‹ J.-F. MilletChapitre 4 sur 8 · LA FEMME AU ROUET · texte numérisé non relu

LA FEMME AU ROUET

une âaie timide, une intelligence débile, à peine développée. Et puis, comme elle est chez elle, comme elle est de ce pays ! Ces maisons que vous voyez là-bas, elle va y retourner, y prendre son repas et son sommeil... » Une deuxième médaille fut accordée par le jury à la Bergère^ et l'Etat en offrit quinze cents francs. Mais elle était déjà vendue à M. Tesse. Elle voisine aujourd'hui avec F Angélus^ dans la collection Chauchard.

Sur ces entrefaites, un banquier de Colmar, M. Thomas, avait commandé à Millet quatre compositions allégoriques représentant les Saisons, et formant trois panneaux et un plafond. Ce travail passionna l'artiste; avec l'extrême conscience qu'il apportait en tout, il étudie à Fontainebleau les peintures, trop restaurées, du Rosso et du Primatice; ou le voit prier son correspondant de s'informer à Nàples si on a reproduit les décorations d'Herculanum et de Pompéi; il annonce l'intention d'approfondir les Véronèse du Louvre et les Delacroix de la Chambre des députés et du Sénat. Il traita les quatre sujets suivants : pour le printemps, Daphnis et Chloé donnant la becquée à des oiseaux, au pied de la statue de Pan ; pour l'été, une moissonneuse demi-nue, debout, une faucille à la main, parmi des gerbes entassées; pour l'hiver, Anacréon lui fournit le thème de Y Amoxir mouillé \ l'automne enfin étalait au plafond, autour d'un ciel nuageux oii des enfants ailés poursuivaient des hiboux et des chauves-souris, une bordure opulente de venaisons et de victuailles

Sauf ce dernier morceau, que Ph. Burty appelle " Je la

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grande peinture, rayonnante et expressive », ces toiles, dispersées à l^hôtel Drouot en 1875, n*ont pas laissé l'impression d'une réelle originalité. Millet avait perdu l'habitude des incursions dans l'antiquité et le mythe; il lui fallait le sol ferme de la réalité, sa poésie n'étant que de l'observation agrandie et généralisée.

Il se releva dans une admirable série de dessins, plus ou moins rehaussés de pastel et d'aquarelle, commandés par M. Gavet, où se trouve la plus pure fleur de son génie. Le traité stipulait 1 000 francs par mois, pour deux dessins au moins, ceux-ci étant évalués, suivant la dimension, 4£i0, 700 et 1000 francs pièce. Les amateurs qui se pressaient à la vente qui en fut faite en 1875, et qui poussèrent les quatre-vingt-quinze pièces au chiffre, alors prodijgieux, de 431 050 francs, eurent un unanime mouvement de surprise devant cette inépuisable fécondité d'inspiration qui, des scènes les plus humbles, parfois les plus triviales de la vie campagnarde, avait su tirer des compositions pleines de bonhomie, de tendresse, de grâce naïve et vierge, et par la beauté simple et comme spontanée des expressions et des lignes, balancer les plus mémorables images de la vie de tous les temps.

Ces travaux considérables, de nombreuses indispositions, la maladie enfin et la mort de sa sœur ralentirent la production picturale de Millet, qui ne figura au Salon de 1866 qu'avec un Bout du village de Grémlle. Il lui fallut ensuite accompagner sa femme à Vichy ; la nature du Bourbonnais lui rappela sa Normandie et lui plut

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fort, il y fit une foule d'études et termina par une pointe en Auvergne.

Déjà l'Exposition universelle se préparait, il s'agissait d'y faire figure. Les démarches prodiguées auprès des propriétaires de ses œuvres lui permirent d'y envoyer ta Mort et le Bûcheron, les Glaneuses, la Bergère et son troupeau^ la grande Tondeuse, le Berger, le Parc à moutons, les Planteurs de pommes de terre, la Bécolte despomines de terre et C Angélus. Cette réunion de chefs-d'œuvre consacra la haute originalité de l'artiste, une médaille d'or en fut Tofficielle sanction.

En même temps le Salon annuel exhibait la Gardeuse d'oies et le saisissant Hiver ainsi décrit par Th, Pelloquet : « Une grande plaine labourée, des corbeaux picorant des fumiers, au fond un monticule avec des arbres dépouillés de leurs feuilles silhouettant leurs maigres ramures sur un ciel gris, lourd et noir. » La plaine de Ghailly avait fourni le thème du tableau, comme elle suggéra Teffet d'automne de la Herse. Jamais la solitude vide et le béant espace ne s'étaient à ce point emplis de mélancolie ni peuplés de tristesses.

L'année 1867, coupée par un nouveau séjour à Vichy, finit pour Millet dans le deuil. Depuis cinq mois environ. Th. Rousseau déclinait à vue d'œil, tour à tour en proie à des surexcitations fébriles et à des prostrations complètes; ce beau cerveau se désorganisait lentement. 11 succomba le 22 décembre, dans les bras de son ami. Cette amitié exemplaire, sur laquelle les dimensions restreintes

de notre étude ne nous ont pas permis de nous étendre, venait de prendre fin. Millet fatigua sa douleur de soins de toute sorte donnés aux affaires du mort et à sa sépulture. Mais lui-même avait à se surveiller; sa santé s'altérait. Il n'avait rien envoyé au Salon de 1868, néanmoins la croix lui fut conférée, lors de la clôture, et l'imposante manifestation qui se produisit dans l'assistance, à l'appel de son nom, le vengea, bien tardivement, de tant d'années d'obscurité et de déboires.

Un séjour à Munster, chez M. Hartmann, et une course en Suisse avec Sensier occupèrent l'automne ; la mort de Mme Rousseau vint, quelques mois après, raviver chez l'artiste sa douleur encore saignante. Il envoya au Salon de 1869 une Leçon de tricot qui inspira à Castagnary une page éloquente. Le critique y disait l'individualité franchement accusée de la mère hâlée et calleuse, de la iillette empotée et gauche, l'attention de l'une et de l'autre concentrée sur leur humble besogne, l'atmosphère de chaude intimité qui enveloppait les deux figures. Cette scène, entre tant d'autres, comme la Veillée^ la Couturière^ la Femme au rouet ^ mettait à néant cette imputation, trop complaisamment reproduite contre Millet, de n'avoir vu dans la vie des champs que le côté nlatériel, la force brute en action, la lutte contre les éléments, en montrant dans toutes ses manifestations, discrètes à la vérité, cette association morale qui se traduit par la communauté du foyer, le partage du bienêtre, la protection et l'éducation des petits.

Signe irrécusable des temps, au Salon de 1870, Millet siégea dans le jury, élu sixième sur dix-huit. Il avait exposé une Femme battant le beurre et Novembre^ varialion nouvelle sur le thème de la Herse.

' Mais rheure n'était plus aux pacifiques querelles de l'art, la guerre venait d'éclater avec l'Allemagne, Millet partit pour Cherbourg, que son éloignement semblait devoir protéger, le 27 août, avec tous les siens. Il écrivit de là-bas force lettres anxieuses où se peignaient les alarmes de son patriotisme. Il travaillait à bâtons rompus, croquant des vues de falaises et de mer : une de ces dernières, enlevée aussitôt en Angleterre, arracha à Théophile Silvestre des cris d'enthousiasme. II n'eût peut-être tenu qu'à lui de devenir un grand peintre de marines; nul n'a mieux senti la vie majestueuse et terrible de la mer. « Voyez l'horizon, disait-il au cours d'une promenade en bateau, comme il a des fermetés et des inflexions particulières. La ligne extrême de la mer n'est pas aussi inflexible qu'on le croit. Si l'œil embrasse un grand espace, vous voyez, à la droiteetà la gauche du regard, une dépression de ligne qui est due probablement à la rotondité de la terre. On sent là que notre globe est une machine faite pour tourner et pour agir. Regardez comme les couleurs de la mer à sa surface sont différentes On peut voir un passage du plus beau vert, d'autres, plus loin, d'un glauque sombre et comme voilé par un nuage ; plus loin, cette partie traversée par des langues mouvantes qui s'entre-croisent, et que les hommes de mer appellent

des croix ou des pas de Saint-Jacques, et bien plus loin encore, une longue perspective pâlissante qui se marie avec le ciel et les nuages. Il y a là tout un monde à peindre, et qu'il faut rendre avec sa vie spéciale. Je n'ai pas vu encore un peintre de marines s'attacher à faire le portrait de la mer, pour la mer. Sans doute il y a de grands peintres qui ont donné une. idée très puissante de TOcéan, mais ils n'ont pas jugé à propos de rendre l'élément dans son existence particulière, et, en même temps, dans son immensité. Ah ! comme je voudrais avoir la force de peindre ce que je sens, et ce que la mer recèle pour moi de beautés et d'attractions, ce qu'elle a de tragique et de périlleux ! » 11 ne rentra à Barbizon qu'en novembre 1871 , rapportant plusieurs tableaux, dont une Porteuse de lait. Les commandes affluaient, escomptant et dépassant sa production. Il peignit à cette époque une Jeune mère bfrçant son enfant dans ses bras, V Église de Gréville, actuellement au Louvre, que l'Etat acheta à sa vente après décès, et un Vacher ra/jpelant ses bêtes à son de trompe ; un peu plus tard ce fut le Printemps^ avec cet efl'et hardi d'arc-en-ciel sur un verger, que M. Hartmann a légué au Louvre,

Sa santé continuait de s'affaiblir, des toux violentes l'épuisaient. On le voit, en 1874, travaillant aux Meules^ aux Batteurs de sarrasin^ à VAne dans une lande et terminant, pour un Américain, le Prieuré de Vauville, En août, une amélioration se produisit, qu'il mit à profil pour une grande promenade en forêt. A partir du mois

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de décembre, la fièvre se Ut fréquente, avec des accès de délire et les accablements consécutifs. Vers la fin de Tannée, il s'alita définitivement, et, le 20 janvier 1875, à six heures du matin, il rendait le dernier soupir. Il fut inhumé dans le cimetière de Chailly , aux côtés de Rousseau, près du bloc de rochers qu'il y avait fait placer pour son ami.

Nous avons dit, au début de cette étude, que Tart de Millet ne relevait d'aucun autre. Il est pourtant certains noms, dans l'histoire de la peinture, auxquels il fait aussitôt penser : ce sont ceux des frères Lenain et de Pierre Breughel, dit le Vieux. Celui qui s'arrête au Louvre, devant les Buveurs de la collection Lacaze, la Forge^ et surtout la Charrette^ léguée par M. de Saint-Albin, au sortir de la salle des modernes, ne peut manquer d'être frappé, malgré des différences fondamentales dans l'exécution, de la parenté de sentiment que ces ouvrages présentent avec ceux de Millet. Même observation naïvement fidèle, même conception sérieuse de la vie rustique, de part et d'autre aucun goût d'embellissement, aucune velléité de raillerie, le respect attentif de la misère laborieuse. Rien pourtant n'autorise à croire que Millet ait fait une étude spéciale des Lenain, qui étaient, de son vivant, fort peu représentés dans nos collections nationales.

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L'équité commande de mentionner, auprès d'eux, un petit maître flamand, artiste de second ordre à la vérité; Siberechts a su exprimer les mœurs des paysans de sa patrie avec leur saveur franche et crue, sans nui mélange d'ironie, dans un sentiment de sympathie cordiale. Ses personnages courtauds, criants de vérité avec leurs fronts bombés et leurs lourdes mâchoires, vaquent gravement à leurs tâches diverses, dans les enclos, auprès des marcs, peuplés de bestiaux et de volatiles. Ses tableaux de la Pinacothèque, du musée de Bruxelles, du Louvre, attestent une sincérité appliquée et touchante. Il serait désirable qu'un nouveau Biirger s'attachât à identifier, dans les collections publiques et privées, les ouvrages de Siberechts, qu'une facture appuyée et un peu noire rend aisément recounaissables. Mais ce modeste et estimable précurseur. Millet n'a même pas soupçonné son nom.

Il en va un peu autrement pour Breughel ; on a vu que le premier maître de Millet, Mouchel, faisait ses délices des réalistes flamands ; c'est de lui, sans doute, qu'il tint son goût pour le plus véridique et le plus personnel d'entre eux, et ce goût fut chez lui si vif que, bien que les moyens de former une collection lui aient toujours manqué, il recherchait les toiles de Breughel et de son atelier, dont plusieurs figurèrent à la vente de sa veuve, avec un portrait d'évêque du Greco, qu'il aimait beaucoup. Il n'avait pu, en effet, se soustraire à l'extraordinaire sincérité decet art, aux trésors d'observation et de sympathie qu'il renferme. Il y a néanmoins, chez le vieux Flamand, un côté

LA BATTEUSE DE BEURRE (Musée du Louvre. )

d'humour et de drôlerie, un sens caricatural tr^s aiguisé par où il diffère profondément de l'artiste français. Celuici est un méditatif et non un satirique. 11 prit sans doute de ses éducateurs, un vieux prêtre échappé aux persécutions révolutionnaires, et une femme d'une piété fervente et étroite, pourqui la vie ne comportait guère que desdevoirs, n'étant qu'un lieu d'épreuves passagères avant l'immortalité bienheureuse, le regard sévère qu'il promena sur le monde.

Nous avons, de sa bouche, l'aveu de cette disposition d'esprit. 11 écrivait en 1850 àSensier: «... Voici les titres des trois tableaux pour la vente en question : 1° Femme broyant du Un, 2° Paysan et paysanne allant travailler dans les champs, 3° Ramasseurs de bois dans la forêt. Je ne sais si ce mot de « ramasseurs » peut s'imprimer ; si cela ne se peut, vous mettrez k Paysan et paysanne ramassant du bois », ou ce que vous voudrez. Sachez seulement que le tableau se compose d'un homme liant un fagot, et de deux femmes, l'une coupant une branche et l'autre tenant une brassée de bois. Voilà!...

« Il n'y a, comme vous pouvez le deviner par les titres, ni femmes nues, ni sujets mythologiques. Je veux me poser avec autre chose que ces sujets-là, que je n'entends pas non plus qu'on me défende, mais que je ne voudrais pas être forcé de faire. Mais enfin, les premiers vont mieux à mon tempérament, car je vous avouerai, au risque de passer encore pour un socialiste, que c'est le côté humain qui me touche le plus en art, et si je pouvais faire ce que

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je voudrais, ou tout au moins le tenter, je ne ferais rien qui ne fût le résultat d'une impression reçue par l'aspect de la nature, soit en paysages, soit en figures. Ce n'est jamais le côté joyeux qui m apparaît ; je ne sais pas où il est y je ne l'ai jamais vu. Ce que je connais de plus gai, c'est le calme, le silence dont on jouit si délicieusement ou dans les forêts, ou dans les endroits labourés, qu'ils soient labourables ou non ; vous m'avouerez que c'est toujours t^^s rêveur, et d'une rêverie triste, quoique bien délicieuse.

« Vous êtes assis sons les arbres, éprouvant tout le bienêtre, toute lu tranquillité dont on puisse jouir ; vous voyez déboucher d'un petit sentier une pauvre figure chargée d'un fagot. La façon inattendue et toujours frappante dont cette figure vous apparaît vous reporte instantanément vers la triste condition humaine, la fatigue. Cela donne toujours une impression analogue à celle que La Fontaine exprime dans sa fable du Bûcheron :

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu*ii est 'au monde? Kn ost-il un plus pauvre en la machine ronde ?

« Dans les endroits labourés, quoique, quelquefois, dans certains pays peu labourables, vous voyez des figures bêchant, piochant. Vous en voyez une, delempsen temps, se redressant les reins, comme on dit, et s'essuyanl le front avec l'envers de sa main. « Tu mangeras ton pain « à la sueur de ton front. »

« Est-ce lace travail gai, folâtre, auquel certaines gens

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voudraient nous faire croire? C'est cependant là que se trouve pour moi la vraie humanité, la grande poésie... » L'effort, telle est donc la caractéristique de la vie, de celle du moins qui l'intéresse ; la détente momentanée, le calme, voilà le seul bonheur qu'elle comporte. Ajoutez à cette conception de la destinée l'amour de la convenance et de l'harmonie, et, par suite, l'horreur de tout ce qui est discordance, grossièreté, tapage, horreur qui s'affirme dans vingt passages de sa correspondance, et vous aurez la clé de l'œuvre de Millet et l'explication de ce qui y manque.

Le paysan lui a paru le représentant type de la destinée humaine. Son utilité est primordiale, son rôle décisif, c'est lui qui nourrit les hommes. En contact incessant avec la terre, il est à la source même des inspirations tutélaires ; les conseils de patience, d'endurance, de fécondité qu'il en reçoit sont la règle de sa vie. Nul donc ne vit davantage suivant la loi naturelle. Et cependant il n'est pas heureux : le caprice des saisojis ruine ses espérances ; les épidémies, les sinistres dévorent soii épargne. Mais du moins l'accomplissement de sa mission sociale, l'acceptation résignée des fatalités qui le dominent, sa parfaite conformité aux conditions de son milieu, en font un être normal, harmonique, intéressant comme tout organe utile, touchant comme toute victime soumise, et. communiquent par là à sa personne, comme à sa tâche, une beauté qui leur est propre.

Au surplus, les nécessités de l'équilibre, l'inconscient

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calcul de l'eflort, l'économie du mouvement, toutes choses que Tadaptation héréditaire lui facilite, lui donnent, dans le travail, la logique de l'attitude et la sûreté du geste. Et il devient, par là, matière d'art. Mais la gaieté, ne lui étant pas naturelle, et ne prenant le plus souvent sa source que dans les excitants, le déforme et l'enlaidit. Quant à l'amour, il n'a rien, chez lui, des grâces qu'engendrent le loisir et la politesse. Il est, le plus souvent, muet, brutal et furtif comme un rut d'animaux. Les mouvements qu'il inspire n'offrent rien que de violent et d'impulsif. C'est pourquoi, laissant les liesses paysannes aux pinceaux d'un Ostade ou d'un Brauwer, experts en beuveries et connaisseurs en ribotes, abandonnant à Rubens la cynique poésie des jupes troussées. Millet met hors de son œuvre ces deux intrus : le rire et l'amour.

Pas une fois il n'a montré ses héros le verre, ou même les cartes en mains; nul jeu de quilles n'anime la tonnelle, nulle baraque foraine ne bariole les rues. Jamais non plus, à l'ombre d'un buisson, il n'adosse les deux sexes, comme Bastien Lepage, dans quelque gauche églogue. Il ne connaît la femme que vierge, ou mère. Elle passe directement, de la gaulée des oies, de la surveillance des bestiaux, au travail viril de la terre, ou tout au moins aux rudes tâches ménagères, lessive, battage du beurre.

Tout ce qu'il lui permet parfois, c'est, jeune fille, de rêver sur quelque tertre, en suivant dans le ciel les

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oiseaux migrateurs, ou de plonger, sous le store ajouré des branches, sa nudité ingénue au froid du ruisseau. Mariée, il ne lui rêve d'autres plaisirs que la veillée somnolente d*un berceau, le ronflement monotone d'un rouet, ou la couture en commun sous la lampe, avec les rares paroles qu'on devine. Il est pourtant une de ses peintures qu'illumine le rire du bonheur, c'est In Bouillie^ de la vente Barbedienne, où une jeune femme, de type vaguement prudhonien, remue, sur le fourneau, le bon lait que surveille impatiemment le marmot niché dans sa jupe. Et, si charmante que soit celte toile, le sentiment (le juvénile allégresse qu'elle exprime est si insolite chez Millet, qu'il lui communique quelque chose de conventionnel, comme un air de Comédie enfantine.

Mais si la félicité se chercherait en vain dans l'œuvre de l'artiste, la sérénité n'y est pas rare, une sorte de légèreté d'âme faite d'imprévoyance ou d'insouciance, des deux peut-être. On trouve cette nuance bien marquée dans quelques-uns de ses admirables crayons : les Jeunes Bei^gères au repos ^ de la vente Doria, dont l'une se retourne, comme par acquit de conscience, pour regarder son troupeau, d'un mouvement si juste qu'il semble saisi par un instantané; le Nouveau-nc\ de la vente Marmontel, qu'une fillette emporte dans son tablier ; suivie de la mère brebis qui le flaire avec inquiétude, elle semble lui dire : « Qu'est-ce qui t'alarme? On ne lui fera pas de mal. » 11 y a même un soupçon de gaieté, toute puérile et physique, dans les Soim maternels^ de la collection

Thomy Thiéry, avec sa gamine curieuse qui observe du coin de l'œil son petit frère, campé sur le seuil familial, dans la posture du Mannekenpis.

Enfin ce qu'il faut dire ici, c'est la beauté plastique qui s'affirme parfois chez les jeunes héroïnes de Millet, en dépit des affreuses marmottes qui les casquent et des informes sarraux qui les désexuent. Dans la Méridienne^ le dessin rehaussé de la vente Ërn. May, en contraste avec le ruslre qui ronfle, étalé de son long sur le dos, la dormeuse se pelotonne en formant, des hanches à la nuque, une gracieuse arabesque. La Bergère à pèlerine assise sur une barrière, à Torée d'un bois, de la vente Rœderer, est une vision digne de Théocrite. Dans les Puiseuses d'eau, de la vente Vever, la beauté n'est pas seulement diffuse, flottant parmi les vapeurs argentées d'un merveilleux clair de lune ; elle se condense et s'humanise dans la figure de la femme debout, qui attend son tour de puiser, ferme et droite comme une eanéphore. Enfin la Baigneuse aux oies, de la vente John Saulnier, qui se laisse glisser du talus, en tàtant l'eau d'un pied crispé, exhibe, sous l'ombre mobile des aulnes, des carnations pleines et croquantes, de la meilleure tradition française.

A ces rares exceptions près, le travail uniforme, sans relâche, sous un ciel souvent hostile, la fatigue, l'accablement du corps surmené, voilà les motifs favoris de l'artiste, bien conformes au programme qu'on a lu plus haut. Qu'a-t-il voulu nous suggérer par cet éternel ieit-

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