‹ J.-H. Fragonard, 1732-1806Chapitre 9 sur 78 · LE RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

LE RENDEZ-VOUS

f Collection de M. Pierpont Morgan/

LE SUCCES

relâche. De tous côtés, on lui demande des répliques ou des réductions de l'Escarpolette, et de nouveaux tableaux dans le même esprit. La liste serait longue des amateurs qui le sollicitent, et qui ont la joie d’obtenir de lui une de ces compositions voluptueuses et spirituelles, où son pinceau multiplie, avec une variété infinie, les images ou les symboles de l’amour. Le marquis de Véri a le Verrou, Varanchan de Saint - Geniès , les Baigneuses, le notaire Duclos-Dufresnoy, la Fontaine cV Amour ; il n’est pas un banquier de la Cour, pas un receveur des Finances, pas un tabellion de marque, qui ne veuille posséder une toile, une esquisse, ou au moins un dessin du maître à la mode. On envie le raffiné qui peut accrocher au mur d’un boudoir les deux pendants ovales, où tant de virtuosité et d’art tient en si petit espace, la Chemise enlevée, dont héritera le Louvre, et cette toile de même facture que son possesseur dénomme le Feu aux Poudres. D’autres morceaux du même temps, dédiés à des acheteurs moins hardis, restent volontairement à mi-chemin de l’évocation voluptueuse; et le type en est ce savoureux Lever, où dans la pénombre du lit, deux belles, l’une couchée, l’autre debout, jouent chacune avec un bichon, l’éternel bichon de la Gimblette ... Ainsi Fragonard a dit adieu, non pour jamais, non sans espoir de retour, à la peinture d’histoire. Il fera servir à des usages imprévus l’expérience qu’il acquit à étudier les maîtres. 11 recueillera, à l’heure favorable, l’héritage de Boucher vieilli, en élargissant à l’infini l’horizon de cet art monotone de la volupté décorative. Pour le moment, pendant quelques années de production impatiente, il se livre à son siècle, qui est le siècle du plaisir; il va faire chanter sur la toile tous les baisers, sourire toutes les caresses, fleurir en bouquets rares les charmes féminins, oser les pires audaces, peindre de la volupté les multiples nuances, et de l’hymne d’amour jouer toutes les notes, de la plus attendrie à la plus sensuelle. Sur cette voie, notre peintre descend aisément à la page libertine; il en a, en vérité, trop d’occasions. Comment s’étonner que les scènes croustillantes viennent d’elles-mêmes sur sa toile? Elles sont si pleinement dans le goût des contemporains, qu’on les peut à peine reprocher à l’artiste qui le reflète . Du moins , relève-t-il toujours la donnée sca-

breuse par la sincérité de sa touche, la rapidité ardente de sa vision, le fluide enchanteur, dont il enveloppe la beauté de la femme, et qui jette sur les formes dévoilées comme un vêtement de lumière.

Quand un artiste s’abandonne à de tels égarements, la vertu, représentée par Diderot ou par Bachaumont, ne manque pas de le flétrir. Et comme Frago ne saurait guère exposer au Salon ses Baisers, ses Instants désirés, et tant de Gimblettes et de Culbutes, voici que le critique de 1769 le prend à partie avec vigueur : « Fragonard, le jeune artiste qui avait donné, il y a quatre ans, les plus belles espérances pour le genre de l’histoire, dont les talents s’étaient peu développés au Salon dernier, ne figure d’aucune façon à celui-ci. On prétend que l’appât du gain l’a détourné de la belle carrière où il était entré et qu’au lieu de travailler pour la gloire et la postérité, il se contente de briller aujourd’hui dans les boudoirs et les garde-robes. »

Sérieux et consciencieux en tout ce qui regarde son métier d’artiste, soucieux d’entretenir sa virtuosité et de conserver intactes les forces de son talent, Frago continue, comme par le passé, à étudier les maîtres. Il est curieux de le voir, au moment même où il prend dans la peinture de genre la place que lui reprochent ses censeurs, solliciter du garde des tableaux du Roi au Luxembourg la permission d’étudier la galerie de Rubens. Le nom du compagnon qu’il s’est adjoint est significatif : c’est Baudouin, avec qui l’ont lié l’amitié de Boucher et une vie commune de plaisirs; Baudouin, qui cultive hardiment l’art polisson et dont la fréquentation contribue à le jeter dans sa voie nouvelle. On a fait, d’ailleurs, des difficultés pour les admettre, et c’est encore Cochin qui a dû intervenir auprès de M. de Marigny pour qu’on prît au sérieux leur requête : « Dans la demande que font M. Fragonard et M. Baudouin, je vois deux habiles jeunes gens qui veulent consulter un grand maître ; c’est un secours qu’il me semble qu’on ne peut refuser. C’est pourquoi je pense que c’est le cas de n’avoir plus d’égard aux objections que peut faire M. Bailly, garde des tableaux du Luxembourg. Ces objections sont fon-

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