‹ J. Guadet et les aveugles: sa vie, ses doctrines, ses écritsChapitre 12 sur 27 · C. Enseignement intellectuel · texte numérisé non relu

C. Enseignement intellectuel

En même temps qu'elle fait faire à ses élèves des études musicales approfondies, l'école supérieure doit leur donner un enseignement intellectuel suffisamment complet. Il importe qu'un musicien, et surtout qu'un musicien aveugle, soit instruit des choses qu'il n'est permis à personne d'ignorer, car on doit donner aux aveugles un enseignement intellectuel supérieur à celui qui est reçu d'ordinaire par les clairvoyants de sa condition (2). Voici le programme de l'enseignement intellectuel que Guadet avait réussi à faire arrê-

(1) Insliluteup l. IV, p. 47.

(2) Mémoire 1853, p. 15 ou Instituteur t. II, p. 59.

ET LES AVEUGLES tS

ter: Grammaire française, littérature, éléments de réthorique, éléments de philosophie, histoire et géographie universelles, dans lesquelles l'histoire et la géographie de la France doivent tenir la plus grande place, arithmétique y compris les fractions, d'une utilité contestable, dit-il, mais qui développent le raisonnement (1) ; éléments de cosmographie et de physique, enfin éléments d'histoire naturelle et cours très élémentaire de droit usuel (2). Il estimait qu'arrivé aux classes supérieures on devait, pour la plupart des élèves, opter entre la classe de mathématiques ou celle de littérature, l'aptitude pour l'une excluant souvent celle pour l'autre (3).

Guadet qui, on le sait, abhorrait tout charlatanisme et qui avait un esprit essentiellement pratique, n'avait l'intention, en inscrivant l'histoire naturelle, la géométrie et le droit à ce programme, ni de jeter de la poudre aux yeux des inspecteurs ministériels et du public, ni de faire de ses élèves des naturalistes, des géomètres ou des légistes. Il voulait qu'on s'en tint seulementaux éléments de ces connaissances, et les raisons données par lui pour aller jusque là, et pas plus loin, sont excellentes ; il estime que les aveugles ne pouvant se rendre compte par Texpérience de chaque jour de la forme et du rôle des principaux représentants

(i\ Institateur t. V. p. 102 et Instituteur t. IL p. 68. (2) Instituteur t. V. p. 109.

[3] (Rapport au directeur sur un projet de règlement intérieur et un plan d'études, août 1852 [manuscrit),

du règne minéral , végétal , ou animal doivent l'apprendre dans un cours spécial placé dans les basses classes (1). Quant à l'étude de la géométrie, en outre qu'elle développe et affermit le raisonnement, elle est très nécessaire à l'aveugle qui, dans sa vie, sera constamment obligé de se faire décrire ^ les choses, de quelque étendue, qu'il ne peut apprécier par le tact (2) ; enfin, trop souvent, l'aveugle est considéré, par sa famille ou par ses amis, comme un être mineur incapable de se diriger dans des affaires de quelque importance et, par conséquent, bon à être exploité ou au moins tenu en tutelle; la connaissance du droit usuel lui est donc très utile pour se guider dans la vie civile (3).

Mais Guadet a toujours pensé que le cercle complet de cet enseignement intellectuel ne peut être parcouru avec fruit que par les aveugles musiciens ou par les aveugles appartenant à des familles riches, et que, sauf des exceptions faites en faveur des intelligences hors ligne, les aveugles non musiciens, destinés à vivre d'un travail manuel, ne devront pas dépasser l'enseignement intellectuel primaire auquel on peut ajouter toutefois un cours succint de législation usuelle (4).

(1) Instituteur t. V, p. 106.

(2) Instituteur t V, p. 109.

(3) Instituteur t. V, p. 111. de la condition des aveugles en France p. 21, ou Instituteur t. II, p. 68.

C4) De la eondition des aveugles en France, p. 16, ou Instituteur t. II, p. 63.

En effet, il considère la carrière des lettres comme offrant aux aveugles peu de débouchés pratiques; il croit bien, l'expérience le lui a prouvé, qu'un certain nombre d'aveugles peut arriver, même avec facilité, à obtenir le diplôme d'instituteur primaire, mais quelle sera pour lui l'utilité réelle de ce brevet? c'est une question sur laquelle j'aurai lieu de revenir dans une autre partie de ce travail.

Quant à l'étude des langues anciennes et modernes, des mathématiques supérieures, il veut que l'aveugle s'y sentant invinsiblement appelé n'en soit pas repoussé ; il ne faudrait pas fermer la porte de la science à un second Penjon ou à un nouveau Malaval, mais les Malaval et les Penjon sont rares, et on trouvera toujours à les faire instruire sans qu'il soit nécessaire pour cela de créer d'avance dans une école des cours spéciaux qui risqueraient fort de rester déserts pendant de longues périodes (1). D'ailleurs, Guadet reconnaît judicieusement que, dans les écoles d'aveugles, l'enseignement intellectuel sera forcément subordonné à l'enseignement musical, auquel les élèves consacreront toujours la meilleure partie de leurs forces et de leur attention, sentant bien que c'est à cet enseignement qu'ils devront un jour de pouvoir gagner leur vie (2).

(i; Mémoire , 1853, p. 27, ou Instituteur t. II, p. 68.

{2) De la Condition des aveugles en France, p. 20, ou Instituteur t. II, p. 67.

D. Organisation

En général, les écoles d'aveugles renferment des filles et des garçons; Guadet ne critique point cette organisation, au contraire il l'a défendue contre les attaques de certains écrivains spéciaux, mais il ne veut pas, qu'en France, filles et garçons soient réunis dans les classes et les récréations ainsi que cela se fait dans la plupart des écoles américaines (1) ; du reste, il reconnait volontiers que toutes les écoles ne doivent pas être fondues exactement dans le même moule et que chaque pays peut avoir ses exigences particulières. Il veut que, dans une même maison, soumise à une même direction, les filles et les garçons forment deux quartiers absolument distincts, quartiers n'ayant de commun que les services généraux, les procédés d'enseignement et la classe d'ensemble vocal (2). Pour maintenir dans l'enseignement l'unité entre les deux quartiers, Guadet préconise l'institution d'un chef de l'enseignement ayant autorité sur tout le corps enseignant de l'école, car l'expérience avait montré à l'Institution de

(1) Depuis l'époque où Guadet discutait cette question, dans les colonnes de son journal, les idées des instituteurs d'aveugles américains ont été quelque peu modifiées, dans le sens de la séparation des deux sexes dans les écoles d'aveugles ; nous en voyons la preuve dans l'intéressante discussion qui a eu lieu sur cet important sujet à la septième biennale convention de l'Association américaine des instituteurs d'aveugles tenue à Sanesville (Wisconsin) 15, 16 et 17 août 1882. Voirie compte rendu de ces conférences page 57.

(2j Instituteur t. V, p. 170.

Paris que le directeur, absorbé par les soins administratifs et trop souvent étrangers à la partie technique de l'enseignement des aveugles , ne suffisait pas à maintenir, entre les deux quartiers, l'unité de vues et de procédés qui doit régner (1). Mais, il croit que, dans les petites écoles, il y a avantage , à tous les points de vue , à ce que la direction administrative et pédagogique soit réunie dans les mains d'une seule personne. On évite ainsi bien des discussions, bien des tiraillements (2). En un mot, les deux quartiers d'une école doivent être séparés et non pas isolés l'un de l'autre ; Guadet trouve même qu'à l'Institution de Paris les occasions de faire naître et de maintenir l'émulation entre les élèves filles et les élèves garçons ne sont pas assez multipliées (3). Mais , ce qu'il a toujours condamné avec force, ce sont les écoles mixtes d'aveugles et de sourds - muets ; il trouve qu'il n'y a que des raisons d'économie qui puissent engager à réunir, dans le même établissement, deux classes d'êtres qui n'ont absolument rien de commun et pour lesquels on emploie des procédés d'enseignement tout à fait différents. De plus, le directeur d'une semblable école ne peut être universel et s'entendre également aux aveugles et aux sourds-

(1) Rapport au ministre, août 1855 (ïnanuscritj, Instituteur V, p. 86.

(2) Instituteur t. 1, p. 10 et t. V, p. 22,

(3) Instituteur i. V, p. 171.

muets; il sacrifiera donc, forcément, les uns aux autres. Si on veut faire de l'économie à tout prix, il vaut mieux alors réunir les aveugles à des élèves doués de tous leurs sens, car au moins il peut y avoir beaucoup de points communs dans l'enseignement qui leur est donné (1).

Il veut que dans une école d'aveugles le corps enseignant, sauf pour les travaux manuels, soit entièrement composé d'aveugles, et il a toujours lutté énergiquement chaque fois qu'on a essayé d'introduire à l'Institution de Paris des professeurs clairvoyants (2) ; non pas qu'il voulut replier l'Institution sur elle-même et empêcher les aveugles de se mettre en contact avec les clairvoyants ; il était si éloigné de cette idée qu'il faisait tous ses efforts pour multiplier les occasions de réunir les aveugles aux clairvoyants et de recueillir les avis, les conseils des maîtres de l'art; c'est dans ce but qu'il s'était lié et qu'il entretenait des relations amicales avec un certain nombre d'artistes, éminents professeurs au Conservatoire, il les attirait à l'Institution, soit pour entendre

(1) Instituteur t. I. p. 5. — Celle réunion d'élèves aveugles el clairvoyanls est pratiquée avec succès au « Collège for Blind sous of genllemen-Worcester. » Nous voyons par le rapport de cette école, de 1883, qu'avec 21 élèves aveugles, il y en a 13 clairvoyanls. Ce n'est pas une raison d'économie qui est cause de cette réunion ; ce sont des raisons toutes morales. C'est ainsi que nous le voyons dans le rapport précité page. 5. « pour « animer les Jeux, rectifier le jugement des aveugles, et Leur «c rendre quelques services dans leurs études. »

(2) iDstituteur, 1. 1. p. 127. — Mémoire 1853, p. 17. Instituteur t. IL p. 113.

un concert, soit pour juger les concours nouveaux de jBn d'année ; et pour resserrer des liens auxquels il attachait une si grande importance, il les invitait à sa table où, dans de telles circonstances, il avait toujours soin d'avoir deux ou trois professeurs aveugles qui pouvaient ainsi causer longuement et amicalement avec ces artistes. De plus, il ne négligeait rien pour faire admettre dans les classes du Conservatoire les meilleurs élèves de l'Institution qui souvent obtinrent des prix ou des accessits en concourant bien entendu avec les clairvoyants.

Mais, si Guadet était désireux et comprenait toute l'importance de ne pas faire de l'Institution une école fermée à tout regard et de ne pas élever les aveugles comme s'ils devaient toujours vivre avec des aveugles, il était fermement convaincu, et cela par une longue expérience, que le contrôle des clairvoyants suffisait et que, pour l'enseignement proprement dit, l'enseignement de tous les jours, celui qui forme véritablement l'élève, les professeurs aveugles étaient cent fois préférables aux professeurs clairvoyants : 1" parce que le maître aveugle sait, dès le premier jour de son enseignement, par quels moyens il arrivera le plus vite et le plus sûrement à se faire comprendre de son élève ; 2^ parceque ce maître est un modèle vivant, toujours présent, que l'élève n'a qu'à copier; le maître aveugle sait ce que l'on peut exiger de Tenfant aveugle et il connaît le point précis où la cécité devient un obstacle

insurmontable. En présence de tels professeurs, jamais il ne viendra à la pensée de Télève d'alléguer comme excuse la cécité; puis le maître aveugle s'attache avec facilité et sans réserve à des enfants dont il comprend tous les sentiments, toutes les impressions ; entre le professeur aveugle et les élèves aveugles il n'y a aucune barrière infranchissable, la classe forme une sorte de famille dont le professeur est le père, tandis qu'entre les élèves aveugles et le professeur clairvoyant il y aura toujours une séparation (1).

Enfin, au point de vue de l'effet produit sur le public, il est très maladroit à une école qui dit constamment à tout le monde : « Prenez comme professeurs des aveugles, ils sont d'excellents maîtres », de ne pas prêcher d'exemple et de commencer par confier à des clairvoyants renseignement de ses élèves aveugles, il est bien évident alors que, quand le directeur d'une telle école se permettra de recommander un de ses anciens élèves comme professeur, il s'exposera à s'entendre dire: « Nous ne voulons pas de votre élève, et comment osez-vous nous proposer un aveugle pour enseigner à des clairvoyants, puisque dans votre école vous ne confiez même pas aux aveugles l'enseignement des aveugles » (2) .

Pour recruter les professeurs de l'Institution, Guadet ne trouvait rien de mieux que de choisir

(1) Instituteur t. Il p. 113 t. V. p. 29.

(2) Voir les mêmes passages cités précédemment et de la con-' dition des aveugles en France, p. 172, ou instituteur t. IH. p. 7.

parmi les élèves de cette école ceux qui s'y distinguaient le plus par leur talent, leur savoir et avant tout par leur valeur morale : « Il ne suffit pas, disait-il, qu'un professeur soit un habile joueur de tel ou tel instrument, il faut que ce soit un homme, capable de former des hommes, et que ses élèves puissent le considérer comme un modèle » (1). Il attachait, sans doute, un grand prix à l'examen rigoureux que les élèves destinés au professorat devaient subir avant d'obtenir le le titre d'aspirant professeur; mais une fois ce titre acquis, il disait : « Des classes bien faites pendant 2 ou 3 ans sont le meilleur de tous les brevets » (2). Il voulait qu'on imposât aux aspirants professeurs de travailler dans un sens déterminé, qu'ils fussent c professeurs envers les jeunes élèves, et encore élèves envers les anciens professeurs, » qu'ils n'eussent que trois heures de classes à faire, enfin qu'ils pussent travailler très sérieusement à devenir des professeurs émérites, cela en prenant des leçons en dehors de l'école (3). Il regretta beaucoup la décision ministérielle qui, à partir de 1857, mettait au concours les emplois de professeur, car il prévoyait qu'un jour ou l'autre des professeurs clairvoyants s'introduiraient par cette porte ouverte et il aurait mieux aimé que les élèves de l'Institution restassent

(1) Discours de 1863, p. 20.

(2) Mémoire au directeur 1853, p. 17. ou Instituteur t. HI, p. 113.

(^) Rapport au miaistre août 1885. (manuscrit).

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assurés que, parmi eux, les professeurs seraient toujours choisis et qu'ils conservassent, comme but suprême de leurs efforts, l'espoir de devenir un jour professeurs dans l'école qui les avait élevés. Il s'attacha à faire améliorer la situation matérielle de ses professeurs aveugles, et, à plusieurs reprises, il chercha à en faire décorer de la Légion d'honneur disant : « Braille et Gauthier sont morts sans avoir obtenu des honneurs, qu'il n'en soit pas de même de leurs successeurs » (1).

Guadet. avait le plus grand respect pour le caractère du maître ; il trouve qu'après le prêtre la plus haute dignité est celle du professeur et surtout du professeur spécial, dont la mission exige un grand dévouement joint à une grande intelligence (2). Il ne voulait pas qu'on enfermât le maître dans un programme trop étroit, trop minutieux ; selon lui, le professeur devait jouir d'une certaine latitude dans son enseignement, lequel devait toujours se baser sur les élèves moyens de sa classe (3). Les classes d'aveugles ne doivent pas être trop nombreuses car l'enseignement simultané est souvent impossible ; celles de douze élèves sont dans de bonnes proportions, et si l'on arrive au nombre de vingt, il faut diviser la classe en deux sections (4).

(1) Lettre manuscrite.

(2) Discours de 1857, p. 6.

(3) Instituteur t. I, p. 127, — t. V. p. 103.

(4) Instituteur t. V. p. 102. — Dictionnaire de pédagogie de Buisson, 1" partie, p. 162.

Des examens trimestriels, présidés par le chef de renseignement, sont nécessaires pour maintenir l'émulation entre les élèves, se rendre compte de leurs progrès, apprécier le niveau atteint par la classe, et enfin surveiller et diriger au besoin l'enseignement donné par le maître (1). Il faut se garder avec soin, pour faire briller une école d'aveugles aux yeux du public, de pousser tel élève dans une spécialité, tel autre dans une autre, cela sans s'inquiéter de savoir si ces élèves trouveront plus tard , dans ces spécialités , un sûr moyen d'existence. Cet écueil est d'autant plus à redouter que tout y entraîne : l'amour propre de l'établissement qui se trouve flatté de pouvoir présenter, dans ses concerts ou dans ses examens, un élève qui paraît très brillant parce qu'on ne le voit que dans une spécialité ; la tendance du professeur qui est toujours d'augmenter, le plus possible, l'importance de l'enseignement qui lui est confié et de dépasser son programme particulier. Il faut donc que le chef de l'enseignement ne se laisse pas éblouir, et que, d'une main ferme, il maintienne l'équilibre en tout et partout (2).

Aux yeux de Guadel, le chef de l'enseignement a aussi un grand devoir à remplir, qui est celui de faire prendre, à l'égard de tout enfant ayant passé trois ans à l'école (3), une détermination

(1) Instituteur t. II, p. lit.

(2) Instituteur, t. V, 113.

(3) 11 est (question ici, bien entendu d'une école organisée sur

définitive sur la profession qu'il devra embrasser, s'il sera musicien ou ouvrier. Cette détermination est d'une très grande importance, l'avenir de l'élève en dépend ; et, une fois prise, elle doit être irrévocable, sans qu'aucune influence ne puisse la modifier. Pour prononcer de semblables arrêts, il est bon que le chef de l'enseignement se fasse assister d'un certain nombre de membres du corps enseignant, sur l'avis desquels il puisse s'appuyer en cas de réclamation (1),

Guadet lutta toute sa vie contre les tendances trop administratives du ministère de l'Intérieur, il trouvait qu'on cherchait toujours à retenir l'Institution dans le rôle faux d'hospice ; son son règlement, disait-il, avait plutôt été copié sur celui d'un hospice que sur celui d'une école, les questions d'administration y tenaient une grande place, celles d'enseignement et d'éducation une très petite ; (2) enfin à côté de la commission consultative, composée d'hommes très honorables et très capables sans aucun doute, mais plutôt au fait des questions d'administration que des questions d'enseignement, il souhaitait vivement voir instituer une commission consultative pédagogique composée d'hommes éminents dans l'en-

le plan de l'Instilution de Paris, telle qu'elle était alors et est encore aujourd'hui, ^et non pas telle qu'elle aurait été d'après le plan général d'insiruction publique de l'aveugle, tracé par Guadet.

(1) De la condition de3 aveugles en France p. 47 — 175 ou Instituteur t II, p. 64 et t. III, p. 10.

(2) Rapport au ministro 1858 (manuscrit).

seignement (1). Enfin il souhaitait la réunion de l'Institution au ministère de l'Instruction publique, espérant qu'alors cet établissement serait tout à fait considéré comme une école, et que l'administration supérieure donnerait un peu moins d'importance aux questions administratives et beaucoup plus aux questions pédagogiques. (2)

D'ailleurs, Guadet n'était pas du tout enthousiaste des écoles de l'Etat, il trouvait qu'elles manquaient de liberté; mais, à côté de cela, il reconnaissait que les écoles privées manquaient trop souvent de sécurité, n'étant pas assurées du lendemain. Il pensait que le système consistant à faire subventionner par l'Etat des écoles libres sur lesquelles, par conséquent, l'Etat aurait un droit de haute surveillance, serait le meilleur, car, par là, tout se trouve concilié, l'école privée est assurée du lendemain et l'Etat lui impose une direction générale, l'empêche de s'écarter et de sortir de son vrai rôle, mais sans pouvoir la tracasser dans les détails (3).

Une chose encore qu'il critiquait vivement dans certaines écoles privées, c'était le mystère dont elles s'entouraient, n'ouvrant que difficilement leurs portes aux visiteurs, surtout aux visiteurs compétents, comme si elles avaient craint de laisser voir ou des merveilles dont elles ne vou-

(1) De la condition des aveugles en France, p. 176, ou institu, leur U III, p. 11.

(2) Dictionnaire de pédagogie de Buisson, l'« partie, p. 163,

(3) Instituteur, t. V; p. 9.

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laient pas donner le secret ou de graves imperfections qu'elles ne voulaient pas s'avouer et chercher à corriger.

Guadet souhaitait qu'on fit partout ce qu'il faisait à l'Institution de Paris, c'est-à-dire, devant tout visiteur sérieux, ouvrir à deux battants les portes de l'école qu'il montrait telle qu'elle était, sans le moindre charlatanisme, disant le fort et le faible des choses, cherchant à s'éclairer, à propager ce qui était bon, et à réformer ce qui était défectueux (1).

E. Systèmes

Relativement aux systèmes propres aux aveugles, Guadet était sage et pratique comme pour tout le reste. Il prôna avec conviction le système Braille, contribua puissamment à son adoption définitive à l'Institution et le fit connaître dans le monde entier. Il ne craignait pas de dire que l'invention de ce système était plus grande que celle de l'impression en relief et déclarait qu'après Haiiy, Braille était le plus grand bienfaiteur des aveugles (2). Cependant il trouvait qu'on avait tort, à l'Institution de Paris, de ne plus apprendre aux élèves à lire l'alphabet ordinaire, non pour s'en servir habituellement, mais pour le connaître, ce qui peut être utile dans bien des cas. Tant

(1) Instituteur, t. VI, p. 68 t. VII, p. 81.

(2) Discours 1856, p. 9 et dictionnaire de pédagogie de Buisson, 1" partie, p. 161,

qu'on employa pour l'impression des livres, les caractères romains, il ne jugea pas nécessaire de modifier sensiblement la forme de cet alphabet et il voulait qu'on usât, avec les minuscules, des majuscules qu'il estimait au moins aussi nécessaires aux aveugles qu'aux clairvoyants (1).

Les différents procédés à l'aide desquels on a fait tracer aux aveugles l'écriture des clairvoyants ne le satisfaisaient que médiocrement. Il pensait que ce serait toujours une écriture de luxe qui pourrait certainement rendre des services , mais n'aurait jamais une importance capitale dans la vie de l'aveugle ; parceque toutes ces écritures avaient à ses yeux de graves inconvé-. nients : ou elles ne peuvent pas être relues par l'aveugle, ou elles sont trop lentes et trop difficiles à tracer, ou, enfin, les appareils, à l'aide desquels on les obtient, sont trop compliqués et trop coûteux (2).

Il en est de même pour l'écriture de la musique des clairvoyants qui présente des difficultés sans nombre. Il ne repoussait pas systématiquement tous les procédés tendant à permettre aux aveugles de tracer l'écriture des clairvoyants. Non, il avait trop de bon sens pour cela, et constamment, il recevait des lettres d'aveugles écrites à l'aide du

(1) Instituteur, t. I, p. 217.

(2) Instituteur, t. I, p. 14-31. Il n'était pas question alors de la stylographîe, système simple et ingénieux du comte de Beaufort; il est probable que Guadet eût apprécié ce procédé réellement pratique qui permet à l'aveugle de se mettre directement en relations écrites avec tous les clairvoyants.

ÔÔ J. GUADET

raphigraphe Braille -Foucault, qu'il appréciait assurément beaucoup. II pensait que cette écriture ne devait servir aux aveugles que dans leur correspondance avec les clairvoyants et que, pour leur enseignement , leurs besoins de tous les jours dans la vie, il leur fallait avoir un système d'écriture mieux approprié à leurs facultés, et enfin, que le système Braille repondait admirablement à toutes ces exigences.

Guadet disait que les enfants aveugles apprenaient plus vite à lire que les enfants clairvoyants (1) ; mais, cependant, s'il aimait et favorisait beaucoup le système Braille, il ne se faisait pas illusion sur les entraves qu'une écriture en relief quelconque mettrait toujours à la formation d'une bibliothèque pour les aveugles. Il espérait que ceux-ci arriveraient certainement, avec le temps, à avoir à leur disposition des livres d'étude indispensables ; mais, ce qu'il repoussait comme une chimère, c'était la pensée de former aux aveugles une bibliothèque amusante (2). Je sais bien qu'il ne goûtait que médiocrement l'écriture Braille sur les deux côtés du papier (3), procédé qui, joint à l'emploi d'un type plus fin et à un système d'abréviations, permet de réaliser une sérieuse diminution dans le volume des livres imprimés en relief.

(1) Inslit. t. 5, p. 104.

(2) Instituteur, t. I, p. 220.

(3) Instituteur, t. IV, p. 83.

Et LÊâ AVEUGLES Ôl

Pour faire connaître aux aveugles la forme des animaux, des plantes, etc., Guadet n'aimait pas les bas-reliefs faits sur plaque de métal ou sur toute autre substance; il préférait de beaucoup qu'on présentât à la main de l'aveugle des réductions d'animaux dans leur forme complète, comme par exemple des jouets d'enfants.

Il voulait bien entendre qu'on étudiât la géographie à l'aide de cartes en relief, mais celles qui existaient ne le satisfaisaient guère ; il souhaitait pour cet enseignement un double atlas ; 1" des cartes d'ensemble très simples, très peu détaillées; 2* des cartes détaillées extrêmement circonscrites. L'histoire même pour les aveugles, aussi bien que pour les clairvoyants, lui semblait devoir être enseignée à l'aide de cartes faites spécialement pour cet enseignement (1).

Dans l'adoption des nouveaux systèmes qui lui étaient présentés, Guadet était d'une prudence et d'une réserve très grandes. Il dut, bien des fois, mécontenter des inventeurs, toujours prompts à se faire illusion sur la portée de leurs découvertes; il exprimait franchement sa manière de penser, disant : c on favorise le progrès de deux manières, en faisant connaître les innovations utiles, et en avertissant, même au risque de leur déplaire, ceux qui se trompent et qui ne sont pas dans la bonne voie. » (2) Il n'eut jamais la passion de l'invention, il renonça très facilement, très sim-

(1) Inatituteur, t. V, p. 107,

(2) Institateur, t. III, p. 252.

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plement, à un système d'écriture musicale qu'il avait imaginé, mais qu'il n'hésita pas à laisser de côté en présence du système Braille (1), aussi déplorait- 1- il qu'en Angleterre, Tamour-propre d'inventeur empêchât des hommes, dévoués et intelligents, de s'entendre et de s'unir pour rendre plus efficace le bien qu'ils faisaient aux aveugles chacun de leur côté. (2)

Le grand développement qu'a pris de nos jours la British and Foreign blind association [3) l'aurait rendu très heureux, et il eût applaudi des deux mains aux efforts si fructueux faits par cette utile société, pour répandre, dans le monde entier, l'écriture Braille appliquée aux paroles et à la musique. Il souhaitait vivement de voir tous les aveugles musiciens du monde écrire la musique, cette langue universelle, d'après un même système, et il terminait son dernier écrit sur les aveugles par ces mots : « Le plus grand danger que courent aujourd'hui les Institutions d'aveugles , c'est cette multiplicité de procédés

(1) Instituteur, t. I, p. 118,

(2) Instituteur, t. VII, p. 39.

(3) On peut juger du développement de cette société par les lignes suivantes extraites de son rapport de 1884, page 10 : « Il est à remarquer que la vente des appareils nécessaires à l'enseignement des aveugles a beaucoup augmenté depuis deux ans. Celte augmentation est à raison de 5000 fr. par an. Nous avons vendu à Melbourne et à Sydney un grand nombre de livres d'études, de cartes de géographie et autres appareils. Nous approvisionnons aussi Philadelphie et plusieurs institutions d'Europe. »

qui les sépare les unes des autres, entraîne à d'énormes dépenses et paralyse leurs moyens d'action » (1).

(1) Dictionnaire de pédagogie de Buisson, !'• partie, p. 165.

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