‹ J.-H. Fragonard, 1732-1806Chapitre 10 sur 78 · LA POURSUITE · texte numérisé non relu

LA POURSUITE

• llection <le M. Pierpont Morgan)

LE SUCCES

dées, lorsqu’il est question de permettre l’entrée de ce lieu à des élèves, parce que M. Bailly, n’y pouvant être, ne peut répondre des désordres qu’ils peuvent y commettre ; mais, dans le cas présent, ce sont des hommes faits, sur lesquels il n’y a aucune inquiétude à avoir... » Frago obtient, à sa grande joie, la clef de la galerie; et l’on peut penser que le tête-à-tête avec le chef-d’œuvre fournit non seulement des ressources nouvelles à sa palette, mais aussi des forces à son cœur pour résister à certains entraînements et sauvegarder sa saine nature.

Frago a d’excellentes raisons pour étudier Rubens, vers la fin de l’année 1767. C’est qu’il s’essaye alors dans la composition décorative. Il ne faut pas croire, en effet, que la direction des Bâtiments du Roi l’ait entièrement oublié, après l’achat d’une première toile. Il a reçu, au contraire, comme les autres artistes, sa part de travaux, et, si elle n’a pas été plus grande, c’est à son insouciance, à son inexactitude qu’il faut s’en prendre, non au dédain d’une administration qui ne demandait qu’à le favoriser. Ses premières commandes furent pour le château de Bellevue, que Louis XV faisait décorer à neuf pour Mesdames ; celles-ci cherchaient à remplacer le plus complètement possible les peintures dont Madame de Pornpadour avait rempli sa résidence favorite ; elles faisaient appel à Chardin, à Hubert Robert, à Doyen, à Taraval, à Fragonard. Celui-ci eut, pour sa part, deux dessus de porte à exécuter au prix de 1,600 livres. Ils devaient représenter le Jour et la Nuit: le Jour personnifié par Apollon conduisant les chevaux du soleil, précédé de l’Aurore répandant des fleurs et suivi par les Heures; la Nuit, par Diane, sur son char traîné par des biches, précédée de la Nuit qui étend son voile parsemé d'étoiles et suivie par les Songes. Ces peintures ne furent jamais livrées au service du Roi; Frago semble, cependant, avoir traité le second sujet, car tel est bien évidemment celui d’un des quatre dessus de porte de sa main, qu’acheta Madame du Barry.

Cochin ne cessa jamais de demander de nouvelles commandes pour Frago, peut-être dans le dessein de l’arracher à des besognes qu’il regardait comme inférieures à son talent. Le 10 décembre 1770, Marigny accordait à son protégé une part dans la décoration des petits appartements du Roi

à Versailles: « J’agrée MM. Fragonard et Huet pour l’exécution des quatre tableaux de la salle à manger... Vous pouvez les leur distribuer, deux à chacun, sans leur imposer, néanmoins, la loi des sujets que vous m’avez proposés. Je sais combien ces sortes d’entraves sont gênantes pour un artiste et nuisent à l’exécution de son ouvrage. » Huet fit deux tableaux représentant Y Europe et Y Asie; on devine quels sujets revenaient à Fragonard; il ne les peignit jamais. Un des rares billets que nous ayons de lui se rapporte à ces travaux. Il écrit, le 29 mars 1773, au commis des Bâtiments qui lui a adressé le rappel d’usage: « M. Fragonard a eu l’honneur de

passer chez M. Montucla pour l’assurer de ses civilités et lui rendre réponse à la lettre qu’il a reçue touchant les tableaux qu’il a à faire pour le Roi ; jusqu’à présent il n’a pu y travailler, ayant été occupé des tableaux dont il était chargé pour Madame du Barry. Présentement, il assure qu’il va y travailler avec tout le zèle et l’assiduité. » Le service de la maîtresse était devenu une bonne excuse ; mais il y avait alors des années que notre peintre s’obstinait à ne rien livrer pour le Roi.

La décoration, cependant, le tentait, et on le voit précisément, à cette époque, occupé à peindre, pour Madame du Barry , son œuvre capitale, qui est peut-être aussi le chef-d’œuvre de la décoration française au xviii6 siècle. Il peignait les cinq grands panneaux représentant les Progrès de V Amour dans le cœur des jeunes filles, qu’il devait plus tard emporter dans sa ville natale et qui y sont restés jusqu’à nos jours. Ces toiles fameuses sont connues sous le nom de « panneaux de Grasse » ; on les appellerait aussi bien les panneaux de Louveciennes, car c’est Madame du Barry qui les a commandées et inspirées.

La favorite, grande amie des arts, beaucoup plus instruite et de plus de goût que ne l’ont dit ses biographes, était entrée en relations avec Fragonard dès 1770, par l’entremise de son portraitiste Drouais. Celui-ci lui avait cédé, d’accord évidemment avec l’auteur, quatre dessus de porte de Fragonard destinés au château ou pavillon de Louveciennes, que le Roi venait de donner à sa maîtresse. On trouve le détail de cette acquisition dans les papiers de Madame du Barry : « Du dimanche 24 juin (1770). —

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