LES LETTRES D’AMOUR
Collection de M. l’ierpojit Morgan i
LE SUCCES
Livré à Madame la Comtesse quatre dessus de porte pour l’ancien pavillon de Louveciennes, l’un représentant les Grâces, l’autre Y Amour qui embrasse l'Univers, l’autre Vénus et l'Amour, et l’autre la Nuit. Ces quatre dessus de porte peints par Fragonard , peintre du Roi. Ils ont été achetés par Madame la Comtesse au sieur Drouais, auquel ils appartenaient, 1.200 livres. » Je ne sais ce que sont devenues ces œuvres ; sur la liste des objets d’art que le commissaire Boizot réserve pour la nation, dans la confiscation du mobilier de Louveciennes, en frimaire de l’an II, les trois premières pièces ne sont pas mentionnées; la quatrième, la Nuit, est indiquée « dans la salle à manger, sur la porte qui mène au salon » ; elle ne paraît pas s’être retrouvée dans les collections de l’Etat. On ne peut donc juger de l’intérêt de ces morceaux anciens de Fragonard ; il n’est pas douteux, du moins, qu’en les acquérant, Madame du Barry n’ait conçu le projet de demander à l’artiste à la mode un travail plus important et spécialement fait pour elle.
La commande fut donnée en 1771, pour orner ce pavillon neuf, délicieuse construction à l’antique qu’édifiait, pour la belle favorite, l’architecte Ledoux, et qui, d’une haute terrasse au bord extrême de la colline, domine le cours de la Seine. Le pavillon contenait des merveilles; Gouthière enguirlandait les portes, les fenêtres, les cheminées, des fleurs d’or de sa ciselure; la rose, mêlée au myrte et enlacée au laurier, courait sur les panneaux et s’enroulait autour des glaces comme aux branches des lustres ; Pajou et Lecomte installaient des figures de marbre ; le buste exquis de la dame souriait sur un autel de goût romain ; dans la salle à manger, que Moreau immortalisait par une scintillante aquarelle, était mis en dessus de porte le portrait de Louis XV, la poitrine barrée du cordon bleu. Des trois salons, le plus grand était destiné à recevoir, en 1774, de superbes gobelins ; un autre fut entièrement déglacés, et le dernier devait être décoré de quatre panneaux, une idylle en peinture qu’inspirait la comtesse, cette histoire de l’amour juvénile et virginal qu’on s’étonnerait de rencontrer en un tel lieu, si la sensibilité du temps n’en expliquait le choix; et Frago allait la peindre, Frago, l’interprète des grâces voluptueuses, qui se faisait ici celui de l’émotion et de la tendresse.
Il composa, avec un cœur vraiment jeune et vraiment pur, cette œuvre charmante ; il y mit toutes les coquetteries de son âme, toute la douceur de son coloris, toute la séduction de son pinceau. Ces quatre peintures sont du travail le plus achevé et le plus amoureusement soigné. D’une note claire, dans les tons délicats, elles ont des transparences lumineuses ; la touche est sage et l’on y sent l’application , la volonté , la constance, avec le déploiement des qualités fraîches et brillantes de l’artiste.
Cet ensemble d’œuvres exquises, si appropriées à ce lieu d’art qu’était Louveciennes , n’ornèrent cependant point le blanc pavillon des jardins. Non, sans doute, qu’elles n’aient point plu à la comtesse ; son goût sûr, qui lui avait fait choisir Frago parmi tant de peintres, la faisait bon juge de la valeur des toiles ; mais avec sa manie de tout critiquer, de guider minutieusement les artistes qui travaillaient pour elle, de faire retoucher ou recommencer ce qui ne lui plaisait pas entièrement, elle dut fatiguer Fragonard.
L’apparente docilité de celui-ci fut vite à bout. S’il avait fait sienne la donnée générale des sujets à exécuter, il se réservait le droit d’interpréter à sa façon la douce idylle ; et sans doute, dès le premier morceau présenté au jugement de la jeune femme, y eut-il quelques froissements de part et d’autre. La favorite fut peut-être mécontente, pour une raison du moment que nous ignorons, de trouver quelque ressemblance avec le Roi dans les traits de l’amoureux du premier tableau ; cette flatterie sans adresse de l’artiste tourna-t-elle contre lui? A coup sûr, Madame du Barry sut envelopper ses réserves de compliments délicats ; mais elle imposa ses volontés au peintre, qui changea, dès la seconde toile, les traits du jeune homme, dont le profd n’eut plus rien de bourbonnien. Sur d’autres remarques de sa cliente, l’entente cessa tout à fait, le cinquième panneau demeurait inachevé, et l’artiste était prié de reprendre son ouvrage. Afin de le dédommager de cet ennui, la favorite lui faisait un large don; il recevait dix-huit mille livres d’indemnité et gardait pour lui les tableaux. Gomme il ne paraît pas avoir tenté de s’en défaire, il faut croire qu’il ne regretta point ce déboire, qui lui permit de conserver celle de ses œuvres à laquelle il tenait le plus.