DES ENFANTS AVEUGLES
En 1859, Guadet publia un volume sous ce titre :
€ De la première éducation des Enfants aveugles j d'après J.-C. Knie, chef de renseignement à rinstitut des Aveugles de Breslau et Géorgie, directeur de l'Institut des aveugles de Dresde, et aperçus généraux sur l'éducation et l'enseignement des jeunes Aveugles, par Guadet, chef de l'enseignement à l'Institution impériale des jeunes Aveugles de Paris (1). » Après avoir donné toute la traduction de l'ouvrage de Knée, Guadet traduit beaucoup de passages de celui de Géorgie; et cela sans faire une synthèse des deux ouvrages car souvent il traduit des fragments dans Géorgie qui sont textuellement dans Knie,
Il en résulte que c'est moins un livre, un traité, qu'un recueil de conseils puisés çà et là, et qui ne sont pas fondus en un seul travail. Ce recueil peut être lu avec intérêt, avec fruit, par des hommes spéciaux ; il peut servir à faire un livre sur cette matière, mais tel que Guadet l'a publié, ce ne serait pas du tout un manuel pratique à distribuer aux parents des enfants aveugles; à moii^s que ces parents ne fussent très intelligents, et qu'il sussent eux-mêmes feuilleter le livre d'un bout à l'autre, rapprocher les conseils qui se rapportent à la même chose.
Un manuel de ce genre doit-être, il me semble, essentiellement simple, pratique et court. Guadet
(1) Ce petit traité sera suivi de deux autres : !• de l'Education et de la discipline dans les Instituts d'aveugles ; 2** de l'Enseignement dans les Instituts d'aveugles (Taris 1859). Ce volume est extrait de l'Instituteur ; 3" année (année scolaire 1857-58),
a préparé le travail, mais il ne l'a pas achevé ; d'ailleurs ce n'était peut-être pas son intention. A ces traductions, il joint quelques idées personnelles, excellentes en elles-mêmes, mais qui, par la forme qu'elles revêtent, ne s'adressent pas directement aux parents. Evidemment, cette étude a été faite surtout en vue des lecteurs de Vlnstituteur, mais non dans le but de faire ce traité, qu'il serait si nécessaire de placer entre les mains de tous les parents d'enfants aveugles. En somme, il y a très peu mis d'idées nouvelles, et d'ailleurs dans ses écrits, il n'a jamais cherché à étonner par des systèmes inédits ; il s'est toujours appliqué avec beaucoup de bons sens, à mettre en honneur les idées des choses utiles, et c'est là son mérite, mérite beaucoup plus grand, à mon avis, que s'il avait voulu, à tout prix, faire et dire du nouveau, comme tant d'hommes plus préoccupés de leur réputation que du bien à réaliser.
Cet ouvrage eut un grand succès en Espagne, la reine Isabelle, à qui Guadet le fit offrir, voulut se le faire lire, et en fut très satisfaite. Il dut aussi être traduit en Espagnol, par M. Ballestéros, directeur de l'Institution des aveugles de Madrid, mais ce projet ne reçut pas d'exécution.
§ V. De la condition des aveuglfs en France
Il me reste à parler maintenant de la Condition des aveugles en France^ parue dans VInstituteur de 1856-1857 et publiée en volume en 1857. Cet
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ouvrage est sans contredit, l'ouvrage maître de Guadet sur la question des aveugles ; c'est le plus considérable par son étendue, et le plus considérable aussi par la portée des observations qu'il renferme; c'est pour cela que je me suis réservé d'en parler en terminant la revue des écrits adressés par Guadet aux instituteurs d'aveugles.
Cette étude est divisée en trois parties ; la première, intitulée : « de Véducation et de renseignement donnes aux enfants aveugles », comprend cinq chapitres : 1" Education, 2°* Enseignement intellectuel, 3"* Enseignement musical, 4"' Enseignement industriel, 5°' Conclusion.
Cette partie a été puisée tout entière dans le mémoire de 1853, c'est très intéressant; mais peut-être y a-t-il un peu trop de discussions de famille, qui ne doivent être utiles qu'aux personnes directement attachées à l'école dont cette partie traite.
La seconde partie, qui a pour titre : Des aveugles adultes et de V emploi donné à leurs facultés^ comprend trois chapitres : 1" Les aveugles peuvent-ils vivre de leur travail? 2"* Par quels moyens à l'étranger est-on venu en aide aux ouvriers aveugles ? et là, Guadet divise ce qui a été fait en quatre systèmes « 1" système. Ouvriers adultes conservés dans les écoles, Manchester; 2"** système, Avances faites aux ouvriers aveugles Bristol et Philadelphie ; 3"*** système, Travail fourni aux aveugles à domicile ou dans les atelier^
communs, Edimbourg, Glascow, Boston, New- York ; 4"' système, Asiles ouverts aux ouvriers aveugles , Amsterdam. Vienne , Lausanne. 3"* Qu'a-t-il été fait en France pour venir en aide aux ouvriers aveugles ?
Enfin, dans la troisième partie : « Que reste-t-il à faire en France dans Vintérêt des aveugles enfants ou adultes ^j se trouvent ces trois chapitres ; 1" A-t-on fait en France ce qu'il fallait faire ? gme Plan d'une organisation générale ; 3"** Moyens d'exécution ; Résumé général.
On le voit, ce livre embrasse à peu près toute la question des aveugles. Tous ceux qui s'en occupent, au moins en France, doivent l'avoir lu et médité avant de se lancer dans la pratique, afin d'éviter les expériences, périlleuses pour tous, aussi bien pour ceux qui les font, que pour ceux qui en sont l'objet. Dans la seconde partie, qui traite des ouvriers aveugles, Guadet passe en revue tout ce qui s'est fait à l'étranger , la France étant peu riche â cet égard ; mais, pour ce qui est de l'enseignement intellectuel et l'enseignement musical, l'étranger est laissé de côté; Guadet pensait, probablement, que, du moins à l'époque (1) à laquelle il écrivait, nous n'avions rien à lui emprunter, relativement à cet enseignement. Dans cet ouvrage , comme dans tous les autres, Guadet dit toujours très franchement et très librement son avis ; il n'aimait
(1) En 1857, le collège Wocester, et le royal normal collège de Londres, n'étaient point créés.
pas les réticences, il écrivait et il disait relativement à une interprétation qu'on voulait donner à quelques unes de ses paroles : «je n'ai voulu dire que ce que j'ai dit, et il n'est pas dans mes habitudes de faire autrement » (1).
La condition des aveugles en France fut offerte, par son auteur, à un certain nombre de souverains, et, en général, elle fut parfaitement accueillie, Guadet savait fort bien écrire dans ces circonstances, il prenait beaucoup de soin pour que l'ouvrage, dont il désirait faire hommage à un souverain, lui fut remis en mains propres, et cela dans de bonnes conditions, et nous voyons qu'il réussissait bien par des lettres très flatteuses qu'il reçut dans diverses occasions.
§ VI. — Projet d'un ouvrage psychologique
Je ne veux pas terminer ce chapitre sur les œuvres pédagogiques de Guadet, sans parler du projet qu'il eut, on le voit par quelques notes prises comme tant d'autres sur des chiffons de papier, de faire une étude psychologique sur les aveugles, qu'il comptait intituler : Les aveuglesnés jugés et peints par euco-mêmes. Au surplus qu'on me permette de reproduire ici quelquesunes de ces notes, ce sera les sauver de l'oubli, et elles montreront mieux que je ne saurais le faire dans quel but et avec quelles idées, Guadet voulait entreprendre ce travail.
(1) Lettre au secrétaire général du ministère de l'Intérieur (17 novembre 1855.)
Les aveugles-nés jugés et peints par euœmêmes.
« L'Institution se compose de professeurs aveugles très éclairés, qui ont beaucoup réfléchi, de jeunes gens aux impressions toutes fraîches; j'ai lu avec les uns et avec les autres tous les ouvrages qui ont été faits sur les aveugles.
Il résulte de là qu'on ne les connait pas ; (passer en revue ces ouvrages) tous répètent les mêmes contes depuis Diderot.... Voici comment j'ai procédé. Tous les points que j'ai voulu traiter, je les ai traités contradictoirement avec des aveugles ; quand ils sont unanimes, je le dis; quand ils sont différents, je le dis ; dans tous les cas, je hasarde une opinion.
Ce livre peut être considéré comme fait par toute l'Institution; j'ai été le secrétaire, les professeurs, les élèves l'ont dicté.
Du reste, je n'ai jamais fait abstraction de mon jugement, je donne aussi mon avis. »
Et voici comment Guadet comptait procéder: il rédigeait une sorte de questionnaire qu'il eût rempli peu à peu, j'en citerai quelques lignes. « Demande : Retenez-vous mieux lorsque vous avez écrit une chose sous la dictée, ou lorsque vous l'avez entendu lire ? Réponse : Mieux quand nous avons entendu lire, (c'est le contraire des clairvoyants ) . Retenez - vous mieux lorsque vous lisez vous-même ou lorsque vous entendez lire? Réponses partagées. Mais tous pensent qu'ils savent plus rationnellement lorsqu'ils entendent
lire que lorsqu'ils lisent, parce que, lorsqu'ils lisent, la mémoire des localités les aide, et ce qui est ainsi appris se matérialise pour ainsi dire et doit se perdre avec l'oubli des localités.
Et, avec des questions de ce genre, il y aurait eu aussi des observations faites surplace ; évidemment, ce travail eût été très curieux pour le psychologue et pour le maître spécial ; Guadet avait tout ce qu'il fallait pour l'entreprendre, et pour le mener à bonne fin. Homme d'une sincérité absolue, exempt de préjugés sur les aveugles ; il eût pu, procédant de la sorte, nous laisser sur eux, une étude psychologique très curieuse sinon très utile et qui reste encore à faire.