‹ J. Guadet et les aveugles: sa vie, ses doctrines, ses écritsChapitre 3 sur 27 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

période 1840-1854. Guadet instituteur (direction Dufau).

En 1840, les fonctions d'instituteur, comme beaucoup d'autres choses à l'Institution, n'étaient pas nettement définies ; on peut dire qu'à cette époque l'école venait seulement de trouver sa voie. Certes, elle avait déjà formé de bons élèves, et comptait parmi ses professeurs aveugles des hommes d'une haute distinction: Braille, Gauthier, Moulin, etc. Le D' Pignier, trop oublié et trop méconnu par quelques uns, avait déjà compris l'immense parti que les aveugles pouvaient tirer de la musique, non plus cultivée comme art d'agrément, mais étudiée scientifiquement comme art professionnel ; avec l'aide de Gauthier, il avait commencé à organiser les classes de solfège, d'harmonie, de composition et d'orgue (1). Plusieurs des anciens élèves de l'Institution remplissaient dignement les fonctions d'organiste dans des cathédrales ou dans de grandes églises de Paris ou de province (2).

(1) La classe d'orgue fut organisée en 1822.

[2) En 1839, 27 organistes étaient déjà sortis do l'Institution et plusieurs autres, filles et garçons, étaient prêts à sortir. Dupuis était aussi très apprécié à Orléans comme accordeur.

Voir notices biographiques sur trois professeurs, anciens élè-

Mais tous ces aveugles étaient de brillantes individualités chez lesquelles la nature avait singulièrement facilité la tâche de l'école. Ce qui manquait, et ce qui, d'ailleurs, à cette époque, ne pouvait encore exister, c'était un état de choses établi, un plan d'organisation et d'études basé sur l'expérience et nettement déterminé. L'incertitude , l'indécision qu'on remarquait dans les grandes lignes du programme de l'Ecole, se retrouvaient dans les procédés d'enseignement. L'Anaglyptographie Braille était trouvée et publiée (1), beaucoup d'aveugles s'en servaient avec grand succès à l'Institution, les maîtres et les élèves l'appréciaient beaucoup, mais elle n'était pas encore adoptée officiellement et l'on continuait à imprimer les livres avec les anciens caractères. Le corps enseignant n'avait pas non plus une organisation bien précise, les professeurs aveugles ne portaient officiellement que le titre de répétiteurs, et le même répétiteur avait souvent des fonctions très diverses ; il enseignait par exemple les lettres, la musique et les travaux manuels (2).

ves de Tlnstitution des jeunes aveugles de Paris, par le D' Plgnier. Paris, imprimerie de M"* V* Bouchard-Huzard, rue de l'Eperon, 5 (1859).

(i) Procédé pour écrire les paroles, la musique et le plain chant i par L. Braille, répétiteur à l'Institution royale des jeunes aveugles. Paris, imprimerie de l'Institution royale des jeunes aveugles, 1837. in-4», broché, 67 pages en relief.

Seconde édition, revue corrigée et augmentée.

(2) Voir notices biographiques sur trois professeurs, citées plus haut.

là J. GUADÊt

La durée du service journalier de chacun était chose très variable ; tel répétiteur faisait jusqu'à 8, 10 heures de classe. C'était la période des essais, des grands dévouements, des initiatives personnelles, période féconde, attachante, mais qui, dans la vie d'une grande œuvre, doit forcément être suivie d'une organisation méthodique, régulière, dans laquelle les individualités s'effacent, les dévouements se refroidissent singulièrement, à moins, cependant, qu'ils ne soient soutenus par la foi et la vie religieuse. Les initiatives personnelles disparaissent pour faire place à une initiative plus générale ; les impulsions ne partent plus, comme au début, de chacun des collaborateurs encore peu nombreux, mais de la tête qui doit tout diriger, tout animer. Ici, il y a un grand écueil à éviter, c'est l'excès de la centralisation qui fait perdre aux personnalités toute leur énergie propre, et qui rend les hommes des machines dociles, obéissant servilement à l'impulsion venue de la direction, ne se donnant plus la peine de penser, de réfléchir, suivant sans conviction, sans élan et sans ardeur, toujours le même plan, toujours le même programme. L'unité dans ce cas est établie sans doute, mais c'est une unité sans variété, une unité inféconde, une unité morte.

Guadet, nous le verrons plus tard, sut toujours éviter cet écueil, il chercha et arriva à marquer à chacun son rôle, mais il demanda constamment pour lui et pour les autres une certaine

ET LBë ÀXTÉUGLES 13

liberté d'action, une latitude raisonnable, enfin la responsabilité, mais aussi Thonneur de ses actes.

J^ai dit qu'au moment où Guadet devenait instituteur, cet emploi était assez mal déterminé. Que peut être, d'ailleurs, un fonctionnaire nommé instituteur, dans un établissement où tous les employés, sauf réconome et les gens de service, ne doivent être que des instituteurs puisque cet établissement est une maison d'éducation? Ce titre, il me semble, prouve que l'administration supérieure n'avait pas bien compris le vrai rôle de l'Institution. On considérait cet établissement beaucoup plus comme un hospice, une maison de bienfaisance, que comme une école. Dans l'esprit de bien des administrai teurs, c'était une maison où Ton gardait pendant 8 ans de malheureux aveugles que l'on occupait, que l'on amusait (c'est le mot), en leur enseignant les éléments de chaque chose, puis un peu de musique et quelques travaux manuels. En conséquence, on donne à cet établissement un règlement copié sur celui d'un hospice, (Guadet le fait souvent remarquer) dans lequel la partie administrative tient la plus large placé, et où la partie pédadogique est réléguée à l'arrière-plan. Un fonctionnaire s'occupe de l'instruction des pensionnaires, et on le nomme l'Instituteur ; mais le nombre des élèves étant trop considérable pour qu'un seul homme puisse en être chargé, on lui adjoint ce que l'on appelle des répétiteurs aveugles qui, en réalité, sont de véritables professeurs diri-

géant eux-mêmes leurs cours, sous la haute sur* veillance de l'Instituteur dont les fonctions peuvent être assimilées à celles d'un censeur, d'un préfet des études et de discipline.

Mais à ces fonctions générales de surveillance de l'enseignement et de la discipline, Guadet joignait des fonctions particulières de professeur; il était chargé des classes supérieures : littérature, histoire moderne, géographie. En outre, il devait suppléer Dufau dans ses fonctions, car l'état de santé de ce dernier exigeait souvent un repos absolu, parfois même un éloignement momentané de l'école. Guadet avait donc, en quelque sorte, trois genres de fonctions assez différentes ; il était professeur, puis chef des professeurs et des surveillants, et enfin véritable directeur de Técole. Telles furent à peu près les conditions dans lesquelles il se trouva à l'Institution pendant la première période de sa carrière. On comprend aisément que selon le bon plaisir du directeur, ses attributions pouvaient être ou très étendues ou très restreintes, et cela tout à coup, du matin au soir. C'est en effet ce qui arrivait avec le caractère de Dufau rendu assez versatile par l'état nerveux dans lequel il se trouvait souvent.

Quand Dufau se sentait bien portant, il voulait, c'était son droit et son devoir, diriger l'école luimême, par lui-même, et n'entendait se servir de Guadet que comme d'un agent principal, en quelque sorte d'un secrétaire actif; et alors, par la force des choses et la lettre du règlement, Guadet

se trouvait brusquement rélégué dans la sphère la plus étroite de ses attributions. Cela lui déplaisait d'autant plus, qu'il prévoyait que dans un laps de temps quelconque, Dufau serait encore obligé de se reposer, et de remettre entre ses mains les rênes de la direction. Il aurait voulu conserver en tout temps une assez grande autorité, d'abord, pour empêcher des choses qu'il regardait comme fâcheuses et dont, comme directeur suppléant, il devait avoir les ennuis, et ensuite pour mener à bien les réformes et les améliorations que lui suggérait l'étude très sérieuse qu'il faisait de toutes les questions relatives aux aveugles. Guadet demandait donc sans cesse que dans le règlement ses fonctions fussent parfaitement déterminées, afin que personne ne pût y toucher, et que ce règlement fit de l'instituteur un fonctionnaire ayant une vie propre, à côté, mais un peu en dehors de celle du directeur, dont il ne voulait pas être simplement le premier agent. « On ne fait bien, disait-il, que ce qu'on fait de son propre mouvement, d'après sa propre inspiration et lorsque l'amour-propre peut être intéressé en quelque chose » (1).

On le comprend aisément, ces revendications de Guadet ne plaisaient pas toujours à Dufau ; aussi, entre ces deux hommes que des liens très amicaux unissaient comme particuliers, il y eut quelquefois des tiraillements pour les questions de service. Mais cependant il ne faudrait rien exagé-

(i) Rapport (manuscrit) 1852.

16 3. GUAdBT

rer, et la correspondance qu'échangeaient Guadet et Dufau lorsque celui-ci s'absentait, nous prouve que les petits différents qui s'élevaient entre eux, n'altéraient nullement les sentiments d'amitié qui les unissait, et la haute estime que Dufaù avait pour son collaborateur. Voici, en effet, ce qu'il écrivait à l'occasion d'un renvoi fait en son absence, et pour lequel, par déférence, Guadet l'avait consulté : « Vous eussiez agi comme vous en aviez le droit que je n'aurais eu rien à dire ; mais je ne vous en remercie pas moins de la déférence que vous avez eue pour moi dans cette circonstance. Je vous reconnais à ces traits de délicatesse. Comptez que, de mon côté, je suis bien résolu à vous rendre la pareille, et que si j'y manquais jamais, l'intention n'y serait pas. » (1)

De son côté, Guadet, en 1877, année de la mort de Dufau, écrivait ces lignes : « Enfant gâté dans son jeune âge, Dufau fut quelque peu personnel ; mais, par combien de qualités, il rachetait ce petit défaut. Son cœur était naturellement bon, ses habitudes douces, ses manières aimables; ceux qu'il aimait, il les aimait bien, et son affection était solide ; il se plaisait à faire du bien, il en fit souvent autour de lui et il le fit sans ostentation ; il s'était même fait une théorie de la bienfaisance, témoin plusieurs de ses écrits, et toutes les institutions charitables et philantropiques étaient dans ses goûts. Ses facultés furent plutôt faciles que fortes, aimables que profondes ; elles se répandi-

(1) Lettre de Dufau, Aix-les-Bains, 26 juin 1850.

rent sur une foule de sujets, mais toujours sur une corde modérée, la modération en tout fut son caractère dominant. Sa société était aimable, sa conversation vive et même enjouée, quoique sa santé ne fut pas toujours bonne ; il aimait le monde, il se déplaisait seul, Tennui le gagnait aisément ; il s'était marié jeune et n'avait point d'enfants, mais il avait rencontré une femme qui, se pliant parfaitement à son caractère, lui applanissait la vie autant qu'il est possible à une femme de le faire ».

A l'opposé de Dufau qui était surtout un homme d'imagination, d'impression, mais qui manquait un peu de cet esprit pratique si nécessaire pour diriger un grand établissement d'aveugles, Guadet, lui, ne se laissait pas aller à des rêveries plus ou moins irréalisables, ni éblouir par de vaines chimères: il voyait juste et voulait poursuivre des résultats pratiques. Il s'efforça de mettre plus d'ordre et de régularité dans l'organisation des classes et des études ; cherchant à faire bien définir le rôle de chacun, à placer chaque individu dans la sphère qui lui convenait. « C'est un grand mérite, disait-il, pour qui dispose des autres, de savoir les mettre à la place qu'ils doivent occuper avec honneur pour eux, avec avantage pour autrui. Le grand secret pour donner aux hommes toute leur valeur, pour leur faire produire tout le bien dont ils sont capables, c'est de savoir les mettre à leur place. » (1)

(1) Les aveugles musiciens par J. Guadet, p. 55.

Ces réformes ne s'accomplirent pas sans désagréments pour lui, car, quelque tact et quelque prudence qu'il y mit, il dut forcément heurter les idées de professeurs habitués depuis longtemps à régler leur enseignement à leur guise.

Dans l'organisation de l'Institution, une des choses qui lui tenait certainement le plus au cœur et qu'il travailla énergiquement à faire établir, ce fut la division de l'enseignement intellectuel en deux parties bien tranchées : l'enseignement élémentaire que tous les élèves devaient recevoir, et l'enseignement supérieur qui ne devait être donné qu'aux musiciens, aux ouvriers d'une intelligence remarquable, ou alors aux élèves appartenant à des familles aisées, et, là, aussi il eut à subir bien des contradictions avant de faire triompher définitivement son système.

Dès qu'il eût reconnu l'immense importance des études musicales pour les aveugles, il s'appliqua à les développer, à les étendre, à leur faire donner la place qu'elles exigeaient et qu'on leur a toujours conservée depuis.

En entrant à l'Institution comme deuxième instituteur, Guadet avait compris que ce n'était pas un emploi qu'il acceptait, mais bien une mission, ce qui est tout différent. Dès lors les aveugles et tout ce qui les concerne devaient être l'objet de ses constantes préoccupations. Il se mit donc à approfondir la questions des aveugles sous tous les points de vue.

« Devenu directeur de l'Institut des jeunes aveu-

gles, dit Guadet, Dufau comprit qu^il avait besoin d'un second dont les idées fussent en harmonie avec les siennes et qui, par ses études littéraires et mathématiques, fdt capable de bien diriger les classes, qui possédât assez les langues étrangères (1) pour se mettre et rester en rapport avec les institutions des autres pays. Il me fit nommer instituteur. » (2)

Pour Guadet commença alors cette correspondance qui se prolongea durant toute sa carrière.

Comme homme de lettres, il s'était déjà signalé par des travaux d'érudition dont plusieurs avaient été couronnés par l'Institut (3). Une fois enrôlé dans la milice des instituteurs d'aveugles, il porta ses goûts d'investigations, de recherches du côté de l'histoire des aveugles, et commença cette longue série d'écrits spéciaux qu'il nous a laissés

(1) Guadet savait l'Anglais, l'Italien, l'Espagnol et le Portugais.

(2) Note manuscrite.

(3) Dictionnaire de géographie ancienne en collaboration avec Dufau (1819). Etat de l'Angleterre en collaboration avec Dufàu (1820). ■

Introduction de l'histoire de Charles V fl822).

Collection des constitutions avec MM. Duvergier et Dufau (1822).

Mémoire de Buzot (1823),

Atlas de l'histoire de France (1831)

Mémoire sur les Ripuaires et sur les Arboriques fl832).

Mémoire sur les noms Gaule et France (1833).

Mémoire sur la Constitution de l'Empire des Francs (Médaille d'or décernée par l'Institut (1834).

Traduction de Grégoire de Tours pour la Société de l'Histoire de France (1835).

Mémoire sur les Impositions publiques dans les Gaules (1837).

Histoire de St-Emilion (Médaille) (1838).

Page 1