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le pape régnant, Pie IX, par une intuition latente dans son cœur mystique, avait vu dans le grand homme le saint, et avait désigné le comte Roseliy de Lorgues rpour être le postulateur de la cause de béatification .auprès de laS. Congrégation des Rites. Celait la gloire, |;jenfîn! la gloire venue d'en haut, pour le Héros et
5on Poète, qui « avait trop indissolublement attaché fsa noble vie à la vie colossale de Christophe Colomb,
►our qu'il fût possible de l'en détacher ». Et il ajou- Ftait :
€ L'histoire de Colomb par M. Roseliy de Lorgues est un vaste morceau d'hagiographie. C'est comme le premier acte d'un procès-verbal de canonisation pour plus tard... C'est une œuvre capitale d'efforts et même de résultats. C'est la première grande œuvre qu'on ait érigée à la mémoire d'un des phis grands hommes qu'ait eu l'huma nité. »
La famille de Roseliy, dont le nom s'écrit indifféremment Roselli et Roseliy, ou Rosselly et Rosselli, est une des plus anciennes familles d'Italie, originaire de la ville d'Arezzo, en Toscane, d'où elle s'est répandue en divers États de la péninsule. Ses armes sont : D'azw à, un cœur percé d'une flèche d'or^ au chef d'argent chargé de trois roses de gueules^ avec deux lions pour support, et la devise : Vulnerasti cor meum, vos cœli. En 1309, un Jean Roseliy accompagnait le pape Clément V à Avignon, et se trouvait témoin d'une charte octroyée par le roi d'Angleterre à Raymond de Séguin. A la fin du siècle suivant, un autre Roseliy, jurisconsulte célèbre, joua un rôle important. Les papes Martin V et Eugène IV le chargèrent de plu-
sieurs négociations. Il reçut de l'empereur Sigismond le titre de comte, avec le privilège extraordinaire de créer des chevaliers et des notaires, de légitimer et d'émanciper les enfants sans l'intervention du magistrat. C'était le mettre au-dessus des lois, mais l'empereur croyait qu'on ne pouvait moins faire pour un homme qu'on avait décoré du titre fastueux de Monarque de la Sagesse. A Padoue, où il vint professer le droit avec un grand éclat, il fut encore appelé le Monarque des deux droits. Il publia plusieurs ouvrages d'une haute portée. Ce fut un de ses proches parents, le comte palatin César Roselli, qui devint le chef de la branche française de cette illustre maison. Il avait embrassé avec ardeur le parti du roi René, qui revendiquait la couronne de Naples, fort du testament de la reine Jeanne. On sait que René, trahi par ses généraux, fut obligé de fuir devant Alphonse d'Aragon, en 1442. Roselli préféra l'exil à la violation de ses serments et s'expatria ; mais il mourut presque en débarquant à Marseille ne laissant qu'un fils, compagnon de sa mauvaise fortune, Antonio.
Le roi René accueillit avec bonté celui-ci, auquel il donna, pour l'indemniser de ses biens perdus en Italie, la charge noble de notaire de la couronne de Provence, titre équivalent à celui de conseiller, qui avait des privilèges fort étendus. Un mariage fixa Antoine Roselli dans la petite ville de Seillans ; il y acquit des terres et y transporta sa charge de notaire royal , charge qui prit fin en 1486, par suite de la réunion du comté de Provence à la France ; mais le notariat royal, privé dès lors de ses anciens droits, demeura
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néanmoins dans la famille, transmis de père en fils, jusqu'à la fin du siècle dernier. Les Roselli firent donc souche à Seillans, où ils s'allièrent aux familles de Pellicot, de Pastoret, de Jordany, de Pellicot-Seillans.
C'est à Grasse que naquit le comte Roselly de Lorgues. Parent du marquis de Pastoret, alors chancelier de France, M. Roselly de Lorgnes (ut d'abord destiné à la carrière préfectorale. Il faisait ses premières armes dans l'administration, comme chef du cabinet du préfet de Chartres, lorsque survint la Révolution de 1830. Le jeune gentilhomme, décidé à ne point servir la nouvelle dynastie, se retira, refusant les offres les plus séduisantes, pour se consacrer uniquement à la défense des grandes vérités sociales, ainsi qu'à l'amélioration des classes laborieuses. On sait assez combien déplorable était la situation du pays, à la suite des funestes journées de Juillet : l'esprit d'impiété, d'insubordination se manifestait partout ; l'émeute était en permanence. En 1833, il fonda la première publication d'enseignement progressif et religieux qui ait paru en Europe, sous ce titre : Journal des Instituteurs primaires. Comme corollaire, il remit aux Chambres législatives la première pétition qu'on ait faite pour améliorer le sort de ces modestes fonctionnaires.
Après s'être adressé aux enfants et aux instituteurs, le noble écrivain voulut s'adresser aux pères de famille, aux hommes lettrés, et c'est alors qu'il composa Le Christ devant le siècle, où il avait rassemblé toutes les preuves que fournit l'histoire mieux
RAiniKY D AlRKVIf.LV
comprise et creusée plus avant, en faveur de Fauthenticité de la Bible et de l'Evangile.
L'éminent publiciste écrivit ensuite le Livre de la Commune^ et Tannée suivante : De la Mort avant Vhomme et du péché originel, l'œuvre la plus hardie qui soit sortie d'une plume orthodoxe.
C'est dans un quatrième ouvrage, publié en 1844, La Croix dans les deux mondes, qui eut un retentissement comparable à celui du Christ devant le siècle, que M. Roselly de Lorgues essaya pour la première fois de restituer à l'histoire la véritable physionomie de Christophe Colomb et de montrer qu'il avait été autre chose et mieux qu'un grand homme. Ce livre a donc ceci de particulier, qu'il fut le point de départ de la grande évolution par laquelle son auteur est devenu l'historien de Christophe Colomb.
Par une coïncidence singulière, Pie IX était le premier pontife qui, de visu, eût connu le Nouveau Monde. Ce pape, d'un si grand esprit et d'un si grand cœur, donna la mission officielle à M. Roselly de Lorgues d'écrire la vie de Christophe Colomb, ouvrage qui souleva de violentes polémiques, et fit naître trois autres livres encore : V Ambassadeur de Dieu, Satan contre Christophe Colomb, et enfin V Histoire posthume de Christophe Colomb.
Ce n'est pas ici qu'il nous appartient d'analyser ce majestueux récit des merveilles accomplies par le grand navigateur, d'insister sur le côté surnaturel de sa mission dans le monde. Plus de huit cents évéques, c'est-à-dire la majorité du corps épiscopal de l'univers catholique, ont adhéré, par leur signature, au
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Postulatum présenté en cour de Rome, parle comte Roselly de Lorgnes. On se figure aisément ce que ce résultat représente de veilles, de labeurs, de voyages, et l'on ne sera point étonné qu'il ait fallu toute la vie d'un octogénaire, une persévérance surhumaine, un courage infatigable, une puissante volonté, pour mener à bonne fin une pareille entreprise.
L'historien de Christophe Colomb, l'historien définitif, après lequel il n'y a plus rien à dire sur la découverte de l'Amérique, après lequel il n'y a plus rien à glaner dans l'immense quantité de matériaux accumulés par quatre siècles sur le fait le plus important, le plus miraculeux des annales du monde chrétien, cet historien qui s'est donné tout entier, avec un désintéressement inouï à la tâche la plus attrayante, mais la plus ardue, celle de réhabiliter une figure historique, attaquée par la calomnie, sacrifiée par l'humaine ingratitude et par l'indifférence des siècles ; le comte Roselly de Lorgnes, enfin, a mérité, dans le Panthéon des hommes illustres de notre époque, une place que la postérité ne lui marchandera pas. < Nul n'est prophète en son pays et pour les siens ! ... » Cette sentence de l'Ecriture, trop souvent exécutée, hélas ! par l'envieuse race dont nous sommes, elle ne sera point réalisée, plus tard, quand les passions apaisées, les vanités froissées, les orgueils blessés, laisseront surgir dans sa lumineuse sérénité et son auguste dignité l'imposante figure de ce vieillard dont le nom est désormais immortel, comme celui de son héros, et glorieux pour toujours I
C'est à lui que M. d'Aurevilly voulut dédier son
beau livre les Juges jugés, et il le fît en ces termes émus :
« PermeLlez-moi, mon cher et noble comte, de vous dédier le sixième volume d'un otivrag-e où vous teniez déjà votre place. En ce livre des Œuvres et des Hommes^ j'ai eu le bonheur de parler le premier de votre belle Histoire de Christophe Colomb, ce monument élevé à Ja gloire du plus grand des hommes, payé du Nouveau Monde, qu'il donna à l'Ancien, par l'ingratitude universelle. Vous seul, parmi les historiens des deux mondes, vous avez pu dissiper, au soufÛe tout-puissant de votre histoire, les brumes entassées par les plus basses fumées des hommes sur une gloire qu'il n'est pas plus possible d'abolir que d'arracher une étoile du ciel. En nous la faisant voir, celle-là, tout entière dans son orbe et dans sa splendeur, vous avez partagé ses rayons.
c Mes rayons, à moi, ce sont mes amis. Je me pare avec orgueil de leur amitié. Gomme une femme qui met ses diamants dans ses cheveux, j'ai toujours mis le nom d'un de mes amis à la tête de chaque volume des Œuvres et des Hommes. Je ne pouvais pas oublier le vôtre. Qu'il y soit donc et qu'il m'y protège, et qu'il y fasse briller aux yeux de tous l'aifection, le respect et l'admiration profonde que j'ai pour vous et qui sont ma lierté. »
Assez fréquemment, le comte Roselly de Lorgues réunissait autour de sa table quelques amis, les uns, qui l'avaient suivi à travers sa longue carrière, les autres plus jeunes, qui s'ébahissaient du grand ton, de l'affabilité, de la gaieté spirituelle de ces vieillards. A ces fêtes, présidées par la comtesse de Lorgues, grande dame qui conservait les belles traditions de l'ancien régime, et, lorsqu'elle eut été ravie à l'affection de son mari, par une parente de celui-ci qui porte un nom illustre dans les sciences et les lettres,
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assistaient Barbey d'Aurevilly, l'orientaliste et archéologue Ferdinand Denis, Tabbé Bonnefoy, doyen de Sainte-Geneviève, Henri Lasserre, Léon Gautier, Louis [Teste, MP" Jules Morel, consulteur de l'Index, le savant helléniste marquis de Queux de Saint-Hilaire, le baron Ernouf, des diplomates, des artistes, des gens \de lettres.
Quelles charmantes soirées dans ces salons de la rue Chomel, où Ton causait de tout excepté de poliflique, où chacun se sentait à sa place ! Et quel plaisir lorsque, vers le milieu de la nuit, on soupait, entre cinq ou six intimes à cette table où Barbey d'Aurevilly et le comte Roselly de Lorgnes, portant allègrement le poids de leurs quatre-vingts ans, tenaient tète aux plus jeunes convives!...
Combien qu'il fut lui-même journaliste dans l'âme, Barbey d'Aurevilly fréquentait peu les journalistes. Leur vie décousue, surchauffée, soumise à l'imprévu, sans règle, l'effarouchait. Il les voyait, en passant, mais ne traînait point dans les bureaux de rédaction, et n'allait pas au café depuis qu'on avait fermé Tabourey. Parmi ceux qu'il préféra, dans cette caste, — car le journalisme n'est-il pas devenu une caste, selon la prophétie de Balzac ? — je ne parlerai donc que de Xavier Aubryet, Henri de Pêne et Jules Vallès, morts tous les trois.
Xavier Aubryet mourut il y a quelques années, à cinquante-sept ans.
« Lui qu'on avait connu brillant d'esprit et de corps, aimant la vie, Parisien jusqu'aux moelles, ne vivait plus, tordu par une maladie effroyable, que pour souffrir dans une retraite sans repos. Élancé, maigre, de jolie tournure, Aubryet était devenu, vers quarante ans, un vieillard déjeté, tremblant ; cette agonie dura dix an?. L'amitié la plus ingénieuse ne pouvait dissimuler, en face de ce moribond, une pitié douloureuse à qui en est l'objet. Lui-même, reprenant le vieux mot mélancolique et désespéré, disait qu'il ne vivait plus que pour se regretter.
Aubryet a peu produit. II passait son temps à flâner et prodiguait son talent en causeries. Il a éparpillé un peu partout des trésors d'esprit *.
Xavier Aubryet mourut d'une maladie atroce après sept années de torture, après avoir écrit sa Philosophie mondaine^ où il se montre tour à tour moraliste ingénieux, paradoxal, humoriste, dilettante raffiné, exquis, un peu subtil.
Henri de Pêne était né à Paris en 1830. Après de brillantes études au collège Rollin et de nombreux succès universitaires, il commença son droit et se lança dans le journalisme à la suite de la révolution de 1848. Il était, au moment du coup d'Etat, secrétaire de rédaction à VOpinion publique, journal royaliste. Au début de l'Empire, il écrivit au Nord et à V Indépendance belge des courriers parisiens, et l'on peut dire que dès cette date il fut l'initiateur du journa-
* M. Henry Fouquier, chronique dans le XIX^ Siècle.
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lisme mondain. Il était d'ailleurs un parfait homme du monde. Doué de tous les agréments physiques, très correct de tenue et de mise, il avait véritablement grand air, et le nom de « gentilhomme de lettres > qu'on lui a donné n'était pas usurpé.
On connaît les deux duels successifs qu'il eut avec des officiers, à propos d'un écho paru dans le Figaro, et qui faillirent avoir une issue tragique, car il fut grièvement blessé et resta quinze jours entre la vie et la mort.
A peine rétabli, if se remit au travail, car une particularité à signaler chez un homme qui avait l'aspect et les allures d'un élégant oisif, c'est l'immense labeur qu'il accomplit jour par jour. Un simple fait en donnera une idée. Dans son cabinet de toilette, il faisait piquer, le matin, par des épingles, au mur, les journaux qu'il venait de recevoir et qu'il parcourait pendant qu'il s'habillait. Autant de minutes gagnées ainsi. C'est par là qu'il pouvait suffire à l'incroyable tâche d'écrivain qu'il avait abordée courageusement et qu'il a si longtemps menée à bien.
Jusqu'à la chute de l'Empire, cet efTroyable labeur ne fut pas récompensé. Henry de Pêne avait joué de malheur. Après quelques années de succès, la Gazette des Etrangers, et Paris, fondés successivement par lui, n'avaient pu conquérir la faveur du grand public. Mais, après la Commune, un revirement heureux se manifesta dans la destinée de l'écrivain. Les conservateurs de toute nuance avaient admiré le courage avec lequel il était allé affronter, le 22 mars, les balles des fédérés sur la place Vendôme. On lui avait su gré
d'être tombé au premier rang des défenseurs de l'ordre, et à peine fut-il rétabli d'une grave blessure reçue à cette occasion, qu'il sentit venir à lui un grand courant d'opinion. Il en profita avec habileté. Le Paris- Journal, qui avait succédé au /*am, connut, à partir de ce moment-là, quelques belles années de prospérité. Avec une souplesse qu'on ne lui soupçonnait pas, Henry de Pêne s'était mis à traiter les questions politiques dans un style familièrement élé gant, sous son nom d'abord, et sous d'autres incarnations : Popinot, Desmoulins. Les lecteurs lui vinrent. L'autorité de son nom s'accrut, et si la monarchie avait été rétablie à ce moment-là, nul doute qu'Henry de Pêne n'eût été désigné pour un poste important dans la carrière qu'il ambitionnait, la diplomatie*.
Peu de temps avant la mort de M. le comte de Ghambord, Henri de Pêne écrivit sur ce prince un livre très complet et des plus remarquables ; ce n'était pas seulement une simple biographie, mais un véritable livre^ plein d'aperçus profonds, de vues grandes, et animé des plus beaux sentiments.
< Malgré le talent de romancier que de Pêne révélait tout récemment, et que rAcadéniie a sanctionné, écrivait M. Octave Feuillet à un directeur de journal, il a élé avant tout un journaliste, et c'est à ce titre surtout qu'il doit être apprécié et, j'ose dire, admiré. Il a été, comme journaliste, l'honneur et l'exemple de sa profession. Pendant quarante ans de polémique politique, de critique littéraire, de chronique mondaine, sa plume vaillante est restée, dans sa main, pure et droite comme une épée.
* M. Gaston JoUivet, article du Figaro.
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Pendant quarante ans de hâtive improvisation quotidienne, il n'a eu à se reprocher qu'une seule et insignifiante légèreté de rédaction, aussitôt rachetée par son sang. Sa polémique au milieu des passions de nos temps troublés et de leur excès de langage, n'a jamais cessé d'être loyale, courtoise, française. Son style avait la dignité et la grâce qui caractérisaient sa personne. Enfin, après quarante ans de journalisme militant et incessant, à travers les révolutions politiques, les luttes littéraires, les tentations de la vie, les fièvres du boulevard, il est mort invariablement fidèle à toutes les religions de sa jeunesse. 11 est mort royaliste. — Il est mort chrétien. — 11 est mort pauvre. »
c Le souvenir d'Henry de Pêne se lie, pour moi, aux premières heures de ma vie littéraire, a écrit un autre académicien, M. Jules Claretie, à ce temps oti je le rencontrais si souvent, dans l'humble logis d'Henri Delaage, cette petite chambre où le chroniqueur parisien venait chercher des sujets de causeries pour l'Indépendance belge. Ce mondain, en effet, était un laborieux, un de ces journalistes qu'écrase la tâche quotidienne. Delaage battait les buissons de Paris, et Mané profitait des découvertes d'Henri Delaage et écrivait ces étincelantes et amusantes chroniques alors réunies en volumes, devenus rares, Paris vivant, Paris effronté, etc., qu'on pourra consulter, un jour comme nous consultons, à présent, le Tableau de Paris, de Sébastien Mercier.
Henri de Pêne se dépensa donc dans les luttes affreuses du journaliste quotidien : l'auteur de Trop belle, de I\ée Michon, des Demi-Crimes^ fut tué par la besogne quotidienne. Un vrai boulevardier celui-là ! ayant de l'esprit à en revendre, et qui en vendait, à trop bon marché ! Le chroniqueur alerte de tous les journaux, quand les journaux avaient de l'esprit, et
prisaient davantage une nouvelle à la main qu*une information financière. Il maniait l'épée aussi bien que la plume, gentilhomme de nom et d'effets, duquel on ne pouvait pas dire qu'il descendait des croisés... par les fenêtres, — et qui toute sa vie, dès ses dix- huit ans, mit en pratique l'adage antique : Noblesse oblige! Mais ce descendant, non descendu, avait une tâche cruelle autant que sublime à remplir, et il paya de son travail une dette lourde qu'il n'avait point contractée. Si bien qu'il aurait pu s'appliquer la belle parole de Tertullien : « Un jour viendra où l'encre des écrivains sera payée le même prix que le sang des martyrs. ^ Il mourut à l'heure où il touchait à la gloire, il mourut en soldat, en noble, en écrivain, avec ce triple blason pur de toute tache, fidèle jusqu'au dernier soupir aux religions de sa race, et respectueux de ces royautés en exil, en qui nous saluons les traditions magnifiques du passé, et les espérances grandioses de l'avenir.
Un autre ami que M. d'Aurevilly avait rencontré dans le journalisme était Théophile Silvestre, duquel, dès 1857, le Figaro donnait le portrait suivant, demeuré, dit-on, ressemblant jusqu'à sa mort. Ce portrait était signé Bonaventure Soûlas, un pseudonyme sans doute, car il ne me souvient pas de l'avoir vu reparaître dans la littérature.
€ M. Théophile Silvestre est un nom nouveau dans les lettres, je ne connais de lui que le volume des Artistes vivants, ouvrage des plus curieux.
€ C'est un vrai Atta-TroU pyrénéen, que M. Silvestre ;
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tout feu et tout tlamme, — très expansif, — parlant avec facilité et longtemps, — pittoresque dans la conversation autant que dans ses écrits. Un sanjir chaud bouillonne dans ses veines. Il a grandi sous l'influence des passions énergiques de l'Espagne :il est de l'Ariège. Impatient de toute entrave, il se moque des règles de la syntaxe, et, comme Alfiéri pour l'italien, il supprime les auxiliaires de notre idiome.
< M. Sylvestre est grand, ses cheveux sont noirs; ses yeux caves sefixent sur vous avec persistance et brillent ardemment ; le teint de sa ligure est d'un pâle bistré ; des rides précoces creusent ses joues, sillonnent le front, et, tout en accusant vigoureusement sa physionomie, disent les agitations hâtives de cette existence franche, tout en dehors, toute d'une pièce, qui n'a pu faire cadrer les angles de sa forte personnalité dans notre société fade et mollasse.
« Je ne sais quel avenir est promis à M. Silvestre ; mais, en temps de révolution, de telles natures, ne pouvant se plier aux nécessités du moment, sont forcément broyées.
« Muni de documents originaux et pris sur nature, — je n'ose dire : in anima vili, — il a écrit un livre très curieux et très amusant. Ainsi, tout en cherchant le peintre il rencontre souvent l'homme qu'il étudie et l'anecdote qu'il raconte avec agrément.
« Avec M. Silvestre, on pénètre dans la vie intime de nos célébrités artistiques. Il dit tout, même ce qu'il faudrait cacher. Il est curieux et indiscret. 11 a recueilli des aveux dans l'abandon, des confidences secrètes, des roueries d'atelier et de métier, des faiblesses, des illusions et des découragements, et comme ce n'est pas un philosophe égoïste, il ouvre largement sa main et laisse tomber tout ce qu'il sait... et même ce qu'il n'aurait pas dû savoir. »
Jules Yallès avait, sans doute, rencontré M. d'Aurevillydans les bureaux des journaux où, peu familier
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encore, avant les événements de 1870, il portait sa « copie ». Mais ils ne se connurent vraiment qu'après l'amnistie qui ramena parmi nous l'ancien membre de la Commune, le condamné à mort absous, devenu pour un temps un bon bourgeois bien rangé et qui, certes, malgré le Cri du peuple et les déclamations qu'on accrochait à cet esclave d'opinions qu'il n'avait plus, ne songeait point sans terreur au passé. M. d'Aurevilly, qui faisait le feuilleton dramatique au Triboulet quotidien, allait à toutes les < Premières >, et se faisait accompagner assez souvent de Paul Bourget, son voisin, qui écrivait alors au Globe et au Parlement. J'ai conté comment j'eus la chance bizarre de souper un soir avec eux. Singulière réunion I Le critique inexorable, champion sans peur ni reproche du catholicisme, l'auteur du Prêtre qui venait de mener une rude campagne dans Paris-Journal contre le gouvernement républicain *, le doux sceptique Bourget, qui pensait alors bien plus à rire qu'à pleurer, et enfin l'inflexible Vallès, l'ancien Jean La Rue, le récent Jacques Vingtras qui venait, dans un livre fameux, d'éventrer sa mère, de piétiner son père, de bafouer l'Université, et de cingler à grands coups de fouet le troupeau de ceux qu'il appelait encore des « Réfractaires >.
Le Vallès que j'ai connu est bien peint dans ce portrait d'Ignotus :
* Campagne si rude que mes articles, sif^nés Vindex, furent attribués à M. J.-J, Weiss (c'était bien de l'honneur qu'on me faisait!) et que M. Gambetta fit révoquer cet homme d'esprit de sa charge de conseiller d'Etat, parce qu'on le soupçonnait d'être l'ironique Vindex.
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c Jeudi dernier, j'ai revu M. Jules Vallès, que je n'appellerai pas mon sympathique confrère — puisqu'un jour il a voulu envoyer des témoins à un journaliste qui l'avait appelé sympathique. — «Je ne suis pas sympathique, » a-t-il dit. Oui, certes, il est antipathique.
< C'était donc dans la grande salle de la Bibliothèque, si claire qu'elle semble être éclairée par le lustre de l'Opéra, M. Jules Vallès, vêtu d'une façon très cossue et non à la réfractaire — entre et vient s'asseoir non loin de moi.
< A ce moment le duc de Broglie entrait. Le monde des lecteurs n'avait pas môme été distrait par la présence, presque habituelle, du membre de la Commune, feuilletant les souvenirs de la Commune !
< Là, autour de nous, combien de pauvres jeunes gens de talent qui veulent écrire et vivre — et qui ne peuvent pas! Ils sont les partisans de notre société française vaincue — qui n'achète pas leurs livres et achète ceux des Vallès, ses ennemis.
< M. Vallès vit heureux ; il est regardé comme il le veut ; — être élu, c'est être regardé ! Il va sans cesse refaire son livre, c Inventer, c'est mourir, » a dit Balzac dans sa correspondance. M. Jules Vallès ne veut que se copier, parce qu'il veut vivre !
< Regardez-le. C'est toujours le dogue d'autrefois, mais mieux nourri. Ses cheveux et sa barbe sont devenus gris. On dirait que le dogue a plongé sa tête dans une soupe très mêlée de crème !...
« L'autre jour, M. Richepin écrivait avec émotion: < 0 Jules Vallès, maître que j'admire... pourquoi avez-vous été aussi dur pour le pauvre André Gill, deverm fou, et avezvous dit : « C'est bien fait ! »
< Je vais répondre. André Gill a fait aussi, lui, le portrait de M. Jules Vallès. En 1867, dans le journal la Lune, il l'a représenté sous les traits d'un chien qui suit le corbillard du pauvre — mais qui a une casserole attachée à la queue! C'est merveilleux de vérité! Comme c'est bien
à M. Jules Vallès, toujours candidat des pauvres, s'at-
tachant une casserole pour qu'on le regarde sans cesse ! »
Depuis que Barbey d'Aurevilly, après la Commune, dans un déjeuner chez Léon Cladel qui les avait réunis, eut connu François Goppée, la maison qui lui fut le plus hospitalière assurément, car il y venait quand il lui plaisait, sans cérémonie, et tous les dimanches il y dînait en famille, fut la sienne. Il en avait la clef et y venait le soir, après son travail, même en l'absence des maîtres du logis. Ce poète délicat et modeste a le cœur bien placé : « Il a l'âme d'un gentilhomme! >i se plaisait à répéter M. d'Aurevilly, dont il fut l'ami fidèle et sûr.
Il y a bien des années déjà que François Goppée habite dans ces parages reculés de l'extrême faubourg Saint-Germain, où d'Aurevilly avait planté sa tente depuis longtemps, un logis charmant, vrai nid de poète parisien, tout entouré d'arbres où piaillent les moineaux, tout adorné de nids d'hirondelles, sous les guirlandes de la vigne vierge et les spirales vertes de la clématite. La salle à manger, avec sa vaste armoire normande et son horloge en cercueil, est égayée par les éclats d'une multitude de chats, roulés en boule sur les sièges, ou perchés sur la fenêtre, luttant a coup de grilles, le poil hérissé, ou bien allongés avec nonchalance, l'œil mi-clos devant le feu brillant sous la cendre. Le salon n'est pas encombré de tentures en peluche, de bibelots hétérogènes, de draperies et d'astragales. On y voit un portrait de Goppée, jeune garçon, à mine éveillée, peint par sa sœur; de
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vieux pastels dans leurs cadres ovales ; c'est l'aïeul et l'aïeule ; des esquisses de Jules Breton et de Lefebvre ; sur des meubles sculptés, quelques bronzes, des éléphants en faïence, en laque, en métal : l'éléphant est l'animal privilégié du poète, qui professe pour lui un culte superstitieux ; et, comme pour mieux rappeler les solitudes voisines du Gange, les forêts immenses de Geylan, oii l'énorme pachyderme erre d'un pas pesant, des dieux boudhiques, dorés ou peints, s'alignent sur les tablettes de velours.
La bibliothèque de Goppée est une de celles où il y a des livres ; il y en a beaucoup, habillés de cartonnages aux couleurs étranges, purée de pois, bleu paon, orange ; le buste du maître est là, un bronze de Delaplanche, sur un socle d'ébène. Des fusains, une ébauche de Valadon ; la Jeunesse, de Ghapu ; des bols chinois pleins de tabac, tout ce qu'il faut pour écrire, encombrent la table et les meubles; en déblayant les sièges des journaux et des revues qui les chargent, on peut quelquefois s'asseoir. Ce joli réduit, aux rideaux d'étoffes anciennes, est bien le « retrait » d'un homme de travail, qui aime à s'enfermer avec les livres, les meilleurs des amis, puisqu'ils ne parlent pas. Gette maison, moderne, élégante, sans faste, simple, austère et gaie, est la demeure d'un artiste laborieux, sage, tranquille, et qui eut toute sa vie l'horreur de la bohème. Il a même sacrifié au goût bourgeois, lui qui prétend que la musique est un bruit coûteux, jusqu'à posséder un piano, soigneusement voilé, d'ailleurs, d'un châle noir en crêpe de Chine, brodé de fleurs magnifiques.
La personne trahit les mêmes habitudes de régularité et de correction que le mobilier. Goppée, que rien, au dehors, dans sa mise, ne fait remarquer, ne se permet chez lui qu'une seule fantaisie de costume : le veston rouge, sans revers, ni soie, ni soutaches. Il est assez grand, svelte, leste d'allures, toujours en mouvement. Ses traits sont bien connus. Ses cheveux noirs, rejetés en arrière, découvrent un front large, bien modelé ; ses yeux vert de mer ont un regard doux et fier, très limpide, profond, qui illumine le teint d'une chaude nuance de bronze florentin, clair; le nez est droit, signe de force et de ténacité ; la bouche, aux lèvres un peu minces, est railleuse, ironique, mais le sourire décèle une bonté sincère ; le menton, fort accusé, donne de l'énergie à cette figure. Son rire, vif, nerveux ne sonne jamais faux. Il aime la plaisanterie, le sarcasme familier, et même la « blague » d'atelier. Sa voix est fortement timbrée, avec des éclats métalliques.
Quiconque n'a pas entendu causer François Goppée, dans l'intimité des soirées d'été, sous les arbres du Luxembourg, ou l'hiver au coin du feu, ne sait rien de l'esprit moderne et parisien. C'est un feu d'artifice de mots, d'idées, d'axiomes étonnants, de sentences imagées, de métaphores absurdes, de saillies inattendues. Et tandis que la voix volubile ne s'arrête point, gouailleuse, rapide, coupée de rires sonores,les doigts, sans cesse occupés, roulent une éternelle cigarette, hâtivement allumée, puis éteinte en deux bouffées.
Il vit avec sa sœur, W Annette Goppée dont la tendresse dévouée, durant des ans et des ans, a envi-
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ronné le poète d'une sollicitude presque maternelle et lui a conservé ce foyer de famille, qui est, pour les âmes délicates, le plus précieux des biens.
Il n'est point nécessaire de faire ici le portrait du poète, si connu. Qu'il me soit seulement permis de redire qu'il n'a été, et ne sera, toute sa vie, qu'un homme de lettres, dans la plus large et la plus pure acception du mot. C'est beaucoup en un temps où les avocats font la guerre, où les généraux discutent les cas théologiques, où les ingénieurs sont appelés à régénérer les lettres françaises.
Plus heureux que la plupart de ses contemporains, François Goppée n'a jamais eu rien à démêler avec la politique, cette ennemie acharnée et farouche de la littérature. Il n'a point voulu entrer en lice et combattre sous le drapeau d'un parti. Il est simplement demeuré fidèle aux principes d'ordre social et de patriotisme militant qu'il a, dès l'enfance, appris à honorer.
Il a fait école, et parmi tous les disciples qui viennent saluer en lui un maître, et s'en retournent ayant conquis un ami, peut-être se trouvera-t-il le poète sans pitié, le méprisant assez haut qui flagellera cette fin de siècle si morne, si turpide, si hésitante dans le bien, si féroce dans le mal, qui voit sombrer tant d'espérances, avorter tant de nobles idées, périr tant d'illusions.
François Goppée est le poète des jeunes qui vont à lui et qu'il encourage, qui l'entourent, qu'il défend, qui le lisent et qu'il enchante, qu'il arrache un moment aux déceptions amères d'une existence sans es-
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poir et sans but. Il leur enseigne le respect des croyances et ne les jette pas dans le vertige des incrédulités niaises ou présomptueuses. Il leur apprend à regarder en haut. SursUmf Telle est sa devise, un mot qui ordonne et qui prie.
Généreux et bon, il accueille tous ceux qui viennent à lui, ne refuse ni un service ni un conseil. Aussi est-il véritablement le poète et le maître de la jeunesse française, qui salue en lui
L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère I
Un autre poète en qui Barbey d'Aurevilly honorait l'homme et l'ami autant qu'il admirait le poète* et qu'il voyait souvent chez Coppée, lorsque celui-ci réunissait quelques amis, le dimanche soir, — avant l'Académie, — Bourget, Huysmans, M. de Lescure, Élémir Bourges (surnommé Saint-Etienne de Yokohama — jamais on a su dire pourquoi I), Luigi Gualdo, Edgar Zevort, Orsat, c'était le poète impeccable, Théodore de Banville. Très amusant, avec son masque de Pierrot, fin et futé, avec sa voix grêle un peu aiguë, et le geste perpétuel de rouler une cigarette, sa conversation n'était qu'un feu roulant de saillies imprévues, d'ironies et de paradoxes.
Mais, si amoureux des étoiles qu'il voulût paraître, et insouciant des grandeurs et des réalités de ce monde, il n'était rien moins qu'un naïf.
Théodore de Banville, s'il a toujours eu le tempé-
' Voir les Poètes, XI vol. des Œuvres et des Hommes.
PORTIIAITS D AMIS l8l
rament, le caractère et rame du poète, possède ce qui manque à tant d'autres, l'ordre, la netteté, le bon sens, le goût pur, sûr et juste, et, avant tout, la dignité dans la vie. Certes, il a laissé aux buissons des chemins bien des boucles de sa blonde chevelure ; lui aussi a beaucoup aimé, beaucoup gémi et beaucoup souffert, mais je ne connais point de nautonnier ballotté sur les flots qui ait abordé un port plus sûr et se soit abrité dans une anse plus riante et plus calme. — Qui le reconnaîtrait aujourd'hui, ce compagnon fidèle des Baudelaire et des Philoxène Boyer, ce chevalier errant et irrégulier, lui, déception et désespoir des hautes ambitions maternelles (les boutiquiers ne sont pas les seuls à haïr la littérature) ! — qui le reconnaîtrait dans C3 petit homme grave et poli, au crâne dénudé, à la physionomie sereine, pleine de bonhomie et de finesse? Son teint est clair, reposé, ce qui lui donne avec Sainte-Beuve une certaine ressemblance qui n'est point seulement une ressemblance physique. — Il n'est pas d'intérieur d'écrivain, de lettré, de poète, plus calme, en vérité, plus reposé, plus délicieux que le rez-de-chaussée du vieil hôtel janséniste de la rue de l'Éperon. C'est le nid confortable, ouaté et bien chaud que le pigeon un peu trop voyageur de la fable regagne à tire-d'aile, et retrouve un jour avec tant de délices, après les tourments et les dangers parcourus. Ce logis simple, un peu austère, éclatant d'une propreté toute provinciale, mériterait d'être décrit jusque dans ses moindres détails, depuis les housses des vieux fauteuils, les rayons sans nombre de la bibhothèque
de sapin, les dessins encadrés, les vieux portraits, le petit jardin entouré de murs, et surtout la vaste cuisine et le grand office séparés du logis. Gomme dans les descriptions de Balzac, et dans les vieux tableaux flamands, je retrouve les deux marches qu'il faut gro.vir pour pénétrer dans le sanctuaire du ménage. Quelle pièce immense! quelle lumière! Quelles merveilles de propreté ! Quelles splendeurs ! Quels grands yeux auraient ouvert, il y a vingt ans, Baudelaire et Philoxène, si on leur avait dit que Théodore, vers la cinquantaine, aurait en sa possession un tel trésor de casseroles étincelantes I Le bonheur habite ce logis *.
« Tout le monde sait Ja place queTauteur des Cariatides et des Stalactites occupe dans la poésie française, a dit M. d'Aurevilly, et cette place, même ceux qui ne vibrent pas en accord parfait avec sa poésie, ne la lui contestent pas. Quelle que soit la manière dont elle doive le juger un jour, l'histoire littéraire la lui conservera. Pour ceux qui viendront après nous, comme pour nous, M. Théodore de Banville aura fait partie de cette brillante heptarcliie des poètes qui ont régné sur la France vers le milieu de ce siècle et dont on ne voit point les successeurs... Lui seul, des sept, — les sept chefs devant Thèbes, mais Thèbes écroulée, — car maintenant la poésie n'estplus! — est resté immuablement etfièrement poète. Les uns sont morts, et c'est ce qu'ils ont fait de mieux! Les autres ont déshonoré la poésie dans les viletés de la politique et l'ont ridiculisée en devenant académiciens. M. Théodore de Banville n'a voulu qu'être poète, et rien que poète...
< La muse de M. de Banville était la Fantaisie passionnée, gracieuse, amoureuse, voluptueuse, langoureuse et quelquefois montant sur les ailes, de toutes les couleurs,
* Henri d'Idkville. Vieilles maisons et jeunes souvenirs.
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de rHippojsriffe, montant, montant jusqu'au grandiose, mais ce n'en était pasmoins toujours, toujours la Fantaisie!...
« C'est un romantique, lyrique comme pas un ! Elégiaque aussi, mais moins élégiaque que lyrique ; et quoique élégiaque, à ses heures, comme les romantiques, qui ont tous plus ou moins chanté la romance du Saule avant de mourir, ayant lui, une qualité d'esprit rare chez les romantiques et que les romantiques qui ne l'avaient pas se permettaient de mépriser... bien entendu ! puisqu'ils ne l'avaient pas !!!...
« M. Théodore de Banville a, de nature, Timagination joyeuse. Il a un diamant de gaîté qui rit et lutine de ses feux, et cela le met à part dans l'heptarchie romantique. Gela le met à part de Lamartine, ce Virgile chrétien plus grand que Virgile, et que Racine, s'il revenait au monde, adorerait à genoux! Gela le met à part d'Alfred de Vigny, poète anglais en langue française, qui avait la beauté anglaise, l'originalité anglaise, la pureté et même la pruderie anglaises, qui comme les grands Anglais ne relevait que de la Bible et de lui-même, et qui avait le dédain anglais pour cette société démocratique qu'est devenue l'ancienne société française !
Uue vive sympathie unissait donc le gentilhomme normand au gentiihommebourbonnais, et voici ladédicace que le poète adressait au critique (sur la première page de Mes Souvenirs , livre publié en 1882) :
C'est pour vous, ô d'Aurevilly !
Que la bataille est une fête.
Vous seul, en ce siècle vieilli, N'avez pas su courber la tête.
Votre voix est un chant de cor, Le sauvage ouragan vous nomme, Et dans votre main siflle encor La cravache du gentilhomme !
Th. de Banville.
Le monde littéraire fut assez étonné lorsque en 1882, le roman de M. d'Aurevilly, une Histoire sans nom, qui avait fait grand bruit sous la forme du feuilleton, parut en volume chez Lemerre, avec cette dédicace adressée à M. Paul Bourget :
« Je veux mettre votre nom à la tête de cette Histoire sans nom, et vous offrir cette pierre, de couleur sombre, qui vous intéressait pendant que je la gravais. Que ce soit là un monument... Oh! un très petit monument, mais d'une chose très grande — mon amitié pour vous. Vous qui avez un nom fleurissant déjà dans la jeune littérature contemporaine et y promettant des épanouissements délicieux, je l'attache à ce récit mélancolique, comme la rose qu'on met parfois, quand on va dans le monde, a la boutonnièi'e de son habit noir.
« Mon livre, puisque je le publie, va s'en aller dans le monde aussi, et je l'ai paré avec vous.»
M. Paul Bourget n'était pas encore l'heureux auteur de Cruelle Enigme, le romancier préféré de M. Alphonse Lemerre, et nul ne se doutait qu'il obtiendrait si vite le ruban rouge, et cheminerait si tôt dans les sentiers ombragés de palmes qui conduisent à l'Académie. Alors qu'il venait chez M. d'Aurevilly — car je ne crois pas qu'il y soit revenu souvent depuis lors, — M. Paul Bourget n'avait encore publié que deux ou trois charmants volumes de vers : la Vie inquiète, Edel, les Aveux. Il commençait à écrire dans les journaux : au Globe, fondé par un certain financier politicien du nom de Savary, qui fut quelque peu sousministre avant d'échouer en police correctionnelle;
PORTRAITS I>'aMIS 485
au Parlement, dirigé par M. Ribot, devenu ministre lui aussi, et qui avait Foreille du ministre Dufaure. C'est là qu'il fit connaissance d'Edouard Rod, un très disert, très élégant et très fin romancier, qui n'a pas dit son dernier mot, dans la Course à la mort et dans le Sens de la Vie. Ce ne fut pourtant pas de cet Helvète affiné et raffiné, l'un de nos joyeux pessimistes, que Bourget apprit le scepticisme doux qui lui fait une existence paisible, et le pessimisme tranquille qui l'enferme dans la citadelle de son moi.
Très grave, très amène, avec le rire perlé et clair des adolescents, ne contant pas ses menues aventures aux étoiles, discret d'allures et de paroles, cherchant des sympathies et les trouvant, il s'était arrangé une vie agréable et calme dans sa garçonnière de la rue Monsieur, ornée de tapis et de tenturesaux tons éteints, — précieusement fanés, de peintures assourdies par des cadres sans dorures, de meubles simples : un logis d'évêque, très éclairé, très propre, où brillait un ordre minutieux, où tout était blanc, poli, froid.
Il venait du phalanstère de la rue Guy de la Brosse où quelque temps il avait vécu sous le même toit que Maurice Bouchor, Jean Richepin, Maurice RoUinat, d'autres aussi, moins connus. Il préludait à ses destinées, cachant sous des apparences distraites, sous un dandysme déjeune homme, sous une feinte insouciance de la fortune et de la gloire, une ambition très légitime. Il ne faisait point parade de son talent, et semblait même s'en excuser. Il travaillait beaucoup, gagnait assez pour vivre, et même pour rendre service à ses amis , et savait ne dépenser que ce qu'il
gagnait. Savoir se priver est une vertu rare, il l'avait, aimait la règle, gardant une dignité de lévite, familier sans exubérance, gai sans excès, brillant causeur et modeste.
En parlant des réunions du mercredi, qui avaient lieu chez l'auteur de ce livre, de 187oàl885, un débutant littéraire écrivait à une petite revue de province :
C'est là que je vis Rollinat pour la première fois ; après avoir causé de tout aussi bien que tous, il se mit au piano quand on l'en pria et chanta diverses pièces des Fleurs du mal, entr'autres le Jet d'eau, la plus voluptueuse chose du monde. Oh! pensai-je, c'est du Chopin Pire; puis il déclama le Corbeau'^ l'horreur qu'il mettait dans le fameux « Jamais, jamais plus j> était indicible. Le Ver conquérant vint après cette page où Poë égale Orcagna et dépasse Quotréleth. — Oh ! pensai-je, Baudelaire n'avait pas osé traduire Poë en vers ! Enfin il se décida à dire quelques-unes de ses romances. Il chanta : les Violettes, V Ame des Fougères, les Yeux, Y Arc-en-ciel, iaimaiis la. mélancolie noire , la tristesse navrante de l'esprit ne m'étaient apparues exprimées avec une intensité si effrayante, car la musique de Rollinat est aussi singulière que ses vers, et son dire complète trois éléments de véritable fascination esthétique. Certes, ceux qui étaient là sont des augures qui savent tous les secrets littéraires et qui ne pouvaient être dupes du procédé, si habile qu'il soit. Eh! bien, si le lustre eût été éteint quand Rollinat chanta le Revenant, ils eussent eu peur, ils l'ont avoué. C'est un mort qui revient régner par [la terreur sur celle qu'il n^a pu fléchir, durant sa vie. Sous ce triple rapport, poète, musicien, chanteur, Rollinat est unique; l'entendre nous met dans un état d'énervemeut et de malaise indes-
PORTRAITS d'amis 18'
criptible ; il vous tord les nerfs. Je l'avoue, jamais ni Berlioz, ni Chopin, ne m'ont donné une sensation si intense qu'elle devienne physique. Théodore de Banville me disait qu'un soir il avait à la fois Rollinat et une célèbre cantatrice du Grand-Opéra, et que le contraste produisait un indescriptible étonnement. En etfet, cet art est anormal et d'une décadence extrême; c'est même une maladie.
Rollinat, dii reste, a eu le courage d'intituler médicalement ses poésies ; les Névroses. Je ne crois pas qu'on puisse monter davantage les cordes de la lyre ; un cran de plus, et toutes les sept cassent et les fibres du cerveau aussi. C'est le contre-ut de cet état psychique qui commence à René et qui finit à Baudelaire, dans le summum d'énervement où puisse atteindre un cerveau latin.
Poe genuit Baudelaire, genuit Rollinat : évidemment. Mais Rollinat est encore plus suraigu, plus névropathe. Sa muse est l'ange des effarements, il produit la peur, la peur de l'invisible, de l'irréel. L'hallucination, l'obsession, la hantise, l'envoûtement, le sortilège passionnel, le remords, tous les monstres du mystère de l'âme décadente, dans toutes leurs ombres horribles, ont en lui un peintre prestigieux et subtil. C'est l'avis de gens qui tous savent la vie pour l'avoir menée, les livres pour en avoir fait.
Maurice Rollinat est Berrichon , tout ainsi que Georges Sand, qui fut la grande amie de son père, représentant du peuple en 1848, et qui lui prédit, à lui, sa vie tourmentée, indiciblement mélancolique, toute pleine de regrets et de souvenirs. Ce fut une légende du Quartier Latin, propagée par le roman à sensation de M. Félicien Ghampsaur, Dlnah Samuel^ qui montrait Rollinat comme un bohème, le bohème macabre de la lassitude et de la mort. Bohême I il ne le fut non plus que le premier bourgeois venu. Il
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vivait paisible et laborieux, dans son modeste logis de la rae Oudinot, loin des bruits, des tapages et de la réclame. Il possédait la médiocrité dorée qu'enviait le poète latin : il vivait de peu, et content, avec son chat Tigroteau et son chien Pluton.
D'une puissante originalité, d'un esprit profondément imbu des plus hautes pensées, Rollinat chante les désenchantements de la vie, les horreurs de la mort, la paix du sépulcre, les espérances futures, les déchirements du remords. La musique avec laquelle il interprète la Mort des Pauvres^ la Cloche fêlée y le Flambeau vivant, Vldéal, de Baudelaire, n'appartient assurément à aucune école « conservatoiresque », dit-il lui-même en son langage singulièrement imagé.
C'est le cri de l'âme, c'est l'envolée de la conscience, c'est une mélodie extra- humaine, toute de sensation, de raffinement, qui parle aux cœurs ensevelis dans le scepticisme égoïste du siècle, et qui fait, sous sa voix aiguë, jaillir la douleur. Comme poète, il est moins étrange peut-être, mais non moins puissant.
Maurice Rollinat un moment condamné à être son propre rapsode, disait avec art, tout naturellement, des choses surnaturelles. Il avait le geste en spirale des diaboliques, le regard fulgurant des hantés. Nul mieux que lui ne comprend la nature ; nul ne la décrit d'un pinceau plus net, plus rapide. Il a le mot juste, l'épithète picturale , et pour expliquer ce poète si étrange, il faudrait lui emprunter son langage pittoresquement fantastique, bourré d'images inouïes. M. d'Aurevilly avait fait sur Rollinat, dès le pre-
PORTRAITS d'amis 189
mier soir où il le vit, une profonde impression que le poète traduisait en ces termes :
« M d'Aurevilly est installé dans ma pensée avec Pascal, Poë et Baudelaire ; cette grande figure surgit constamment devant moi, et son œuvre excitante est le picotin de mon esprit. »
Cette même impression, du reste, fut ressenK^ par M. d'Aurevilly qui, avant même la publication des Névroses, écrivait:
« Ce n'est pas d'un livr^ que je veux parler aujourd'hui. C'est d'un homme, l'auteur d'un livre, il est vrai, et même d'un livre de poésies, lequel n'est pas publié encore, mais qui va l'être et que je jugerai ici, quand il 'aura paru. Cependant je connais ce livre. Il a passé devant moi sous deux formes qu'il ne gardera pas... malheureusement, car ces deux formes ont leur genre de beauté, original et très puissant, et donneraient à ce livre une poussée formidable pour atteindre au succès qu'il a le droit d'ambitionner. L'auteur de ces poésies a inventé pour elles une musique qui fait ouvrir des ailes de feu à ses vers et qui enlève fougueusement, comme sur un hippogritïe, ses auditeurs fanatisés. Il est musicien comme il est poète, etce n'est pas tout, il est acteur comme il est musicien. Il joue ses vers ; il les dit et il les articule aussi bien qu'il les chante. Et même est-ce bien qu'il faut dire ; ne serait-ce pas plutôt étrangement ? Mais l'étranjLre n"a-t-il pas aussi sa beauté ? Quel dommage qu'il ne puisse ;pas se mettre, tout entier, sous la couverture de son livre ! Il serait acheté à des milliers d'exemplaires. Il recommencerait le succès de Thomas Moore, au commencement du siècle, quand il chantait dans les salons de Londres ses touchantes Mélodies irlan^ daises. Seulement, ce ne serait pas un poète rose, comme Little Moore, qui chantait l'amour et ses beautés visibles ;
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c'est un poète noir, qui chante ses épouvantes de l'invisible et qui nous les fait partager... »
Un soir que j'étais, — il y a bien longtemps, avec Goppée, dans un petit café de la rue de Sèvres, que nous appelions « chez Delphine », et où venaient avec M. d'Aurevilly, ses amis Bloy et Landry, le graveur Massart, quelques peintres du voisinage, des artistes comme Poirson et Ferdinandus, Paul Bourget, le docteur Wattelet, — un soir, dis-je, un jeune homme vint s'asseoir près de nous, et le poète des Humbles nous nomma l'un à l'autre. Joris-Karl Huysmans, fort connu déjà, l'un des collaborateurs des Soirées de Médan, ami de Zola, familier de Concourt, et dont les premiers romans avaient fait du bruit. Un homme svelte, élégant, d'allures inquiétantes, un peu sec, aux gestes anguleux. Une tête féline, encadrée de cheveux et d'une barbe de couleur indécise, à la fois roux et brun, avec des reflets blonds. Des yeux vifs, perçants, le regard scrutateur, le sourire sarcastique : la voix douce, un peu métallique ; un accent du faubourg, corrigé par un autre accent, étranger et étrange. Le parler bref, haché par de petites phrases, sec ; la physionomie très éclairée, franche, très bonne. Une causerie leste, vive, pleine de railleries, d'une ironie acre, avec des mots inattendus, des plaisanteries énormes, beaucoup de laisser-aller et de défiance, une tristesse indéfinissable, sous une gaîté trop expansive pour être sincère.
Je ne saurais dire à quel point l'aspect de ce per-
PORTRAITS D'AMïS
sonnage me frappa. Mais je n'avais que l'effronterie des timides, et je ne revis Huysmans que longtemps après. Il avait publié, dans l'intervalle, son livre À Bebours, où furent, dans notre clan, remarquées plusieurs pages sur les écrivains catholiques, et surtout les contemporains. Il ne manquait pas d'y faire, injustement, comme les autres, à M. d'Aurevilly, le reproche de sadisme sur lequel il faudra s'expliquer plus tard. Et ce fut à cette occasion même qu'il fit, de plus près, la connaissance de l'auteur des Diaboliques, à qui, tout de suite, allèrent sa sympathie et son respect. Et dès lors on se revit plus fréquemment, le dimanche, dans la chambre rose de la rue Rousselet. Ce caractère ouvert, généreux, sous le fard de scepticisme dont la vie de Paris badigeonne les plus épris d'illusions, ce rire moqueur, cette causerie monolonement amusante, ces soubresauts d'esprit, ces saillies de clown, ces aperçus nets et rapides sur toutes choses, étaient pour séduire, et séduisent vraiment. Il y a tant d'honnêteté réelle, sous ce prétendu satanisme ! Une telle soif de vérité, sous les apparences de rincréduHté ! Une si réelle affection du prochain sous des semblants d'égoïsme, échafaudés pour mystifier les sots!
Joris-Karl Huysmans, d'origine hollandaise, est d'une famille de peintre, et compte parmi ses ancêtres Cornélius Huysmans de qui le musée du Louvre possède plusieu|^s tableaux ; son bisaïeul maternel, prix de Rome, fut un sculpteur de mérite et travailla aux arcs de triomJ3he du Carrousel et de l'Etoile.
Huysmans est yn moderne, un moderniste, dans
l'acception la plus absolue du mot. Il a beaucoup de haines, particulièrement celle des méridionaux, desquels l'exubérance le choque et le fatigue. Un jour, Alphonse Daudet recevait mi néophyte littéraire débarqué récemment dans la grande ville, et comme il lui disait, au cours de l'entretien : « Nous autres^ gens du Midi »,le bon jeune homme se récria, disant qu'il n'était point d'outre-Loire : « Vous n'êtes pas du Midi ? s'écria l'ancien Petit-Chose, stupéfait, alors,
mon bon, qu'est-ce que vous venez f aire à Paris ? >
Cette anecdote, — se non e vera è ben trovata^ — fait les délices de Huysmans qui la rabâche avec une joie féroce. 11 est citadin, lui, point campagnard. Il peint plus volontiers les paysages urbains que la nature, et voit plus de poésie dans une impasse infecte, boueuse et noire, que dans un sous-bois illuminé d'une lumière verte par les rayons du soleil passant à travers les feuilles.
Né rue Suger, une vieille rue de l'ancienne Université, il habite l'ancien couvent des Prémontrés de la rue de Sèvres, et je crois qu'il ignore tout ce qui existe au delà des murs d'enceinte de sa ville.
Il n'est point romantique, et moins encore, assurément, classique. Il s'est réfugié dans l'art, dans la beauté artificielle, construite et réglée d'après le goût humain. Il n'est pas peintre, mais il a inventé des peintres, Degas, Raffaëlli, et ce prodigieux Odilon Redon dont le crayon a fixé les conceptions de Poë, et qui me rappelle ce Rochester, l'aveugle de Jane £y?'e, dont les compositions mystérieuses sont décrites avec tant de passion par miss Bronlë. Aucun
PORTRAITS d'amis 198
critique d'art n'a, aussi bien que lui, révélé Gustave Moreau à qui de surnaturelles visions dévoilèrent, semble-t-il, les secrets de la vie biblique, et dont l'œuvre magistrale est le véritable trésor artistique de cette fin de siècle.
Huysmans fut, avec Léon Hen nique, Henry Géard, Guy de Maupassant, l'un des premiers disciples de Zola. Mais il est naturaliste d'une autre manière, et sans suivre le maître dans sa voie, il ne l'a jamais renié, comme firent d'autres jeunes gens, desquels le manifeste invoquant, après la T^erre, la morale outragée, fît un si divertissant tapage.
Son début fut un recueil de poèmes en prose, le Drageoir aux Epices] puis il publia Marthe^ les Sœurs Vatard, En ménage, des Croquis parisiens, et enfin YAiH moderne, merveilleuse étude de la peinture contemporaine, où tiennent la plus large place Degas, Raffaelli tous deux impressionnistes, etOdilon Redon, l'étrange artiste qui traduit avec son|crayon magique les rêves extraordinaires que le poète mathématicien, Edgar Poë burinait avec sa plume.
Le livre qui lui donna tout à coup la célébrité, au moins parmi les jeunes, .4 Rebours, le mit aussitôt hors de pair, parmi les écrivains déjà célèbres. Livre de désespéré, disait M. d'Aurevilly, histoire d'une âme en peine, qui raconte ses impuissances de vivre, même à rebours ; livre d'une originalité monstrueuse, dont le héros, arrivé à la dernière limite que les sensations puissent atteindre, est encore affamé de sensations nouvelles, et dont l'auteur nous écrit la nosographie d'une société putréfiée, de matérialisme. Le
['t)^ BARRKV D'AUREVILLY
talent est ici à toute page ; l'abondance des notions sur toutes choses y va jusqu'à la profusion. Le style, savant et technique, y déploie une magnifique richesse de vocables...
Ce livre inoubliable provoqua une page superbe de M. d'Aurevilly.
« Jamais renseignement plus formidable ne fut donné sur une société raisonnable et rythmée autrefois, mais où, en ces dernières années, tant de bon sens ont fait la culbute. Jamais l'extravairance d'un livre n'a plus énergiquement témoigné de l'extravagance universelle. Il y a eu dans l'histoire d'autres décadences que la nôtre. Les sociétés qui finissent, les nations perdues, les races sur le point de mourir, laissent derrière elles des livres précurseurs de leur agonie. Rome et Byzance ont eu les leurs, mais je ne crois pas qu'on ait ramassé dans leurs ruines un livre pareil à celui-ci.
« Le livre de M. Huysmans n'est pas l'histoire delà décadence d'une société, mais delà décadence de l'humanité intégrale. Il est dans son roman, plus bysantin que Bysance même. La théologastre Bysance croyait à Dieu, puisqu'elle discutait sa Trinité, et elle n'avait pas l'orgueil perverti de vouloir refaire la création de ce Dieu auquel elle croyait. Cette vieille et inepte amoureuse d'histrions et de cochers s'abaissa et s'avilit aux choses petites dans lesquelles meurent les peuples qui furent grands, et qui, quand ils sont vieux, se voûtent jusqu'à terre, mais elle n'est pas tombée dans des choses aussi petites que les choses inventées par un romancier ennuyé de l'œuvre de Dieu !
« Et cela serait réellement insupportable, s'il n'y avait pas, au fond de cet -ennui et de tous ces impuissants efforts pour le tromper un peu de douleur qui fait plus pour relever le livre que le talent même. Entrepris par le désespoir, il touche, quand il finit, à un désespoir plus grand que celui par lequel il a commencé. Au bout de
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toutes les incroyables folies qu'il ose, l'auteur a senti le navremeut de la-déception.
a Une mortelle angoisse se dégage de son livre. Le misérable château de cartes — cette petite Babel de carton — élevé contre le monde de Dieu, s'est écroulé et lui est retombé sur les mains. Le matérialiste qui demandait tout à la matière n'en a tiré que ce qu'elle peut donner, et c'est insuffisant. Le révolté a senti son néant. Chose expiatrice des criminels égarements de ce livre ! Les derniers mots en sont une prière. C'est à une prière qu'aboutit tout ce torrent d'imprécations et de malédictions enragées.
c Ah ! dit-il, le courage me fait défaut et le cœur me lève... Seigneur! prenez pitié du chrétien qui doute, de l'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s'embarque dans la nuit sous* un firmament que n'éclairent plus les fanaux consolants de Tespoir ! »
Est-ce humble et assez soumis?... C'est plus que la prière de Baudelaire :
« Ah ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage
« De conlempler mon corps et mon cœur sans dégoiif ! »
Parmi les assidus visiteurs du dimanche, je ne dois pas oublier de nommer avec Maurice Rollinat Huysmans, Michel Ménard, Georges Landry, Léon Bloy et quelques autres. Michel Ménard, un de nos amis de la première heure, mourut à la fleur de son âge, dans la paix d'une retraite volontaire, sous les arceaux du cloître d'Osma, en Espagne, oii il venait chercher l'unique bonheur. Michel Ménard avait à peine trente ans, et depuis des années déjà son âme ardente usait la vie. C'était un prédestiné. « Dieu l'a cueilli )), s'écriait son maître et son ami. M. Barbey d'Aurevilly, en apprenant sa mort.
1i*6 BARBi']Y D AUREVILLY
Esprit fier et délicat, intelligence subtile, comblé de dons, Michel Ménard, poète, érudit, lettré, plein de passion, était aussi un cœur d'élite, brûlant des flammes de la foi. Affamé d'idéal, il s'acharnait à échapper aux vulgarités de l'existence. Lorsque parut le livre de M. Jean Richepin, les Blasphèmes, Michel Ménard rêva d'opposer à l'œuvre du faux athée, l'œuvre d'un vrai croyant. En quelques mois, il écrivit r Epopée du Sang. C'est l'épopée du Verbe éternel, la merveilleuse épopée de la Rédemption, dès l'origine du monde, jusqu'aux sanglants supplices du Goigotha. Un grand souffle de poésie animait les cinq mille vers de ce poème, où tous les rythmes, toutes les formes de la prosodie, toute les rpodernités de la langue, traduisaient admirablement les événements grandioses delà Genèse du Christ parles patriarches et les prophètes. La Bible revivait en ces pages rutilantes que le poète lisait a quelques amis.
Qu'est devenu ce poème, d'une éloquence pénétrante et d'une grandeur que déparaient à peine les défaillances du travail hâtif ?
Mais le pauvre enfant avait souff'ert déjà, et ses convictions profondes l'appelaient aux luttes apostoliques. Il voulut s'y dévouer; il partit; et Dieu le cueillit.
Aux derniers les bons, dit un proverbe qu'il y a lieu de citer quelquefois. Depuis tantôt vingt ans l'un des amis les plus intimes de M. d'Aurevilly est un homme qui fut jugé bien diversement, et sur qui le dernier mot n'est pas dit. Combien de fois n'a-t-on
PORTRAITS d'amis 19'
pas reproché, à Fauteur de ce livre de l'avoir cité, nommé ou défendu? Et quoi de plus naturel cependant, qu'une amitié persévérante, lorsqu'elle est sincère et qu'elle puise ses origines dans une croyance commune, dans une foi passionnée ! Mais Léon Bloy, polémiste redoutable, violent, excessif, a passé toute sa vie à se faire des ennemis par son intransigeance et ses brutalités. Certes, il n'est point aimable, ni gracieux, ni très sociable, mais je ne connais personne qui ait un plus véritable besoin d'affection, qui soit plus fermé à la défiance et au soupçon. II n'a pas la bonté vulgaire, qui sait excuser tout, pallier les fautes, déguiser les vices ; mais il a cette bonté secourable et cachée, qui livre un cœur à un cœur sympathique. Il raille, mais il pleure. Il attaque, mais il défend. Et' ses colères, outrées par un besoin d'expansion toujours réprimé, ne sont que l'irrésistible éclat d'une sincère générosité..
11 y a en Bloy un chrétien affolé d'amour, affamé de justice, et son âme qu'aucune rosée bienfaisante ne désaltère, crie vers le Seigneur l'injustice inexprimable du siècle. Cet athlète, prêt à tous les combats, est écarté du champ de bataille ; cette force est inutilisée ; ce talent est dédaigné. Gomment voulez-vous que la victime d'une indifférence qui la tue, ne pousse pas la violente clameur du désespoir?
M. d'Aurevilly l'a jugé mieux que personne dans la préface qu'il mit en tête de son livre Le Révélateur du Globe.
< C'est un esprit de feu, composé de foi et d'enthousiasme, que ce Léon Bloy inconnu, qui ne peut plus l'être