LA LEÇON DE TRICOT
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donner d'autre résultat que la distraction et l'affaiblissement... >»
L'année 1860 marqua pour Millet une période de sérénité presque joyeuse. La combinaison qu'il avait adoptée l'affranchissait à peu près des inquiétudes matérielles; il travaillait avec la pleine connaissance de son but et l'entière possession de ses moyens. Au Salon de 1861, si VAltente fut critiquée comme j'ai dit, la Femme faisant manger son enfant et la grande Tondeuse recueillirent d'éminents suffrages. Le véridique et courageux Thoré, pour qui l'artiste n'a pas été toujours juste (il lui reprochait, dans l'examen des tableaux, de se préoccuper des dates, des influences, des analogies, des particularités de l'exécution, de faire, somme toute, en perfection son métier de critique), loua la Tondeuse sur le mode pindarique. « Ah ! s'écriait-il, que cette femme fait bien ce qu'elle fait!... Tout sujet peut être élevé à la hauteur solennelle de la poésie par la seule vertu de l'artiste, s'il y met une conviction irrécusable, je ne sais quel élément universel par quoi sa création se rattache à ce qui est beau et vrai... La simple tondeuse de moulons de M. Millet fait songer aux œuvres les plus admirables de l'antiquité — n'est-ce pas très singulier et presque incroyable? — en même temps qu'aux peintures les plus solides et les plus colorées de l'école vénitienne. L'art grec et Giorgione, ce Bont les souveni s qu'évoque la nouvelle peinture de cet artiste solitaire, qui sera bientôt classé parmi les maîtres de notre temps, et qui ouvre peut-être une
nouvelle époque à la peinture, si défaillante aujourd'hui. »
Les Plap.tevrs de pommes de terre sont encore une belle chose : le paysan, une houe à la main, s'apprête à recouvrir les tubercules que sa femme est en train de semer ; au second plan, un âne méditatif semble veiller sur uu de ses paniers, où dort un enfant. Le caractère familial du travail, l'association domestique embrassant le présent et l'avenir s'affirment là, avec la même gravité douce que dans le Paysan greffant un arbre. D'ailleurs, pendant toute cette période, les chefs-d'œuvre s'accumulent; la seule année 1862 en voit entreprendre ou éclore trois, dont la destinée fut bien dissemblable : Y Homme à la hone, la Naissance d\m veau, et la Bergère, Le premier parut au Salon de 1863, il souleva des tempêtes.
On connaît cette figure lugubre de journalier, voûtée^ cassée, s'appuyant un moment, pour soufller, sur son instrument primitif, et regardant devant elle, l'œil atone sous le front bas, plaqué de mèches humides. Toute la fatigue d'un labeur immémorial, tout l'accablement d'une besogne servile sont écrits sur cette face cuite et dure comme une poterie, sur ce masque immobile où nulle expression naftleure plus. Les plus indulgents, dans la critique, se bornèrent à rappeler le mot de La Bruyère sur « certains animaux farouches, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils touillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ». Parmi les autres, tous les plastiques, Gautier
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en tète, se récrièrent devant ce magot; les conservateurs appelèrent « à la garde » contre ce sinistre trouble-fète, (( Duniolard enterrant une bonne » (P. de Saint-Victor).
Seul à peu près, Castagnary sentit profondément le fatalisme douloureux de ce tableau : « Les vaches de P. Potter, disait-il, qui tendent le cou au bord des prairies hollandaises, n'ont pas plus (szc) d'intelligence dans la face, pas plus d'espoir dans l'œil, pas plus de lueur sur leur crâne épais. A perte de vue, tout à l'entour de lui, s'élend la terre. La bêchera-t-il toute, jusqu'à co qu'il tombe dessus, exténué de force et de vie? Ce sol implacable a déjà dévoré son père et sa mère, et les pères de ses pères, il le dévorera lui-même. Et lui parti, ce sera le tour de ses enfants, et toujours et sans fin, jusqu'à la consommation des siècles... II faudra mourir ici ou là, un peu plus tôt, un peu plus tard, mais mourir dans ce sillon toujours à recommencer. »
Mais c'est encore Millet lui-même qui fut son meilleur avocat : « Les on-dit sur mon Homme à la houe, écrivait-il au fidèle Sensier, me semblent toujours bien étranges et je vous remercie de me les communiquer, car ce m'est une occasion de plus de m'émerveiller sur les idées qu'on me prête. Dans quel club mes critiques m'ont-ils rencontré? Socialiste ! mais vraiment je pourrais bien leur répondre ce que disait, sur une charge, le commissionnaire auvergnat écrivant à son pays : « On a dit comme cha au pays « que j'étais Ghaint-Chimonien, cha n'est pas vrai, je ne i< chais pas che que ch^est. *>
« On ne peut donc pas tout simplement admettre les idées qui peuvent venir dans l'esprit, à la vue de l'homme voué à gagner sa vie à la sueur de son front ! 11 en est qui me disent que je nie les charmes de la campagne; j'y trouve bien plus que des charmes : d'infinies splendeurs. J'y vois, tout comme eux, les petites fleurs dont le Christ disait : « Je vous assure que Salomon même, dans toute « sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'une d'elles. »
(« Je vois très bien les auréoles des pissenlits et le soleil qui étale là-bas, bien loin par delà les pays, sa gloire dans les nuages. Je n'en vois pas moins dans la plaine, tout fumants, les chevaux qui labourent, puis, dans un endroit rocheux, un homme tout errené Aoni on a entendu les han! depuis le matin, qui tâche de se redresser un instant pour souffler. Le drame est enveloppé de splendeurs. Cela n'est pas de mon invention, et il y a longtemps que cette expression « le cri de la terre » est trouvée... »
Deux tableaux : la Cardeuse de laine et le Berger ramenant son troupeau^ accompagnaient V Homme à la houe k l'exposition de 1863. La presse leur fut en général plus favorable. Mais les chicanes recommencèrent au Salon de 1864, à l'occasion de la Naissance du veau^ que deux paysans rapportent sur un brancard. On affecta de trouver chez les porteurs un air de solennité ridicule; d'aucuns imaginèrent je ne sais quelle parodie, voulue ou non, des cérémonies religieuses. La réplique de Millet est un modèle de bon sens acéré : « A propos de ce que Jean
Rousseau a dit sur mes hommes, portant un veau comme si c'était le Saint-Sacrement ou le bœuf Apis, comment voudrait-il donc qu'ils le portent? S'il admet que mes hommes portent bien, je ne lui en demande pas plus long pour ma satisfaction, et voici ce que je lui dirais : l'expression de deux hommes portant quelque chose sur une civière est en raison du poids qui pend au bout de leurs bras.
« x\insi, à poids égal, qu'ils portent l'arche sainte ou un veau, un lingot d'or ou un caillou, ils donneront juste le même résultat d'expression. Et quand même ces hommes seraient le plus pénétrés d'admiration pour ce qu'ils portent, la loi du poids les domine, et leur expression ne peut marquer autre chose que ce poids... Plus ces hommes tiendront à la conservation de l'objet porté, plus ils prendront une manière précautionneuse de marcher, et chercheront le bon accord de leurs pas ; mais il faut, dans tous les cas et toujours, cette dernière condition de l'accord, qui ferait plus que décupler la fatigue si on n'y aboutissait pas. Et voici, toute trouvée et toute simple, la cause de cette tant reprochée solennité... »>
L'artiste, on le voit, ne se laissait pas prendre sans vert. Il eut, du moins, la joie de lire un article de Thoré qui commençait comme une odelette antique : « Vous ne savez pas? 11 y a un nouveau-né. La mère est blonde et même un peu fauve : Luciue, déesse fantasque, l'a surprise en plein champ, ou peut-être au coin d'un pré, à l'ombre d'un buisson tout tleuri... etc. » La pointe perçait
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pourtant sous les fleurs, dans cette restriction : « Une jeune paysanne accompagne le convoi silencieux et méthodique. Pourquoi ne court-elle pas, rieuse, à la rencontre des petits enfants sortis de la chaumière? Pourquoi, à tous les âges et dans tous les actes d'une carrière laborieuse, mais saine et fortifiante, pourquoi cette austérité concentrée qui touche presque à l'abrutissement?... » Et de se demander si le paysan ne pourrait pas « être étudié et représenlé sous d'autres aspects non moins justes, non moins instructifs, plus humains peut-être et sans doute plus attrayants. »
La Bergère^ elle, fut saluée d'une acclamation unanime. C'est, à notre avis, la plus radieuse création de Millet. Jamais ses facultés ne se sont retrouvées à ce point de parfait équilibre, jamais, chez lui, la vision et le rendu n'ont offert une plus exacte concordance, jamais la poésie et le réel n'ont donné un accord d'une sonorité plus délicieuse.
Du coup l'artiste rallie tous ses partisans dispersés ; parmi tant de descriptions élogieuses, celle-ci, due à Eugène Spuller, frappe par sa sobriété et sa justesse : w Tout de suite notre imagination est saisie par cette étendue d'horizon, par ce calme des champs, vers cinq heures, en octobre, par ce ciel parsemé de nuages brillants et vivement éclairés. Sur le devant du tableau, une pauvre fille, jeune encore, travaillant à quelque tricot, se présente avec sa mine humble et douce, ses beaux yeux profonds et limpides. Elle est jeune et pourtant déjà grave, c'est