CHAPITRE II
2°*<' Période, — Ouadet receveur, 1854-1866.
(Direction Dufau et Boue de Verdier)
C'est au milieu de ces travaux qu'un coup aussi affreux qu'inattendu vint frapper Guadet au cœur. Le ministre supprima brusquement l'emploi qu'il occupait, créa sous-directeur un jeune sculpteur, et nomma Guadet receveur trésorier. On comprend combien une pareille mesure dut faire souffrir cet homme qui, depuis 14 ans, s'était consacré aux aveugles ; il se voyait écarté sans motif, simplement pour faire place à un favori, et était exilé dans un bureau de comptable, condamnée vivre avec des chiffres.... L'épreuve ne devait pas être longue ; mais, lorsque la bourrasque commence à souffler, sait-on jamais quand elle se calmera, et si nous ne finirons pas avant elle ? Guadet crut sa vie brisée... 11 est dur à 59 ans, après toute une existence de travail, lorsqu'on a la conscience de ne pas être le premier venu, de se voir traiter absolument comme un employé subalterne, sans aucune valeur personnelle, que l'on place et déplace selon le besoin du moment... C'était cruel 1 Voici en quels termes Guadet protesta :
« Monsieur le Ministre, j'apprends à l'instant que votre Excellence vient de m'ôter, ou est sur le point de m'ôter, mes attributions d'Instituteur des jeunes aveugles, et de me nommer receveur de l'établissement auquel j'appartiens.
Cinq fois lauréat de l'Institut, membre du conseil de la Société de l'Histoire de France, et choisi par cette Société pour éditer et traduire les historiens latins : Grégoire de Tours et Richer, membre de l'Académie impériale de Bordeaux, j'ai passé ma vie dans l'étude.
Depuis 14 ans, je me suis consacré plus spécialement à renseignement des aveugles, j'ai publié plusieurs écrits sur cet enseignement, composé des livres classiques ou dirigé l'impression des livres dont l'Institution fait usage. Je ne crains donc pas de le dire, ( ce que je fais ici du reste pour la première fois, parce que j'y suis contraint et parce que mon dossier le constate), je ne crains pas de le dire : mes travaux n'ont pas peu contribué à placer l'Institution des aveugles, en ce qui touche l'enseignement, dans une position élevée.
Tout, dans mes antécédents, m'assigne donc.
Monsieur le Ministre, une place parmi les savants et les instituteurs d'aveugles, rien dans ces antécédents ne m'a préparé à remplir les fonctions de receveur, fonctions dans lesquelles il m'arriverait infailliblement de faire quelque sottise qui m'attirerait infailliblement aussi une destitution, et une destitution de comptable est chose grave.
D'ailleurs, je ne puis croire que l'intention de
ET LES AVEirèLES ÔS
votre Excellence ait été de me frapper d'une défaveur, et les fonctions de receveur ont toujours été placées et par le rang et par le traitement, audessous de celles d'instituteur.
Vous avez nommé un sous-directeur. Monsieur le Ministre, bien que j'aie rempli les fonctions de sous-directeur pendant 14 ans avec dévouement et intelligence, je ne réclame pas.
Je sens aussi qu'il faut attacher des fonctions à ce titre de sous-directeur. Eh bien, tout naturellement et sans déplacer personne, votre Excellence ne pourrait-elle pas attacher au titre de sousdirecteur de l'Institution impériale des jeunes aveugles les fonctions de receveur? De la sorte, toutes les conditions seront remplies et je ne serai pas jeté hors de ma sphère
J'ose espérer, Monsieur le Ministre, que votre Excellence voudra bien prendre en considération tout ce que je viens de lui exposer. »
Mais tout fut inutile. Il se soumit donc, et sans embrasser ses nouvelles fonctions avec zèle, ce qui aurait dépassé les forces humaines, il tâcha de les remplir avec exactitude. Il écrivait au directeur: « J'apporterai de la bonne volonté à défaut de talent. » Il sollicita la faveur de continuer à faire à ses chers élèves le cours de droit usuel qu'il avait entrepris récemment, mais cette satisfaction ne lui fut pas donnée.
Alors Guadet se renferma dans Son bureau de trésorier. C'est presque lui faire injure que de dire qu'il ne chercha jamais à créer des embarras, des
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difficultés a Tadministration de Tlnstitution ; les professeurs particulièrement liés avec lui continuaient à le visiter souvent. Mais il s'occupait peu de ce que faisait son successeur et ne pensa jamais à se donner le plaisir d'une basse vengeance en fomentant des mécontentements, chose qui lui eût été facile de faire. Il crut par exemple pouvoir se dispenser des travaux supplémentaires qu'il s'imposait auparavant: ainsi, il interrompit sa correspondance avec l'étranger, et cessa également de corriger les épreuves des livres que l'Institution avait accepté d'imprimer pour le Brésil.
Toutefois cette situation ne pouvait se prolonger, le sculpteur travesti en éducateur dut promptement être retiré du pas difficile où l'avait placé une main trop puissante. Lorsqu'il fut question de rétablir Guadet dans ses fonctions pédagogiques mais en les élargissant, les inspecteurs généraux lui demandèrent de leur faire connaître sa pensée sur le genre d'attribution qu'il convenait de donner au fonctionnaire placé directement à la tète de l'enseignement. Alors, sous le simple titre de « notes », Guadet rédigea un véritable mémoire, dans lequel il traçait en quelque sorte la ligne de conduite que l'administration supérieure avait à suivre dans cette circonstance, et, cette fois du moins, il fut entendu et en grande partie écouté. Le 10 mai 1855, il était nommé chef de l'enseignement (1).
On se demandera peut-être pourquoi à ce mo-
(i; Aux appointemeuts de 4000 tr.
ment la réparation ne fut pas complète, pourquoi Ton ne confia pas la direction à Guadet ? Il avait tous les titres nécessaires pour cela et il ne lui manqua sans doute que plus d'ambition et un peu aussi de ce puissant patronage, qui, pendant quelques mois, venait de faire d'un sculpteur le sousdirecteur de la plus grande école d'aveugles du monde.
tB J. GtîADËT