LES QUARANTE HEURES
< De tous les jours que l'année, cette joueuse au cerceau, chasse devant elle, le jour d'aujourd'hui est le plus singulier, peut-être. Il nous faisait rire autrefois. Nous ne rions plus; je rêve et toi tu pries... Seulement ta prière est plus longue que les autres jours, et moi, ma rêverie plus amère.
C'est le jour des masques pour moi, Pour toi, le jour des Quarante Heures!
«'Jour double et mi-parli comme l'habit d'un bouffon qui rirait avec le cœur gros et les yeux en larmes. — Vêtu cornnje Scaramouche — ici, d'un jaune éclatant et joyeux, — , là, d'un jioir funèbre. Païen et chrétien à la
fois. Jour d'éternelle dissipation et d'adoration perpétuelle.
C'est le jour des masques pour moi.
Pour toi, le jour des Quarante Heures!
A Jour des masques ! Il est bien nommé, quoi qu'on eût pu appeler ainsi tous les autres jours de l'année. Mais ses masques à lui, sont plus gais, — et personne ne nie ce jour-là qu'il en ait un sur la figure...
c Le soleil lui-même a le sien et se cache sous le loup d'un nuage. L'as-tu remarqué ?... Il fait presque toujours, ce jour-là, un équivoque beau temps où grise, comme un domino gris, tombe autour de nous la lumière ! Seul, dans l'Eglise où les cierges allumés font le soleil qui manque aux rues. Dieu se fait voir, à visage nu, sous le voile de son tabernacle.
C"est le jour des masques pour moi, Pour toi, le jour des Quarante Heures !
« Oh ! mon ami, mon cher Léon, ce jour sinistre dans sa gaîté pour moi, est rempli pour toi de joies saintes 1 Pour toi, il fuit flambler plus fort l'encens de ton cœur embrasé. Pour moi, dans le mien, il ne remue, du bout de son doigt ennuyé, que des cendres à présent éteintes. 0 prêtre heureux 1 ô prêtre heureux ! quand dans la stalle à Saint-Sauveur, sous ces vitraux qui tamisent pour moi tant de pensées, avec la lumière, tu chantes ton Seigneur Dieu, aux longues après-midi des vêpres,
lu n'as jamais fermé une lois le Missel orné de rubans, et baissé le front sur ta poitrine couverte du surplis tranquille, pour rêver aux jours de ta jeunesse, — et à
moi, ce jour, comme un bourreau masqué, apporte la tête de la mienne !
C'est le jour des masques pour moi.
Pour toi, le jour des Quarante Heures. «
Installé à Saint-Sauveur-le- Vicomte dès 1871 ,1e Père d'Aurevilly recevait souvent la visite de ses confrères
l'abbé Léon d 'Aurevilly 93
du voisinage et pendant quelque temps encore il put entretenir avec eux un commerce de lettres où se peignait sa belle âme épurée par la souffrance. Tout le temps qu'il eut l'usage de ses facultés, il vécut dans [n état de prières et d'union continuelle avec Dieu.
fit encore à cette époque quelques pièces de ver?,
[ui toutes sont des prières brûlantes. Il souffrait beau-
fcoup, et, souffrance plus pénible que les autres, il sen-
ftait ses facultés intellectuelles s'éteindre peu à peu.
11 voulut que ce dernier martyre de sa vie ne fût pas
;ans mérite; c'est pourquoi, en l'année 1872, il promit
Dieu de ne plus faire de vers, et il lui offrit le sacriice de son intelligence pour le salut de la France.
Durant les deux dernières années de sa vie, il était
peu près tombé en enfance. Il reconnaissait à peine les amis. Un jour, pourtant, il serra affectueusement la main d'un missionnaire Eudiste, en s'écriant avec un sourire triste : c Et dire, mon cher, que je n'ai plus d'esprit ! » Les sœurs de Saint-Paul de Chartres, qui desservaient l'hospice, entr'autres la vénérable sœur Berthe, furent pour lui d'un dévouement sans bornes jusqu'à son dernier soupir.
Le Père Léon d'Aurevilly mourut le 14 novembre 1876. Il avait soixante-sept ans. Sa tombe, isolée dans les fossés du vieux château, est ornée d'une croix en fer sur un socle de pierre, où sont inscrits son nom, son âge, et la date de son dernier jour ^
* Extrait des registres de catholicité de la paroisse de Saint- Sauveur pour l'année 1876 :
« Le dix-sept novembre mil huit cent soixante-seize, le corps de M. Barbey d'Aurevilly, prêtre missionnaire,fils de feu Barbey
Il laissait une quantité considérable de manuscrits et surtout de poésies de tout genre, poèmes religieux, légendes, sonnets, chansons, qui sont restées inédites, et que nous sommes heureux de savoir en cours de publication, car un grand nombre méritent vraiment d'être conservées.
« Jules Barbey d'Aurevilly avait pour ce frère junior, dit M. Octave UzanneS une affectueuse amitié mêlée de vénération. Il se plaisait à parler de son mysticisme et à héroïfîér son abnégation religieuse à peindre sa charité chrétienne en faisant flamboyer son admiration sur le nimbe dont il ornait la tête de son frère appuyée sur la croix. Il le montrait pauvre, vêtu de vieilles soutanes verdâtres, confessant là-bas en Normandie dans son église sans toit, recevant sans bouger les ondées du ciel et la brise glacée en son confessionnal.
« Lorsqu'il mourut, M. d'Aurevilly écrivit à un de ses amis de Saint-Sauveur-le-Yicomte, en novembre 1876, une lettre pleine de sentiment attristé, où toute son àme et son caractère d'écrivain se révèlent, et dont voici un fragment :
« Je n'ai point douté de vous et de votre pensée en ce triste moment ; je suis sûr que vous avez été avec moi. Il y avait en ma compagnie des amis invisibles autour de
Théophile et de feue An^ot Ernestine-Eulalie, né et domicilié à Sairit-Sauveur-le-Vicomte, décédé en cette paroisse le quatorze du présent mois, à l'àg'e de soixante-sept ans, muni des sacrements de l'Eglise, a été inhumé dans le cimetière de l'hospice par nous curé doyen, soussigné.
« Albert Cleret, curé doyen. »
* Article de la revue Le Livre.
l'abbé leox d'aurkvilly Î)5
cette fosse ouverte où je l'ai déposé ; je les sentais dans j'aii'... autour de moi, cortège que je voyais seul et qui me semblait plus doux que l'autre, car je n'avais, excepté les pauvres qui l'ont aimé, les Pères de sa Compagnie et M. Bottin-Desylles, le cousin qui a épousé en secondes noces
IM"^® d'Aurevilly, née de Grux, ma tante, — je n'avais feue des indifférents.
j ... Je l'ai enterré dans le cimetière des pauvres, comme ■ il avait été Franciscain... — et il était digne de l'être, l— et il s'est trouvé que ce cimetière est sublime ! On y peut enterrer également des héros, des saints, des pauvres et des j)oètes. 11 y est, entre une croix et le mur du château-fort de Saint-Sauveur, bâti par Néel de Néhou, et qui a vu Du Guesclin. Sa tombe est au fond d'un fossé de guerre, dans lequel on plante des pommiers qui seront en tleurs au printemps prochain, comme lui, il est en ileur immortelle dans le jardin céleste de là-haut. >
Goncevrait-on autrement, — et quelles ressemblances existent entre eux! — le frère de celui qui donna un si merveilleux éclat aux lettres catholiques ?
c Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. > Ainsi que tous les proverbes, celui-ci a quelquefois  raison, et souvent tort. Il n'en est pas moins vrai que les hommes valent par le milieu oii ils se trouvent, et, que les artistes, en particulier, cherchent à se rapprocher les uns des autres, dès qu'ils ont communauté d'impressions et d'opinions. Je ne définirai pas l'amitié « l'opportunisme du sentiment », avec le chevalier de Grollalanza, et ne répéterai pas davantage, après je ne sais quel humouriste bourru : « Les amis, c'est comme les fiacres, quand il pleut, on n'en trouve jamais. > J'adapterais plus volontiers à l'amitié ce qu'on a dit de l'amour : « C'est le dévouement de l'autre », sentence à rapprocher de la vérité formulée en ces termes par Alexandre Dumas fils : c Le devoir, c'est ce qu'on exige des autres. >
Barbey d'Aurevilly trouva certainement beaucoup d'amis, même quand il pleuvait. Il fut le dévoué* et il fut Vautre^ et il suivait divers courants dans ses liaisons, durant les années de sa longue existence. Dans sa jeunesse, il eut son frère Léon, Alphonse
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e Flaguais, plusieurs jeunes gentilshommes norands de son rang et de son âge, mais surtout Mauce de Guérin, puis Trébutien, à qui il dédiait la ague d'Annibal.
Guillaume-Stanislas Trébutien, né avec le siècle, vait huit ans de plus que son grand ami. Il apparnait à une famille des plus honorables , mais pauvre ; était d'une santé précaire, infirme, devait travailler our vivre, et travaillait cependant avec ardeur pour instruire, étant fort porté vers l'étude des langues brientales. Grâce à ses relations avec M. Ghampollion-Figeac et avec M. Guizot, et surtout à celles de Barbey d'Aurevilly avec le maire de Gaen d'alors, M. Bertrand , il avait obtenu un emploi secondaire et modeste, mais selon ses goûts, à la bibliothèque de Gaen, après avoir publié successivement les contes extraits du Thouthi-Nameh^ traduits du persan, trois volumes de contes inédits des Mille et une JSuits, plusieurs fragments de poésie orientale dans la Revue du Calvados, et participé dans une large mesure à l'édition faite par sir Spencer Smith des recherches du chevalier Joseph de Hammer sur le culte de Mithra. Il se liait alors avec nombre d'hommes illustres, membres de la société Asiatique, MM. Sylvestre de cy, Ghézy, de Rosenzweig, le haron de Hammerurgstall. Mais il dut renoncer à ces études si attrayantes. Il donna un moment, vers 1830, dans les idées saint-simoniennes, qui avaient captivé son imagination, mais il revint sans tarder à la littérature classique, et surtout à celle du moyen âge, que rénovait, à ce moment, le mouvement romantique. Il pu-
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blia dès lors plusieurs textes de poèmes populaires, qui lui valurent d'être appelé par Sainte-Beuve « un des vaillants défricheurs de notre moyen âge > . Il éditait ses trouvailles en plaquettes magnifiques, reproduisant jusqu'à la minutie les textes des anciens manuscrits, et destinées à faire l'admiration des bibliophiles. Mais il ne songeait ni à les éclairer de commentaires, ni aies enrichir de ces notes qui interprètent les textes et les mettent en valeur par une judicieuse critique, réserve extraordinaire que son ami d'Aurevilly essayait de combattre, lorsqu'il lui écrivait :
« Ecrivain, mais vous l'êtes jusqu'à la pointe des cheveux ; seulement, vous avez une Dalila cruelle qui vous les coupe ; c'est la Défiance de vous-même, cette pâle sœur du désespoir. Elle avait pris aussi notre Guérin dans ses bras mous et inertes , et elle avait diminué sa puissance ; c'est moi qui l'ai fait redevenir Samson. Je voudrais bien vous produire dans les facultés ce que j'avais enûn produit dans les sciences. Je voudrais bien vous allumer assez pour que vous vous missiez à écrire cette charmante chose de titre, dont vous m'avez donné une envie folle en m'en parlant. »
Une femme de lettres , qui demeure une figure curieuse et assez énigmatique, Marie Jenna, a caractérisé Trébutien par un portrait qui doit être fort ressemblant : « Nul plus que lui, dit-elle, n'éprouvait le besoin de faire partager son admiration. Quand il rencontrait quelque trésor intellectuel, quelque diamant de la pensée, il eût voulu l'enchâsser dans l'or et l'élever à tous les regards. De là tant de copies faites d'une main ferme et magistrale, qui semblait
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écrire pour les siècles ; de là encore tant de publications intimes, qu'il soignait avec un amour d'artiste, ne trouvant jamais l'écrin assez beau pour les pierres
Iffu'il y voulait renfermer. »
Ainsi transcrivait -il pendant des années et des années, avec un soin religieux, sur du papier choisi, \es lettres que lui écrivait Barbey d'Aurevilly, ces pominicales à l'encre rouge , journal hebdomadaire D'impressions intimes et de libres jugements, écrit, iavouons-le, en vue de la postérité. On nous saura gré d'en transcrire ici une partie en ne retranchant du texte de l'auteur que ce qui se peut rapporter à des intimités désormais ensevelies dans la paix et le silence de la tombe.
« Villa Beauséjour, 4 septembre 1844.
«Es5fwy6zen/ Votre lettre est parfaite. Elle n'a eu aucun besoin de s'appuyer sur ma parole. La chevalerie l'a fait écrire : la chevalerie a tenu la plume. On l'a accueillie comme on devait. Vous fuites à merveille, simplement, noblement. Tout y est jusqu'à la nuance de mélancolie, ladieu au bonheur qui plaît aux iemmes et les fait rêver, tout jusqu'à la cire hleue, jusqu'au cachet plein de mystères, car rien de ces détails n'est indifférent à ces étranges :ima|[.'inations.
«Enfin, mon ami, votre lettre est bien de vous, du Tré- ^butien dont je me suis fait le Van Dyck moral. Vous avez signé votre succès, le plus beau succès, un succès de désir et de regret. On désirait vous connaître, on regrette que vous ne soyez pas venu. Si vous étiez venu, ô coquette qui se cache, vous m'éviteriez de vous faire une description de Beauséjour que je ne vous ferai pas, car la littérature moderne m'a donné l'horreur des descriptions. Seulement
quelques mots par égard pour une curiosité si aimable et les voici.
« Beauséjour e?t Un immense jardin anglais planté de plusieurs pavillons à l'italienne qu'on loue pour la saison aux sybarites de Paris qui veulent sucer du bout des lèvres la friandise d'une campagne. Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales, persiennes entr'ouvertes, massifs mystérieux, allées tournantes, voitures roulant sur le sable emportant des femmes qui vont au bois, dans leurs gondoles découvertes, et sous l'abri satiné des ombrelles, cris d'enfants au jardin, grandes jeunes filles, à la taille en fuseau, perchées sur des vases où elles sèment des fleurs, robes qui ne fuient pas. trop au détour des bosquets, non! rien de sauvage, ma foi! Du mouvement, de la vie se perdant dans la placidité des parcs; dans les chemins dorés de soleil, plus de commérages parisiens que de sifflements de vipères, peu de solitude; on sort et dans les plus hautes herbes on voit des femmes couchées en rond. Ce sont des Décamérons à n'en plus finir: partout la jeunesse, l'abondance, belles nourrices, — à faire comprendre les propos inconvenants de Sganarelle, — donnant le sein à leurs enfançons blancs et roses, et cela en plein jour, en pleine vue, tant pis ou tant mieux si l'on passe, mais leur sein n'en a pas bougé. Jugez maintenant si Beauséjour mérite de s'appeler Beauséjour. Ce n'est point la ville, ce n'est point la campagne, c'est un wéli-mêlo des deux. Notre grille d'entrée s'ouvre dans le bois de Boulogne. Les arbres du bois jettent leur teinte verte dans ce salon où je ne vous ai pas à prendre le café avec moi. A une portée de pistolet, en face de nos fenêtres, le Ranelagh et ses polkeuses, toutes les corruptions de Paris faisant belle croupe deux fois la semaine sur les gazons illuminés, et plus loin, à l'opposite, un Retira silencieux, le hameau de Boulainvilliers, coquille toute tapissée de mousse, petit vallon, grand comme une main denfant gantée d'une mitaine verte. Des Lionnes habillées par Victorine y sont assises à la porle cintrée des chalets. Si tout cela pouvait vous séduire, je serais bien payé de la
peine de vous profiler ce paysage civilisé où le bon air empesté des villes donne un goût assez agréable à ces puretés des champs que nous ne sommes pas dignes de respirer avec nos poumons corrompus.
«Mais revenons. Vous êtes incomparable, mon cher Trébutien, quand vous m'exprimez avec tant de chaleur le désir de paterniser encore mon Brummell. Eh bien, oui! oui! oui/ J'aurai lundi ou mardi une réponse de M. B... et une date. Comme vous le dites, on attendrait pour publier la petite brochure l'insertion au journal, mais puisqu'ils sont si lents, ils peuvent commencer d'imprimer. Merci donc, merci encore et toujours! Je vous enverrai quelques notes et quelques idées à faufiler par-ci par-là.
« C'est tout, je crois, pour aujourd'hui. Je vous écris avec la rapidité de la foudre. J'aurais voulu causer avec vous plus longtemps, mais voyez! j'ai répondu en sortant de lire votre lettre (c'est le défi de l'exactitude) et je n'ai pas la possibilité de m'y oublier, comme je le voudrais. On m'attend (ah! que n'êtes-vous ici !), le temps est superbe, la voiture est là, les chevaux piatfent. On va se promener. Adieu, pensez à moi comme je vais penser à vous en passant comme la flèche sous les saules qui bordent la Seine, aux bords frais de cette rivière que j'aimerais bien plus encore si vous les parcouriez avec moi. Je vous tends ma main gantée et je me sauve.
€ Votre immuable ami.
« Ah ! — N'oubliez pas la Hamilton Beauiy. Ecrivez. Je ne compte pas votre lettre d'aujourd'hui. Ce n'est que l'enveloppe de celle de la baronne. Ils m'appellent, il est quatre heures et le temps est d'or.
« Voilà pourquoi je veux partir! »
« 7 novembre, Paris, jeudy (1844).
« Mon cher Trébutien, je suis heureux de savoir que vous n'êtes pas malade. Jai reçu deux lettres de vous, la der-
nière qui a calmé mes inquiétudes, et une autre datée du 2. Il en est doncwne encore qui voyage, mais qui probablement me reviendra.
«Parlons, dès l'entrée, du jBmmwe?/. Je vous adore pour vos scrupules et vous en veux pour le mal que vous dites de vous. Je n'aime point qu'on maltraite mes meilleurs amis, monsieur. D'ailleurs quel crime de stupidité y a-t-il à ne pas se rappeler un mot de lord Byron? Je suis peutêtre le seul en France qui sache, à une virgule près, ce qu'a écrit cet homme. J'ai la prétention de connaître Byron jusque dans les liçnes les plus négligemment tracées, les moins littéraires, comme je connais' sa personne morale dans les moindres replis.
« C'est donc une citation que : tout le temp^ qu'on est amants, etc., etc., et vous avez raison, il faut des guillemets.
« J"ai cherché une belle phrase deGuérin et je n'ai rien trouvé de ce grand panthéiste qui soit applicable à une individualité aussi finie que celle de Monsieur Bnimmell. Je ne désespère pas encore de citer notre ami, mais je ne lespère plus autant. It is difficuU. Ce ne sont pas les belles phrases qui m'ont manqué. Le jour que j'ai feuilleté les manuscrits que je possède, j"ai passé ma journée entre les bonheurs donnés par le plus étrange talent et la douleur de cœur des souvenirs d'une vie perdue. Moi si vieux que mon âme semble avoir été faite le même jour que la création, j'ai été fou de sensations vives. Ce que j'ai éprouvé ne peut être dit; mais quand il s'agira de publier Guérin, j'irai vous trouver à Caën et vous me soutiendrez dans ce travail qui me réfléchit le passé comme dans un miroir concentrique et me le renvoie dévorant.
«Adieu, mon ami, mon ami des jours passés, cette chaîne qu'on brise, mais qu'on traîne toujours et que nous, nous avons rescellée (sic)' au plus solide de nos cœurs. Si vous m'aimez, répondez-moi. Vos lettres me donneront une joie grave et forte comme notre éternelle
imitié. A vous, à vous, et bien à vous. Une petite chose [ui vous appartient. >
« Jeudy.
« ... Seulement ne dites qu'aux plus intimes et aux plus Lirs mon projet sur VHamilton Beaiity. Je ne veux pas u'on m'écrcme ce sujet-là comme on m'a écrémé le rummell dont j'avais trop parlé ici. Quand on met une laée dans la conversation à Paris, soyez bien certain qu'on vous la vole comme une chaîne qui brille sur votre gilet, le soir. Nous n'avons pas encore d'escajycurs littéraires-, mais dans les salons, on fait l'idée comme on fait \e foulard devant les marchands d'estampes. Dépendante en quelque sorte de mon histoire de Pitt, mon histoire de lady Hamiiton aura son côté politique. JV donnerai place à bien des choses. Je tâcherai de m'y montrer très varié et de ne pas y juger que la femme. — la femme étrange et pui-sante surtout pour nous autres, imaginations aventureuses qui chevauchenl l'hyppoçriffe et que l'étrange attire presque aussi fort que la beauté. »
. Cité d'Antin, 22 février 1845.
« Il y a diablement longtemps que nous ne nous sommes écrit, mon cher Tréhutien. D'où vient cela ? Répondez pour vous, voici ce que je réponds pour mol. J'ai été très occupé, comme vous le verrez plus bas, et j'attendaisà avoir- du neuf qui fit tressaillir vos maternelles entrailles ur le fils de nos œuvres, le Brummell. Le damned dog est n bon chemin, mais son chemin, comme de son vivant, est trop sur les tapis et pas assez dans la rue. La faute en est aux journalistes dont on ne peut jamais dire trop de mal, — avec leur effroyable paresse et leurs promesses de miel doré. Croyez-vous que je n'ai eu encore qu'un article dans VÉckô Français, où du moins je suis appelé des noujs que j'aime (et les femmes aussi) : Pervers et
charmant f... Ailleurs, partout, rien que les plus belles paroles d'honneur à'artîcles; niente dipih! et cependant j'ai les premières plumes de France à mon service. Leurs billets couvrent ma table, et je n'ai que trop d'autographes. La lettre moulée me plairait davantage pour le moment. Je suis très mauvaise compagnie. J'ai la plus belle popularité de salon et je voudrais un succès grossier de cabinet de lecture. Les blondes les plus impertinentes du faubourg Saint-Germain m'appellent « Brummell II » et me détestent comme un concurrent; les invitations à dîner me pleuvent ; mais ce n'est pas assez pour qui aime la gloire. La gloire se fait par les portiers.
<( Ce silence des journalistes, et de plus une rentrée de fonds (pardon de cet affreux mot) qui n'a point eu lieu et sur laquelle je comptais, m'ont empêché de prendre les annonces nécessaires au succès de vente chez notre normand de Ledoyen. Par parenthèse, je crois que vous feriez bien de lui écrire pour le stimuler. Le drôle m'avait bien exposé et je crois qu'il m'a retiré de son étalage. Dès que j'aurai l'argent qui m'est dû, je prendrai les annonces, mais jusque-là qu'il fasse convenablement les choses, ou il ne mérite pas que nous ayons des relations avec lui.
« Je serais bien allé moi-même le chapitrer d'importance, mais, outre qu'il est mieux que ce soit vous, je ne sors guère que. le soir; toute la journée se passe étendu sur des coussins devant un feu du démon, travaillant jusqu'au moment oti les nerfs de ma tête deviennent des tirebouchons anglais et où j'avale du laudanum pour pouvoir dormir.
« Et qu'est ce travail, direz-vous ? Est-ce ma Lady Hamilton que vous préparez ?...
« Non, ce n'est pas Lady Hamilton; ce n'est pa.s Lady Germaine que je corrige de nouveau ; ce n'est pas le Traité de laPrincesse que je finis; non, non, non, cent fois non !
« 11 s'agit d'une bien autre lady, vraiment. (Ecoutez! Ecoutez !)
c Je vais vous dire un secret; il faut que vous soyez dis-
cret comme la irueule du lion de Saint-Marc, qui n'est pas la jzueule de M™^ de Saint-Marc * d'ici, qui est une lionne fort indiscrète et fort bavarde.
« Que ce secret vous tombe dans l'oreille et qu'il ne vous ^orte par la boucbe qu'en faveur (tout au plus) du poète Limable qui m'airoe et que j'aime et qui se taira aussi )ar amitié pour moi : M. Le Flag-uais.
c C'est la conspiration des poudres. Il s'agit de faire sauter, dès le début, la réputation de George Sand. (Ecoulez ! Ecoutez ! Hear ! Hcar !)
« Vous allez voir bientôt paraître dans le Constitutionnel tn roman par feuilletons, signé tout au long du nom sharmant, euphonique, harmonieux, idéal et vrai, du Wai nom de celle qui posa dans V Amour impossible, sous nom de Bérangère deGesvres.
« Ce nom, vous le savez...
« Ce roman qu'elle signe {Hear! ÉcoulezY est. . . . de Moi !
« Ah ! Ah ! vous serioz-vous douté de cela, Monsieur le kron de Trébioutine ? Ne trouvez-vous pas cela inattendu, original et de bon goût ?... Prendre des jupons pour ^crire, comme George Sand prit un pantalon à braguette, le moquer assez du public pour lui faire avaler, comme renant de la plume toute neuve, toute virginale, d'une |femme du monde, un roman fièrement pensé et énergi- [uement écrit; être et se savoir assez riche pour jeter >on esprit non par la fenêtre, mais dans la fenêtre de ce fameux boudoir jonquille qui est maintenant un boudoir violet, se permettre un cadeau pareil à même soi, n'est-ce las souverainement mystifiant pour le public et pour soimême extraordinairement distingué? Gela n'a-t-il pas ^toutes les qualités de haut goût qui recommandent une
lagniflcence et une hardiesse?
« Parlez maintenant, seigneur, votre serviteur vous [écoute.
' La comtesse Dash.
< J'écris ce roman avec une grande verve. Ce tient, je crois à des circonstances particulières. Il me sera pavé fort cher et d'autant plus cher que le Lépreux de la Cité de Paris qui est à la tête du ConstitutionneU le scrofuleux Véron, dupe de la ruse, tient à avoir le nom de la marquise au bas de son journal d'épicier, afin de le relever par l'aristocratie d'un nom pareil.
« Tout le monde sait à Paris que la marquise, — héroïne de l'Amour impossible, — est une femme d'un esprit rare, fin, meurtrier d'amabilité et de charme, mais personne ne sait qu'elle puisse écrire autre chose que ses billets du matin. On la jalouse parce qu'elle est belle, — belle encore comme une torche qui se renverse et qui n'en flambe que mieux. On la jalouse parce qu'elle est spirituelle sur place et qu'elle sait délicieusement causer, — mais on n"a jamais songé qu'on pourrait lui envier un talent littéraire. Ses amis, les littérateurs mâles, ses amies, les littérateurs femelles de quarante ans, étaient tranquilles de ce côté-là. Jugez quel coup de canon, quelle explosion de jalousies et d'étonnements va faire soudainement éclater un roman auquel personne ne peut s'attendre et qui doit révéler une vigueur de touche, toujours rare chez une femme, mais incompréhensible dans celle-ci !
< J'avoue que c'est pour moi un de ces profonds plaisirs d'ironie solitaire qui exaltent le sentiment delà puissance et qui sont des plaisanteries de Dieu.
« Je suis à peu près à moitié de ma besogne. L'idée du livre est heureuse. Comme bien d'autres, je la porte depuis longtemps dans mon esprit. Elle retentit à tant de situations très communes que je la crois destinée à être aussi populaire qu'Adolphe, mais je lui donne des formes dramatiques, amples et variées que n'a pas la sèche monographie de ce fat sceptique qui s'appelle Benjamin Constant.
< Voilà, mon ami, ce que]je brasse sur mes coussins de canapé et ce qui m'a surtout empêché de vous écrire tout ce temps. Il n'y a qu'un seul cas où l'arrangement si
LETTRi:S A G. -S. THEBIITIE.X
piquant fait avec la marquise n'aurait pas lieu* — ce qui d'ailleurs me contrarierait beaucoup — c'est le cas où elle manquerait de hardiesse et où elle verrait mon visage passant à travers le masque, ma main brisant la sienne en écrivant pour elle, ma personnalité rayonnant à tra-
Iîrs les lettres de son nom. Lorsque je lui lis quelque lose : < Ah ! — fait-elle souvent, toute épouvantée, — h ne croira jamais que c'est moi qui ai écrit cela. On ^connaîtra votre terrible et indéguisable vous ! » Si elle *ose pas prendre sur sa tête la responsabilité de ma plume me chose si légère, après tout, elle qui en porte si fiè- »ment des quantités!), je ne gâterai ni n'énerverai ce ue je fais, je le lui ai dit, et je le publierai sous mon nom. Comme elle voit Véron, elle lui fera prendre et payer convenablement le roman en question, mais j'aimerais mieux la réussite de notre première combinaison. Voilà diablement des on. Me les pardonne-t-on ?
« Encore une fois, motus sur tout ceci. Vous et le poète, tels sont les seuls (et deux autres amis près de moi) qui doivent connaître le dessous des cartes dans la singulière partie que nous allons engager. Le roman que j'écris
* Quelques semaines plus tard, M. d'Aurevilly écrivait à Trébutien :
«23 avril 1845. J'ai travaillé aussi malgré mes mondanités. La première partie de la Vieille Maîtresse est achevée. Je vais me mettre incontinent à la seconde et je pense bien que le tout sera brassé et publiable fin de mai. La marquise est si effrayée que je ne crois plus que le projet tienne. Elle dit qu'on croira que son enfant est quelque enfant supposé, et franchement je trouve maintenant qu'elle a raison. Nulle femme en France ne pourrait écrire cela. C'est d'une largeur de touche toute masculine et d'une variété que n'ont pas d'ordinaire les femmes qui presque toujours, — même quand elles ont le plus grand talent, — n'ont qu'un sentiment au nom duquel elles écrivent. Enfin vous verrez; c'est encore la gloire de la fantaisie que ce nouveau livre, mais c'est le règne du souvenir, de l'habitude, de la laideur mystérieuse et puissante. Il y a des pages qui m'ont apaisé, comme le sang qui coule d'une veine ouverte apaise de certaines douleurs. »
avec la belle main de la marquise a pour titre : Une vieille Maîtresse. Dans le projet actuel, le titre devient deux fois piquant. Les mauvaises langues y verraient bien des choses personnelles, s'il y avait des indiscrétions; et comme presque toujours, on se tromperait.
« La baronne ne vous a point écrit, mais va vous écrire. Sa fille a été fort malade d'une rou^'eole coniluente; excuse maternelle qui couvre tout. Nous retournerons à Passy cette année, et, pourlecoup, nous sommes certains d'y trouver la princesse de Liéven. Elle a son indispensable pavillon.
« Adieu, cher ami, écrivez-moi pour compenser un si long silence et croyez-moi
« Une chose à vous. »
« Mars 1848.
« Mon très cher ami.
« J'ai reçu vos deux lettres et je ne vous écris que pour vous tirer d'inquiétude sur mon compte. Votre lettre m'est allée jusqu'au fond du cœur (la dernière). Elle m'a appris, — dois-je dire appris ? est-ce que je ne le savais pas ? — ce que j'ai le bonheur de vous être. J'aime à vous entendre me le rappeler. Impossible de rendre l'émotion que chaque mot de vous a fait naître en moi et il a fallu des événements aussi dominateurs que ceux qui nous entourent, pour m'empêcher de vous écrire tout de suite et de me jeter dans vos bras. iVion ami, je crois valoir un peu les sentiments que vous me donnez. Je les vaux, puisque je vous les rends.
€ Je vous trace ces mots d'une plume folle de rapidité. Je n'ai ni le temps ni la volonté de vous dire mes pensées, mes observations et mes prévisions sur cette situation qui vous fait trembler. Nous causerons de cola un de ces jours. Nous voilà en face d'une société à refaire, d'un pouvoir à refaire, d'une tour de Babel à élever. Gare la confusion des langues et bien d'autres confusions.
€ Du reste, sombre ou radieux, l'avenir crée des devoirs
LETTRES A G. -S. TRÉBUTlEr* i09
aux hommes qui ont en eux quelque force, qui la sentent et qui croient à Dieu. Nous n'avons pas de démission à donner quand on n'a eu de charge que celle de ses misères personnelles. Donc, préparons-nous pour bien faire, quoi qu'il puisse advenir. Je ne suis pas un enthousiaste, mais un homme résolu à se mêler à un mouvement dont Dieu qui a toujours quelque grand dessein d'ordre, fera sans doute sortir quelque chose. Nous sommes au commencement d'un monde nouveau. Les siècles ne viennent que comme les hommes à la lumière, dans des douleurs et
« Mon ami, les êtres foudroyés restent debout. On croit u'ils vivent. On les touche du doigt, ils disparaissent.
est l'histoire de la monarchie constitutionnelle qui nous a paru vivre dix-huit ans. Ma era morta! Les questions politiques font place aux questions sociales. Gomment va-t-on les résoudre ? Sommes-nous mûrs pour les résoudre? Ne sommes-nous pas condamnés à tâtonner, et les tâtonnements dans une société plus libre qu'organisée, ne seront-ils pas des déchirements ?
< J'ai assisté au combat, à la victoire, à tout, et je puis vous assurer que nous ne nous doutions guère où nous allions... Mais parlons de vous. Avez-vous besoin qu'on fasse quelque démarche pour vous ? J'ai des amis que je solliciterais pour vous plus que pour moi. Hépondezmoi et avertissez-moi si votre position était menacée.
« La Revue du Monde catholique se porte bien et elle va devenir politique.
«Je vous embrasse avec une inexprimable amitié. »
« Paris, ce 7 novembre 54. Mardi.
10 heures viennent de sonner aux Carmes dont l'église a une mitre de brouillards.
« Mon cherTrébutien, — mon paquet partira demain, ce paquet si longtemps annoncé, mon paquet Messie ! Il
IIO BARBEY D'AUREVILLY
n'y n dans ce monde, disait M™® du Deffand, que des trompeurs, des trompés et des trompettes. A propos de ce diable de paquet, le mot a été vrai. J'ai été trompeur et trompette. Vous qui l'attendiez, vous avez été trompé. Voilà hien les trois catég-ories, mais je vous réponds qu'à dater de demain, il n"y en aura plus qu'une, — la trompette ! — que je fais encore aujourd'hui.
« Je le mettrai moi-même à la diligence de N.-D. des Victoires, il vous arrivera donc le même jour que cette lettre qui partira aussi demain. Si vous vous en référez à ma dernière épislole, je ne devais plus vous écrire avant le paquet, mais je n'ai pu résister ce soir à la diversion voluptueuse de causer un peu avec vous. Ma journée a été triste. J'ai travaillé, au coin de mon feu, sans voir âme qui vive que les moineaux de mon balcon auxquels je suis très porté à donner une âme, bien plus qu'à une foule de gens. J'ai travaillé au point de m'en faire mal dans les trous des yeux, dans la cavité où roule l'œil ; mais, ce soir, la personnalité est revenue se mêler au travail impersonnel pour le troubler... Pourquoi donc ne pouvons-nous mettre notre Moi dans notre poche et penser avec autre chose que notre Moi ?... Impossible, à ce qu'il paraît !
J'ai reçu votre lettre. Vous avez retenti comme le pistolet dont on presse la détente. Je vous remercie de cette exactitude ponctuelle. Votre lettre m'a fait du bien. Ah ! vous ne savez pas ce que vous m'êtes! J'ai mis sur ma table à côté de moi votre morceau sur Saint-Pierre et je vsihm'eiïocciipev immédiatement ; c'est-à-dire que je vous le renverrai non pasprgwd, mais /iser^ de lumière. Comptez-y. Quant au remplissage à faire dans les deux pages blanches d'Eugénie, c'est moins aisé, car (aidez ma pauvre cervelle!) je ne vois nullement avec quoi nous pouvons remplir ce hiatus blanc. Est-ce avec du texte d Eugénie ? Estce avec de mon texte ? Si c'est du sien, où couper ? Si c'est du mien, qu'inventer ? J'aurai une préface (et, par parenthèse, j'attends toujours pour l'exécuter que vous m'ayiez envoyé mes différents passages de nos lettres
sur Eugénie, ainsi qu'il a été convenu que vous le feriez), mais dois-je désosser ma préface el en rejeter une désarticulation dans ce funeste blanc ?... Je ne pense pas que vous le vouliez.
« Si je comprends la difficulté qui vous arrête, je n'en suis pas bien certain, mais redressez-moi, si j'ai tort. Pourquoi ne remplirions-nous pas ce blanc qui doit séparer le Mémorandum (mais est-ce cela?) des Lettres à M™® ***, par le titre de ces dernières, avec une épigraphe ou une note, qui dise ce que c'est que ces lettres à M™^ Trois-étoiles qui restera trois étoiles, et les plus imperceptibles et les plus éloignées du firmament nébuleux de l'anonyme à perpétuité! Je vous en réponds! Seulement, je ne puis croire que je comprenne, car si c'était possible, ce que je vous propose, nous n'aurions pas été arrêtés deux minutes par si mince difficulté.
« Donc expliquez-moi ïencloueure et ne vous moquez pas trop de ma stupidité. J'ai des préoccupations si terribles que ma tête va mal depuis quelque temps.
K Je ne vouy ai pas envoyé mon article sur le livre de l'abbé Mitraud, car il n'a point paru. Mes affaires recommencent de chanceler et de dérailler au Pays. Nous avons vendu notre cheval borgne contre un cheval aveugle, comme on dit dans votre vallée, en changeant de directeur. Maintenant la Jidverie est souveraine maîtresse,et (vous allez rire) il ne m'estplus permis d'être nettement chrétien que de quatre articles en quatre articles. Ah 1 je l'écrivais à M. de Custine hier : J'ai de sots bourreaux I Il est chrétien comme nous, ce grand et charmant esprit, et je me plaignais à lui comme à vous d'une situation qui devient de plus en plus intolérable. Il m'a donné de très mâles et très bons conseils que je suis disposé à suivre, car il ne faut pas écouter les violences de son esprit et les démangeaisousde ses mains. Seulement je me demande si la position qu'on me fait est possible à tenir et si chaque jour on n'y ajoute pas à dessein (je suis avec tout ce qu'il y a de plus hypocrite et de plus lâche) des difficultés nouvelles. Larticle, du reste, sur ce fou, ivre de
louanges, d'abbé Mitraud, la coqueluche présente des Girardin et des Pellelan, n'est pas repoussé ; il n'est qu'ajourné; mais, moi, grâce à cet ajournement, me voilà retardé d'un article et plus empêché encore que retardé, car quels livres puis-je examiner qui ne touchent pas, par un bout, à la vérité catholique, soit pour l'assurer, soit pour la nier, soit pour la contester Et dans quelles insignifiances littéraires dois-je me plonger pendant que nos détestables adversaires se font litière des plus beaux sujets et des plus grandes questions !
« Je vous ai dit dans ma précédente lettre ce que vous trouverez dans le paquet. J'ajoute que vous y trouverez aussi une note explicative, écrite de mon inquièle main. Comme les dames diligences ne donnent plus de bulletin, je ne vous l'envoie pas (le bulletin) et je ne paie pas le port du paquet pour qu'on ne le perde pas aussi bien peut-être que s'il était payé. Vous ferez de même en me le renvoyant. Vous ne le paierez pas.
< J'attends de votre amitié de m'écrire, ne fût-ce que ce mot : Je le tiens! Vous ne chômerez pas de copie. Je composerai pendant que vous copierez. Je vais thyrser beaucoup de choses autour àyiBes Touches et je vais sculpter une statue de vieille fille dans son plus magnifique idéal, au milieu de caractères d'une réalité comique qui vont encore la faire ressortir. J'ai eu toujours du goût pour les vieilles filles. Vous vous rappelez comme j'en parle déjà dans mon Ensorcelée, mais Nonon Cocouan est du limon populaire, et la lumière ne l'atteint que par les profils. La vieille fille de mon nouveau roman sera faite avec léther du ciel bleu et la lumière Téclairera à plein visage et à pleine poitrine. Je veux mettre là-dedans toutes les forces pures de ma pensée .
€ Je vous demande aussi vos impressions personnelles avant la copie... Vous croyez que j'atteindrai mes deux chimères. Vous pensez mieux de moi que moi-même. Je ne manque pas d'idéal, de geste, de fierté, mais la bonhomie, mon cher, la bonhomie dans la grandeur, voilà le difficile, voilà la fleur qui chante des Contes de Fées
LETTRES A G. -S. TRÉBUTIEN li'^
pour votre pauvre ami et serviteur ! Qui sait ? Je la chercherai dorénavant, mais je mourrai peut-être sans l'avoir cueillie.
« Ne découvrez ma statue à personne. J'ai la pudeur de l'inachevé... 11 n'y a qu'à vous qu'on montre tout, même ses faiblesses, ami charitable jusque de mes infériorités. CaDes Touches terminé, nous nous occuperons de la Vaubadon. avec Dédicace à Trébutien, notre bras dessus-dessous devant la Postérité. Aussi bien est-il sûr que si l'un de nous y va, nous irons tous les deux ; car je défie bien qu'on puisse nous séparer jamais sur quelque terrain que ce soit. Nous nous sommes trop entrelacés. Les lettresque vous avez de moi, ce mont auquel chaque jour vient apporter son grain de sable, tout dira un jour peut-être au monde ce que nous nous fûmes, ou bien c'est qu'alors Dieu ne permettra pas qu'il reste rien d'un seul de nous, pas même le bout de plume que Ravenswood avait à son bonnet et qu'on retrouva sur la grève !
« Hasta la muerteî »
« Vendredi, 2 février 1855.
'< Je suis curieux des lettres de Guérin au douxFran^
cois. Mais sur le point de la coutume de faire de notre poète, je puis vous renseigner de la manière la plus certaine. Il recopiait sur son cahier les fragments de ses lettres qu'affectionnait le plus sa pensée, et il n'y manquait jamais. Ce grand mosaïste (c'était lui qui l'était et non pas moi) avait une manière de travailler patiente, amoureuse, caressante, enivrée du détail qu'il léchait, pourléchait et veloutait avec une chatte de maternité voluptueuse! Le moindre mot pour ce grand voyant renfermait des immensités d'horizons. Je l'ai vu des semaines et des mois vivre dans un mot, — dans les délices intellectuelles d'un mot, comme les Carthaginois à Capoue. Vous comprenez que pour les gens qui ne sont pas organisés comme nous, ceci doit toucher à la manie et à la
folie, mais c'était ainsi. Hélas! tout ce qui est intense n'est-il pas fou ? Le mot, du reste, le plus élastique et le plus relatif qii"û y ail! Guérin — passez-moi cette forme vulgaire, mais expressive — était le plus grand siroteur d'expression qui ait peut-être jamais existé. 11 n'était jamais sans en déguster un. Il suçait les mots comme les abeilles pompent les fleurs, et, comme elles en font du miel, il en faisait des idées 1 Voilà pourquoi il aimait tant et s'était tant assimilé La Fontaine, comme vous l'observez très bien, mon cher et fin observateur, à qui rien n'échappe. La Fontaine est le plus grand expressioniste de la langue française. Il a indépendamment de son comique ou de sa tristesse d'idées, de sentiment, de situation, un comique ou une tristesse de mots que Guérin discernait, faisait discerner, quand il en parlait, et dont il se grisait avec des jouissances infinies. J'ai assisté à ces ivresses bien souvent et il me les a communiquées. C'est inénarrable. Il disait alors de ces choses dont l'impression seule reste, parce qu'elles étaient parfaitement belles et que de la beauté parfaite, il ne reste jamais que l'impression. Ces souvenirs sont en moi comme de magnifiques rayons éteints. Quel commentaire il aurait pu faire de La Fontaine! Parfois il le transposait, comme on dit en musique, à force de profondeur. II trouvait le comique sous la tristesse, et la tristesse sous le comique, et c'était là une découverte, mais ce n'était pas une invention. Ainsi, par exemple, je lui ai entendu lire et interpréter la fable : Un lièvre en son gite songeait, qui est d'une si charmante gaîté à la surface de l'expression, et il en faisait un poème inoui de mélancolie désolée. Ni René, ni Obermann, ni aucun de nos humoristes les plus sombres n'ont atteint le sentiment d'isolation désespérée qu'il savait donner à cette pièce. Je me rappelle que quand, un doigt levé entre ses deux yeux, plus que noirs, — car il avait deux noirs : le noir de la couleur et le noir de l'expression, — il disait, comme il savait le dire :
Bans un profond ennui ce lièvre se plongeait !
C'était merveilleux ! et les plus grands acteurs étaient vaincus.
« Je crois que j'ai répondu, mon cher Trébutien, à toutes les choses de votre lettre et que cette dialoguerie est assez complète. A vous le dé, Monsieur ! Interrompue hier par un thé chez X... ma lettre a été reprise et finie cet aprèsmidi samedi (est-ce cet ou cette?) et je vais moi-même aller la porter à la poste pour que vous l'aviez demain, à l'heure d'un autre thé, le vôtre. C'est demain dimanche et nous sommes^ comme M"^® de Maintenon et la princesse des Ursins qui s'écrivaient le dimanche.
« Après être passé de la neig-e au verglas et du verglas à la pluie, cette girouette de temps n'a-t-ii pas tourné au soleil?... Il (le soleil) montre en ce moment sa face d'ambre jaune dans le miroir de plomb de la calotte grise , luisante et lavée de ma chapelle des Carmes. C'est un printemps de carnaval, un hiver en masque. Il fait presque doux et voilà pourquoi je pense à mon ami le frileux, mon ami l'oranger qui ne me donne pas de ses fleurs, c'est-à-dire de ses lettres, quand il fait froid.
« Moi, je suis un correspondant des quatre saisons, comme il y a la rose des quatre saisons, et c'est une rose bête, je crois* qui ne sent pas grand'chose ; voilà pourquoi je peux m'en vanter ! Bonsoir et bonjour, mon ami. Rêvez toujours sur la surprise, en humant les vapeurs blondes de votre thé. Nous sommes en train de cristalliser votre rêve.
«... Aujourd'hui je ne suis pas encore net de ma migraine. Elle s'en va comme les femmes qui vous aiment, en se retournant. H y a presque deux jours que je n'ai mangé. C'est le jeûne des premiers chrétiens, mais le mien n'est pas volontaire. Du reste, le temps est redevenu beau. Tout éclate de rose, de blanc et de vert tend re dans la campagne et je me prépare (cette lettre écrite) à
aller piquer la fourche de mou bourdon dans la lande. Ils appellent ici bourdon un bâton haut comme l'épaule d'un homme, ayant à l'extrémité une fourche en fer qui au besoin sérail une arme terrible. C'est là un souvenir des croisades probablement. Tout homme errant, tout pauvre avec un bourdon, est un pèlerin. El, au bout du compte, ils ont raison! Nous ne sommes que cela dans la vie ! Un bourdon de châtaignier, lissé par la main d'une vieille femme de ces campagnes, qui a fait en s'appuyant dessus bien des lieues, voilà pour l'heure le bâton d'Altaï!
« Hélas! il s'est fait dans nosbâtonslemêmechangement que dans nos sagesses. Nous sommes plus près du vrai avec ce bâton qui a bu la sueur humaine, et soutenu les pas d'une vieille femme à la fin de sa journée, qu'avec les bâtons d'ivoire qu'à vingt ans l'imagination nous mettait majestueusement à la main, dans les livres ridicules d'emphase et d'orgueil !
€ Voici enfin le pli ministériel. Vous trouverez sous cette enveloppe trois nouvelles grandes feuilles de la suite du Château des Soufflets. Je n'ai plus mon arc-en-ciel d.'encres et j'en ai presque la nostalgie. L'encre d'ici est détestable, le papier honteux, de la chiffe. Mon pauvre manuscrit ne finira pas aussi brillamment qu'il a été commencé. Mais je ne puis attendre. Gomme La Chalotais, je le finirais avec de la suie, un cure-dent, et sur le bas de ma chemise, tant je suis pressé! Vous, mon ami, dédommagez moi de cela en pressant ce que vous appelez votre revanche calligraphique. Je me recommande bien à vous. D'abord, vous le savez, votre écriture, c'est de la musique pour mon œil. Ensuite je suis convaincu que la beauté, c'est-à-dire la lisibilité du manuscrit, influera énormément sur sa vente (ô influence des petites causes !) Or, songez que c'est sur la vente de mes Soufflets que je pourrai arranger ma vie de cet été, — aller vous voir à Gaen, revenir ici vous y attendre. Doux projets, vengeurs des choses amères dont est faite la vie.
« Avec ces trois feuilles h copier vous trouverez ici encore la lettre àBrucker que vous cachèterez arabiquement après l'avoir lue eL appi-ouvée et à laquelle vous mettrez une adresse à ma manière aux trois encres, rouge, bleue e^ noire, à faire tomber à la renverse les portiers de cette rue inouïe Le Regrnttier. Cette lettre nous vaudra un article ; Didtivot capucin se piquera d'honneur. Brucker, un homme de génie, a le cœur aussi jeune que s'il avait vingtcinq ans, 11 aurait l'âge de Nestor qu'il serait toujours le jeune Achille. Ce n'est pas un ami comme vous, — Tincomparable et Tunique, — mais je l'aime. Puis, je le respecte. 11 s'est colleté avec la misère (sainte chose !) et elle ne Ta pas même chiffonné. C'est un gentilhomme de nature sinon de race, un de ces gentilshommes aérolithes qui nous tombent du ciel de temps en temps pour venger la noblesse éternelle des dégradations et des décrépitudes des familles. Je n'oublierai plus qu'après toute une vie de désordres et de sardanapalerics, — Brucker m'a conduit à Tautel où j'ai communié la première fois depuis mon enfance, et qu'il a communié avec moi. Il a été pour moi catholiqu entent ce qu'étaient les parrains à la réception des chevaliers de Saint-Louis. Il m'a donné du plat de Tépée sur l'épaule, baisé aux joues et armé catholique. Je vous dis cela pour que vous l'aimiez.
« J'ai reçu ce matin votre lettre. Vous avez bien fait de ne pas attendre m,a seconie pour me répondre. Vous savez maintenant pourquoi elle a été retardée, vous l'avez sans doute reçue avec son accompagnement, la lettre à Dargaud. J'ai écrit à mon trotteur^ Rambosson, qui est du pays des commissionnaires, car il est savoyard, d'aller rue Las Cases s'informer si le paquet a été fidèlement remis à Dargaul. Celui-là nous écrira et nous sentirons les palpitations de son cœur à travers son papier 1 Vous voyez que je suis pour Eugénie un tuteur aussi soigneux que .^B'trtholo pour Rosine. Vous me demandez à qui il faudra envoyer maintenant. Mon ami, vous enverrez à M. Charles Baudelaire, rue à\ingoulême-du-Temple^ Baudelaire est le traducteur de Poe. Il est un écrivain de force acquise
et. un penseur qui ne manque pas de profondeur,... quoique... Oh! il y a bien des quoique\ 11 est dans le faux. H est impie. II est enfin tout ce que j*ai été, moi! pourquoi ne deviendrait-il pas ce que je suis devenu? Voilà ce qui m'attache à lui, indépendamment de sa manière d'être avec moi. Il n'a pas notre foi, ni nos respects, — mais il a nos haines et nos mépris. Les niaiseries philosophiques lui répugnent. Puis c'est encore un de ceux qui, dans cet infâme temps où tout est à la renverse, ont le cœur plus grand que leur fortune. A donc pour toules ces raisons, une Eugénie s'il vous plait! Un flacon de ce baume pour des blessures empoisonnées et vieillies ! Voilà ce que dit l'ami. Voici ce qu'ajoute Jérémie Bentham : Baudelaire peut nous faire quelque chose à la Revue des Deux Mondes. Il y a pied. Quand Veuillot aura donné sa note puissante, Buloz souffrira peut-être qu'on jette le diamant bleu d'Eugénie
dans le de sa revue. Hier, j'ai écrit à Baudelaire. Je
lui ai parlé dans ce sens, j'aurai sa réponse sous peu de jours, mais envoyez le volume, car c'est un poète que Baudelaire, et il peut être charmé. Dans tous les cas, il traitera le livre comme les miens qu'il orne de reliures, de vraies flatteries en maroquin ! Enfin, il plonge comme Léviathan dans les vases de l'abîme littéraire, et il est bon qu'il agite ces vases en l'honneur de la perle cachée dans sa coquille du Gayla. Vous écrirez à l'encre rouge : Offert à M. Charles Baudelaire, par Jules Barbey d'Aurevilly et Trébutien. Une belle fleur blanche, à une belle fleur noire. « Plus tard, je vous signalerai aussi Saint-Victor, qui a le démon du style dans le corps, car pour de l'âme !!... et qui sentira Eugénie jusque sous la plante des pieds, mais ceci ne presse pas. Pour bien mûrir Saint- Victor, il faut le macérer. Je suis bien aise qu'il entende beaucoup susurrer, autour de lui, d'Eugénie, avant d'avoir, lui, le bibliophile, le volume Merle-Blanc dans sa poche. Puis, je veux qu'il s'engage à en parler dans sa Presse où il parle souvent de livres quand le théâtre ne donne pas. S'il ne s'engage pas à cela: « Touchez-la, monsieur, vous n'aurez
pas ma fille. » Et j'en dis de même deChasles et de Janin. Point d'articles ! point d'exemplaires ! Nous coucherons sur nos exemplaires et nous attendrons patiemment des admirateurs effectifs^ pour les leur donner, comme Dieu a attendu K.
« Pendant que je vous écrivais ce courrier, j'ai reçu une lettre de M™° de Maistre qui mariait une de ses filles à Paris, pendant que la pèlerine du Cayia remontait sa montagne des Caques. Elle n'a donc pas reçu notre volume et elle ne m'en dit pas un seul mot. Adieu, mon ami, je suis bien aise d'avoir touché juste sur le D... Je craignais d'avoir déchiré quelque fibre d'amitié. Tant mieux. J'ai vu clair. Quand votre impression confirme la mienne, je suis sûr de moi et solide comme un Atlas. Gardez vos exemplaires comme la prunelle de vos yeux ! C'est mon éternelle recommandation, et on ne peut la trop faire à un homme aussi royalement généreux que vous. »
« Samedi, à 7 heures du matin, 14 juin 56.
< Mon ami, je vous écris sur ce que je trouve. Je n'ai pas le temps de chercher. Grâce au baptême du Prince Impérial, toutes les postes seront fermées de très bonne heure et je ne veux pas que vous chômiez de votre dominicale dans les circonstances présentes.
« J'avais dans la semaine revu notî^e Dargaud, et lui avais transmis toutes vos recommandations, en lui annonçant que sa favorite M^^^ ^^ Moltke aurait un exemplaire non défectueux, et M"^^ de Gramont, un rose, cela l'avait ravi. Je les lui remettrai peut-être demain et nous attendrons les lettres qui viendront plus vite que celles de nos évêques. Jean Lapin La Fontaine Gerbet dort ou rêve et Mg"" Dupuch, qui n'a pas lexcuse de ses distractions, que fait- il?... Je me défie de tout évêque français (du dix-neuvième siècle), quand il s'agit d'un livre qui n'est pas fait par un sout'anier crasseux.
« J'ai vu aussi dans la semaine Sainte-Beuve. Je suis
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resté «ne heure et demie avec lui et je l'ai trouvé vivant, démonstratif, carres.-aiit , enthousiaste, ayant épousé notre succès et les Guérin comme nous-mêmes. Plus de Fonteneile, plus de petit égoïsme à anjiles cachés sous le velours de la politesse, non, mais un intérêt ardent à un succès qu'il dit certain, le succès de Maurice, que le public va mettre d'emblée (ce sont ses propres paroles) auprès d'André Ghénier, dont il n'est pas le pendant toutefois. Son avis est de commencer, le plus tôt possible, la publication du frère après l'étrange et vive impression que vient de produire la sœur, Il faudrait (c'est toujours lui qui parle) être prêt pour Février prochain. 11 garantitle triomphe, et le triomphe, < vous le partageriez, ajoute-t-il. Ce serait décisif dans une renommée que je regarde comme aussi certaine que celle de Guérin lui-même. Cette publication des Guérin nous donne quelque chose de fidèle et d'héroïque qui frappe plus que le talent lui-même et qui doit le porter très haut quand on en a ». Il a dit cela mieux que je ne le dis. Il a parlé d'un Achille et d'un Patrocle littéraires. 11 a été presque éloquent. 11 n'avait pas besoin de me chauffer, du reste. Puisque Achille il y a, je suis toujours tout prêt à me couvrir de mes armes. Il a ajouté qu'il voulait m"être utile pour la vie de Guérin^ qu'il me priait de lui lire quand je l'aurais écrite; qu'il avait connu Morvonnais, lequel avait connu Word^worth, et qu'il avait même des choses inédites sur et de Wordsworth qu'il nous donnerait pour noire Vie. Que lui aussi Vattèlerait au char qui porterait cette statue que nous alloMs élever, qu'il était au Moniteur et qu'il s'engageait non pour un article, mais pour deux, mais pour une étude complète sur notre grand poète, et il a continué ainsi, presque bouillonnant, lui qui n'est qu'un gracieux filet de cascade en conversation, brillant et fin ! mais jamais débordant. 11 débordait!
< De tout cela, qui est excellent, il résulte deux choses. C'est que le charme de la sœur a conquis Sainte-Beuve et a rejeuni sa puissance d'enthousiasme, mais que le succès, adoré par beaucoup d'esprits, a mis son charme
aussi par dessus celui d'Eugénie. Sainte-Beuve est particulièrement de ces esprits qui aiment le succès. Il n'est pas très chrétien. Il faut que sa religion triomphe, à lui. Il ne faut pas qu'elle soit persécutée. Evidemment pour moi, il était en me parlant sous le coup de ce rayonnement inouï de quelques exemplaires dans le monde de Paris, et cela le montait et lui frappait sur le courage la tape qui anime ! Le succès à'Eugenie ne s'arrête point. Il va toujours. L'édition commerciale est demandée de toutes parts. Tout le monde achèterait. Hervé me disait l'autre jour : < Si M. Trébutien veut me faire clicher le volume, je paierai les frais et ferai l'édition. >
« Paris, 9 juillet 1856.
< C'est le 10 demain. Le jour de votre rentrée à Caen, mon cher voyageur. Je viens de mettre sous leurs bandes deux journaux, l'un contenant un article sur Hoffmann {Curiousl), l'autre un article sur un poème de VEnfer d'un diable d'homme qui a du poète en lui, un nommé Pommier, et qui m'a été l'occasion de dire deux mots sur le nommé le Dante, lesquels deux mots ne sont pas mauvais.
< Tout cela, avec cette lettre, va s'en aller vers vous et vous attendre à votre seuil. On s'attarde toujours plus qu'on ne pensait dans ses voyages. Serez-vous à Caen demain ? Hier je vous aurais écrit si je n'avais été de service au journal. Je croyais en revenir assez tôt pour cela, mais j'avais compté sans les esclavages de mon chien de métier. J'ai presque froid dans le dos (d'inquiétude quand je songe que vous pourriez être arrivé sans trouver de lettre de moi ! ( Votre lettre dit le 5 ou le iO), je me rassure en me disant que La Sicotière a pour vous le charme amer de parler de cotre indigne et que vous n'aurez pas compté avec lui. Vous vous serez oublié en Técoutant. Les vraies sirènes, ce sont nos propres pensées, quand elles nous reviennent sur les livres des autres et toute la cire à cacheter du bonhomme Ulysse y fondrait 1...
« Je n'ai rien reçu devons. 11 paraît que le silence épis-
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lolaire règne à la Trappe, comme l'autre silence, mais je ne vous accuserai pas si vous nous revenez soulagé. Malheureusement, pour recevoir àplein les influences austèrement douces de la Trappe, votre âme est encore bien près de sa douleur. Le trouble est jusque dansles nerfs. La Trappe n'est bonne que quand le mal n'est plus que dans l'intelligence, à moins pourtant qu'on ne soit frappé du coup de la grâce, car alors tout est simplifié. Avec la grâce, la vie est refaite à neuf, mais qui peut compter sur la grâce ? On doit la demander, mais ce ne serait plus la grâce, si on pouvait y compter.
« N'importe ! J'espère, je veux espérer, que votre voyage et cette petite cloîtrerie de trois jours vous auront fait du bien, — vous auront un peu cardé le cœur. Vous n'aurez pas absolument pour rien frôlé ces blanches robes silencieuses et fantômales, et la contagion du détachement, cette bonne perle, vous aura peut-être atteint au milieu de tous ces désagraffés de la vie qui en portent la ceinture aussi lâche que celle de César, mais non pas par fatuité, eux ! C'est une erreur par trop spirituaHste que de nous imaginer que le calme ne nous vient pas aussi pa/' dehors. J'en demande pardon à M™^ de Staël, moi, mon cher Trébutien !
« Interrompue et reprise. Interrompue ! et par quoi, mon cher Trébutien ?... par votre lettre qu'on me monte à l'instant et qui me coupe ma phrase. Ah ! mon cher ami, que cette lettre me fait plaisir ! Je vois qu'on écrit encore à la Trappe (que j'accusais plus haut d'un double silence) et même que l'on sait y écrire. La solennité du lieu a agi sur vous. Ni Guérin ni moi ne dirions mieux, mon ami. Votre lettre est vraiment très belle. Votre âme s'y mêle à l'impression des lieux inspirants, et vous rend poète. Si le mot de Bacon est vrai, vous êtes bien assez broyé pour donner tous vos parfums. Quelle douleur, mon Dieu, que votre douleur ! J'en suis véritablement effrayé et désespéré à mon tour. Est-ce que mon affection vous serait inutile et qu'éternellement dorénavant je manquerais avec vous du mot de la consolation ?... »
« Paris, vendredi, 18 juillet 1856.
€ Mon cher Trébutien, vous dites que vous partez jeudi pour le mont Saint-Michel, mais si vous ne partiez pas, qui sait ? la vie est faite d'obstacles — vous auriez besoin d'une dominicale pour dimanche et la voici, mon ami; si vous êtes parti, elle vous attendra. Elle jaunira en vous attendant et vous aurez la triste impression d'une vieille lettre qu'on vous remet à votre arrivée, chose triste, selon moi ! Si vous ne partez point, j'aurai bien fait d'écrire et vous voyez que je m'y prends de bonne heure pour ne pas manquer leur diable de poste. Autrefois une lettre jetée dans leur infâme boîte à cinq heures arrivait le lendemain dès l'aurore à Caen ; cet heureux temps n'est plus. Je l'ai trop éprouvé : une lettre partie à cinq heures n'arrive que dans l'après-midi du lendemain. Si ce n'était qu'étrange ! mais cela a été désolant pour vous, et pour moi... cruel.
« N'en parlons plus. Nous y penserons toujours assez. La semaine n'a pas été gaie, mon cher Trébutien. J'ai porté cette mort de Dulacq et je l'ai trouvée pesante. J'avais de l'affection pour lui et ce ne sont pas des intérêts qui l'ont pleuré en moi et qui le regrettent. Non, c'est mieux que cela. Il m'avait défendu pendant trois ans au Pays, seul contre tous, faisant pour moi des moulinets superbes. De plus, il était du petit nombre de nageurs sur le vaste goutfre avec qui j'aimasse à passer une heure à causer à bâtons rompus. Or. ceci est énorme pour moi : j'ai vu tant d'hommes, et je sais si bien à point nommé ce qu'on va me dire sur toutes choses, que la conversation qui pour moi autrefois était un butiet de trompette ne me sonne plus aucune espèce de diane maintenant. L'excitation qui fait qu'on cause bien, je ne l'ai presque plus jamais. Jolie influence de la vie. Rien ne vaut la peine de remuer. Pourquoi mettre son âme dans tant de choses ?... On sait ! On sait ! On sait ! Dutacq avait aussi pour moi Tintérêt d'un homme qui avait pratiqué à fond la lit'érature de son temps et qui me renseignait
sur l'immoralité de cette compagnie. Je n'ai jamais beaucoup hanté les gens littéraires. J'étais trop du monde pour cela. Mais Dutacq les connaissait avec détail et il me les apprenait. Sa très saine nature n'avait été gâtée par rien, ni par le journalisme, ni par la spéculation, ni par le succès. 11 avait du cœur et le cœur estune lumière. Mes rapports avec lui n'étaient donc pas un nœud d'intérêts, de bons procédés et de reconnaissance, non, c'était une intimité. Vous comprenez maintenant, mon ami, Timpression de cette mort soudaine. Il a été tué par sa propre force, par le sang, et aussi par une médication insensée. Je vous l'ai dit déjà. 11 fallait Rocaché et son calme génie au lit de ce malade, et probablement on l'aurait sauvé. Nous l'avons enterré dimanche au Père-Lachaise, et j'ai voulu y aller à pied. Lacroix (le bibliophile Jacob) a fait un discours selon l'usage de ces polissons qui clabaudent contre les oraisons funèbres et qui veulent bien que tout le monde en fasse... excepté les prêtres. On aurait bien voulu que je disse aussi quelques mots, mais j'ai répondu quil n'y avait qu'un prêtre à qui il convenait de parler sur une fosse ouverte et l'on n'a pas insisté.
c Indépendamment de l'ami pourmoi et du ricochet de cœur pour vous. — Les amis de nos amis sont nos amis. »
« Saint-Sauveur-le-Vicomte, 12 septembre 56.
« Mon cher Trébutien.
« C'est moi, enfin! voici une dominicale. Mais vous ne l'avez pas pour l'heure de votre thé. Ne m'avez-vous pas autorisé à vous écrire quand je le pourrais, n'importe l'heure ? Or, mes moments passent à travers un crible ï Le vortex de Paris n'est que de Teau claire, tranquille et dormante en comparaison du tourbillonnement d'ici. Relations de famille, visites à faire, à recevoir, présentations (car mon père a la coquetterie de me montrer), écart sur la côte de Carteret (nous en arrivons Léon et moi),
voilà qui a dévoré, depuis que je vous ai quitté, toutes les minutes de mon temps.
« Mes parents m'ont reçu... comme vous le pensez, mon ami. Mon père, qui a une bonne vieillesse et que Léon m'a complètement ramené, est très aimable, très doux, très discret, d'une paternité vraiment touchante. Ma mère... Ah ! ma mère, elle s'anime pour moi encore et cela me touche jusqu'aux larmes, mais, mon ami, ce n'est plus même un débris d'elle-même. Ce n'est plus même son cadavre, oublié sur le bord de sa tombe, car son cadavre oublié, le cadavre de ce qu'elle fut, serait une chose imposante et belle ! et beauté, inlelligence, sentiment, feu de la vie, tout est fini, tout a disparu ! Je l'avais laissée ma^'nifique de sa double supériorité physique et morale, je n'ai plus retrouvé qu'une paralytique (elle l'est, vous savez que je suis médecin), avec le re^rard vide et béant, la difficulté de parler, l'horrible stupeur des paralytiques ! Oh ! cela a été bien aiîreux pour moi ; l'abbé m'avait prévenu, mais la surprise et le déchirement n'ont pu m'être évités. L'imagination, d'ordinaire d'un élan qui dépasse les choses, a été battue et trompée par la réalité. Le cœur n'est pas mort cependant dans ce pauvre et cher débris humain, si saint pour moi. Elle m'a reconnu. Je l'ai galvanisée et j'allume encore de temps en temps une pointe de diamant dans ces grandes prunelles ternies où il en brillait des mines toute entières, embrasées des mille feux de l'esprit et du sentiment. Mon ami, j'ai pleuré sur son sein plus amèrement que sur son tombeau. Ils ont cru (car mon père se fait illusion) que c'était de joie. Tant mieux ! mais moi, je sentais mon cœur !
« Je ne croyais pas tant aimer ma mère. Je l'admirais, mais la vie avait tant joué sur moi ! Il y avait tant , d'années de tombées, muettes, entre nos deux cœurs, que [je ne me croyais plus si fils ! Rien ne meurt donc en votre ^ami, mon cher Trébutien, les impressions que je ressens >rès de cette ruine qui fut une chose si superbement organisée m'apprennent des sentiments que je ne me soupçonnais plus. Ma pauvre mère ! ma pauvre mère !
« Je ne puis m'apprivoiser à l'idée de manière ainsi. C'est là ce qui encrépe mon voyage, lequel, sans cela, serait doux, — oui, assez doux, mais triste. J'ai trouvé le pays dépouillé de bien des poésies. Les années, les révolutions, l'exécrable progrès ont déchiré les voiles dans lesquels j'avais emporté l'image de choses détruites sous ces énormes bêtises — l'inutilité et l'amélioration ! Par exemple, ils ont au vieux château de Néel-le-Vicomte abattu une tour, restant de la poterne. L'étang du Quesnay (le Quesnoy) est comblé ! Ou y coupe des saules et de l'osier, et mon aride et fière falaise de Carleret est ignoblement couverte de pommes de terre, avec des clôtures de place en place. Ils disent que c'est de bon rapport.
c Comme ils ne peuvent pas faire tenir la mer dans un pot de chambre ni l'empêcher de se moquer d'eux dans le rire terrible de ses vagues, au moins ils ne l'ont ni souillée ni changée, et je l'ai revue, belle, immaculée, identique à ce qu'elle était dans mon enfance ! C'a été une pure sensation. A mon premier regard du haut des dunes, elle était calme comme une vie apaisée et souriante, avec de longs sillons verdâtres s'entre-croisant, comme les nuances de la nacre, avec de longs sillons lilas.
f Je vous raconterai mes errances au bord de ses flots pendant deux jours — avec l'abbé, ou solitaire, car l'abbé n'a plus la folie des choses extérieures qui nous tient encore, vous et moi, tous les deux. Je vous écris debout sur le secrétaire de ma grand'mère, dans la chambre bleue où je l'ai vue filer à son petit rouet de bois de rose et où elle est morte, il y a plusieurs années. Je suis sans cesse interrompu et je ne puis que passer légèrement sur la pointe des détails que je vous donnerai quand je vous verrai. Je partirai d'ici vers le 20 du mois. J'irai à Avranches, Mortain et Granville, puis enfin je jetterai l'ancre àCaën pour une dizaine de jours, et cela pour vous, uniquement, pourvoussew//
. « Nous passerons dix jours de bonne vie. Nous causerons jusqu'au fond de l'intimité. D'ici là, écrivez-moi un peu. Je m'ennuie de ne plus voir de votre écriture et je vous
en demande instamment quelques bribes. M'avoir revu a-t-il fait quelque diversion à votre chagrin ? Moi do toutes manières, ami.
(( Adieu et à bientôt. Je vous embrasse avec la plus tendre effusion. >
On s'expliquerait facilement, si toutes les lettres étaient publiées, le fanatisme d'amitié qui portait Trébutien à éditer, à petit nombre, avec un luxe rare, et pour quelques amis choisis, certains écrits de M. d'Aurevilly, tels que Trente -six Ans ^ Deux Rhythmes oubliés, Le Pacha, enfin les poésies sans titre. A voir la profonde et subtile pénétration, l'une par l'autre, de ces deux natures, on comprend qu'on trouve dans les notes manuscrites de Trébutien, sur un voyage qu'il fit en Angleterre, la trace constante de l'admiration que lui inspirait d'Aurevilly? Cependant ils se trouvèrent parfois en complet désaccord, notamment lors de la publication de la Vieille Maîtresse, «Elle le (Trébutien) bouleversa complètement, et malgré toute l'ardeur de son amitié, il lui fut impossible de saisir la portée morale de cette étrange conception. Dans les premiers temps de sa vie, il avait transcrit tous les passages de la correspondance de Jules d'Aurevilly- qui avaient trait à ce sujet et il les avait joints à l'exemplaire qui lui avait été adressé. Quelques lignes empruntées à une lettre du 6 juin 1851 suffiront à montrer avec quelle énergie Trébutien maintint jusqu'à la fin sa désapprobation* :
• Notice Biogi^aphique et Littéraire sur Trébutien, par M. E. de Robillard de Beaurepaire, conseiller à la cour d'appel de Caen (1872).
« Ce que vous me dites de la Vellini me désole. Elle ne vous plaît pas. Voilà le meilleur de mon succès manqué. Elle ne vous plaît pas ! que m'importe le reste? Il y a plus profond, plus fondamental, quand il s'agit d'âmes comme la notre, que des jugements : ce sont des impressions. Les vôtres sont contre moi : vous foudroyez mon succès. >
Joubert a dit quelque part : « La nature a fait deux sortes d'esprits excellents : les uns pour produire de belles pensées et de belles actions, les autres pour les admirer. > Trébutien appartenait aux derniers, dit son biographe, M. de Beaurepaire. Aussi, bien qu'il ait écrit un certain nombre de pages remarquables, Tauteur a-t-il toujours, chez lui, été primé par l'éditeur. Orientaliste, il n'est que l'écho de M. de Hammer; médiéviste, il se cantonne dans la publication sans commentaires des anciens textes; antiquaire, il reproduit, avec la nuance passionnée qui était dans son tempérament, les idées de l'un des fondateurs de la science archéologique en France, M. de Gaumont ; et quand il aborde la littérature moderne, il semble que ce soit uniquement pour se faire l'introducteur et le patron des œuvres de ses amis. Il y avait en Trébutien quelque chose de supérieur encore à un bibliophile : c'était l'homme de goût, ennemi du prosaïsme et de la vulgarité, raffiné quelquefois jusqu'à la prétention, d'une impressionnabilité telle, que l'émotion touchait, chez lui, à la souffrance, admirablement organisé, après tout, pour comprendre les nuances et les délicatesses du langage, et apprécier tous les sentiments nobles et grands.
Cette modeste existence, consacrée tout entière à la science, s'éteignit le 23 mai 1870.
Celte longue liaison de Trébutien avec l'auteur de la Vieille Maîtresse me fut contée un soir au sortir du cirque, dit Octave Uzanne *, et j'entends encore la voix du gentilhomme valognais, cette voix fièrement timbrée qui devenait si divinement mélancolique et qui savait dire et conter comme dorénavant je n'entendrai plus jamais dire ni conter.
« J'étudiais mon droit àCaen, c'estlàque mon père, craignantlesexcès d'une fougue intraitable, m'avait envoyé, afin d'éviter que je ne fisse des folies à Paris ou que je devinsse homme politique — une infamie à ses yeux ! — Mon droit, à moi qui rêvais alors, mon cher, de la vie fringante, du bruit militaire, des charges et des sonneries, des uniformes et des aiguillettes ! Je devrais être aujourd'hui le maréchal d'Aurevilly ! Quand on se sent des torches allumées en soi, il est triste de faire des économies de bouts de chandelles, etje m'ennuyais ferme à Caen. En dépit d'une société des plus distinguées, je me sentais isolé devant moimême etje cherchai logiquement à me plonger dans une lecture forcenée.
< J'avisai près du pont de Caen ce qu'on nommait autrefois un cabinet littéraire, et, tandis que je bouquinais, le libraire, tète de Siméon le Stylite, œil vif et profond, front remarquable, me parla, et je fus frappé de l'accumulation intelligente et habile de son érudition. C'était un homme maigre, à l'allure pénitente,
Article de la Revue Le Livre,
'J30 BARBEY DAUREVILLY
comme un père da désert, avec une jambe repliée, le pied en l'air... une jambe ankylosée, infernale...
« Malgré la différence des conditions apparentes, nous conçûmes, dès le début, cette ardente sympathie querien ne démentit pendant longtemps. Monarchiste et religieux, d'un catholicisme de fer, Trébutien avait étudié le persan, l'arabe et le turc, et il avait publié chez Dondey-Dupré, dès 1826, des contes inédits des Mille et une nuits. Il connaissait déjà les Francisque Michel, les Le Roux de Lincy, les Jubinal, les Julien Travers et autres archéologues de lettres, et il fonda cette Revue de Gaen qui n'eut qu'un numéro, et dans laquelle parut Zea, mon premier essai dans la nouvelle, que je signai alors Jules Barbey.
« Trébutien se fit l'éditeur à un petit nombre d'exemplaires (trente ou quarante-cinq), de ces ouvrages ou plaquettes que vous autres bibliophiles, vous recherchez avec tant de soin : le Brummell, les Prophètes du Passé, la Bague d/Annibal, Trente-six Ans, œuvre introuvable, Deux Rhythmes oubliés; le Laocoon, les Yeux Caméléon^ ]es Poésies \ et je les lui dédiais; c'était une restitution, car il savait éditer comme Benvenuto Gellini, ciselait, et il taillait mes cailloux comme on taille les diamants. J'étais déjà digne du surnom de < Lord Anxious », que je me suis décerné, car sur la question des corrections typographiques j'étais angoissé, tyranniquement obsédé par ïerratum. Mais Trébutien était là, et rien n'échappait à son œil de typographe étonnant. Ce fut en causant avec cet ami
* Ces poésies ont été réimprimées en in-8 à Bruxelles en 1870, à 72 exemplaires, par Insig?iis Nébulo (Poulet-Malassis).
idolâtre que je conçus l'idée d'une série de romans sur les guerres de la Chouannerie et qu'il me fournit mille documents précieux relatifs à cette histoire des chouans dans le Gotentin, sur laquelle je pensais fixer les rayons bleus de mon imagination ; mais je ne persistai point dans cette voie : la vie est plus forte que nos projets, et après la publication du Chevalier des Touches et celle de la Première Messe de Vabbé de la Croix-Jugan qui devint plus tard ÏEnsorcelée, j'virrêtai mon épopée de la chouannerie que je voyais si vaste et si prodigieuse.
« Après un stage assez long à Gaen, — poursuivait Barbey d'Aurevilly avec le geste qu'il avait d'élever sa main aristocratique dont l'index était replié à la hauteur de ses lèvres, comme pour soutenir et souligner sa parole après un temps assez considérable, — je vins à Paris, pour y gaspiller les quelques livres parisis que me laissait un oncle à héritage. C'est alors que j'écrivis à Trébutien, qui s'ennuyait mortellement dans sa solitude à Caen, cette formidable série de lettres [ui, réunies, forment plus de trente volumes in-4° Stdans lesquelles j'ai versé le meilleur de moi-même mr les hommes et les choses de ce temps.
Trébutien ne semblait vivre que par mes lettres [u'il copiait pieusement ; cette corresponnance était la communion intellectuelle de ce fanatique d'amitié ; 'étais le soleil, la lueur divine qui arrivait brillante it chaude dans cette lucarne de savant et je ne manquais guère le courrier qui devait alimenter la fer- ]veur de cet ardent par réflexion.
< Trébutien vint à Londres par la suite pour des recherches; et delà il passa à Paris où il séjourna pendant quelque temps et retournadéfinitivementàCaen. »
Trébutien avait à peine connu Maurice de Guérin et pas du tout Eugénie, mais Barbey d'Aurevilly le voulut de moitié avec lui et lui communiqua son tendre enthousiasme pour le frère et la sœur. Il en devint, comme on sait, l'éditeur, et en publia les œuvres, le journal et les lettres. L'ensemble de ces relations * forme un des plus curieux épisodes de l'histoire littéraire de ce temps : on nous permettra, cependant de ne l'aborder et de n'y toucher qu'avec une extrême réserve, et sans aller plus loin qu'il ne l'est permis à un simple annaliste.
Né sous le premier Empire, Maurice de Guérin mourait avant d'avoir accompli sa trentième année. Il avait été l'un des hôtes de l'abbé de Lamennais, à la Chênaie, et l'un de ses prosélytes ; puis il s'affranchissait de l'influence du prêtre breton, sitôt devenu apostat, il s'émancipait de la foi, se laissait gagner à la vie du siècle, menait pendant quelques années la vie mondaine et parisienne, et ne redevenait chrétien que pour expirer. D'une haute sensibilité, d'une intelligence profonde, ce jeune homme se révélait poêle à ses compagnons de prosélytisme, Hippo-
* Le 1" et le 2" Mémorandum de Barbey d'Aurevilly (1836 et 1838) qui sont sous presse, sont comme lapréface nécessaire des œuvres des Guérin, ainsi qu'un des Memoranda déjà parus, (1856) montre Barbey d'Aurevilly à Gaen, près de son ami Trébutien, en préparant avec lui la publication.
lyle de la Morvonnais, François de Marzan, l'abbé Gerbet, depuis lors évêque de Perpignan, l'abbé de Gazalès, que j'ai encore connu vieillard, à la table commune de la rédaction de V Univers, Elie de Kertanguy, La Provostaye et Eugène Bore.
Durant son séjour à Paris, il fréquenta Scudo, Amédée Renée, Trébutien, et surtout il retrouva son ami d'Aurevilly qu'il avait connu au collège Stanislas et auquel illisaitsesversetconfîaitsesprojetsd'œuvres ^ futures. Il écrivait un Bacchus dans VInde, et méditait ^■:\xn Hermaphrodite, attiré par l'art antique qu'il ne cessait d'étudier aux Musées du Louvre. Mais ce ne fat qu'une année après sa mort que la Revue des Deux- Mondes le mit sur le pavois.
« Ce qui lui valut cet honneur posthume d'être ainsi classé à l'improviste, à son rang d'étoile parmi les poètes de la France, dit Sainte-Beuve \ f était une magnifique et singulière composition, le Centaure, oii toutes les puissances naturelles primitives étaient senties, exprimées, personnifiées éneriquement, avec goût toutefois, avec mesure, et où é déclarait du premier coup un maître, « l'André hénier du Panthéisme », comme un ami l'avait éjà surnommé. Des fragments de lettres cités, des panchements qui révélaient une tendre et belle me, formaient autour de ce morceau colossal de arbre antique, comme un chœur charmant de
^ Étude biographique et littéraire servant de préface aux )urnal, lettres et poèmes de Maurice de Guérin, publiées par N-S. Trébutien.
demi-confidences à moitié voilées, et ce qu'on en saisissait au passage faisait vivement désirer le reste. Il y eut dès lors dans la jeunesse toute une école choisie, une génération éparse d'admirateurs qui se répétaient le nom de Guérin, qui se ralliaient à cette jeune mémoire, l'honoraient en secret avec ferveur, et aspiraient au moment où Tœuvre pleine leur serait livrée, oii l'âme entière leur serait découverte... Rien n'était exagéré dans la première impression reçue en 1840; tout aujourd'hui se justifie et se confirme ; l'école moderne compte bien en eff'et un poète, un paysagiste de plus. >
George Sand ajoutait, analysant en femme ce c ractère : < C'était une de ces âmes froissées par la réalité commune, tendrement éprises du beau et du vrai, douloureusement indignées contre leur propre insuffisance à le découvrir, vouées en un mot à ces mystérieuses souff'rances dont René, Obermann et Werther offrent sous des faces différentes le résumé poétique. >
De profondes affinités durent exister entre ce jeune homme singulier et Barbey d'Aurevilly ; tous deux ne comprenaient-ils pas l'amitié d'une façon exquise, et l'amour comme une religion, « amour de poète, avoue xM™*' Sand, qui ne se contente absolument que dans les choses incréées ». Tous deux avaient le culte de l'idéal, tous deux indulgents et dévoués jusqu'au stoïcisme, esclaves de leur parole, ne se résignaient point aux ordinaires vulgarités. Ils furent fort intimes, et môme dans la correspondance d'Eugénie de Guérin, à un certain moment, revient fréquemment
le nom de M. d'Aurevilly qui logeait alors à l'hôtel de Neustrie, 9, rue Port-Mahon.
c Son voyage à Paris, dit Sainte-Beuve en parlant d'elle, i apporta des déceptions d'estime, d'amour et de royance dont elle eut à souffrir. Mais Barbey d'Aureilly, dans une page splendide d'éloquence, conte l'arivée à Paris de cette belle et bonne provinciale, page ui n'est pas le moindre joyau de son étude si pasionnée sur M"^ de Guérin, et qui se terminait par ces aroles superbes : « Tirée de sa campagne, amenée en paure comme une princesse des contes de fées, sous l'éclat timidant des lustres, elle y vint sans embarras, sans isgrâce, avec un aplomb chaste et patricien qui disait ien, malgré les torts de la fortune, pour quel rôle social lie était faite. Sans l'avoir jamais vu, elle était Faubourg aint-Germain. Byron raconte en ses Mémoires, qu'il fut moin de V introduction, dans les salons de Londres de iss Edgeworth, et qu'elle ressemblait à l'idée qu'on peut faire de Jeannie Deans. Mais la campagnarde du Gayla escendait des plus belles porteuses de faucon qui traersent, gantées de daim, corsetées d'hermines et en robe traînante, les chroniques du moyen âge. Les manants avaient tué le faucon ; les révolutions, emporté les armoiries. Une époque sordide méprisait le bouquet de roses de la dot qui avait séché dans des mains résignées, — dans des mains vouées, pour toute occupation désormais, à tourner le fil de la quenouille ou les grains du chapelet... N'importe! < Si, comme l'a dit un hardi penseur, e tout homme est l'addition de sa race >, elle était l'addiiun de la sienne, et le malheur, l'isolement dans la vie, acceptation de toutes les croix qui sont toutes les vertus, e ciel enfin, descendu dans le cœur de la femme, n'avait pu effacer l'aristocratie pui^sée dans le sein de sa mère, et les traditions du bei'ceau. »
Sainte-Beuve, d'après un assez méchant volume de feu Nicolardot *, < se jetait en gourmet sur tous les articles de M. Barbey d'Aurevilly. Maintes fois il me dit : « 11 ne se servirait que du quart de son esprit, qu'il en montrerait encore assez pour forcer de l'admirer. > Jamais il ne m'en parlait sans lui donner du vibrant. »
Cependant M. d'Aurevilly, bien qu'il eût avec le célèbre critique qu'il devait remplacer plus tard au Constitutionnel^ de nombreux rapports littéraires, ne fut jamais son ami, dans le sens exact du mot. Il le malmena même assez rudement, dans ses Quarante Médaillons de l'Académie, tout en reconnaissant en lui un homme d'esprit, qui, un. jour, avait eu du génie, — du génie malade. Mais il y avait surtout en lui un professeur échoué sous le vent des sifflets, — à colères de dindon, — malsain, entortillé, précieux, cauteleux. C'est une < Locuste au miel », un critique dont la critique n'est « qu'un empirisme incertain », — un « esprit sans magnanimité, pointilleux, vulgaire, susceptible ».
Ces aménités, éparses dans un petit chapitre et fort bien encadrées, feront assez bien comprendre l'anecdote que rapporte le Nicolardot précité, Dangeau de quelques hommes de lettres, dont il ne flairait pas que Fécritoire.
Il y raconte que ce fut par suite des insinuations de Sainte-Beuve queM. de Persigny intima àM.Grandguillot la défense d'accepter, dans le Pays^ les articles
* La Confession de Sainte-Beuve, par Louis Nicolardot.
de M. >Jarbey d'Aurevilly, et que M. Victor de Laprade fut chassé de sa cliaire à la Faculté de Lyon. A part ces premiers amis de jeunesse, on a peu ^de renseignements sur les relations littéraires de ■M. d'Aurevilly pendant les premières années de sa '■ie à Paris. On ne voit son nom figurer dans aucun rcénacle. Il ne va ni chez M™® Récamier, ni chez .M™° Ancelot, ni aux soirées de la place Royale chez Hugo, ni à l'Arsenal, chez le bonhomme Charles Nodier. Il est plus gentilhomme que « gendelettre » ; il préfère les vicomtesses du noble faubourg aux boulevardiers. Il n'est pas un des familiers de Balzac ; il est mêlé aux écrivains admis dans quelques salons, ^mais en dilettante plutôt qu'en confrère. Cependant n'est pas sans rapports avec Théophile Gautier, fGérard de Nerval, Hugo même et quelques autres [encore. Il se rencontre parfois avec M. de Pontmartin, [« dont le désespoir est de n'être toujours qu'un amateur >, et de dissimuler assez mal sa couronne comtale. En somme, il n'a aucune attache dans la société des gens de lettres, et s'en tient à l'écart ; les journaux ne parlent pas de sa personne, très peu de ses œuvres, et s'il se colporte un mot de lui, c'est d'hôtel à hôtel, d'un camp rival à l'autre.
Il connut surtout beaucoup alors M. d'Yzarn de 'Freyssinet et le marquis de Custine, ce personnage étrange d'untalent subtil, poétique et si élevé, dontPhilarète Chastes trace dans ses Mémoires ce joli portrait : « Il m'étonnait par son discours voilé, ses traits d'esprit timides, son bon ton admirable, son aptitude à tout faire comprendre, qui décelait le vrai gentilhomme,
sa malice enveloppée de soie et de coton, ses douceurs du grand monde qui semblaient à peine viriles, une timidité bizarre, et comme un sentiment personnel d'abaissement et de mortification peu d'accord avec les éclairs vifs et les lueurs philosophiques, les observations hardies, jaillissant de cet épais mélange de modestie douloureuse et de mélancolie, de mysticisme et de sensualité basse. On ne peut mieux conter ni mieux dire. Pas de lourdeur ni de pétulance... « Je l'étudiai donc très attentivement, achève Philarète ; je le plaignis beaucoup; et je rêvai souvent avec tristesse sur les effets que les vieilles civilisations produisent, sur ce gentilhomme déchu, et sur certains organismes exténués et avachis qui se développent comme les lichens chez les peuples qui finissent. »
M. d'Aurevilly fut fidèle aux salons et aux amitiés qui l'accueillirent dès son arrivée à Paris. Ceux de ^me Amaury de Maistre, de AP^ de la Renaudière, de M'^^ du Vallon notamment. Mais il se montra peu dans le monde, et se réserva, comme plus tard encore, à l'intimité.
N'eut-il pas toujours la fierté de sa solitude, et ne sut-il pas cacher cette part de son existence qu'il se réservait de vivre seul, admirable exemple que ne comprennent pas assez les écrivains de nos jour?, qui se juchent sur tous les piédestaux de la réclame !
Un des grands amis de Barbey d'Aurevilly, ce dut être Charles Baudelaire, dont le caractère sans aucune
banalité ni vulgarité pouvait s'associer au sien dans des affections et des haines communes. Le poète des Fleurs du Mal est trop connu, pour qu'il soit nécessaire d'en parler ici longuement. Nul n'a mieux esquissé cette étrange silhouette que Théodore de Banville.
Au moment où parurent les Flews du Mal, Baudelaire avait demandé à Barbey d'Aurevilly de lui consacrer un article, qui fut écrit, mais que /e Pays ne jugea pas à propos d'insérer. Cet article forme un des Appendices de l'édition des œuvres complètes du poète. Celui-ci y est présenté comme un génie, comme le génie qui, selon l'expression de Victor Hugo, « a « créé un frisson nouveau ».
(( Dans un temps où le sophisme raffermit la lâcheté et où chacun est le doctrinaire de ses vices, M. Baudelaire n'a rien dit en faveur de ceux qu'il a moulés si énergiquement dans ses vers. On ne l'accusera pas de les avoir rendus aimables. Us y sont hideux, nus, tremblants, à moitié dévorés par eux-mêmes, comme on les conçoit dans l'enfer. C'est là en effet Tavanceraent d'hoirie infernale que tout coupable a de son vivant dans la poitrine. Le poète, terrible et terrifié, a voulu nous faire respirer Tabomination de cette épouvantable corbeille qu'il porte, pâle canéphore, sur sa tête hérissée d'horreur. C'est là réellement un grand spectacle ! Depuis le coupable cousu dans un sac qui déferlait sous les ponts humides et noirs du moyen â^'e, en criant qu'il fallait laisser passer une justice, on n'a rien vu de plus tragique que la tristesse de cette poésie coupable, qui porte le faix de ses vices sur son front livide. »
Et plus loin, le critique ajoutait :
« On a beau être artiste redoutable, au point de vue
le plus arrêté, à la volonté la plus soutenue, et s'être juré d'être athée comme Shelley, forcené comme Léopard!, impersonnel comme Shakespeare, imiitféreut à tout, excepté à la beauté, comme Gœthe, on va quelque temps ainsi, — misérable et superbe, — comédien à l'aise dans le masque réussi de ses traits grimés ; — mais il arrive que, tout à coup, au bas d'une de ses poésies le plus amèrement calmes ou le plus cruellement sauvages, on se retrouve chrétien dans une demi-teinte inattendue, dans un dernier mot qui détonne, — mais qui détonne pour nous délicieusement dans le cœur.
Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courag-e De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
Enfin, cette page nnagistrale se terminait par cette majestueuse invocation :
« Les solitaires ont auprès d'eux des têtes de mort quand ils dorment. Voici un Rancé, sans la foi, qui a coupé la tête à l'idole matérielle de sa vie, qui, comme Cali^'ula, a cherché dedans ce qu"il aimait et qui crie du néant de tout en la regardant ! Grovez-vous donc que ce ne soit pas là quelque chose de pathétique et de salutaire ?... Quand un homme et une poésie en sont descendus jusque-là, — quand ils ont dévalé si bas, dans la conscience de l'incurable malheur qui est au fond de toutes les voluptés de l'existence, poésie et homme ne peuvent plus que remonter. M. Charles Baudelaire n'est pas un de ces poètes qui nont qu'un livre dans le cerveau et qui vont le rebâchant toujours. Mais qu'il ait desséché sa veine poétique parce qu'il a exprimé et tordu le cœur de l'homme lorsqu'il n'est plus qu'une éponge pourrie, ou qu'il l'ait, au contraire, survidée d'une première écume, il est tenu de se taire maintenant, car il a dit les mots suprêmes sur le mal de la vie, — ou de parler un autre langage. Après les Fleurs du Mal^ il n'y a plus que deux partis à prendre pour le poète qui les fit éclore : ou se brûler la cervelle... ou se faire chrétien ! >
^^f LETTRES A G. -S. TRÉBUTIEN 141
Nous n'avons pu retrouver qu'une lettre de Barbey d'Aurevilly à Baudelaire. Elle est relative à son article du Réveil sur Edgar Poë, qu'il avait intitulé : le Roi des Bohèmes, un an après le fameux article sur les Fleurs du Mal. La voici :
« Vendredi, 14 mai 1858.
« Homme de peu de foi, pourquoi vous troublez-vous?
« Un titre !
« Un songe !... Me devrais-je inquiéter d'un songe !
« Et de quoildonc avez-vous peur et vous étonnez- vous, mon ami ?... Vous savez mes opinions litéraires sur Edgar Poë. Vous avez mon article du Pays, et tel qu'il est, avec ]es réserves qui s'y trouvent, sur la valeur absolue des œuvres du conteur américain, cet article ne vous a pas mécontenté.
« Je ne me déjuge point littérairement. Mon article du Réveil est la confirmation de mes opinions du Pays.
« Voilà pour la littérature, le mérite intellectuel de l'homme que vous admirez.
« Quant à mes opinions morales et non littéraires, vous savez ce que je suis, — le Réveil qui vous déplaît, vous l'a assez dit et aussi tout ce que j'ai écrit depuis sept ans. — Du point de vue de cette moralité qui est pour moi le sommet du haut duquel il faut embrasser et juger la vie, j'ai regardé Poë. Je l'ai trouvé coupable et je l'ai dit.
. a Pouvez-vûus, avec ce que je suis, vous étonner de cela?
€ Bohème ! il Test. Ne l'ai-je pas dit d'ailleurs avec cette expression dans l'article même du Pays qui ne vous a pas contrarié? Il est bohème, et de tous les littérateurs dignes de ce nom, il est le plus fort, le plus poète, le plus grand à sa manière, et voilà pourquoi, à mes yeux, il en est le roi.
« Bohème ! si vous lisiez mes articles du Réveil, qui
ont une unité sous ieur variété apparente, vous sauriez ce que je mets sous ce nriot, — l'individualité, l'absence de principes sociaux, etc., etc., elc.
« D'ailleurs, je n'emprunte pas plus ce terme au vocabulaire de Veuillot qu'au vôtre. C'est un mot frappé depuis longtemps et qui circule. Je l'ai pris, parce qu'il dit bien ce qu'il veut dire ; vous vous en nommez vousmêmes. La Sainte Bohème, — a dit votre ami M. Théodore de Banville.
« Mon ami, calmez-vous. L'article d a Réveil n'est pas d'ailleurs fait de manière à diminuer l'importance de Poe et de votre publication. Au contraire. Il ne vous lésera pas dans vos intérêts de traducteur. [J'y montre même des entrailles pour votre homme de génie, tout en le condamnant, car vous savez si j'aime l'esprit.
« N'est-ce pas pour cela que je vous aime ? »
A VUnivers, on ne voulait de lui qu'à la condition qu'il se laissât mettre dans la bouche un joli petit mors d'acier fin, comme il l'écrivait à l'un de ses amis.
Et pourtant Louis Veuillot avait écrit ce beau vers :
0 cœur gonflé de haine, affamé de justice !
Mais il ne fallait qu'un grand-prêtre dans le sanctuaire... Barbey d'Aurevilly fut miséricordieux : il ne fit aucune place au rédacteur en chef de VUnivers dans son volume des Juges jugés, et bien qu'il ait souvent, à son endroit, parlé un éloquent feuilleton, jamais que je sache, il n'écrivit ce qu'il pensait du seul homme qu'il eût pu, à bon droit, considérer comme son rival.
N'avaient-ils pas, en effet, des haines etdes répulsions communes ? Dans un des chapitres de Çà et Là, Louis Veuillot dévoile ses sympathies et ses antipathies lit-
téraires. Il juge, absout ou condamne, d'un trait de plume ; il est très net et très clair, et ne s'excuse pas d'être franc :
« Gil Blas est un mauvais livre, plein de misanthropie, avec du venin contre la religion ; c'est un livre mal fait, parce que rien n'est plus faux qu'un tableau de la vie humaine où ne paraît pas un homme de bien. — Dans Corneille, ce qu'il y a de plus beau, c'est Polijeucte et ensuite le Cid et ensuite Ginna. — Ce n'est pas Athalie, qui est le chef-d'œuvre de Racine, c'est Phèdre : en voici la raison : celle-ci n'est pas plus grecque que Joad n'est Hébreu ; mais on peut arranger les Grecs comme on veut, et il faut laisser les Hébreux comme ils sont. — Shakespeare est grossier. — La Fontaine est gaulois. — M. Veuillot n'aime point Molière, ni Saint-Simon, le duc des Mémoires^ qui, s'il* est honnête homme, l'est malhonnêtement ». — La Rochefoucauld est un précieux [peu sincère, et les trois quarts de ses fameuses Maximes sont des pauvretés qui ne valent que par le tour. — La Bruyère est un garçon mécontent des femmes, un littérateur mécontent de la société. Le volume des Caractères devient pesant dès le milieu. — Rabelais étonne. Par quel jeu de la nature ou quel secret de l'art un pourceau peut-il avoir tant d'élégance et d'esprit ? « Pendant un temps je le lus avec plaisir; j'étais surtout content de lui, quand je n'étais pas content de moi. > — Montaigne n'est pas davantage admiré : petit diplomate, petit militaire, très petit maire de Bordeaux ; grand raisonneur toujours.
— Alfred de Musset et Victor Hugo sont des artistes, avec la marque et le malheur du temps. Ils étaient nés pour Ja grande poésie ; l'un est sans suite, l'autre est sans goût. L'un a méprisé son génie, l'autre eu est follement iilolâtre. — Ni la piété, ni l'impiété de l'âge prochain ne voudront de Lamartine. Il avait de bsaux dons. Que de richesse pour ne faire qu'un bruit stérile !
— Chateaubriand est l'homme de la prose, l'homme de
la phrase, dont le cœur et tout l'esprit sont dans son encrier ; Atala est ridicule ; René, odieux ; le Génie du christia7iisme manque de foi ; les écrits politiques manquent de sincérité; les Martyrs sont un livre faux de pensée, de couleur, de style, d'une langue trop maniérée, et qui fatigue par le soin et par la recherche. »
Gomme journaliste, Louis Veuillot ne peut être j ugé que de deux façons : on l'aime ou on le déteste ; il n'y a pas de moyen terme, car ils n'était pas de. ces tempéraments qui poussent à la modération. Mais la verdeur de ses articles du « jour le jour » ne doit pas faire oublier ses livres, et il faut qu'on reconnaisse en lui le styliste parfait, le littérateur complet, le voyageur perspicace, l'observateur passionné, le descriptif élégant, le romancier spirituel, et, — ne criez pas au paradoxe, — le plus amoureux des poètes en prose.
Son roman l'Honnête femme semble dérobé à quelque maître du xvii*^ siècle. Imaginez la marquise de Sévigné collaborant avec M""® de Lafayette, ou plutôt avec Hamilton. C'est la même saveur d'observation prise sur le vif, la même allure preste et vive ; c'est le ton spirituel, la verve gauloise. L'Honnête femme est un roman qui traite de l'amour, voire de l'adultère. Louis Yeuillot se croyait le droit "de prendre son bien où il le trouvait. Il observe et décrit la passion maîtresse du genre humain, aussi bien celle qui forme les Sapho et les Ninon, et qui inspire également Anacréon et Pigault-Lebrun , Virgile et M. Emile Zola, celle qui n'écoute ni le devoir, ni la probité, ni la piété, ni l'honneur, — que cet amour légitime qui n'affaiblit ni la force ni la vertu. Il y a là toute l'his-
toire d'un cœur, avec ses faiblesses, ses chutes, ses relèvements, ses hésitations, ses défaillances, avec la victoire finale que ce cœur n'aurait point remportée, sans les puissants auxiliaires qui viennent l'assister, la foi, la confession^ la fierté chrétienne. Or, la lecture de cette œuvre n'est-elle pas absolument saine? Quelles belles leçons y découvriront les coquettes, les libertins, les hâbleurs de toutes catégories ! On y voit une honnête indignation contre le vice, et si l'auteur s'y fait parfois indulgent, il n'a aucune complaisance périlleuse.
Corbin et cC Aubecourt est un récit gracieux et simple ; il n'a qu'une héroïne, il se développe tout entier dans un salon, et n'emprunte d'intérêt ni aux descriptions de paysages, ni aux analyses psychologiques. Ce n'est qu'un long monologue, et l'on ne peut s'en détacher ; c'est l'histoire d'une âme candide, d'une grâce comparable aux plus délicates productions de Dickens.
Cette pénétrante suavité de sensations, ce charme doux, ce langage coloré, cet esprit attique, cette fine satire à laquelle ne peut échapper l'écrivain, même lorsqu'il badine, on les trouve à un égal degré dans ses Historiettes et Fantaisie s. Le'] oïi pastiche qui a pour titre V Epouse imaginaire est coquet et pimpant comme une pastorale florianesque, et d'un goût élevé comme une lettre à Philothée. Chez Louis Veuillot, le- style, c'est l'ascension. Il fait penser à l'ode magnifique de Longfellow dont chaque strophe est coupée par le mot Excelsior. La Journée d'un Missionnaire, le Vol de rAme, les Histoires de Théodore, seraient des nouvelles à la Mérimée, si l'on n'y sentait autre chose que
le vain scepticisme et l'égoïsme cruel de cet académicien desséché. Mais on y vit, on y aime, on y croit à une vie meilleure, à une compensation des fadaises dici-bas. Ni Tôpffer, ni Sterne n'ont rien fait où il y ait plus d'humour que dans Au temps des Diligences, et personne assurément ne lira sans pleurer la Chambre nuptiale^ ce chef-d'œuvre en six pages, où la plus belle page traite de l'Amour. Quil a dû aimer et souffrir, celui qui a semé ainsi tous les trésors de son cœur, prodigue d'affection, d'amitié, de dévouement, d'enthousiasme et de croyance !
L'àpre labeur du journalisme, les polémiques sans trêve, les luttes soutenues par cet athlète qui se comparait lui-même au < Suisse écartant de la hampe de sa hallebarde les chiens qui veulent venir souiller l'église >, ont pris à ses goûts de pur littérateur les plus belles heures de sa vie. Mais l'auteur de V Honnête Femme et des Historiettes^ de Çà et Là et de Corbin et (TAubecourt est un romancier de race, et ces œuvreslà survivront, j'en suis sûr, à ces prodigieux entassements d'articles, qui débordent e^i trente ou quarante volumes de Mélanges, et qui sont presque dans l'oubli, parce que les agitations d'aujourd'hui font oublier les agitations d'autrefois.
L'un des meilleurs portraits littéraires de Louis Veuillot est celui que donna dans le Gaulois Henri de Pêne, au lendemain de la mort de l'illustre polémiste, en avril 1883.
a Le journaliste seul est populaire en lui, mais le romancier et même le poète sont dignes de la plus haute considération. Si l'on avait encore le goût et le
loisir des comparaisons littéraire, je conseillerais de lire V Honnête Femme, de Louis Veuillot. Balzac, Charles de Bernard, et, bien plus tard, Flaubert, dans Madame Bovary, Zola, dans certaines peintures dont le relief de vérité locale a paru une nouveauté aux oublieux, n"ont pas dépassé les beaux chapitres de Y Honnête Femme. Gomme poète, M. Veuillot s'est réveillé tard et, parait-il, avec une grande défiance de lui-même. >
Louis Veuillot et Barbey d'Aurevilly se rencontrèrent dans une égale admiration et dans une même affection, pour un irrégulier du sanctuaire, qui vécut toute sa vie pauvre, ignoré, malmené et dont la gloire posthume n'a rejailli, hélas! sur aucun des siens, Raymond Brucker.
Paul Féval le peint de main de maître dans le premier épisode, — qui est le plus beau, — de ses Etapes d'une Conversion.
€ Jean parlait merveilleusement bien; ce qu'il disait entraînait et charmait pendant qu'il le disait. Dès qu'on était dehors, il y avait du déchet, c'est vrai, mais quelque chose restait à côté de ce qu'il avait dit, au-dessus, audessous, je sais où, et l'on voyait devant soi des horizons ouverts.
< L'écho de sa pensée éveillait une mémoire d'espèce très particulière; on gardait en le quittant le ressouvenir de sensations qui n'avaient été aperçues qu'à travers lui, mais qui persistaient comme réelles.
< Quand je détourne mes regards du présent pour les reporter en arrière, je vois, comme si elle était là, devant moi, cette tête tourmentée, mais si calme, de l'esclave de la foi qui s'émerveillait d'avoir douté... Il est là, le vieil homme que j'aimais; véritablement homme, pétri d'humilité et de dédains, de pardon et de rancune, de charité et
148 BAUBEï d'aurevilly
de cruauté : amalgame de douceur, d'amertume, d'obéissance, de murmures, d'imprudence et de sagesse! et bon, et loyal et gétiéreux 1 Le voilà avec ses traits hardis, bizarrement fouillés, sa joue longue, creuse et blême, hachée de rides dont chacune trahit un sarcasme guéri, une colère apaisée, une plainte réduite au silence. »
Brucker était, en effet, une pittoresque figure d'orateur populaire, admirable d'éloquence et de répartie. C'est lui qui répondait : « Flatteur! » à quelqu'un qui l'avait appelé «Jésuite ». C'est lui aussi qui disait : « L'homme s'en va parfois, dans les sentiers de traverse, pour embêter Dieu ; mais Dieu, qui l'aime, le ramène dans le bon chemin à grands coups de pied au c... > C'était un Voltaire à l'envers, qui laissait parfois voir l'endroit ; il avait gardé certaines formes voltairiennes qu'il employait avec succès contre Voltaire lui-même.
« Spirituel, paradoxal, éblouissant, il ouvrait à tous les vents sa main droite, qui était pleine de paradoxes, et sa main gauche, qu'il croyait pleine de vérités. Depuis le commencement de ce siècle, il n'y avait pas eu de bonne erreur dont il n'eût été le complice et dont son esprit n'eut été le condiment. Comme il avait de généreuses aspirations, mêlées à de singulières ignorances (et ce lut là, en réaUté, le caractère de toute cette époque), il s'était . lancé dans toutes les aventures philosophiques, religieuses et sociales. Ne sachant rien encore de la véritable régénération, il avait essayé de toutes les palingénésies. Tour à tour saint-simonien et fourieriste, il avait fini par jeter un bel éclat de rire à tous systèmes qui l'avaient successivement enfiévré. Car il y avait en lui, tout à la fois, du métaphysicien et du gamin. L'amour, d'ailleurs, le consolait assez facilement de ses désillusions de penseur. Puis, chemin faisant, il n'avait pas été sans conquérir quelque
demi-gloire. Il était romancier, et ses ('ontes de V Atelier avaient fait du bruit. On le regardait dans le monde des boulevardier?, comme un homme d'infiniment d'esprit, mais qui dépensait trop aisément ce trésor et courait risque de faire bientôt banqueroute. Sceptique, gouailleur, plein de lui, comme un homme qui a fait l'épreuve de toutes les philosophies et sait à quoi s'en tenir sur toutes les écoles, heureux de vivre et se sentant au cerveau une inépuisable provision de mots fins et de réparties invincibles, le front haut et le sourire aux lèvres, Raymond Brucker entra donc, un beau matin, dans la petite chambre du père de Ravignan. « J'ai des objections à vous faire, » lui cria-t-il. Le père le regarda comme il savait regarder, et lui dit de se mettre tout d'abord à genoux. Cinq minutes après, Brucker se relevait catholique.
Depuis lors, il n'a jamais cessé de l'être K
Sans doute, M. d'Aurevilly avait rencontré Paul
* Raymond-Philippe-Auguste Brucker est mort à Paris, le 28 lévrier à l'âge de soixante-quinze ans. La plupart de ses œuvres ont paru sous le pseudonyme de Raymond. 11 a collaboré à un grand nombre de recueils, sons les noms les plus, divers : Ghampercier, Devernay, Etienne de la Berge, Gh. Dupuy Olibrius... Il a écrit dans le Figaro, dans le Canon d'alarme *n 1848, dans le Constitutionnel en 1854. Il publia son premier loman, le Maço?i (1828), en collaboration avec Michel Masson, et les Intimes (1831), avec Léon Gozlan. Il a publié : les Sept Péchés capitaux (1833) ; — UnSecret (iSSb);-- Mensonge (1837) ; — Maria (1840) ; — Henriette (1840) ; —le Scandale (1841) ; — Au milieu de Bruyères le Châtel (1842) ; — Les Doctrines du jour devant la famille (1844), ouvrage qu'il a signé de son nom véritable ; — Le Bouquet de Mariage, arrêté par un procès. On lui doit encore les Contes de V Atelier.
{Annuaire de la Presse.)
Féval dans quelques salons littéraires, mais ce ne fut qu'à la fin de sa vie qu'il le connut bien, et ce fut, je crois, en mon très modeste logis qu'ils se revirent, après la mémorable conversion de l'auteur du Bossu^ laquelle fît, en son temps, plus de bruit qu'il ne fallait. Paul Féval babitait alors bien loin de notre quartier des Invalides, une maisonnette entourée d'un jardin sans ombrages, tout en haut de Montmartre, sous les énormes constructions de la basilique du Sacré-Cœur.
Après avoir sonné à la porte, qu'une vieille servante bretonne venait ouvrir, on traversait un couloir tendu de vieilles tapisseries, un salon jadis de style Louis XIV, orné de deux beaux portraits, un petit oratoire tendu de velours cramoisi, tout illuminé de cires et parfumé de fleurs, et l'on était introduit enfin dans un vaste cabinet de travail, aux portières en velours cramoisi bordées de larges bandes armoriées aux écussons de toutes les familles nobles de Bretagne. On y reconnaissait les neuf mâcles de Roban, les chevrons d'argent de Machecoul, le hon de Glisson, les écus d'Avaugour, de Malestroit, de Goazvenon, de Beaumanoir, de Laval, de Goulaine, de Guébriant, de Kerven. Les sièges offraient les mêmes écussons brodés sur un velours rouge qu'encadrait richement le vieux chêne sculpté. Dans les vases en faïence bleue et blanche, s'entassaient des touffes de genêts. De beaux livres garnissaient les rayons de deux meubles sculptés; une table énorme chargée de papiers, de livres d'épreuves, de cartons, et de journaux, occupait le centre de la pièce.
Aux murs étaient suspendus des tableaux, des statuettes, des faïences.
A la place la plus apparente on voyait un crucifix de bois, une relique de famille, entrelacée d'une branche de buis bénit, à demi desséché.
On le sait assez, Paul Féval possédait les dons séducteurs : l'invention qui enfante : l'imagination, reine des facultés artistiques, qui revêt l'idée de la vie et de la couleur. Il voyait juste et bien, il était varié, il avait de l'entrain, de la verve, le don du rire et le don des larmes. Franc, gai, amusant, ironique. Au soir de sa vie, après des luttes désespérées, il revint au grand chemin de la vérité et de la justice. L'heure sonne toujours, oii l'esprit et le cœur veulent une consolation et un réconfort que rien d'humain ne peut donner. Cette heure vint pour l'éminent écrivain : il l'attendait depuis longtemps déjà.
C'est que ce retour espéré et prévu chez Paul Féval est plus rare qu'on ne pense parmi ceux qui ont pu sonder la profondeur des abîmes du cœur humain, qui ont connu toutes les misères, analysé toutes les passions, disséqué bien des consciences et rencontré sous leurs pas le mal plus souvent que le bien. A ce métier de peintre des folies humaines, on devient parfois sceptique ; l'esprit satirique étouffe la sensibilité, le froid examen anéantit l'enthousiasme ; l'observation, sans cesse prolongée, engendre l'habitude du mépris.
I Lorsque la lettre où il avouait sa conversion parut dans un modeste journal et fut ensuite reproduite par tous les autres, il y eut quelque émoi dans le monde
littéraire OÙ le célèbre romancier tenait une si grande place.
Paul Féval était né à Rennes en 1817. D'une haute taille à peine courbée, sa barbe grise encadrait les traits accentués, un peu durs, du type celte, puissant et robuste. Le regard était vague, profond, allant par delà, — un regard en dedans, — ou pétillant de malice. La bouche, sarcastique ; l'accent joyeux, vibrant, moqueur. L'homme était un railleur féroce. Il se défendait volontiers d'être artiste parce qu'il avait horreur de la bohème.
Il appartenait à une ancienne famille de robe ; M. Le baron de Létang, son grand-père, avait été procureur général à la cour de Rennes ; son père, savant jurisconsulte, mourut en 1827, conseiller à la même cour. M. Féval en a laissé un admirable portrait dans le Drame de la Jeunesse, le livre dont il était le plus fier et qu'il regardait comme la meilleure de ses œuvres, et dans la Mort du Père.
A l'époque oii le feuilleton régnait sur le journalisme, Paul Féval partageait avec Alexandre Dumas les faveurs du public et jouissait d'une immense popularité. L'abondance de ses productions, l'originalité de son talent lui donnaient la première place. Tel de ses romans mettait Paris en émoi. Livres, drames, conférences, il abordait tout avec un égal succès. Pourtant, il n'a pas écrit une seule ligne hostile à l'idée religieuse ; tout au contraire, il respectait autrefois le sentiment religieux qu'il posséda pleinement, après sa conversion. Paul Féval a écrit peu de romans d'analyse*; il peint ses héros avec les qua-
lités elles défauts qui s'associent chez tousles hommes. Il s'entend à merveille à découvrir, à faire mouvoir ce vestige, cette ombre de vertu qui gît ensevelie sous les passions et les vices ; et l'étincelle couvant sous la cendre réchauffe parfois la matière inerte, et ce reste d'amour, de patriotisme, de respect, de foi qui sommeillait parfois au fond de cette âme s'éveille tout à coup, se développe, grandit et sauve. Le trait caractéristique du talent de Paul Féval, c'est la bonne humeur. Il n'a point mis ses écrits au service d'un système. Il n'a d'autre prétention que celle d'amuser. Il est un conteur et non un moraliste. Il ne s'est pas, comme Eugène Sue, complu à étaler des plaies sociales incurables, excitant les convoitises des malheureux ; il n'a pas, comme Frédéric Soulié, peint la société sous des couleurs horribles, poursuivant l'idéal du mal, comme d'autres recherchent l'idéal du bien, proclamant l'impunité et l'ubiquité du crime. L'absence de visées originales fait précisément son originalité, comme l'absence des peintures systématiquement immorales fait la morale de son récit. Il va où son imagination le conduit, mais comme son imagination n'est pas pervertie et qu'il n'a aucun parti pris; le vice et la vertu ont une part à peu près égale dans ses œuvres, sans que la vertu soit monotone, sans que le tableau du vice soit démoralisateur. Dans les œuvres que, pendant quarante années, il ne cessa de produire, iln'en est pas une qui ait eu pour effet d'exciter les rancunes du peuple et de propager la haine. C'est pourquoi je n'ai jamais compris que l'on tînt à corriger ses romans, sous
prétexte de les mettre entre toutes les mains. Pas une scène licencieuse, pas un mot contre la foi ne déparait aucun d'eux, En les corrigeant — mot et chose ridicules ! — on les a certainement gâtés, et le Péval expurgé prête parfois à rire, même aux collégiens.
Un jour, le baron Platel, qui vaticina pendant vingt ans, une fois par semaine, dans le Figaro, et qui s'avisait de se croire un des néo-prophètes envoyés de Dieu pour la conversion du monde à la fin de ce siècle, eut occasion de parler d'Ernest Hello, qu'il compara tout naïvement à un druide, et qu'on ne voyait certes pas, maigre, chétif, glabre qu'il était, drapé d'une ample tunique blanche et couronné de feuilles de chêne. Or, M. d'Aurevilly, qui écrivait alors dans le Triboulet, s'écria que « Triboulet est le bouffon d'une reine, — qui s'appelle la Justice '), — et vengea son ami en répondant à Ignotus :
« Ernest Hello est un chrétien tout simplement. 11 n'y a aucun druidisme dans son affaire. Seulement, ce qui trouble Ignotus et ce qui en troublera bien d'autres, c'est qu'Ernest Hello est un chrétien mystique,. et qu'on a perdu tout à faitlesensdela mysticité. Dans ce temps d'ignorance religieuse, de scepticisme imbécile et d'impertinente civilisation, personne ne comprend le mystique, ce raffiné dans l'ordre divin, et voilà pourquoi on le travestit 1 On en fait aujourd'hui un druide, demain en en fera quelque bonze ou quelque fakir. Il a le malheur, il est vrai, d'être catholique, ce qui ne mène à rien maintenant, pas même à la célébrité 1 Mais c'est un homme du catholicisme le plus haut et dont les livres, inconnus en raison même de leur
supériorité, sont des chefs-d'œuvre d'éloquence, de doctrine et de sentiment. Ces ciiefs-d'œuvre, allez ! ne lui ont été inspirés par aucun chêne. Coupez toute cette chesnaie, mon cher Ignotus, ou sortez-en au plus vite. L'halluciné qu'on a la bonté d'ajouter au druide — toujours pour divertir l'assemblée, n'est pas plus que le druide dans ce charmant garçon d'Hello. C'est un esprit net, positif et droit qui, comme tous les contemplateurs religieux du reste, va plus avant que les autres hommes dans la connaissance des choses humaines. Avez-vous lu son livre de VHomme où il se montre un moraliste aussi vaste qu'il est profond? Avez-vous lu ses études sur Shakespeare d'une beauté telle, qu'il n'y a rien dans la critique contemporaine qu'on puisse décemment etjustement leur comparer! ... Hello pourrait avoir très bien le pédantisme de ses vertus ou de son génie ; eh bien ! le joyeux garçon ne l'a pas. Cet enthousiaste dans la foi, ce docteur en mysticité est un homme du monde plein de gaîté, d'aisance et de réparties. De très bonne maison, il a le ton de ceux qui ont le bonheur, car c'en est un encore, — d'être bien nés.
€ Pour moi, j'ai fait ce que j'ai pu pour cet homme qui aime la gloire comme ïamoureux de Reine aimait la reine. J"ai fait ce que j'ai pu, une fois, deux fois, dix fois, mais j'ai, à ce qu'il paraît, la main malheureuse. J'ai ouvert ses livres. J'en ai exalté les beautés. J'ai dit que cet homme, trop ignoré, méritait la gloire, et qu'il ne l'avait pas peutêtre par l'unique raison qu'il la méritait. Amère plaisanterie de la destinée! L'univers entier connaît Zola, et Hello qui a écrit des choses sublimes, nul ne saitson nom... »
« Certes il aimait la gloire, ce pauvre Hello, à qui un écrivain auquel il rappelait sa promesse d'un article sur de ses livres, objectait qu'il en avait un plus pressé à écrire sur saint Louis, et s'attirait cette réplique :
— « Saint Louis est au ciel, il peut attendre, moi, j'ai besoin de votre article. »
Issu d'une excellente famille de magistrature, né en Bretagne, élevé dans les principes les plus rigides, et recevant dès son jeune âge une haute culture intellectuelle, Ernest Hello fut attiré vers les études philosophiques et religieuses, et s'y livra tout entier. Fort jeune encore il fondait avec Georges Seigneur le journal le Croisé et pénétrait dans le groupe littéraire formé par quelques écrivains catholiques, dont la plupart sont aujourd'hui oubliés : Paul Yrignault, Barnabe Ghauvelot, Dubosc de Pesquidoux ; — puis Léon Gautier, devenu membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; Firmin Boissin, allègre journaliste, toujours sur la brèche ; Henri Lasserre, que son livre sur Lourdes a fait riche et célèbre, et dont la cour de Rome a mis à l'index la traduction un peu trop libre des Evangiles. Après diverses publications relatives aux polémiques religieuses qui passionnèrent le pays au moment oii la guerre d'Italie fut décidée, Ernest Hello se lança dans le mysticisme. Il traduisit le Livre des visions de la bienheureuse Angèle de Foligno, puis les œuvres choisies de Rusbroëk V admirable — religieux de la Vallée Verte, en Brabant, qui fut surnommé le contemplateur sublime, et fut l'un des plus célèbres mystiques du xiv® siècle.
D'autres livres, VHoinme, le Style, Paroles de Dieu, les Plateaux de la Balance, de nombreux opuscules, une collaboration assidue aux journaux et aux revues catholiques auraient du donner à Ernest Hello
ÎS A G. -S. TRÉBUTIEN
cette gloire terrestre qu'il ambitionnait surtout parce qu'elle eut sanctionné sa mission d'écrivain en ce monde. Mais il mourut sans l'avoir obtenue.
Walter Scott, en mourant, disait à son gendre Lockart :
— « Soyez bon, mon ami, soyez bon, il n'y a que cela de vrai. »
Hello n'avait même pas à donner ce conseil qu'il avait pratiqué toute sa vie, à l'incomparable épouse qui fut son ange gardien, l'unique et magnifique onsolation des amertumes qui ne lui furent pas épargnées. La presse catholique déteste plus encore les indépendants de la plume que les irréguliers du sanctuaire, et peut-être y a-t-il à cela quelque raison, ou du moins quelque apparence de raison. En effet, plonger dans la conscience humaine, pénétrer dans ses replis multiples, n'est pas sans danger. De même que les pêcheurs de perles risquent leur existence à xplorer le fond de la mer, de même l'observateur expose sa vie morale à scruter les mystères du cœur. Il perd d'abord ses illusions : non pas ces illusions .riantes de la vingtième année, qui durent peu et disparaissent au moment voulu, parce qu'il faut qu'elles soient détruites si l'on veut vivre, mais ces illusions qu'il serait si bon de garder toujours, et que les pauvres d'esprit ont le bonheur de conserver jusqu'au dernier soupir. Il y perd aussi ses plus chères croyances : non pas la foi en Dieu, la foi aux choses divines ; mais les croyances purement humaines, celles qui touchent aux vanités que nous chérissons,
i58 BARBEY D*AUREVILLY
à l'amitié, — à la reconnaissance, — à l'honneur mondain, — au désintéressement.
Je crois qu'Edgar Poë en était arrivé là, et qu'il en est mort. L'iiomme qui portait le scalpel dans les plus subtiles impressions de l'esprit et du cœur, et qui savait les traduire avec une si ardente et si étrange éloquence ; l'écrivain qui poussait presque jusqu'au délire la manie de l'investigation et qui peignait avec une prestigieuse adresse les convoitises, les jalousies, les haines, les effrois, sans en négliger les nuances les plus affaiblies, les effets les moins apparents, Edgar Poë ne croyait certainement plus à rien, si ce n'est à Dieu, à la vie future, à la justice éternelle, à ce qui est, enfin, au delà du tombeau. Il méprisait l'humanité, pour l'avoir trop regardée ; et de l'homme il ne voyait plus, — le malheureux ! — que les passions, les vices, les défauts, les travers. C'est en perdant toute confiance généreuse, toute estime de son prochain qu'il avait acquis cette science prodigieuse qui fait de ses contes autant de chefs-d'œuvre inoubliables, terriblement attrayants, et sous l'influence desquels on se débat, pour peu qu'on sache lire.
Le littérateur américain, popularisé en France par la traduction de Baudelaire, est lu avidement depuis quelques années. De nombreux pastiches de sa manière se sont produits, sans jamais s'élever au-dessus du médiocre, et définitivement on peut dire que si Poë a formé une école, il a fait des écoliers plutôt que des élèves. Il reste le maître. Eh bien ! Ernest Hello est, en somme, parvenu à l'égaler.
Un de ses contes, Ludovic^ est une merveille. Le sujet en est l'avare pur, l'avare complet, l'avare jusqu'aux dernières profondeurs ; en un mot, qui dit tout, Vidolâtre de Vor. Au flamboiement infernal de cet \ avare, tous les avares connus, observés ou inventés par des générations de génies, Harpagon, Shylock, Grandet, pâlissent, s'effacent, et rentrent dans le néant devant cet avare.