CHAPITRE III Emploi des aveugles sortis de l'école
Une grave question se pose pour les aveugles et pour les personnes qui s'intéressent à leur sort au moment où ils quittent l'école et où ils entrent dans la vie. Quelle place vont-ils prendre? Comment vont-ils subvenir à leurs besoins? Ce sont là des problèmes sérieux, de la solution desquels on peut préconiser ou infirmer la valeur pratique de l'enseignement donné dans une école. En effet, c'est là qu'il faut en venir. Tant qu'il Js'agit de produire, dans un concert ou dans une solennité quelconque, un ou deux bons élèves musiciens exécutant convenablement un morceau étudié avec soin, ou bien d'exposer dans une vitrine des ouvrages manuels longuement préparés, il est relativement facile d'enlever d'enthousiastes suffrages ; mais les choses changent singulièrement de face quand il faut que le musicien aveugle obtienne un emploi d'organiste, qu'il se constitue une clientèle de leçons ou d'accords et que l'ouvrier aveugle vende avantageusement ses produits. C'est alors que les difficultés surgissent de toutes parts et que les vrais obstacles apparaissent.
La grande question de remploi des aveugles dans le monde fut, bien entendu, une des principales préoccupations de Guadet ; il avait foi dans la cause des aveugles, croyait qu'elle finirait par triompher, mais pensait que les aveugles euxmêmes devaient beaucoup faire pour cela.
Il faut, disait-il, demander énergiquement au public non de la compassion, mais du travail; seulement, ce n'est pas tout que de procurer du travail à l'aveugle, il faut que celui-ci soit digne et capable de s'acquitter de la tâche sollicitée.
§ I. Musiciens (Organistes, Professeurs DE musique. Accordeurs)
Tout naturellement, il divisait les aveugles sortis des écoles en deux grandes catégories : (je ne parle, on le comprend, que des aveugles obligés de vivre de leur travail) la première, comprenant les musiciens, organistes, professeurs ou simplement accordeurs ; la seconde, les ouvriers de tous genres.
Les aveugles faisant partie de la première catégorie sont beaucoup moins nombreux que ceux constituant la seconde, mais les aveugles qui arrivent aux professions fournies par la musique acquièrent dans la société une situation matérielle et morale à laquelle les travaux manuels n'auraient jamais pu les conduire. Guadet croit, et c'est une idée que j'ai été heureux de trouver chez lui, que Valentin Haiiy dût entrevoir, dans
une illumination que son grand amour des aveugles pouvait seul lui donner, l'immense importance que la musique aurait peut-être un jour pour ses chers enfants d'adoption (1). Guadet n'hésite pas à dire que beaucoup d'élèves de l'Institution en travaillant énergiquement peuvent arriver par la musique à acquérir une situation à laquelle ils ne seraient probablement point parvenus, si, clairvoyants, ils fussent restés dans leur famille ; ceux-là, du moins, observe-t-il, ne peuvent pas se plaindre de la rigueur de la Providence à leur égard (2).
Mais si Guadet caressait avec tant de complaisance l'idée de pousser le plus d'aveugles possible vers la profession de musicien, il ne se faisait point illusion cependant sur les difficultés que ses élèves devaient rencontrer dans le monde; et aussi, nous l'avons déjà vu, il voulait qu'ils fussent préparés à la lutte par des études techniques et pratiques extrêmement sérieuses. Il ne faut pas de médiocrité, et les aveugles doivent s'imposer à l'attention des connaisseurs (3). Les élèves de l'Institution lui paraissaient, quant au fond, convenablement préparés, mais il avouait que la forme laissait souvent bien à désirer. Les bonnes manières influent beaucoup sur la réussite des aveugles dans le monde et nos élèves en manquent trop fréquemment (4). Il
(1) Institut des Jeunes aveugles de PariSy p. 26.
(2) Discours de 1868, p. 12.
13) Les aveugles musiciens, p. 20.
(4) Discours de 1863, p. 22, et discours de 1868, p. 11.
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qiurait voulu aussi qu'avant de sortir de Técole les jeunes musiciens aveugles eussent beaucoup d'occasions de contact avec les clairvoyants, avec les sommités artistiques, et pour cela, comme aussi pour l'extension et le perfectionnement des études supérieures, il souhaitait ardemment qu'on prolongeât de 2 ou 3 ans le séjour des élèves à l'école (1).
L'apprentissage de l'accord des pianos fut toujours une branche d'enseignement chère à Guadet. Voyant la concurrence augmenter dans la carrière d'organiste et de professeur, il considérait cet art professionnel comme la planche de salut des aveugles musiciens, soit qu'ils se consacrassent exclusivement à l'accord, soit qu'ils en fissent une annexe de leur profession principale.
§ II. Professeurs de lettres et de sciences.
Pour la carrière de professeurs de lettres ou de sciences, au moins en ce qui touche l'enseignement élémentaire, Guadet ne pensait pas que les aveugles pussent jamais en tirer un profit bien sérieux, non pas qu'il crût que les aveugles fussent incapables de donner à des clairvoyants des leçons de grammaire, d'arithmétique, et d'histoire, etc, mais il lui semblait qu'au moins en France il serait difficile à un maître aveugle de maintenir l'ordre dans une classe nombreuse d'enfants claivoyants, et il ne fut jamais chaud partisan de
(1) Mémoire de i853y p. 38, ou Institutear t. IL p. 85-86.