en se dressant... Jugez-moi la grandeur morale de Coligny du point de vue de Vtiumilité chrétienne, car il n'a qu'une grandeur morale ; en politique, il voit faux, comme tous les protestants.
« Pourquoi ne m'avoir pas envoyé le bouquin? Je l'aurais humé et je vous aurais dit ce que j'en pense. C'est probablement de quelque crétin de catholique pusillanisme (sic), — un baise-cul du xix® siècle, qui, par parenthèse, a un bien triste cul! ,
« Lisez sur Coligny ce qu'en dit Dargaud dans son Histoire de la liberté religieuse. Seulement gardez-vous à carreau ! Dargaud est un libre-penseur et il est dupe de l'orgueil de la vertu... 11 n'y a que des catholiques qui se connaissent en vertu, et, je vous le répète, la pierre de touche de la vertu, c'est l'humilité.
« Pour moi, qui n'écris plus de Jettres, c'est beaucoup que ceci, et je vous souhaite le bonsoir. P. -S. — « Bien des choses à M. Landry.
« Que le cannier attende mon arrivée pour faire sa béquille à M™^ de Maistre. Je ne la veux point en houx. Le cannier a fait confusion. C'est moi qui lui rapporterai pourmoi^ un houx, — coupé dans les bois de Brik, — d'où Robert Bruce est sorti, — et qu'il me ferrera en acier. »
Voici une lettre délicieuse à une de ses vieilles amies d'enfance :
« Paris, 8 mai 1878.
« Ma très chère amie,
« Vous devez avoir (je crois) aujourd'hui même de mes nouvelles par mon exquis abbé Angcr. Mais je suis en retard avec vous et je veux vous en donner moi-même. Je vais fort bien, corps et dme. Dimanche (ceci est pour l'âme), le mauvais que je fus a communié aux Pères de l'Assomption ; et par conséquent me voilà rentré dans la voie droite, ayant renoncé à tous les tortillons du vice. Corarae je sais que cela vous fera plaisir, je vous le dis, et je vous prie de le dire aussi à M"^^ B... (VEgérie de mon enfance et de ma jeunesse), parce que je sais l'intérêt qu'elle a toujours pris à ma diablesse d'âme et combien parfois cette diablesse, avec ses plaisanteries malséantes et ses propos risqués, l'a parfois contristée.
« L'abbé Anger, ma chère amie, a répondu pour moi à votre dernière lettre. Oui, vous pouvez utiliser en draps et en linge (mais seulement de toilette) le peu d'argent que vous avez pour moi. Votre conseil était bon, et je le suis. Mademoiselle, je les suivrai tous ! Je vous reconnais, en matière de ménage, une haute prudence, tandis que moi je n'ai qu'une haute imprudence. Conseillez donc toujours, allez ! A propos de ménage, je vous remercie
(c'est bien tard, mais enfin !!) de vos jambons. Ils étaient délicieux de tout point, le Coppéen, comme le Bouglonien. Ils ont eu le plus grand succès et nous le recommencerons : la prochaine fois, j'en prendrai quatke.
u Je vais faire, à ce qu'il parait, ]e Salon à la Revue de France, ce qui reculerait d'un ou deux mois mon départ pour Valognes. Je vais l'écrire à M. Desylles, pour qu'il ne croie point (ce qui serait faux) que Paris me fait oublier Saint-Sauveur et lui dans Saint-Sauveur. Vous savez que j'ai la prétention d'avoir l'âme faite comme la caverne du lion; tout ny entre pas, mais une fois entré, rien n'en sort.
« Adieu. En voilà bien long pour ma nonchalance épistolaire ! Parlez de moi avec l'abbé Anger que m'a lègue Tabbé d'Aurevilly pour le remplacer sur la terre. Se l'ai pris derrière son cercueil et je l'ai mis là d'où rien ne sort.
« Rappelez-moi au souvenir de M"^ L..., quand elle vous parlera de moi, cette pauvre demoiselle, appelée iniquement par moi Iniquité ! Vous voyez, je conviens de la mienne, c'est un reste de confession que je fais.
« Je vous embrasse jusqu'à ce que je vous taquine.
« La taquinerie, c'est une des coquetteries de Tamitié.
€ Votre ami donc, en preuve de cela. »
Dans les plus courantes de ses lettres, il témoigne, par ses fjugements concis sur les hommes et les œuvres, d'une vue pénétrante, d'un entendement supérieur et d'un esprit unique dans l'expression de l'idée. J'ouvre une épître familière adressée à Georges Landry et j'y trouve cette jolie satire de Charles Nodier :
« Je n'ai dit à Bloy qu'un mot en passant sur Charles Nodier. J'ai peur que ce mot soit insuffisant. Nodier est insuffisant lui-même. C'est un esprit fait de nuances fines et pâles. Il est sur le point d'être poète et il ne l'est pas ; il est sur le point d'être un grand romancier, et il ne
Test pas ; un grand historien, et il ne l'est pas (voir ses Mémoires) ; un irrand linguiste, et il ne l'est pas. 11 est enfin sur le point d'être tout, et il n'est que Charles Nodier, une jolie imagination qui passe, comme tout passe, quand ce n'est pas le beau absolu ! Nodier projeta les feux de l'aurore de ce jour éLincelaut, dont nous sommes le triste lendemain et qui a été le Romantisme.
« Il avait de l'arc-en-ciel dans l'esprit, comme Janin y avait de la couleur de rose, mais Tarc-en-ciel ne danse que sur les nuages et s'y évanouit. Je crois, pourma part, que le succès qu'il eut tient précisément à cet arc-en-ciel dans lequel il n'y a que des nuances et qu'il avait dans l'esprit.
a Cela flattait et berçait tous les yeux et cela ne les olfensait pas ! L'éclatante couleur est une insolente qui manque de respect aux yeux chassieux de la médiocriLé qui est tout le monde, et voilà pourquoi Delacroix a mis si longtemps à faire son trou, qui est enfin devenu Torbe de la gloire, et qui ira toujours en s'élargissant, pendant que celui de Nodier, qui paraissait immense, s'est fermé comme une piqûre de rosier de Bengale qu'il était et, au bout d'un certain temps, on n'en retrouvera plus même la trace ! Il périt déjà dans les cabinets de lecture, on a peine à l'y trouver, et il n'est pas lu. 11 y sent le moisi, le mucre^ comme ils disent en Normandie. Superbe expression! Nodier n'est un homme de génie (car il a passé pour cela) que pour les mêmes raisons qui feraient que, pour d'ignorantes jeunes filles, l'hermaphrodite serait un homme. Et comme l'hermaphrodite qui voudrait prouver qu'il en est un, il se donne une peine du diable, mais il reste ce qu'il est: ni mâle ni femelle. Dans son Roi de Bohême ei ses Châteaux, il a osé outrer Sterne, mais du Sterne outré, c'est du Sterne raté. Trop de zèle, dit Talleyraud, d'efforts, je dis, moi; l'effort, le trop de zèle de l'esprit. Il paraît qu'il était aimable, qu'il avait les grâces de la causerie et un salon — une ruche, où les abeilles du temps bourdonnèrent. Cela explique son genre de popularité dans l'en haut, laquelle n'est pas du
tout celle d'Alexandre Damas, populaire lui aussi (mais à tous les niveaux — et malheureusement dans l'en bas), qui est un amour de la même époque. >
Encore d'autres lettres curieuses qu'on nous permettra de citer pêle-mêle.
« Mardi, 24 août 1880.
« L'homme dont vous me parJez * a mis la poudre
et le fer dans ce cerveau, qui a été souvent appelé un cerveau brûlé, par les sages, — et qui brûle toujours pour tout ce qui lui plaît et ce qu'il aime!
« Ce fut mon initiateur aux choses littéraires. Il m'aimait et peut-être parce que sur le fond des choses, j'étais très différent de lui.
« C'était une tête dontpersonne.exceptémoi, n'amesuré la circonférence. J'ai fait des articles sur ses livres, — aussi ipnoiés les uns que les autres. Et je ne m'en plains pas! J'aime l'obscurité comme les imbéciles aiment la gloire 1
< Certes ! oui, — vous me verrez avant ce départ qui m'attriste, comme tous les départs, et qui m'attriste d'autant plus que cette année, je vous connais... »
La suivante est adressée à M. Francisque Sarcey, qui avait fait une conférence très éloquente sur le maître :
« Paris, 26 janvier 1877.
Mon cher monsieur Sarcev,
« Le rôdeur que j'étais, il y a encore quelques jours, a appris, en rentrant dans Paris, que vous aviez fait une
Edelestand du Méril.
conférence sur ses livres et que cette conférence avait un caractère de sympathie littéraire, qui, venant de vous est un honneur.
« Cher monsieur Sarcey, — cela m'a rappelé votre article sur les Diaboliques, qui ne fut point publié, ^râce à M. About, mais dont vous m'envoyâtes V épreuve, dans ce temps de persécution bête.
« J'ai gardé le souvenir de cela et je ne le perdrai jamais.
« Je vous suis donc obligé et reconnaissant deux fois, et je voudrais l'être quarante, tant je vous estime! Vous êtes rindépendance même, avec l'amour des lettres, ce rare amour que personne n'a plus, excepté des originaux comme vous et moi...
ff Que vous aimiez donc ce que je fais, rien ne m'est plus doux ; car séparé de vous par l'abîme des opinions religieuses et politiques, je suis bien sûr que ce que vous aimez en moi, c'est ce que j'aime en vous, — l'esprit qui est au-dessus de tout.
« Je n'ai plus le plaisir de vous rencontrer dans ces théâtres où j'ai la faiblesse de regretter de n'avoir plus rien à faire, mais je vous serre la main dans cette lettre comme je vous l'y serrais, dans ce temps-là.
« Votre ami intellectuel et votre dévoué de cœur. »
A M. Henri Quet, directeur de la Revue Générale.
« 1" avril 4887.
« Mon cher monsieur Quet,
a Vous avez été assez bon pour me demander un fragment du livre de critique que je vais publier, mais vous n'aviez pas compté sur votre correcteur, ni moi non plus.
« Or, les œuvres de M. Zola submergent tous les cerveaux de ce temps, même ceux des correcteurs d'imprimerie. Où j'écris Trublet, le joujou de Voltaire, ils écrivent Trublot, le joujou des servantes, dans un des romans de M. Zola. Le monde fanatisé par le génie de
M. Zola, est capable de s'y tromper... Voulez-vous donc bien, mon cher Monsieur, corriger votre correcteur ? et me sauver de la triste destinée d'être pris pour un admirateur de M. Zola, à qui l'admiration a fait perdre la tête et qui ne sait plus ce qu'il dit.
« Sympathiquement à vous. >
A V éditeur Jouaust.
« Le 9 janvier 1883.
« Monsieur,
« Excusez-moi si j'ai tardé à vous répondre.
Il m'est impossible de me charger de votre préface mr Faublas. La préface de vos publications, puisque ►us les faites, doit être un éloge, et je me sens incaible de faire celui de Faublas et de son auteur. .< Un jour, nous serons plusheureux* et nous nous renintrerons peut-être dans l'estime d'un même livre. En attendant, recevez. Monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée. »
A Madame Albert Robin.
« Paris, jeudi, 1885.
a Très chère Madame,
« Je suis ici encore. J'ai tant de peine à me déraciner !
« J'ai oublié sur la table de votre mari le peigne à moustaches que j'appelle < ma blonde ». Voulez-vous me le renvoyer ? C'est une superstition. Il m'a été donné par une magicienne, comme un talisman, et je ne peux pas m'en passer.
< Je crois que je ne partirai que samedi soir. Mettez-
* En effet, deux ans après, M. d'Aurevilly fit la préface des Œuvres complètes de Paul de Molènes.
moi aux pieds de Sa Majesté la comtesse, dont je suis l'esclave rêveur. ..
« Votre... je ne sais plus qui, à travers tant d'affection et de respect. »
«P. S. — J'ai une peine du diable à m'en aller, et pourtant j'aurai un plaisir du diable à vous revoir. »
Quelques fragments de sa correspondance avec M"« Louise R...
« 16 septembre 1880.
« Oui, vous étiez avant moi à Valognes ! Vous avez été la première personne qui m'ait parlé, dans cette ville, où je ne parle plus guère à personne, si ce n'esta des revenants, — visibles pour moi seul, — qui y marchent perpétuellement à mes côtés. Je voudrais avoir autant d'âme que vous dans la manière dédire pour vous exprimer combien votre lettre à laquelle je ne m'attendais pas m'a fait de plaisir !
« C'est même le seul plaisir que j'aie eu depuis mon arrivée. Vous m'avez donné mon unique sensation de vie... Les départs sont tristes, les arrivées encore plus, quand surtout il n'y a personne pour vous recevoir... Or, je suis l'isolé. Je ne trouve plus chez moi que des portraits pour tous vivants. J'ai pu reprendre, en pensant à vous et à cette bonne lettre que je tenais dans ma main, mes longues enfilées dans mes grands appartements solitaires. Gela m'a fait du bien d'avoir quelque chose de vous... Je sortais du soleil, beau jusqu'à mon départ, à Paris, et j'entrai sous la nuée, éternelle en Normandie, dans ce pays fatal aux âmes profondes, car il augmente leur tristesse. Cette nuée n'a pas cessé de nous envoyer des pluies furieuses, en les accompagnant de ces vents d'ouest qui ont gémi sur mon berceau.
« Oh ! que le son du cor est triste au fond des bois, a dit de Vigny. II n'avait pas entendu cette tlûte douloureuse
u vent de l'ouest, en Normandie, qui semble l'âme des trépassés sur les toits !
« Moi, je l'entends toutes les nuits. Aussi suis-Je d'une humeur massacrante. Je ne me sens vraiment pas digne aujourd'hui de vous écrire. Je voudrais vous envoyer de l'azur, et je n'en ai ni dans le cœur ni sur la tête. Je n'ai que le regret, mais très senti, de n'être pas avec vous dans la chambre de M^^® C, ou encore dans la chambre de ; M"^« Ackermann, ce brave homme de génie ! Vous les verrez probablement samedi et dimanche, toutes les deux. Parlez-leur de moi, je vous prie, ainsi qu'à madame votre mère. Parlez-leur de moi, — mais vous, pensez à moi, et quand vous aurez une minute, donnez-la-moi pour nos dimanches perdus! »
« Le 16 octobre 1882.
« Banville m'a vengé (sans me nommer), avecbeaucoup de goût et de délicatesse (dans le Gil Blas de samedi ou de dimanche, je crois) des polissons qui parlent de ma culotte, en haine jalouse de ma littérature. Et s'ils en parlaient spirituellement ! mais ils n'ont pas plus d'esprit que des garçons tailleurs qui ne savent pas môme leur métier ! — Laissons là tout cet horrible égotisme d'auteur. J'aime mieux vous dire mon veuvage de vos Vendredis...»
« 12 novembre 1882.
^■k- « J'ai toujours le projet de partir lundi matin. J'ai passé ^^nut le temps de mon voyage sous une 'pluie et un vent ■~ qui ont leur beauté, mais la beauté la plus triste, même pour moi, canard sauvage de l'ouest ! l'enfant des ciels et des rivières glauques ! J'en ai assez de l'ivresse amère du passé, dans ce chien de pays trop aimé , et je m'en retournerai avec bonheur vers vous, quoique j'aie, malgré tout, de la peine à arracher ces racines que je jette partout et qui poussent en quelques jours avec une fureur incompréhensible. Quand je quitte un pays, il semble
60 BARREt d'aUREVILLY
que j'en emporte la terre avec moi, tant j'ai peine à m'en détacher! — Voilà pourquoi je ne voyage pas; à chaque départ, je serais déchiré.... »
P.-S. — Il y a, en ce moment, un petit bout de rayon jaune sur la tenture jaune de cet appartement, que je pourrais appeler le palais du Souci, et dont je suis le Lara. Depuis que je suis ici, c'est la première fois que je vois quelque chose qui ressemble à du soleil. »
« 13 octobre 1885.
« ...Promené dans le jardin, dont j'ai cueilli la dernière rose, chiffonnée et crispée par ces premiers souffles d'hiver, devant lesquels elle se rétracte. Le bassin du bout de la grande allée est idiri, verddtre et rempli de feuilles sèch'es, comme le tombeau de Roméo et Juliette, à Vérone, qui rendait lord Byron si triste. Ma foi, je ne suis pas plus gai que lui ! »
« 18 novembre.
« Puisque je vous parle de Justine, pensez à lui choisir un chapelet. Elle a l'extrême bonheur de ne pas savoir lire, et toute sa prière est le chapelet, la sublime répétition du chapelet. Je lui en ai promis un. Elle le dira pour nous deux. Elle en a déjà usé un à mon service — celui que je lui avais donné il y a plusieurs années. Continuons toujours le passé, en lui en donnant un autre. No prenez pas de chapelet bête, car il y a des chapelets bêtes, comme ily un catéchisme bête. Prenez un chapelet simple et divine de la simplicité forte des âmes qui le disent, mais que pour moi, qui le donne, ce soit un cadeau. »
«c 27 juin 1881. Lundi, 8 heures du matin.
« Étonnez-vous 1 — une lettre ! un bout de papier griflonné par moi !
NOTES ET SOUVENIRS 6l
<t II y a à la quatrième colonne de mon feuilleton au Triboulet (lig-ne 23) une faute énorme qui m'a fait bondir de colère, ce matin !
« Au lieu du mot sphère qui devrait y être, les chiens ont rais suaire.
« Jugez de Teffet !
« Connaissez-vous pour un violent le supplice de la colère vaine? Tenez ! j'en écris de travers 1...
« Ce n'est pas la colère qui est le supplice, c'est le sentiment qu'ELLE est vaine.
« Il ne faut pas se fâcher contre les choses, disait Tur^'ot, cela ne leur fait rien du tout. Tur,i,'-ot est un sot. C'est justement pour cela que je me fâche. Si cela leur faisait quelque chose, je ne me fâcherais pas. Je m'en vengerais sans me fâcher.
« Vous envoyez à quelques persormes, je crois, mes articles. Corrigez de votre main, je vous supplie, la monstrueuse bêtise de mon article de ce matin.
« Vous savez que je dis toujours que je dois mourir d'une faute d'impression.
« Puisque je ne suis pas mort de celle-là, je n'en mourrai donc pas !
« A demain. j>
« Mademoiselle,
« Je n'ai rien à envoyer à M. Dervez. Je me soucie peu de la gloire des biographies. La mienne est dans Vobscurité de ma vie. Qu'on devine l'homme à travers les œuvres, si on peut. J'ai toujours vécu dans le centre des calomnies et des inexactitudes biographiques de toute sorte, et j'y reste avec le bonheur d'être très déguisé au bal masqué. C'est le bonheur du masque, qu'on n'Ôte à souper qu'avec les gens qu'on aime.
« Voilà !
c Quant aux Essais sur moi, ils sont rares. Je ne me souviens que du livre d'Alcide Dussolier, — un Alcide d'amitié.
Une jolie invitation à un peintre célèbre :
« Noël, 1881.
« Mon cher monsieur Valadon,
« Je donne, moi, un réveillon chez M'^*'-^ E., ce soir. Ce sera peut-être g-ai. Dans tous les cas, ce sera très cordial. J'ai compté sur vous. Vous serez assez aimable pour y venir, n'est-ce pas ?
« Nous serons là ioMs^ intimes. Je vous ai promis à M"« R.
« C'est décisif.^ ce nom.
< Si je ne vais pas vous inviter chez vous, c'est que j'ai au pied la chaîne d'un article.
« En hâte. »
On veut bien nous communiquer encore quelques lettres détachées de la correspondance de Barbey d'Aurevilly avec son ami, M. de Saint-Maur.
« Lundi, 17 juin 1861.
« Monsieur,
a Que devez-vous penser de moi?... Pensez-en tout ce qui vous plaira, excepté que j'aie pu être insensible à la grâce et à la distinction de votre envoi. Le nom que vous avez invoqué, d'ailleurs, le nom de ma chère Flavie de Giatig-ny, faisait de vous un correspondant à part, quand vous ne l'auriez pas été par le ton charmant de votre lettre. Si donc je ne vous ai pas répondu plus tôt (et c'est une honte, je l'éprouve bien) la faute en est à une vie qui ressemble, pour la façon dont elle se précipite, à une chute par une fenêtre, quand on n'est pas encore arrivé à sa destination. On est un peu pressé, — comme vous le supposez, — pour écrire des lettres, dans cette situation agréable. Et puis, je voulais vous lire avant de vous écrire, — vous dire mon sentiment sur votre traduction, avant de le dire au public, — et toujours, par suite de cette vie de torrent que je mène, je n'ai pas ouvert votre volume !
Il est là sur ma table, qui me fusille de sa couverture et me fait mille reproches muets, —"les muets sont les plus éloquents ! Ah ! Monsieur , je me calme avec cette idée : Vous êtes bien spirituel pour être formaliste. Mais si vous n'êtes pas plus indulgent pour moi que moi-même, vraiment je serai trop malheureux !
« Et pour diminuer mon anxiété, Monsieur, dites-moi encore un mot et que dans ce mot, il y ait l'indication des heures où Ton peut, sans vous déranger, vous crouver chez vous d'ordinaire, et j'irai vous demander de vive voix mon pardon, au lieu de vous le demander par écrit. Quoi ! vous êtes le parent de ma chère Flavie, de ma moitié de mère et je n'irais pas vous serrer la main! Je suis en tout, Monsieur, pour la présence réelle dans les sentiments comme dans les sacrements... Il faut mettre le plus de visage qu'on peut dans ses relations, surtout quand on croit que ces relations ont chance de devenir plus tard des amitiés.
« Agréez donc, en attendant ma personne, l'expression de mes sentiments les plus repentants et les plus distingués. »
« Vendredi 21.
« Monsieur,
« Vous toucherez toujours où vous voudrez viser et moi je serai toujours heureux d'être atteint. Beaucoup d'ennuis et d'atiaires, môme à mon journal, dont la rédaction en chef est changée, me tiennent asservi lé reste de cette semaine, mais j'irai certainement vous voir l'autre, — et par exemple, mardi dans l'après-midi, je crois être libre. Ce jour-la donc, avec ou sans dîner, j'irai m'asseoir chez vous. Je vous y verrai entre M™*^ de Saint-Maur et Mademoiselle votre fille. Ce sera le poète entre deux poésies! Ah! vous avez femme et enfant, ces racines verticales et horizontales qui attachent à la terre ! Vous êtes bien heureux !
« Je me donnerai à cœur joie de votre bonheur. Je ne connais rien d'impatientant comme le bonheur des imbé-
oiles, mais le bonheur des gens d'esprit et des ^'ens d'esprit qui vous plaisent!... On le regarde et il est une manière de le partager.
« Si cette lettre semble une réponse tardive à votre invitation cordiale, pensez que votre lettre m'a été remise ce matin. A minuit, hier, j'étais encore à la campagne.
« Croyez, Monsieiy, à tous les sentiments qui sont déjà en moi. Il ne faut qu'un mot pour que la vie des sentiments soit faite et je crois que vous l'avez dit. »
« Mardi soir, 21 juin 1865.
« Mon cher Saint-Maur,
M Le solitaire delà rue Rousselet, le sombre Giaour qui s'est tant ennuyé dans son capuchon, depuis que vous êtes parti, ira dîner chez vous, jeudi prochain.
« Si l'escarpolette qui vous balance de Livry à Puteaux et de Puteaux à Livry ne petit pas s'arrêter ce jour-là, pour me donner cette pawe de bonheur, mandez-le moi et je repiquerai dans ma tristesse.
« Diable m'emporte, si j'ai ri depuis que vous êtes là-bas ! Vous représentez toute la joie' présente de mon esprit et de mon cœur. Quand je soulève mon verre chez vous, il me semble que je soulève cette montagne qu'on a sur le cœur et qu'on appelle, je crois, la vie. »
« Valognes (hôtel Grandval-Goligny), 2 décembre 1876.
« Mon cher Saint-Maur,
« J'ai reçu votre lettre dans laquelle votre amitié cherche à me consoler de la perte que j'ai faite. Vous me donnez les plus mâles, les plus religieuses et les seules raisons de consolation qu'il y ait. Mais r arrachement par la mort, vous l'avez connu, vous en avez saigné et vous savez l'impossibilité de la consolation humaine. Je ne crois point que l'homme qui n'oublie pas (et pour ma part, malheureusement, je n'ai jamais rien oublié), puisse se consoler d'un malheur irréparable, comme la mort.
Par Dieu! on vit; on met par-dessus ce qu'on souffre du rire et quelquefois des foJies, mais c'est tout ! mais le quatrième dessous !...
« Mon cher Saint-Maur,il faut reprendre la vie du travail, rentrer dans le flot, se remettre à nager contre les courants, voilà le destin! Je quitte ma solitude et ce pays dans deux jours, et je vais vous revoir à Paris. Vous serez ma première visite comme vous êtes maintenant le premier de mes amis. (Hein ? Saint Maur, combien avons-nous déjà d'années d'intimité sur la tête?...) Ahisile temps nous ôte, il nous apporte aussi. Vous êtes venu tard dans ma vie et vous y voilà enraciné !
« La mort de Léon m'a coupé comme avec un couteau au moins la moitié du cœur ; je vous aimerai avec le reste.
« Remerciez M.^^^ Mathilde de Cisterne de sa lettre. J'irai la voir, en sortant de chez vous. »
« Paris, 31 janvier 1878.
« Mon cher Saint-Maur,
« Croyez-vous aux spectres ?
« Moi, j'y crois ! Ce sont des amis qui reviennent vers ceux qui les oublient, — avec l'obstination des êtres immortels.
« Je suis de ces spectres-là, et je vous reviens, mon cher Saint-Maur. ..Je voudrais vous voir. Quand puis-je dîner chez vous et rafistoler le présent au passé; — la mort, à ce qui fut autrefois la vie ?,..
« Je suis à Paris depuis un mois et je n'ai vu personne encore. La solitude, cette maîtresse noire, qui vous étouffe, à force de vous embrasser, me devient odieuse et je veux rompre avec elle. Mais le pourrais-je jamais?. . C'est ma Vieille Maîtresse, et le monde comme il est, ajoute à sa puissance. N'importe ! Je voudrais vous remettre ces Basbleus don\. le succès, ridicule ne vient que du cri des femmes qui ont crié parce que j'ai marché sur leurs prétentions, comme on marche sur des cors...
« Votre spectre d'ami, qui revient vers vou€. »
« Hé, Sainl-Maur !
« Demain, vendredi, peut-on dîner chez vous?
« Ce n'est pas mardi.
« C'est vendredi, M™« de Saint-Maur me reprochera d'avoir fait changer son jour, de tout bouleverser dans sa maison, de n'avoir pas deux idées qui se suivent. Inconséquence ! Contradiction ! Caprice ! Elle dira que j'ai des mœurs à l'escarpolette, comme la princesse des Ursins.
i< Itis true! Elle aura cent fois raison... mais, Saint- Maur, j'ai envie de dîner chez vous demain !
« C'est une envie... de cœur gros. Bien entendu que c'est à la condition que vous y dîniez — que vous ne cendriilionniez pas... Autrement lâchez-moi le mot français : Allezvous faire...
« Et je vous promets, Saint-Maur, que j'irai ! »
« Paris, 6 juin 1880.
« Mademoiselle Suzanne,
« "Vous êtes charmante d'avoir glissé votre petite main dans la manche de votre grand'mère, pour m'écrire et me parler d'elle. Vous m'avez fait plaisir et peine aussi, puisque vous étiez partie. Dans la vie, c'est comme cela, il y a toujours du noir dans le rose...
« J'avais mis dans un repli de mon cœur d'aller vous voir encore une fois, avant votre envolée, et cela va y rester jusqu'à votre retour, puisque je ne vous verrai qu'alors. Je n'irai point là-bas où vous êtes. La dévorante vie que je mène certainement ne me le permettra pas.
« Je Je regrette, mais je regrette tant de choses dans lesquelles vous êtes encore, vous la petite-fille et la fille de deux êtres délicieux et bien-aimés de moi, — et qui aurez, toute ma vie, l'auréole de ces deux souvenirs autour de ce front que j'embrasse en pensant a eux !
« L'ami de ceux qui ne sont plus et de vous qui commencez d'être.
« Mon respect à ]a. femme de Saint-Mauv. Je ne connais rien de plusrespeetueux et de plus tendre que ce mot-là.
Voici encore deux lettres adressées à la comtesse de Molènes, veuve du brillant écrivain militaire que M. d'Aurevilly avait en particulière estime, et écrivain mondain, elle-même, sous le nom d'Ange Bénigne ^
« A Valognes (hôtel Grand val-Goligny), 21 novembre 1884. (( Madame,
« J'ai reçu l'épreuve de Jouaust et Tai immédiatement corrigée.
« Je l'ai envoyée à M"^ R. — la dame au chignon d'or que vous avez entrevue. Elle corrige mieux que moi, et elle repassera mes corrections.
« Je Tai chargée de remettre elle-même l'épreuve à Jouaust.
« J'ai vu, sans regret, que vous avez fait la petite suppression du passage sur les Femmes du monde, et vous avez eu raison d'etfacer ce passage, puisque cela vous a fait plaisir. C'est la grande raison pour moi. Il m'est si agréable de vous être agréable ! Entrelacer mon souvenir dans le souvenir de votre ipari est une bonne fortune de ma destinée !
« Je suis impatientdevous revoir. Madame, selonTusage de tous ceux qui vous ont quittée, ne fût-ce que pour quelques jours, mais mon impatience heureusement ne sera pas de longue durée. J'arriverai à Paris dans les dix premiers jours du mois prochain. Si vous aviez une raison quelconque pour mécrire, écrivez-moi à Valognes, qui est mon quartier général ; car je rôde beaucoup dans la contrée. Je bats les chemins, comme ils disent ici. Je
' Nous empruntons ces deux lettres, dont Tune marque l'estime que le critique avait pour Paul de Molènes, ce brillant écrivain militaire, et l'autre son étonnement à sa première entrevue avec M"'" Sarah Bernhardt, à un article publié par Ange Bénigne, dans la Revue de Paris et Saint-Pétersbourg.
n'ai plus un soupçon de cette hideuse grippe de Paris, et le ciel est aussi doux, malgré Tliiver, qu'un ciel d'automne. Aussi : Je viens, je vais, je brave Neptune! comme dit la chanson. Et Neptune est bien le mot, car j'étais avant-hier sur le rivage de Barfleur, et le vent de la mer qui y soufflait, coupait comme une hache d'abordage.
« Agréez, Madame, Texpression de ma respectueuse amitié. »
« Paris. Mardi.
« Madame,
« Très charmante soirée que celle d'hier, — charmante et profonde dans le charme. Je vous la dois, et je veux vous en remercier encore une fois ce matin. Je ne connaissais pas laSarah. Elle est née d'hier pour moi. Je ne Tavais vue qu'à travers l'admiration déshonorante des sots et du journalisme, qui en est le roi. Je Tai vue hier telle qu'elle est, et l'artiste qui me plaît et que j'admire a tué la femme qui ne me plaisait pas.
« Et l'artiste est si puissante, qu'à présent je les aime toutes les deux !
« Ah ! maintenant, Madame, vous pouvez me prier à venir chez vous avec elle. Vous m'avez trouvé maussade ; je ne le serai plus. Vous me trouverez aimable, parce que je n'ai pour elle que des amabilités plein l'esprit et le cœur. Les amabilités d'un homme qui adore le beau où il est, et qui l'admire à travers celle qui l'exprime.
« Je ne veux pas vous écrire un feuilleton, quoique j'en pense cinquante sur elle. Dites-lui seulement que, pendant deux iieures, elle m'a rendu heureux, avec tant de raisons pour ne pas l'être !
« Vous lui direz cela mieux que moi, et cela lui fera plus de plaisir que si je le lui disais moi-même. »
Vers la fin de sa vie, M. d'Aurevilly voulut publier quelques-unes des pensées inscrites dans le gros volume, relié en rouge, et à fermoir, qu'il appelait
son Crachoir, et où se trouveront, certes, bien des détails inattendus et curieux.
Voici quelques unes de ces pensées, choisies parmi les plus typiques :
« L'Orient et la Grèce me rappellent Je mot si coloré et si mélancolique de Richter : < Le bleu est la couleur du deuil en Orient. Voilà pourquoi le ciel de la Grèce est si beau. »
« Les hommes donnent leur mesure par leurs admirations, et c'est par leurs jugements qu'on peut les jug-er, »
« Quand on a des opinions courantes, je les laisse courir. »
J- « Que de gens qui n'arrivent pas à /7iew?"e dans la vie !... "^'On est étranglé entre deux portes, dont Tune s'appelle : trop tôt ! et l'autre : trop tard ! »
< Les romans d'autrefois (d'il y a quarante-cinq ans) ' élevaimt la vie, et ceux d'à présent la descendent, — et n appelle cela être plus près de la vérité. • c C'est possible. »
« Quel délicieux livre à écrire : les bêtises des plus grands esprits ! »
« S'il y a dans le sublime de l'homme les trois quarts de folie, il y a dans sa sagesse les trois quarts de mépris. »
■B Ce qui manque actuellement au catholicisme, c'est ^^Voltaire et un Franklin catholiques, les deux extré- '^ités de l'esprit bourgeois. »
« Penser à un succès dans la joie qu'il cause à un ami, c'est boire son nectar dans une coupe d*or. »
< En matière de forme littéraire, c'est ce qu'on verse dans le vase qui fait la beauté de l'amphore : autrement, on n'a plus qu'une cruche. »
« ]] faut opposer les livres aux livres, comme les poisons aux poisons ; sans cela, les gens comme nous écriraient-ils ? >
« A mesure que les peuples montent en civilisation, les gouvernements descendent en police. >
« Preuve de petitesse naturelle , aimer les petites gens. »
« Quand les hommes supérieurs se trompent, ils sont supérieurs en cela comme en tout le reste. Ils voient plus faux que les petits ou les médiocres esprits. »
M. d'Aurevilly publia, sous le nom de Old Noll, dans le Nain Jaune^ les Quarante Médaillons de l'Académie française, qui furent ensuite mis en volume et firent longtemps les délices de la gent littéraire, q\ de l'Académie elle-même, sans doute, car l'homme M laisse volontiers crever un œil pourvu qu^on crèv( les deux à son voisin !
Quelques jolies esquisses burinées à l'eau-forte, de ces illustres, maintenant oubliés :
M. Cousin. — Marionnette effrénée.
M. Sainte-Beuve, dont la conversation est le contraire de ses livres, flatte dans ses livres M. Cousin, qu'il abîme dans sa conversation. M. Sainte-Beuve attend la mort de M. Cousin pour aller, selon son usage, lever la jambe contre son tombeau et faire ainsi la seule oraison funèbre qui convienne à cet homme.
M. Saint-Marc Gjrardin. — Il fait son cours le chapeau sur la tête. Est-ce que, par hasard, il se croirait grand d'Espagne en littérature?
M deRémusat. - En France, maintenant, quand un esprit est sur le point de ne pas être, on dit qu il est fin.
M. Dupm. — La petite vérole est Ja seule ressemblance qu'il ait avec Mirabeau.
M Thiers — A fait son Histoire de la Révolution et une révolution qui n'aura jamais d'histoire. Niché sur les faits colossaux de ce temps, le petit homme a paru aussi îrrand que les faits aux bourgeois qui ne sont pas torts en perspective. r^ ., , l
M. Ampère. - 11 n'a quun moyen d'être Tacite, c est
de se taire. .,
M. ViENNKT. — A fait un poème de douze mille vers ; il faudrait vin-t-quatre mille hommes pour Ravaler.
M. Empis. — On voit jouer une pièce qui est de tout le monde : eh bien ! elle est de M. Empis.
M. E. AuGiER. - Un peu^plus de gaieté en aurait fait un vaudevilliste.
M. Lebrun. — Comme Ponsard il a fait sa Lucrèce, seulement, il l'a intitulée : Marie Stuart.
M. Patin. — On lit ses œuvres par le dos.
M. Ernest Légouvé :
Tombe aux pieds de ce sexe.. .
a dit son père. Le fils a obéi : il y est tombé.
Des quarante académiciens « pourtraicturés > dans [les médaillons d'Old NoU, il n'en reste plus aujourd'hui que trois : MM. le duc de Broglie, Octave [Feuillet, et Legouvé. Les autres sont morts, et Jusieurs fauteuils ont déjà été occupés, depuis 'rs,par plusieurs titulaires, Et quand même ils se- .ient vivants, les immortels n'ont point la rancune âenace. Ceux que le satirique flagellait si plaisamment n'ont pas tous survécu, et leur gloire est desîndue au cercueil avec eux.
Mais qu'eut pensé Old NoU des académiciens' d'aujourd'hui?
Pourquoi donc M. Barbey d'Aurevilly ne songea-t-il point à l'Académie Française ?
« Ce romancier et ce poète si riche par l'imagination, dit M. Robert de Bonnières, ce critique qui remua tout le siècle littéraire avec une ardeur enfantine mais courageuse, cet homme de talent dont tout le monde connaît les redingotes à jupe, les cravates de dentelle et les chapeaux bordés de velours, est, dans l'intimité, le plus courtois, le plus gracieux et le plus serviable des hommes ; il a grand ton et sa pauvreté volontaire le rapproche, dans l'ordre moral, de ces vieux prêtres pleins de génie et d'austérité, qu'il sait si bien nous peindre. Seulement, comme il est poète, il garde avec cela le divin enfantillage des poètes. Et pourquoi donc l'Académie ne songeraitelle pas à M. Barbey d'Aurevilly ? »
Y pensa-t-on pour lui ? Peut-être, car un journal annonça un beau matin qu'il se présentait comme candidat, et s'attira la verte réplique suivante :
« L'intransigeant s'est trompé ; je ne pose point ma candidature à l'Académie et je ne la poserai jamais.
« Les groupes littéraires ne me tentent pas et je n'ai jamais ambitionné d'en faire partie. Ce n'est là ni de l'orgueil, ni de la modestie. Je ne suis ni au-dessus, ni audessous. Je suis à côté.
« Merci de m'avoir averti de ce qu'on disait de moi et merci de vouloir bien y répondre. »
Et le lendemain de cette lettré, il disait à un reporter venu pour satisfaire la manie àHnterview qui caraci
térise les directeurs de feuilles publiques en général. M. Arthur Meyer en particulier :
« Je ne suis pas. candidat à TAcadémie française ; dites-le bien iiaut, criez-le même aussi fort que vous le pourrez ; je n'en veux être, et n'en serai jamais. L'Académie française est une institution surannée qui a fait son temps, et je ne vois rien de plus grotesque que de vouloir perpétuer, Jules Ferry régnante, une institution du cardinal de Richelieu.
« D'ailleurs, j'ai toujours été ennemi des groupes littéraires, c'est ce que j'ai écrit ce matin à un journal qui me demandait par lettre quelles étaient mes intentions. Je suis moi, je veux rester moi ; je ne me considère ni audessus, ni au-dessous de l'Académie ; je me trouve sou égal, et cela me suffit.
« Je veux être indépendant comme je l'ai été toute ma vie, et pouvoir quand je veux et pour écrire ce qu'il me plaît, me mettre à mon piano. t>
Et il montrait sa table surchargée de Uvres et de papiers.
« Faire des enfants et oublier qu'on les a faits, c'est ion histoire ! Hélas! C'est ma seule façon de ressemler à La Fontaine », écrivait M. d'Aurevilly à proies d'un de ses livres oubliés. Car il prétendait n'écrire [ue pour quelques intelligences d'élite, et n'appliquait LS assez volontiers la loi édictée par Chateaubriand : Il est des temps où l'on ne doit dépenser le mépris [u'avec économie, à cause du grand nombre de nécesiteux. » Mais cette sorte de pyrrhonisme fut à la iode dans un cénacle d'artistes rares et raffinés, aux-
quels certainement les hautears dédaigneuses de M. d'Aurevilly donnaient le ton.
« 11 n'y a pas sur le globe terraqué, — disait avec une exag-ération pleine de profondeni* ce délicieux insensé de Villiers de risle-Adam, — il n'y a pas plus d'un cent d'individus par siècle (et encore !) capables de lire quoi que ce soit, voire des étiquettes de pots à moutarde ! >
« Eb bien, soit! ajoutait M. Léon Bloy^ M. Barbey d'Aurevilly dit bonsoir à la gloire et nargue le succès, et c'est comme cela qu'il résout la question pour son propre compte. Si sa vie entière d'artiste désintéressé de tout, excepté du beau, ne suffit pas et qu'il lui faille descendre de sa tour pour crosser dans la pi aine le troupeau récalcitrant des Iburit'éraires, tout est dit et il décide gaiement qu'il n'en descendra pas. « J'écris pour trente-six amis inconnus », a-t-il dit souvent. >
Ce ne sont pourtant pas les jugements de ces trente six amis qui le pourraient enthousiasmer d'admiration pour lui-même. Les uns pèchent par exagération, et les autres par timidité , dans l'expression admirative de leurs sentiments pour lui. Tels qu'ils sont, il les faut accepter et citer, puisque ce livre doit être une mosaïque, et qu'il vaudra surtout par les documents.
M. Jules Lemaître, cet universitaire gourmé à qui l'École Normale coalisée a fait une si haute position dans la critique contemporaine, — si haute qu'elle le dépasse! — a, dans un article fort incohérent, jugé M. d'Aurevilly un écrivain fastueux, dénué de simplicité, campé romantiquement dans une attitude de
1 Propos d'un eîitrepreneur de démolitions.
mousquetaire, dupe des mensonges de son imagination.
« M. Barbey d'Aurevilly m'étonne, dit-il... Et puis..., il m'étonne encore. On me cite de lui des mots d'un esprit surprenant, d'un tour héroïque, qui joignent l'éclat de l'image à l'imprévu de l'idée. On me dit qu'il parle toujours comme cela, et qu'il traverse la vie dans des labits spéciaux, redressé, embaumé, pétrifié dans une fattitude d'éternelle chevalerie, de dandysme ininterrompu ît d'obstinée jeunesse. C'est un maître écrivain, éloquent, [abondant, magnifique, précieux, à panaches, à l'usées, ixtraordinairement dénué de simplicité... Avec cela, il l'est plus étranger qu"Homère ou Valmiki. 11 m'inspire l'admiration la plus respectueuse, mais la plus embarrassée, la plus eti'arée, la plus stupéfaite. >
D'ailleurs il estime que sa critique est féroce, étroite, et ne contient ni une parcelle de charité, ni une parcelle de justice.
M. Oscar de Vallée disait plus justement de l'auteur des Juges jugés : « C'est certainement, et par-dessus tout, un esprit tout grand ouvert, d'un courage naturel, d'un savoir où l'intuition ajoute à l'étude , d'une loyauté visible et d'une force peu commune. »
Dans les Jdées de Pierre Quiroul, M. Louis Davyl, qui avait parfois la dent dure, a tracé du maître une curieuse silhouette :
« Apre, mordant, incisif, c'est M. d'Aurevilly qui, publiant une série de portraits de comédiens, débute ainsi : « Décidément de toutes les actrices de Paris, M. Laferrière est la plus vieille 1 >
« Et puis 1 quel causeur I La première fois que je le vis, ce fut sou» les galeries de l'Odéon. 11 était tout vêtu
de velours noir et l'originalité de sa mise était encore pins vigoureusement accentuée qu'aujourd'hui. Mais j'avais lu ses livres et pour être présenté à celui qui avait écrit le Combat des Blattiers, j'aurais sacrifié les cinq francs que je n'avais pas.
« 11 allait au café, rue Corneille, et se plaçait sur une banquette près de la dame de comptoir, une grosse rousse, dont les seins énormes semblaient la demi-lune d'une avancée. Là, protégé contre les vents coulis par ce colosse et entouré d'une jeunesse avide d'écouter, ce charmeur discutait, racontait et peut-être mentait tous les soirs jusqu'à minuit, disant toujours du neuf et de l'original.
« Blotti dans un coin, je ne perdais pas un de ses paradoxes, mais, je l'avoue, une chose me préoccupait extrêmement. Toujours, en parlant, il portait sa main à la hauteur de son œil ; ce geste était si fréquent, voire même si continuel que je n'eus pas de cesse avant de savoir ce que toujours il regardait ainsi dans le creux de sa main. Etait-ce une manie, un tic? Non, je l'ai su depuis ; ce qui ne le quittait jamais et ce qu'il contemplait sans cesse, c'était une petite brosse à moustache dans laquelle se trouvait incrustée une glace grande comme une pièce de cent sous. Il se mirait.
c II y a une quinzaine d'années, plusieurs amis dînaient tous les samedis chez Théophile Silvestre , logé sur le quai Voltaire, Silvestre, ce critique d'art dont on a trouvé une lettre dans les papiers des Tuileries. L'écrivain, dans cette lettre à l'empereur, insistait pour un secours; les quatre pages sont une merveille d'esprit et de belle humeur. Il demandait mille francs, on l'avait déshonoré pour cent mille. Au reste, il en est mort, un matin qu'il déjeunait chez Gambetta.
< Donc, on dînait chez lui, et d'Aurevilly qu'on appelait alors le Capitaine, était toujours du festin. Entre autres convives, venait parfois Raymond Brucker, un ancien athée qui s'était converti; mais ce bavard n'avait pas changé. Un jour qu'à table ils se trouvaient l'un près de l'autre
d'Aurevilly pria son voisin de vouloir bien le recommander à un directeur de conscience. Brucker lui indiqua le
'R. P. Milleriot. < — Un jésuite, n'est-ce pas? demande le
'capitaine, car vous comprenez bien, mon cher, que je ne saurais m'adre«ser ailleurs. » Il avait l'air de dire : « J'y perdrais! » Puis, poursuivant : « Vous savez, mon ami, dans le péché, il y a comme ailleurs des nuances, des demi-teintes et des atténuations, aussi désirerais-je rencontrer un esprit subtil, une intelligence délicate qui comprit à l'instant même les causes... > Tout à coup du bout de la table partit une petite voix, claire, futée, ironique et qui disait : < Pardon, mon cher d'Aurevilly, mais auriez-vous
-aussi par hasard la prétention d'avoir des remords dis-
Itinirués ?... »
< Cette voix, c'était celle de Charles Baudelaire. »
Qu'on me permette encore de détacher d'une Revue qui eut son heure de célébrité * une page écrite par un tout jeune homme, de vingt ans à peine, M. Léon Riotor :
< Le passage de Barbey d'Aurevilly dans les sphères littéraires a été silencieux , presque inaperçu. C'est un météore qu'on sest contenté d'observer de loin , presque imperceptible pour le commun des mortels, trop surélevé de la phalange de combat pour qu'il soit possible de le prendre pour un combattant. Ses œuvres possèdent, à coup sûr, plus que mille autres, ce cachet d'égoïsme personnel qui le met en dehors de toute période littéraire.
«C'est un écueil isolé dans le grand océan romantique, jComme le rocher l'Homme dans la Manche, et à cause de icela même, il resta longtemps inconnu. Aujourd'hui, pour celui qui a sondé ses mystérieuses beautés, il est impossible de ne pas y revenir, et de ne pas se prosterner de- [vant son masque si hautain.
* La Minerve (1884).
< Malgré cet attrait 'irrésistible, la statue de ce maître frappeur est trop haut placée pour que le peuple puisse jamais l'acclamer. A de pareils génies il faut d'égales intelligences. Et, en plus de cela, Barbey d'Aurevilly ne sera jamais aimé du peuple, parce qu'il paraît Tignorer, et l'ignore en effet.
« La ligne de démarcation de ses œuvres de roman à ses œuvres de critique n'est pas si grande qu'on le croirait : il y a beaucoup de roman dans sa critique, comme il y a beaucoup de critique dans ses romans. C'est une critique sardonique pleine de dédain, qui renferme peu d'analyse et encore moins de jugement: chez ce catholique sceptique le suprême parti pris règne sans partage, ses convictions sont établies indéracinablement sur toutes les discussions latentes de notre éternelle discussion sociale, et vouloir chercher en lui un biais à droite ou à gauche serait peine perdue. Il va son droit chemin sans prendre garde à ses avoisinants, sans regarder derrière lai, il veut frapper, il frappe. Mais sa critique n'est rien dans son œuvre si grandiose et si forte, où les claquements dune imagination qui n'est égalée en intensité que par elle-même, vont se répercutant de pase en page, au milieu des chocs d'enclume et des roulements de lanières du procédé littéraire le plus implacable, le plus froid et le plus prodigieux qu'il nous soit possible de contempler et d'approfondir ! »
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