‹ J.-H. Fragonard, 1732-1806Chapitre 12 sur 78 · L’AMANT COURONNÉ · texte numérisé non relu

L’AMANT COURONNÉ

I Collection de il/. Vierponl Morgan i

LE SUCCES

11 a déroulé aux yeux une histoire d’amour, attendrie, heureuse, enjouée, pleine de sourires, de parfums et de fleurs. Le premier motif est l’Escalade ou le Rendez-vous. Dans le coin d’un parc, à la saison des roses, sous la lumière limpide d’un ciel bleu , l’amoureuse est assise au pied d’une statue, près d’un grand vase d’églantines. Tout autour d’elle les buissons se penchent étoilés ; un arbre dresse son vert feuillage, une trouée dans la clarté fait profond le paysage, et elle, toute blonde en sa robe pâle, toute jeune, fragile et douce, a un geste craintif, la peur d’être surprise, alors que son ami, hâtif et audacieux, escalade le mur fleuri. C’est un berger des artificielles pastorales , séduisant dans son costume de soie rouge; son fier profil, qui s’émeut à la vue de l’aimée, ses traits mûrs et précis rappellent visiblement ceux de Louis XV ; est-ce un hasard, une inconsciente réminiscence, une maladroite flatterie d’artiste ? La dame avait trop de tact pour insinuer cette ressemblance; et tout d’abord, sans doute, elle eût demandé d’être représentée sous les traits de la jeune fille assise sur le gazon. La joliesse de cette enfant rappelle peu de chose, quelque chose cependant, d’une beauté souveraine et fameuse ; on connaît ce type accompli de Lorraine : teint éblouissant, cheveux d’or, gorge parfaite, et ces détails particuliers à la comtesse : yeux bleus aux cils noirs, toute petite bouche mutine, signes placés comme des mouches provocantes au coin des lèvres et sur les joues ; et surtout son port de tête et sa démarche onduleuse, que seule Marie- Antoinette pourra dépasser. L’ingénue délicieuse qui est ici , s’effrayant du rendez-vous, possède surtout les charmes de tous les seize ans; elle est la jeunesse de la femme, avec sa grâce timide, sa fraîcheur, son innocence troublante et désirée.

Que de tendres choses furent dites en cette rencontre pour calmer l’enfant apeurée ! Mais voici que de nouveau elle s’effraye, non de témoins indiscrets, mais de l’ami lui-même, trop pressant peut-être, et elle s’échappe de ses bras, s’évade de ses caresses; elle court, légère, à travers les taillis et les buissons de fleurs ; il la poursuit, une rose à la main, et rien n’est plus joliment maniéré que ce geste délicat par lequel est offerte à la chère envolée la rose des amours. C’est la seconde page du poème, la Poursuite.

Dans ce paysage bleu, fait de rêve et de vibrantes réalités, se joue l’éternelle feinte; un souffle de désir court dans les hauts feuillages, tout semblables à ceux qui se dressent dans le décor de l’Escarpolette ; les branches câlines se penchent, les pâles églantines s’affaissent, les eaux chantantes jaillissent de la fontaine, et, accroupis sur le dauphin de marbre, deux Amours malins sourient.

La ligne du décor, d’une élégance joyeuse, est molle et arrondie; par grandes ondes, la lumière descend du ciel et s’épand sur toutes choses; pour rompre la clarté, sous les arbres, une ombre tremblante et cette sensation de fraîcheur qui coule avec l’écume de la cascade scintillante. Des fleurs à foison ; une floraison débordant du cadre parfumé, entravant même la course de la fillette, qui écarte ses bras, toute prête à tomber. Elle est, dans ce parc enchanté, le point éblouissant où des rayons convergent, sa grâce menue, élancée, la fait pareille aux gerbes blondes ; elle sourit, gentiment moqueuse, un peu fâchée et attendrie, voulant fuir et être prise, s’offrant ingénue et se dérobant déjà femme.

A demi tournée vers l’amant qui la poursuit, elle défie et implore, et lui, volontaire, souple et audacieux, la toque à la main, tend de l’autre la fleur de son cœur vers celle qu’il désire. Il l’aura bientôt atteinte ; d’ailleurs, tout conspire à servir son dessein : les buissons de roses arrêtent les pas de la jeune fille; deux enfants renversées retiennent sa jupe flottante, et elles font à elles trois , en leurs robes aux teintes pâles , une harmonieuse symphonie de gris : gris rose, gris bleu, gris vert.

Dans la toile suivante, les Lettres d'amour } voilà déjà que les amoureux se souviennent , tant on peut mettre de choses en quelques jours d’aimer. Le clair printemps a passé ; c’est l’été, avec sa lourde richesse, la somptuosité de ses massifs, l’épaisseur des buissons, les herbes et les fleurs montant en spirales folles, et le décor est divin. Watteau l’eût imaginé de cette sorte : haute tapisserie de feuillages sombres, branches lourdes qui tombent, trouée dans la lumière sur l’infini pensif, mélancolie de l’arrière-plan, où l’âme obscure des paysages apparaît presque douloureuse; et quel contraste avec la joie des amoureux et l’éclat des

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