E NOUVEAU-NE
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motifi D'aucuns ont cru à une œuvre de propagande politique — quelque chose comme la Chamon de la chemise de Thomas Hood, — à une série de factums révolutionnaires appelant les gueux à Tassant de la société, qui les confine dans les tâches meurtrières, sans même leur assurer le pain du jour.
Millet s'est défendu, avec une extrême énergie, de telles interprétations. Il est manifeste qu'il dépasse de beaucoup les' niveleurs socialistes, car voyant comme eux le mal social, il ne croit pas à sa curabilité. Il lui paraît bien réellement que l'humanité est vouée à une sorte do malédiction. Sans être en effet, croyons-nous, demeuré un pur chrétien, il a du moins retenu l'anathème biblique, il le répète avec complaisance, et s'il est permis d'en déduire des conclusions qu'il n'a jamais formulées, il est clair que, considérant le mal — le mal souffrance — comme d'institution céleste, H ne saurait s'associer aux prétentions de ceux-là qui se targuent de le supprimer par décret.
Mais s'il n'attache nulle valeur aux formules des utopistes, il est humain, sensible, et croit aux vertus de la sympathie. Emouvoir notre instinct de solidarité, provoquer la sollicitude des lois en faveur des travailleurs de la terre, nous rapprocher d'eux, nous mêler à leur vie, à son exemple, voilà, semblera-t-il, le but qu'il s'est assigné. Ne disait-il pas, vers 1831, à propos de certaines chansons u sociales » de Pierre Dupont, à qui on s'obstinait à le comparer : « Toutes ces impru-
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dentés paroles nous amèneront le despotisme, et la Liberté s'en ira loin de nous. Ce n'est pas là la pensée du vrai paysan, qui aime son village, sa maison et ses petits. Allégez les impôts qu'il paie à l'Etat, donnez-lui des secours en cas de grêle, d'inondation ou d'incendie, soulagez-le dans sa vieillesse, là où il vit, et non dans des refuges de mendicité, et vous aurez donné au pauvre malheureux tout ce qu'il ambitionne : vivre et mourir dans son village. Mais ne l'enrôlez pas, car il quitterait son champ et se pervertirait. » Nous inclinons cependant à croire qu'il a été surtout attiré vers les paysans, inconsciemment par les affinités héréditaires de sa nature, et consciemment par un certain idéal esthétique, qu'il trouvait plus nettement réalisé chez eux que chez tous autres. La beauté inhérente aux tâches simples, bien faites, avec le déploiement mesuré et harmonieux de forces qui convient, dans un cadre merveilleux et changeant, celui de la nature ngreste, il se pourrait que telle fût, au demeurant, la raison dominante de l'attachement de Millet à la vie rustique et de son inlassable persistance à la représenter.
Voyons maintenant co;nment, chez Millet, l'idée prend corps et se traduit aux yeux. Le milieu^ la race, le moment^ pour emprunter, en la déviant un peu, la terminologie
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chtre à Taine, voilà, dans ses compositions, ce qu'il convient d'étudier successivement. Mais si l'analyse doit dissocier ces trois facteurs, ils forment en réalité un tout indissoluble, étant aussi étroitement liés dans l'œuvre concrète que les particules constitutives d'un organisme.
Le milieu et le moment se trouvent nécessairement confond us dans l'élaboration et l'agencement d'un paysage ; Millet les entend à sa façon, mais en maître. Ses premiers tableaux, et quelques-uns de ceux qu'il fit pendant la guerre, représentent la nature des côtes de la Manche, hauts plateaux balayés des vents, coupés de valleuses descendant en pente raide vers la grève. Il en exprime à merveille la vastitude aérée et les déclivités brusques, comme dans les Falaises de Gruchy^ de la vente Hartmann, où, par une échancrure du terrain, l'avant-train d une vache placée un peu en contre-bas apparaît, se découpant sur la concavité de la mer, qui se relève peu à peu vers l'horizon, jusqu'au niveau du premier plan. Cette disposition, qui fait en quelque sorte surplomber le spectateur au-dessus du vide, produit une impression saisissante. Que de fois l'avons-nous ressentie sur ces hauteurs, lorsque le terrain semblait brusquement se dérober devant l'immensité béante des eaux!
Les études d'Auvergne ont aussi, à un haut degré, le caractère du pays, par exemple dans ce Puy-de-Dôme de la vente Doria, qu'emplit un moutonnement de croupes volcaniques, cependant que, sur les pentes les plus rapprochées, trois chèvres broutent autour d'une fîleuse
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vôtue des lainages et coiffée du grand chapeau de paille
du cru.
Mais c'est à Barbizon et à ses plaines illimitées qu'il faut toujours en revenir. Avec quel art savant et caché il nous en déroule les perspectives, sous le revêtement floconneux de la neige ponctuée de corbeaux, sous Tondulation terreuse des guérets, sous le tapis hérissé des chaumes ! Des meules coniques, des baliveaux dénudés jalonnent, suivant la saison, les étendues, et quelque instrument placé, comme par oubli, au bord du cadre, herse, rouleau, charrue, prend on ne sait quel aspect colossal et recule indéfiniment Thorizon. Et par delà même la ligne oii celui-ci se confond avec le ciel, le faîte d'un toit, une cime feuillue, une fumée, un nuage qui dépassent, trahissent d'autres terres encore, derrière le champ visuel, et d'autres existences. Nous exlrayons ce qui suit d'une conversation inédite, dont Sensier a noté la date, 13 juillet 1856 : « Je ne saurais vous dire comment j'ai appris le peu de perspective que je sais ; j'en ai l'habitude et je m'y trompe peu, parce que je me suis rendu compte que c'était la pierre fondamentale de mon travail. Un géomètre, sur épure, analyse un plan : moi, je ne sais qu'en toucher la superficie. Je ne vois d'abord que deux choses : le ciel et la terre séparés par l'horizon, puis des lignes imaginaires qui s'élèvent ou qui s'abaissent. Je construis là-dessus, et tout le reste n'est qu'accident ou épisodes. Je n'en sais pas plus long; le reste, je le sens, je l'exprime, mais je ne puis le démontrer, pas plus que
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le pourquoi d'un homme qui chante juste ou faux. » Millet a peu étudié les grands arbres : sur le côté forestier du domaine, il laissait régner en paix Rousseau. Mais il aime les taillis drus et vivaces qu'élague la dent gourmande des moutons, les clairières coupées de sentes presque indistinctes, une nature aménagée qui dit le voisinage et l'emprise de l'homme. Ces sites donnés, que dire des drames atmosphériques qui s'y agitent, des clartés et des averses qu'y projette indifféremment le ciel, des radieuses apothéoses que s'y décerne le soleil, des vaporeuses féeries qu'y joue la lune? Il n'y a jamais, chez Millet, de désaccord de valeur entre les divers éléments de son paysage. La lumière n'y est point localisée dans son foyer; chaque point, chaque objet en reçoit la quantité que son emplacement comporte, et le ton local s'en modifie en conséquence. Aussi ses tableaux ont-ils un mérite dont l'absence frappe chez maints artistes considérables : ils sont toujours cC ensemble.
Passons maintenant à la race^ à l'humanité qui peuple cette nature. Une remarque essentielle s'impose dès l'abord : jamais Millet n'a placé dans un paysage de personnages n'appartenant pas à la localité ou au moins à la région. Un exemple typique de ce scrupule nous est donné par Sensier; le peintre a fait successivement plusieurs Semeurs : le tableau à l'huile qui fut exposé au Salon de 1850, fut exécuté sur des souvenirs de Gréville; les plateaux de la Hague avaient fourni le cadre, le
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village avait donné uu de ses gars, avec sa vareuse rouge, ses culottes bleues, ses jambes enveloppées de tresses de paille, son chapeau dévasté par les intempéries. Ayant plus tard repris le même sujet, au pastel, à la plume, c'est à Barbizon que Millet tout à la fois choisit son bonhomme et situa ses fonds, sur lesquels se profilait la vieille tour de Chailly. Et TefTet, comme Tallure, furent, cette fois, tout différents.
Où recrutait-il ses modèles? Aux champs, et rien qu'aux champs. La vente Crabbe nous a laissé là-dessus un document irrécusable : c'est une étude, non terminée, faite d'après nature, un groupe de trois portraits : le père, la mère et l'enfant, plantés de face et debout. L'homme, en chemise, culotte et sabots, la tête fixe comme devant l'objectif, la bouche entr'ouverte, serre contre lui sa pelle; il a le bras passé sous celui de sa femme, qui, de Tautre main, tient sa quenouille ; elle est coiffée de la marmotte réglementaire et porte une grosse cotte, serrée à la taille, que débordent les manches. L'enfant, de quatre à cinq ans, s'est gentiment placé entre eux, et de ses bras étendus les enserre. La femme a un air de placidité, les pommettes fortes, le nez court un peu écrasé. Derrière eux la maison, deux poules et le chien. Voilà fixés une fois pour toutes, ne narietur^ sauf les altérations de l'âge, de la santé, du genre de travail, les types dominants qu'on retrouvera toujours. Ces faciès fermés, ces yeux sans regard, qui ont tant surpris et scandalisé le public et même la critique, cela existe, tout près de nous, à dix