CHAPITRE III
3ine Période. — Guadet, chef de renseignement, 1855-1863, (Direction Botié de Verdier).
La nomination de Guadet comme chef de l'enseignement, d'ailleurs attendue par tous avec impatience, causa une profonde émotion dans toute Técole. On était attaché à Guadet, on le chérissait, on en était fier : M. Guadet revient parmi nous, il est nommé chef de l'enseignement. Cette nouvelle parcourut en un instant toute l'Institution, depuis le premier professeur jusqu'au dernier élève, et c'est avec une joie vraie et affectueuse qu'elle fut accueillie.
Les fonctions que Guadet allait remplir comme chef d'enseignement étaient en somme les mêmes que celles de second instituteur, avec cette différence toutefois qu'elles étaient notablement élargies et un peu mieux définies, quoique cependant il restât encore bien des points vagues, sujets à contestations, et qui furent en effet souvent contestés. Le chef de l'enseignement était chargé de diriger l'enseignement intellectuel et professionnel, donné par l'Institution, aussi bien dans le quartier des filles que dans celui des garçons. Il avait sous ses ordres l'Institutrice et tous les professeurs hommes
OU femmes de l'école, et les surveillants des garçons. En résumé tout ce qui concernait l'enseignement, l'éducation et la discipline dans le quartier des garçons, et l'enseignement seulement dans le quartier des filles, aurait dû lui passer parles mains ; il en était responsable, et adressait un rapport annuel au ministre.
Si, dans l'Institution, maîtres et élèves accueillaient avec enthousiasme la reintégration de Guadet dans ses fonctions pédagogiques, celui-ci fut aussi plein de joie de se retrouver au milieu de ses chers élèves; cette joie bien légitime se manifeste dans ce passage du discours qu'il prononça la même année à la distribution des prix, passage que je demande la permission de citer : « Après une séparation d'une année, longue à traverser, je me suis vu avec bonheur rappelé naguère au milieu devons: là étaient mes souvenirs, mes affections, et, le diraije, mes espérances ! Il m'a semblé que je rentrais, pour ainsi dire, en possession de mon bien. Rien entre nous n'eût donc été changé si l'ancien Instituteur n'était devenu le chef d'enseignement (1). »
De son côté, M. Boue saluait la nomination de son premier collaborateur par cet éloge bien mérité : « L'Institution a déjà à remercier M. le Ministre de l'Intérieur de l'importante mesure par laquelle il a récemment créé, au sein de l'établissement, un chef de l'enseignement chargé sous l'autorité du directeur, de centraliser ce service essentiel et de donner l'impulsion à son exemple.
(1) Palmarès de 1854-55 p. 6.
Elle n'a pas moins à remercier son Excellence d'avoir appelé à ces hautes fonctions M. Guadet, cet instituteur éprouvé, aussi distingué par sa profonde érudition, que recommandé par sa longue expérience, et dont vous avez tous apprécié les bons services, les connaissances spéciales, le zèle et le dévouement » (1).
La période de la vie de Guadet que nous allons étudier est la plus brillante de sa carrière d'instituteur d'aveugles, mais non celle où son action dans l'intérieur de l'Institution fut la plus active et la plus efficace. Bientôt, en effet, il se heurta à la personnalité de M. Boue, homme jeune, intelligent, actif, travailleur, ami des détails, voulant s'occuper de tout, souvent avec raison. Celui-ci ne comprenait peut-être pas assez que lorsqu'on a le bonheur de trouver un collaborateur ayant la valeur et l'expérience que possédait alors Guadet, il est de l'intérêt de l'œuvre à laquelle on veut être utile de laisser à ce collaborateur un peu ses coudées franches, de causer avec lui de ce qu'il importe de faire pour le bien de l'établissement, mais cela, comme on le fait avec un ami que l'on consulte, plutôt qu'avec un subordonné auquel on donne des ordres. C'est ce que M. Boue ne fit peut-être pas toujours assez, et constamment, on le voit par les notes échangées entre lui et Guadet, il passait sur la tête du chef de l'enseignement pour atteindre directement un professeur, un surveillant ou un élève, dont il écoutait trop facilement lesplain-
^1) Palmarès de 1854-55 p. 21.
tes le plus souvent injustes, que les subordonnés ne manquent pas de faire sur leurs supérieurs, lorsqu'on leur permet de briser Tordre que la hiérarchie doit maintenir dans les relations qu^ont entre eux les membres d'un grand établissement. Guadet fatigué de la situation assez tendue qui lui était faite, et de voir constamment le directeur s'immiscer intempestivement dans des questions de détail qu'il n'aurait dû aborber qu'en conférant avec le chef de l'enseignement, finit par se retirer dans son cabinet de travail, d'où il sortit de moins en moins, jusqu'au jour ou M. Boue quitta l'Institution.
Il est juste de dire cependant que ce dernier estimait et reconnaissait les qualités de Guadet. En 1859, lorsque celui-ci obtint une augmentation de traitement, le directeur le lui apprit dans les termes suivants : « J'ai l'honneur de vous informer que M. le Ministre a, par un arrêté du 28 septembre dernier, porté votre traitement à 4,500 francs, à partir du 15 août précédent. Je vous adresse cijoint une expédition de cet arrêté.
« Je suis heureux d'avoir à vous transmettre, monsieur, ce témoignage de satisfaction du Ministre pour vos longs et honorables services. » (1)
Comme chef de l'enseignement, on le sait, Guadet avait la direction des études du quartier des jeunes filles et, par conséquent, il se trouvait en rapports fréquents avec l'institutrice. M"*» Cailhe, tante de M"* Marie Cailhe, dont l'institution dé-
(1) Lettre de M. Boue à M. Guadet, octobre 1859.
plore encore la perte. C'est là qu'auraient pu surgir des difficultés dans l'exercice des nouvelles fonctions du chef de l'enseignement ; car jusqu'alors l'institutrice avait été maîtresse dans son quartier, où le directeur seul pouvait entrer avec droit de contrôle. Il n'en fut rien cependant, grâce à la discrétion de Guadet et aux bonnes dispositions de l'institutrice. L'un sentait qu'il devait s'en tenir strictement à la direction de l'enseignement sans chercher à s'occuper des détails concernant l'éducation et la discipline, détails qui ne pouvaient être convenablement réglés que par une femme. L'autre comprenait, dit Guadet dans un de ses rapports, la nécessité, tout au moins le grand avantage, qu'il y avait pour le progrès des études dans le quartier des jeunes filles que la même main experte en matière d'instruction pour les aveugles, donnât l'impulsion dans les deux quartiers à la fois.
Toutes les questions se traitaient à l'amiable entre le chef de l'enseignement et l'institutrice. M"" Marie Cailhe que j'interrogeais peu de jours avant sa mort sur les rapports qui avaient existé entre sa tante, puis plus tard elle-même, lorsqu'elle fut appelée à la remplacer dans ses fonctions d'institutrice, et M. Guadet ; M^^* Cailhe me racontait, avec le charme qu'elle savait mettre à ses récits, comment la bonne harmonie régna toujours entre le chef de l'enseignement et l'institutrice. L'hiver, me disait-elle, lorsque le jour baissait, qu'il ne faisait pas encore assez nuit pour avoir de la
lumière et pourtant plus assez jour pour lire et pour écrire sans fatigue, M. Guadet venait nous voir, comme il disait, entre chien et loup. Il se reposait quelques instants avant de reprendre son travail, en causant avec ma tante de ce qui intéressait Tlnstitution en général, et les jeunes filles en particulier. C'était là que nous nous entendions sur la marche à suivre et tout se réglait sans effort et sans contrainte.
D'ailleurs la tante et la nièce avaient une respectueuse et profonde admiration pour cet homme de bien, ce véritable ami des aveugles ; et nul doute que cette déférence ne contribuât aussi pour une large part à la facilité de rapports qui régnèrent toujours entre eux.
Avec ses professeurs, le chef de renseignement fut toujours en excellents termes; très respecté par tout le monde, il jouissait d'une grande autorité morale ; il consultait fréquemment trois ou quatre de ses principaux collaborateurs et pendant plusieurs années il réunit mensuellement chez lui un certain nombre de professeurs, hommes ou femmes de l'Institution, avec lesquels il conférait sur des questions d'enseignement ou d'éducation. Là, il écoutait volontiers les observations toujours respectueuses qui lui étaient faites, et permettait qu'on exprimât librement son avis. Il aimait la franchise et écrivait à un de ses amis : « J'ai pour principe, qu'il faut toujours exprimer franchement sa pensée et admettre aussi franchement toute contradiction. Ce n'est qu'ainsi que la lumière se
fait. Vous me direz donc, j'en ai la confiance et le désir, tout ce que vous pensez de mes idées. Libre carrière à la critique, je l'ai toujours recherchée phis que l'éloge, parce que, on gagne plus à l'une qu'à l'autre. Peu d'hommes sont faits ainsi, c'est un malheur, l'humanité progresserait plus vite s'ils étaient autrement. » (1)
En pratique, tout au moins, Guadet s'occupait plus des questions d'enseignement que des questions d'éducation et de discipline ; il se reposait volontiers des détails de l'intérieur sur M. Levitte, premier surveillant, qu'il réussit en 1859 à faire nommer surveillant, en chef, et, ce n'est que justice de le dire, il était aussi admirablement secondé de ce côté là ; car il avait eu la chance de trouver un homme qui voulant se consacrer à l'instruction des aveugles, s'était appliqué à en étudier jusqu'aux moindres détails. Sa grande préoccupation, on le sait et j'en parlerai souvent, était de faire faire aux aveugles de très fortes études musicales, pour cela il ne négligeait rien, et dans le but de donner à cette éducation une haute sanction qui pût servir d'appui auprès du public, il attirait le plus possible, à l'Institution, des artistes éminents, des professeurs du conservatoire. Il les invitait à entendre des concerts, les retenait à diner chez lui et ne manquait pas en pareille circonstance d'inviter deux ou trois membres du corps enseignant de l'Institution, afin de les mettre en rapports intimes avec ces grands talents.
(1) Lettre à M. Jonhson, Paris, 1863.
Mais, dans ces réceptions, Guadet conserva toujours beaucoup de simplicité ; il avait assez de valeur personnelle, et les honneurs de son salon était faits par une femme assez aimable et d'un esprit assez distingué, pour qu'on vint chez lui attiré par lui et par les siens, et non par le luxe et par la recherche de la table et du service.
C'est dans ce salon où vint, Halévy, Ambroise Thomas, et d'autres personnalités musicales ou littéraires, que François Coppée, il nous le dit luimême (1), fît ses premières armes littéraires.
A peu près tous les deux ans c'était Guadet qui prononçait le discours de distribution de prix, et la plupart de ces allocutions apportent un nouveau jour sur les questions relatives aux aveugles. Lorsqu'il ne prenait pas la parole, il aimait à faire prononcer ces discours par un des professeurs aveugles, professeurs qu'il cherchait d'ailleurs à mettre le plus possible en relief.
C'est pendant cette période de la vie de Guadet que la Société de placement et de secours en faveur des élèves sortis de l'Institution fut définitivement constituée et commença à prendre un sérieux développement. Il fut successivement trésorier puis secrétaire de cette association ; il rempUt ses fonctions avec exactitude, mais ne se consacra jamais avec beaucoup d'entrain à cette œuvre, non qu'il la désapprouvât : il la regardait au contraire comme très utile, mais parce que le direc-
(i) Voir l'article nécrologique sur Guadet par François Coppée dans « la Patrie » du 16 juillet 1881.
teur, M. Boue, en ayant fait pour ainsi dire son affaire, sa chose, et la dirigeant selon ses idées propres, Guadet, qui n'était pas toujours du même sentiment que M. Boue, se trouvait gêné, entravé, et préférait rester un peu à l'écart .
L'autorité et l'influence du chef de l'enseignement ne restaient pas limitées dans l'enceinte de l'école. Dufau avait pris sa retraite. M. Boue, habile administrateur, était novice en tout ce qui concernait l'enseignement spécial ; Guadet était donc pour la France et pour l'Etranger le grand oracle, plus écouté peut-être même par les véritables amis des aveugles de la France ou de l'Etranger, que dans l'Institution où ses idées se choquaient avec celles du directeur, qu'au ministère, où sa franchise dût déplaire plus d'une fois.
Voici par exemple ce que lui écrivait, en 1857, un directeur d'une école de département. Ces lignes montreront combien on attachait d'importance à rester en bons termes avec lui : « Tous les jours il arrive à mes oreilles que l'Institution des jeunes aveugles de Paris est hostile à celle de ***. Je serais bien consolé, monsieur, si personnellement vous daigniez nous continuer l'intérêt dont vous avez bien voulu nous honorer jusqu'à présent. Veuillez donc, s'il vous plait, m'écrire un mot et me dire, si, le cas échéant, je pourrais en toute confiance m'entretenir à cœur ouvert avec vous des intérêts et de divers documents relatifs à notre petite communauté. Je vous remercie d'à-
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vance du grand service que vous noue rendez. » (1) Dès sa nomination comme chef de renseignement, Guadet pensa à donner plus d'extension et de régularité à ses relations officieuses et officielles en Europe et en Amérique avec les personnes s'occupant des aveugles. Et, en octobre 1855, il mit à exécution un projet médité depuis longtemps, c'était la création d'un organe périodique consacré à Tétude des questions relatives aux aveugles et destiné à relier entre elles toutes les écoles d'aveugles.
Voici en quels termes Guadet annonçait luimême ce projet à un de ses correspondants de l'étranger : c J'ai toujours pensé que plus les institutions consacrées à l'instruction des aveugles établiraient des rapports entre elles, et plus il y aurait d'avantages pour toutes ; ces rapports sont certainement dans l'intérêt bien entendu de tous ces établissements et de tous les élèves qu'ils renferment ; aussi, nommé récemment chef de l'enseignement dans rinstitution de Paris, j'ai encore un projet qui doit si je ne me trompe, concourir beaucoup à établir ces rapports. Il est bon, me suis-je dit, que la France fasse connaître à l'étranger ce qu'elle fait en fait d'enseignement, et qu'elle apprenne aussi ce que font les étrangers ; de la sorte tout le monde pourra faire son profit des améliorations obtenues partout. Je publierai le mois prochain un petit journal, intitulé
(\) Lettre de M. le directeur de rinstitution de **' à Guadet, 24 décembre 1857.
l'Instituteur des Aveugles ; ce journal fera connaître les méthodes et les procédés employés dans les diverses institutions d'aveugles, il propagera les inventions utiles aux aveugles, il donnera les nouvelles qui peuvent les intéresser, il rendra compte des travaux remarquables des aveugles, il fournira des détails biographiques sur ceux qui se distingueront, etc.
« J*ose espérer, Monsieur, que vous voudrez bien apporter votre concours à cette œuvre commune. Je recevrai avec reconnaissance toutes les communications dont vous voudrez bien me gratifier. Nous sommes tous intéressés à avoir un centre commun de communications et comme un lien de confraternité. » (1)
Et voici, maintenant, ce qu'on lui écrivait relativement au même sujet : c Votre dernier numéro m'a agréablement surpris. D'abord votre premier article m'a vivement intéressé. Il n'a jamais paru jusqu'à présent sur notre spécialité un journal aussi solide que Vlnstituteur. Plusieurs personnes auxquelles je l'ai donné à lire ont été frappées du sérieux qui caractérise ce journal. En lisant quelques articles que vous aviez écrits dans les Annales de M. Morel, je me suis dit : cet homme a reçu le baptême de la douleur. Il me semble que je comprends ce que vous avez souffert en silence pour la cause des aveugles, vous voyez que vous avez toutes mes sympathies. » (2)
(1) Lettre de Guadet à M. Knie (Breslau).
(2) Lettre de M. Hirzel, directeur de l'Institution de Lausanne, à M. Guadet, 16 mai 1856.
La création de son recueil mensuel plaça Guadet tout à fait à la tête du mouvement en faveur des aveugles. Ayant fondé et soutenant cette publication avec ses seules ressources pécuniaires, Guadet était parfaitement libre, on le comprend, d'y traiter toutes les questions qui lui plaisaient et de les traiter de la manière qu'il jugeait devoir être la plus convenable. On doit lui savoir gré de cette création, qui indépendamment du surcroit de travail (il en était à peu près le seul rédacteur), lui coûtait fort cher, environ 950 fr. par an. Cela s'explique : à cette époque le nombre des personnes qui s'occupaient des aveugles était encore bien moins considérable qu'aujourd'hui, Guadet faisait tirer à 250 exemplaires, il en gardait 100 en réserve, en distribuait environ 150, et avait à peine 30 abonnés, car alors, comme aujourd'hui» beaucoup d'établissements d'aveugles envoyaient leurs rapports en échange des publications spéciales. Au milieu de Tannée scolaire 1856-57 le ministre reconnut qu'il serait de son devoir d'encourager moralement, et d'aider matériellement Guadet dans la publication de VInstituteur des Aveugles, publication qui faisait le plus grand honneur à l'Institution impériale dont elle étendait l'influence dans le monde entier, et dans ce but le ministre fit prendre 100 abonnements à VInstituteur, et fit envoyer ces abonnements aux principales bibliothèques de France. Mais cette subvention ne fut pas de longue durée ; le 24 février 1859, sans que Guadet n'ait jamais su pourquoi.
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la subvention lui fut brusquement retirée, et il resta réduit à ses seules ressources. Ce mécompte ne le découragea pas cependant, et il continua sa publication.
J'ai déjà dit que Guadet jouissait à l'étranger d'une grande influence; ses avis et appréciations en matière d'enseignement et d'éducation faisaient autorité. Lorsqu'il s'agit par exepiple de réorganiser l'établissement des aveugle^ de Copenhague, qui avait été jusque là plutôt un asile, un établissement hospitalier, qu'une école, M. Viborg, chargé de cette réorganisation, lui écrivait afin d'avoir son avis sur les personnes que Ton pensait mettre à la tête de cet établissement : « Au moment où je vais prendre part à l'établissement d'une nouvelle institution pour nos aveugles, je ne puis que me féliciter d'être guidé par vos lumières. J'espère voir venir le jour, où vous serez béni chez nous. » Après avoir fait connaître à Guadet le caractère de ses candidats M. Viborg continue: « Vous qui connaissez ces deux personnes, qui avez eu occasion d'examiner leurs capacités et leur savoir, et qui en êtes juge compétent, faites moi la faveur de m'en dire au plus tôt et confidentiellement votre opinion motivée. Si elle est à l'avantage de mes clients, je la mettrai dans la balance ; sinon j'en ferai l'usage que vous aurez la bonté de me prescrire. » (1)
De l'Amérique, M. PoUak lui adressait ces lignes bien caractéristiques : c Je vous dois beaucoup
(1) Lettre de M. Viborg à Guadet, 24 mars 1858.
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de justifications pour avoir manqué de vous écrire pendant si longtemps, mais je vous dois encore plus mes sincères remerciements pour un numéro de VInstituteur des Aveugles dans lequel vous m'avez fait l'honneur d'insérer deux de mes lettres, une grande partie de mon rapport sur la condition sociétaire des hôpitaux militaires de St- Louis et le rapport sur l'Institution des aveugles. Votre jugement flatteur de mes humbles travaux a été je le crains exagéré. Que je me sente gratifié d'être bien apprécié par un homme si noble, si sage et si bon que vous, je ne puis le nier. L'approbation d'un homme tel que vou«» vaut cent fois les applaudissements d'une multitude légère et facilement séduite. J'accepte votre approbation avec un cœur reconnaissant et avec un sentiment d'encouragement pour de nouveaux efforts en faveur de mon pays, de l'humanité, et de la science. Selon la Bible, notre Seigneur a dit: « il rCy a pas de prophète sans honneur sauf dans son propre pays. » 11 n'entre aucun chef ici pour m'apprécier ou pour penser particulièrement bien de moi, mais je vois par hasard des journaux d'Europe, Français, Anglais et Germains dans lesquels je me trouve, à ma grande surprise, favorablement mentionné, mais par aucun plus que par mon gracieux et généreux M. Guadet qui me rend son débiteur pour toujours. » (1)
Les citations de ce genre pourraient être beaucoup multipliées, car de tous les pays on avait
fl) Lettre de M. PoUak à Guadet, 1863.
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recours à ses lumières et sa correspondance avec l'étranger formerait des volumes. Très hospitalier il hébergeait volontiers chez lui ses amis étrangers, qui venaient pour étudier Tlnstitution. Son hospitalité toujours simple était des plus cordiales, et Ton voit que ceux qui avaient passé quelques jours dans son intérieur calme et laborieux, en emportaient un charmant souvenir.
Il eut d'ailleurs de précieux témoignages de leur reconnaissance , et fut décoré de divers ordres étrangers; un des premiers qui lui furent conférés c'est celui de Danebrog de Danemark (1). Et voici comment il savait finement remercier M. Melchior de Copenhague par l'entremise duquel il avait reçu cette distinction.
« Je reçois toujours avec plaisir vos aimables lettres, mais votre dernière m'a causé, en même temps qu'une satisfaction , une surprise très grande. Qu'ai-je fait, me suis-je dit, pour mériter tant de faveur? Il faut que les faibles services que j'ai pu rendre à la cause embrassée avec tant de dévouement par M. Melchior aient été bien grossis auprès de sa majesté le roi de Danemark pour qu'il ait cru devoir les récompenser aussi magnifiquement. Vos présentes lettres me faisaient présentir un remerciement de la part de votre
(1) Liste des décorations de J. Guadet :
Rose du Brésil (1856).
Dannebrog du Danemark (1857).
Légion d'honneur (1862;.
Léopold de Belgique (1863;.
Officier d'académie (1870).
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gouvernement, mais j'étais loin d'aspirer à une décoration de la valeur de celle dont, à votre prière, votre souverain a daigné m'honorer ; sans doute Sa Majesté en me la conférant a eu en vue beaucoup plus la valeur de celui qui la demandait que le mérite de celui qui devait la recevoir. Ce m'est une raison de plus de vous en témoigner toute ma reconnaissance. » (1)
Cependant un grand ralentissement dans sa correspondance avec l'étranger et dans la publication de l'Instituteur fut causé par la préparation des Girondins (2) Guadet se lassait-il de lutter toujours seul, on peut le croire ; ce qui est certain, c'est qu'à partir de ce moment Vlnstituteur ne parut plus avec aucune régularité ; de temps en temps les abonnés recevaient deux ou trois numéros à la fois, puis le silence se faisait pendant de longs mois.
C'est vers cette époque (1862) que Guadet fit un voyage à Londres, à l'occasion de l'exposition universelle où il était chargé de représenter les écoles impériales d'aveugles et de sourds-muets de la France, Il visita alors plusieurs établissements d'aveugles de Londres ; mais son séjour, de l'autre côté de la Manche, ne fut pas d'assez longue durée pour lui permettre d'aller voir par lui-même les établissements si intéressants que
(\) Lettre de Guadet à M. Melchior, 27 juin 1857.
(2J Les Girondins, leur vie privée, leur vie publique, leur prosoription et leur mort ; 2 vol. Didier (éditeur 1861) (médaille d'or de l'académie de Bordeaux).
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possèdent plusieurs villes de la grande Bretagne. Ce que j'ai appelé la 3"» période de la vie de Guadet touchait à sa fin, on voit que la fatigue commençait à se faire sentir: le grand effort de sa vie était donné; certes il avait été long et fructueux, et si l'heure de la retraite ne sonnait pas encore pour cet homme, plus vert à 68 ans que bien d'autres ne le sont à 50, il n'était plus assez jeune cependant pour avoir ces illusions qui permettent de passer par dessus bien des obstacles. Arrivés à un certain âge, les hommes de cœur ne s'effraient pas précisément de ces obstacles, mais ils s'arrêtent, se demandant si c'est bien à eux qu'il appartient de les franchir, s'ils n'ont pas fait assez, et si ce n'est point à ceux qui leur succéderont que doivent être réservés la peine, le mérite de ce nouvel effort...